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 Il pleure encore, le bel oiseau que le vent chassait [Inachevé]

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Marchombre
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MessageSujet: Il pleure encore, le bel oiseau que le vent chassait [Inachevé]   Mar 25 Déc 2012 - 19:59

Il lui semblait que, à chaque fois que sa vie prenait un tournant, c’était au sommet des montagnes qu’elle venait l’embrasser.

Elle avait grimpé tant de fois dans les montagnes d’Al Poll, et elle avait tant de souvenirs. Elle avait tant de souvenirs des montagnes en général.

Si elle revenait en arrière, autant qu’elle le pouvait – elle se souvenait d’avoir trouvé refuge ici, à ses débuts, lorsque la voix des hommes lui était encore peu familière, pour parler à sa sœur par l’esprit. Sa sœur – qu’elle sentait à peine, à présent. Elles avaient grandi, toutes les deux, et avec l’âge, avec la distance, avec la vie, le lien si fort de leur enfance partagée s’était tu pour n’être qu’un simple vrombissement, plutôt que des pensées claires. Des images la parcouraient encore, parfois, rarement ; des images de forêt, et puis des êtres, petits, flous, qui bougeaient dans les feuilles. Des bêtes, aussi. Une espèce d’aura sauvage. C’était ce qu’elle aurait pu être, ce qu’elle avait choisi de ne pas être.

Valen Til’ Lleldoryn l’avait rejoint, un jour comme celui-ci ; et elle se sentait vide, vide à l’idée de ne se souvenir ni des mots qu’ils avaient échangé alors, ni des traits exacts de son visage. Il lui semblait que cela faisait une éternité, qu’il avait disparu – une éternité, comptée goutte à goutte, gouttes qui glissaient le long de stalactites, dans des cachots où flottaient des lumières étranges.

Il y avait eu, dans ces montagnes, tellement de défis, d’escalades – avec Ena d’abord, à la suivre au bout de chaque épine et même au-dessus encore, et puis avec Lya, ensuite, Lya qui avait tant appris la pierre, enfant déjà.

Et puis il y avait les trois sommets. Les trois fois où les montagnes avaient changé sa vie.

Il y avait eu, ici-même, sa rencontre avec Anaïel ; sa chemise de nuit qui s’échappait dans le vent ; le sang, sur ses pieds nus ; et le chant du vent, le chant du vent sur ses paumes ouvertes par cet ange pyromane, pour se souvenir qu’il soufflerait toujours au-dessus des batailles.

Il y avait eu le Rentaï ; son Cœur qui vibrait, d’instinct, parce qu’il savait toujours où aller, de lui-même, et puis – « Si je dois mourir en faisant confiance, alors qu’il en soit ainsi ». Trois fois, elle avait tendu la main. Trois fois, elle aurait pu mourir. Trois fois, elle n’avait pas douté un seul instant, n’avait pas eu le moindre regret ni remord. Certitude.

Et puis il y avait eu les Dentelles Vives, et Marlyn qui l’attendait en haut. Marlyn qui lui promettait des châteaux de sable, Marlyn pour qui elle aurait donné cent fois sa vie, Marlyn qui la lui aurait prise cent fois, aussi. Marlyn qu’elle avait aimé sans rien demander en retour, à part ce « pourquoi ? » auquel elle n’avait jamais eu de réponse ; Marlyn qui avait choisi le Chaos, qui avait casé Elera dans le camp inverse, Elera qui avait pourtant choisi son camp bien longtemps avant Marlyn, et qui avait choisi que son camp ne serait ni celui de Valen, ni celui d’Ena, ni celui des Mercenaires, mais celui où leur amitié serait toujours sacrée.

Premier échec.

Elle avait sans cesse voulu croire, sans cesse voulu tendre la main, sans cesse voulu faire confiance, avoir confiance, aux autres, en elle-même.

Et où est-ce que ça l’avait mené ?

D’échecs. En. Echecs.

L’amour de sa vie avait tué son père à dix mètres d’elle sans qu’elle ne sache, ni ce qu’il se passait dans son cœur, ni ce qu’il se passait dans la maison. Elle l’avait soutenu, du début à la fin – à l’Académie, face aux autres, face à sa colère, son impulsivité, elle avait été là pour recueillir ses larmes, là pour l’aider à retrouver sa mère, là, toujours là, à se donner, entièrement, pour qu’il puisse, un jour, oublier la vengeance, se satisfaire de ce qu’il avait, être heureux.

Et maintenant elle n’était que poussière pathétique aux yeux des deux êtres qu’elle avait le plus aimé au monde.

Elle avait voulu oublier – voulu mettre la douleur en sourdine, continuer à être. Elle avait échoué, là aussi.

Et puis elle avait déçu les autres, ensuite – elle s’était même déçue elle-même. Incapable de protéger son premier apprenti ; incapable de ne pas abandonner la deuxième en cours de route, après lui avoir promis de lui montrer le chemin pendant trois ans. Montrer le chemin – montrer quel chemin ?

Qui leurrait-elle, à se dire Marchombre ?

Elle ne savait pas ce qu’elle faisait, n’avait jamais mieux su que les autres – Ambre avait carrément raison. Il y avait une pancarte, au bord, et quelqu’un l’avait retournée dans l’autre sens, et elle s’était retrouvée – non, elle ne s’était pas retrouvée.

N.
u.
l.
l.
e.

P.
a.
r.
t.

Aïe !

Elle s’était ouvert la paume sur le tranchant de la roche. Essuyant les graviers de ses doigts, elle apporta ensuite sa main à sa bouche, pour lécher la plaie. Le sang collait.

Ena avait cru en elle – et elle la décevait. Anaïel avait cru en elle – et elle la décevait aussi. Julia comptait sur elle – et elle était incapable de tenir ses promesses. Incapable d’être là pour les autres, incapable, incapable… Elle n’allait jamais au bout des choses, n’avait plus la force, ne savait plus faire. Comment faisait-elle, avant ?

Mais elle avait toujours trouvé les réponses au sommet. Elle avait pardonné à Valen au sommet, elle avait retrouvé sa mère au sommet, elle avait retrouvé la sérénité, après la bataille, au sommet. La réponse était toujours au sommet – ou plutôt sur la route. Ce n’est pas la destination qui compte, c’est le voyage – grimper, ça lui vidait l’esprit, ça rendait tout tout beau tout clair, et en arrivant en haut, elle savait toujours quoi faire.

Pas cette fois.

Cette fois, elle arriva en haut, les muscles douloureux – comme toujours, mais plutôt que de la relaxer, muscles au travail, ça bourdonnait -, sa main coupée l’élançant, la tête lui tournant vaguement, son cœur battant dix fois trop vite dans sa poitrine, assez pour lui exploser les tympans, et la rendre sourde à tout le reste. Elle passa devant une grotte sans y entrer, continua sur le chemin, marchant, lentement. Habituellement, la vue céleste l’apaisait. Aujourd’hui – les montagnes étaient immobiles, immuables, et se moquaient d’être contemplées ou non. Peu importait – peu importait qu’Elera soit là ou pas.

Peu importait qu’elle soit où que ce soit, d’ailleurs.

Parce que ça n’importait plus.

Elle avait disparu un an de l’Académie, à se réfugier dans la forge, à ne plus parler à personne, jamais, si ce n’était le vieil homme, de temps en temps ; qu’est-ce que ça avait bien pu changer ? Elle avait revu Elio – et elle ne le reverrait plus jamais. Elle l’avait aimé, elle l’avait aimé autant qu’on peut aimer un homme, et puis il avait tué son père, et au lieu de le choisir, au lieu de choisir l’autre comme elle avait toujours choisi, elle avait choisi des principes, ses principes, les principes de la vie, les principes… de qui, de quoi ? Des Marchombres ?

Elle s’était trahie elle-même, elle s’était perdue en route, elle n’était plus capable d’aimer. Elle n’était qu’un échec – un échec qui abandonnait en permanence, qui abandonnait les autres, qui s’abandonnait elle-même.

Il y avait une époque où elle avait eu une confiance absolue – en elle-même, en les autres, en la vie, en l’avenir. Il viendrait, l’à venir – elle était prête. Elle n’avait que des certitudes, en posant son pied par terre, parce que même sans savoir où elle allait, c’était elle qui y allait, elle qui voulait y aller, alors, si ça ne lui plaisait pas, elle se contenterait de poser son pied ailleurs.

Elle écoutait. Elle écoutait toujours les autres, et puis elle faisait ce dont ils avaient besoin, elle était là pour eux. Elle avait été là pour Marlyn. Elle avait été là pour Elio. Et puis pour tellement d’autres. Elle avait sauvé Einar de la cascade, elle avait appris à Anaïel qu’il était possible de ne pas haïr. Elle avait été un fil d’harmonie, qui vient raccommoder la vie des autres, qui vient leur dire ce qu’ils ont besoin d’entendre, pour se sentir mieux, pour avoir confiance. Elle prenait toujours le temps, le temps d’écouter, de comprendre, avant de proposer son aide, spontanément. Et elle était libre. Parce qu’elle le faisait du fond de son cœur, sans jamais rien attendre en retour.

Mais ça ne pouvait pas être vrai – parce que si elle n’avait rien attendu, elle n’aurait pas été aussi blessée au fond de son être, il n’y aurait pas de cicatrices sur son âme, pas de plaies encore suintantes. Elle avait aimé et attendu d’être aimé en retour. Elle avait fait confiance – et elle s’était fait mordre la main. Une fois. Deux fois. Trois fois. Quatre.

Elle avait laissé Marlyn tuer un ami devant elle, avait laissé un Mercenaire du Chaos enlever son apprenti, l’enfermer, le torturer, elle avait abandonné ses deux apprentis, elle avait laissé Elio tuer son père et se tourner vers la vengeance, elle avait abandonné Julia, elle avait… tellement, tellement de choses à se reprocher.

Elle marchait – et, s’arrêtant au bord du chemin, sur la falaise, qui longeait la montagne et ne laissait, à sa gauche, que le vide, elle regarda en bas. Vertigineux.

Moment de vide – dans sa tête, dans son être, dans ses yeux. Et puis les larmes. Les larmes qui se mirent à couler, sur ses joues, sans qu’elle ne puisse les arrêter, à dessiner des courbes mouillées sur sa peau glacée par le vent. Les souvenirs, aussi, qui se bousculent, et coulent encore plus vite que le liquide lacrymal.

« J’en ai fini d’aimer les gens qui n’ont pas envie d’être aimés. »
« Arrêtes de fuir Elera »
« Suis ta voie, je suivrais la mienne. Et si tu as besoin de moi, tu sais où me trouver… »
« Je t’aime »
« Oublions ensemble, veux-tu ? »
« C’est ma mère et mon père qui m’ont appris à marcher. A me relever aussi. »
«  J’accepte le Chaos »
« J’ai toujours su quelle était ma voie »
« Ena Nel’ Atan est juste un panneau –complètement figé et- et toi, tu es tombée dedans. »
« Ne te laisse jamais, jamais impressionner par qui que ce soit… Tu les dépasses tous de très loin »
« Je serai ton parapluie »
« La confiance… elle est ce qu’elle est. Parfois comme de l’eau, qui coule entre les doigts ; parfois comme le vent, invisible mais glaciale ; parfois comme le sable, en un millier de fragments ; Mais ajoute de l’eau et du sable, et il devient malléable. La confiance, c’est un château de sable. Il faut de la patience, de l’aide. Et quand c’est construit, ça fait sourire, et rire, on est fiers. Parfois, il arrive qu’une vague vienne l’effacer. Alors on sourit, et on recommence un château encore plus beau. Et c’est pas avec tout le monde qu’on construit des châteaux de sable… »
« Ils ont bâti leur route, comme je me bats sur la mienne. »
« La musique parait moins gaie quand tu pleures. »
« Dis-moi si Marlyn est toujours là »
« Marlyn est toujours là même si elle est loin et que je souhaite qu’elle y reste autant que toi »
« Je voulais être aimé à la seconde où je suis né. Sauf qu’il y a eu des ratés. »
« Elera, dis-moi, si un jour tu dois me tuer, tu le feras ? »
« Non, Marlyn, je ne te tuerai pas. »
«  Elera, je.. je te promets que même si ma vie en dépend ou que j’en ai l’ordre, je ne te blesserai ou tuerai jamais.. »  
« Apprends-moi à rire »
« C’est… Notre Cabane du Toujours… Si un jour tu me trouves pas. Plus… Je serais ici »
« Choisis mieux tes personnes » - comme si on choisissait
« Tu es tellement ce que tu crois ! »
« Marlyn Til’ Asnil… Tu es la personne la plus forte que je n’ai jamais rencontrée… Tu supportes encore le poids de ton passé, alors que d’autres auraient préféré mourir plutôt que de supporter ça »


Reproches, mensonges, méfiance, mensonges, haine, mensonges. Elle ne voyait plus rien. C’était tout flou, elle ne sentait même plus ses joues, comme s’il y avait un masque, dessus. Mais elle était encore certaine d’une chose – juste devant elle, il y avait le vide.

Pour qu’un oiseau sache qu’il peut voler, il faut le jeter dans le vide.

Elle ne savait pas voler.

Mais elle allait sauter quand même.


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MessageSujet: Re: Il pleure encore, le bel oiseau que le vent chassait [Inachevé]   Ven 28 Déc 2012 - 0:39

- Allez steuplé Ene, ça te prendra quoi, trente secondes, t’es déjà allée dans le coin en plus, et ça m’arrangerait vraiment. … Steuplé-euh. Pfff.

*

- Dis Gwëll, t’es déjà allée, tsé, au fond de la forêt, y’a un chemin qui mène dans les montagnes, et après y’a un peu d’escalade et le Pic du Dragon, et – non ? Oh, bon, tant pis.


*
Il ressortit du bureau de M’dame Otrin en claquant la porte un peu fort, ce qu’elle lui reprocha à travers le panneau d’un ton courroucé. Elle avait refusé aussi, comme quoi les élèves devaient avoir une bonne raison pour avoir envie qu’on les transporte par pas sur le côté au milieu des montagnes, surtout quand les élèves en question s’étaient brisé la jambe et avaient manqué de mourir dans les-dites montagnes, et qu’il allait falloir qu’Einar ait une très bonne raison.
Einar, il en avait une très bonne raison.
Sauf qu’elle était secrète, et que ça lui causait un petit problème quand il devait la divulguer parce que vous comprenez, les trucs secrets, ben on peut pas les dire.

*
Du coup, comme personne servait à rien, il avait remis son expédition au lendemain, vu qu’il allait devoir tout grimper tout seul et qu’il faudrait qu’il se lève tôt pour ça. Ca l’embêtait un peu, parce qu’il avait promis à Halina qu’il irait au cours de tir à l’arc ce matin, et qu’elle l’avait fait promettre sur tous les membres de sa famille tout à tour, mais il allait devoir se parjurer.
Il sentait qu’il fallait vraiment qu’il le fasse. Ce qu’Einar avait en tête, lorsqu’il se leva péniblement avant l’aube et s’éclipsa en douce des dortoirs, c’était quelque chose qui lui tenait à cœur. ‘Fin, pas vraiment à cœur cœur, mais vous voyez l’idée.
Il voulait pas quitter l’Académie et retourner chez ses parents. Il avait essayé d’en parler avec les profs, il osait pas en parler avec le nouvel Intendant, mais il arrivait pas à trouver de solution, et surtout, il arrivait plus à positiver le matin. Du coup, il s’était dit que pt’être s’il retournait à la Grotte Chantelame, il y trouverait Valen. Et Valen, lui, il saurait quoi faire.

La grotte Chantelame, c’était loin. Fallait grimper, fallait trouver la faille un peu plus facile après avoir contourné le pic du Dragon qui lui permettrait de sauter sur une plate-forme à partir de laquelle une corniche saillait pour grimper sur le plateau menant à la grotte. C’était long. Et compliqué.
L’ascencion, en soi, fut longue, et compliquée. Il grimpait encore mal, et puis, il était tôt le matin, du coup les pierres étaient humides et glissantes, et il avait un sac assez lourd sur le dos. Il avait mis Bomon dedans, et des bouquins, et l’arc d’Elera, et des bracelets, du pain au cas où M’sieur Lleldoryn aurait un petit creux quand il le verrait. Et puis, il avait le cœur super lourd. ‘Fin, il avait hâte d’arriver dans la grotte, histoire d’avoir des solutions.

*

- M’sieur Valen, vous êtes là… ?

La grotte était vide.
Vide, vide, vide. Il s’était esquinté un coude en rippant contre un rocher, et avait sali son pantalon dans une flaque de boue, tout ça pour rien. Heureusement, il faisait sombre dans la caverne, malgré la petite torche qu’il tenait à la main, comme ça, il ne se voyait pas pleurer. Il était stupide d’avoir espéré que M’sieur Valen serait retourné à la grotte Chantelame pour procurer des conseils à ceux qui le chercheraient. Ca aurait été bien pratique. Mais M’sieur Valen il était pas là, et personne d’autre non plus.
De dépit, il s’assit sur le sol, et rumina, jusqu’à ce que la torche s’éteigne.

*
Dans le désespoir, Einar se mit à essayer de méditer. Tifen le faisait souvent, et elle disait qu’il faudrait qu’il le fasse aussi, pour décharger son cœur et voir les solutions. Il ralluma une petite lanterne qu’il avait prise dans son sac, ôta toutes les affaires de son sac pour les poser devant ses yeux, s’assit en tailleur, et tenta de se concentrer. Fallait se laisser aller au flot de pensées, jusqu’à ce que le silence se mette à te dire des secrets, Tifen lui disait.
Y’avait Bomon, qui chatoyait. Qui n’avait jamais vu de sang, qui portait pas encore de nom de guerre. Mais c’était peut-être un de ses objets les plus précieux. Avec l’arc d’Elera. Il avait mis la petite broche-oiseau sur le carquois qui allait avec, même s’il l’utilisait pas trop par peur de le casser. Elera lui manquait. Depuis qu’il avait été mis dehors à la porte de la forge, il avait plus eu de nouvelles, et pourtant, il était retourné plusieurs fois dans le coin de la forge histoire de la voir un jour qu’elle y rentrerait ou en sortirait.
Y’avait un bracelet plein de perles qu’Astragal lui avait fait, y’avait les bouquins qu’il avait empruntés à la bibli ou que M’sieur Eternit lui avait conseillés, plein de légendes, plein de héros avec de belles illustrations, plein de comtes avec princesses et dragons et hobbits et nains et quelque chose avec une bague. Y’avait la bague des Teylus, quand on parlait de bagues, il l’avait ôté de son doigt pour mieux grimper, et il la portait moins depuis que M’sieur Guidjek lui avait dit qu’il n’était pas digne de Teylus. Y’avait un bout de bois, qu’il avait ramassé un jour et qu’il trouvait joli, même s’il se souvenait plus de pourquoi il l’avait gardé.
Y’avait plein de choses, dans la lumière de la lanterne, du fratras qu’il avait accumulé au fur et à mesure des jours à l’Aca. Il avait vraiment pas envie que tout ça, ce soit pour rien. Mais comment faire pour être digne des gens à nouveau alors qu’il arrivait plus à progresser en matière de combat ?
Il se gratta le genou, pensivement, le genou où il restait une vieille cicatrice ultra moche de quand il était tombé de la falaise et qu’il s’était broyé la rotule, pendant le Passage. Cette cicatrice le démangeait souvent quand il pensait aux cours de combat, Halina lui avait dit que c’était psychosomatruc, que c’était pas une vraie maladie.

Il ferma les yeux, essaya de se concentrer sur les bons souvenirs, de trouver son « wa » interne, la flammèche de la bougie du scarabée dans les feuilles d’automne du petit ruisseau dans le --genou qui gratte.

*grat grat grat grat*

*
Il percevait mieux les sons, en restant immobile.
Le petit filet d’eau au fond de la grotte qui se repércutait en écho. Sa respiration. Le gravier qui grinçait quand un insecte rampait dessus. Le vent qui sifflait dans les interstices des pierres. Les bruits roulants d’un caillou qui se détachait de la montagne, au loin, et qui roulait contre les pentes escarpées, de plus en plus faibles. Il sentait contre ses paupières fermées les oscillations des flammes orangées, et la douleur croissante dans ses cuisses à force de rester dans la même position. Le bout de son pied qui était complètement désensibilisé. Sa propre respiration qui montait et redescendait, lentement.
Il était presque calme, et il se sentait presque bien.

*
Des froissements bizarres. Des cailloux qui tombaient plus souvent. Une respiration, comme une voix humaine.
Einar sursauta et se jeta instantanément sur la lanterne pour l’éteindre. Ca pouvait être n’importe qui. Il paraissait que des mercenaires rôdaient souvent dans les montagnes. S’ils l’attrapaient, il était mort.
La personne passa devant la grotte, silhouette découpée dans le clair de jour, et Einar se tapit au fond de la grotte jusqu’à ce qu’elle dépasse la grotte et soit loin.
Alors seulement il osa tendre le bras vers Bomon pour le boucler à sa ceinture, et sortir de la grotte en éclaireur pour découvrir l’identité de son presqu’agresseur.
Elera.
Par les fanons de la Dame ! Elera !

- Elera, attends !



Elle ne l’entendait pas. Elle grimpait toujours, trop vite, et il semblait à Einar que sa voix était avalée par le vent. Mais il la laisserait pas s’échapper encore. Il avait envie de la voir, de lui parler, elle lui avait manqué, et même si elle cherchait à l’éviter, tant pis, il voulait au moins tirer les choses au clair.

- Eleraaaaa ! C’est Einar, attends moi !
Toujours rien. Elle était presque hors de vue. Il n’avait plus d’autre choix que de la suivre. Beaucoup plus maladroitement. Beaucoup plus lourdement. Beaucoup plus lentement. Il dut même à un moment faire un détour parce qu’il n’atteignait pas une des corniches en a-pic où elle s’était hissée. Et il s’empêtrait les jambes dans son beau sabre, en plus. Mais il la rattraperait.
Il vit une poignée de cheveux roux se hisser tout au bord d’un coteau de montagne falaiseux, très très haut. Elle pouvait pas grimper plus haut, et si elle redescendait pas de l’autre côté, il allait la rattraper. Encore un petit effort. Pt’être qu’elle voulait être seule, comme lui il voulait être seul en allant à la Grotte Chantelame, mais elle avait été seule longtemps, et puis elle avait promis qu’il pourrait venir la voir à la forge, et c’était pas vrai.

Soufflant comme une barrique, les joues toutes rouges et la paume des mains incrustée de morceaux de montagne, il se hissa lourdement sur le chemin où se découpait la silhouette d’Elera, près du bord.

- Elera ? J’voulais pas te déranger, ‘fin, laisse moi juste te-


Elle semblait complètement déconnectée du monde. Il la voyait que de dos, mais il y avait un truc bizarre. Elle aurait forcément du l’entendre, vu tout le bruit qu’il avait fait en grimpant comme un âne. Et puis elle était proche du bord, quand même.

Genre, super proche du bord.

Genre, elle écartait légèrement les bras et elle penchait la tête légèrement en avant.

Genre, non non non non non non—

- Nononoonon !
fit la voix d’Einar tressautante. Il voulut piquer un sprint vers elle, commença par déraper sur les graviers, se rattrapa sur les mains et se remit debout dans un vacarme assourdissant. Heureusement pour lui, Elera semblait comme au ralenti, à osciller près du bord, contre le soleil, mais ça, ça durerait pas éternellement.

Elle allait finir par s’envoler grâce à un secret marchombre de la mort qui tue, et lui échapper encore.

Fallait qu’il arrive à lui replier les bras, et comme ça, elle pourrait pas s’envoler et s’échapper encore. Mais pour ça, fallait qu’il arrive jusqu’à elle avant qu’elle s’envole. Il redémarra au quart de tour, et tout semblait aller très vite et très lentement à la fois. Très vite comme quoi, il courait très vite, ça il avait toujours su faire, mais elle semblait encore super loin.
Et très lentement parce qu’il y avait un truc qui clochait.
Genre Elera, elle avait pas d’ailes.

Pt’être elles se déplieraient que si elle sautait, mais ça, il comptait bien l’en empêcher, du coup il pourrait pas vérifier.
Mais y’avait un truc qui clochait encore. Quelque chose comme la douleur sourde de la panique dans son estomac, que son estomac percutait avant son cerveau. C’était pas normal. On montait pas sur une montagne pour en redescendre en volant. On volait jusqu’en haut de la montagne, parce que ça prenait moins de temps et que c’était moins fatigant.
Ca laissait qu’une autre solution.

- Noooonnnonnononon !
fit Einar deux fois plus fort pour courir deux fois plus vite.

*
Il l’attrapa –la percuta presque, ses bras autour des siens et autour de son torse pour l’empêcher de les étendre à nouveau.
Oui sauf que.
Il avait pas pensé à freiner avant d’arriver jusqu’à elle.
Et que ben, du coup, par force d’inertie couplée à la vitesse, la masse et tout le tralala…
Ils penchèrent dangereusement vers l’avant. Très dangereusement. Et très vite. Ils étaient en train de tomber, parce qu’Einar avait oublié de freiner. Par panique, il resserra les bras deux fois plus fort autour d’Elera, en faisant fi des mouvements qu’elle faisait pour se débattre, dans l’idée folle que lorsqu’ils tomberaient, s’il arrivait à pivoter, c’est lui qui se mangerait la montagne le premier.
Et comme ça, Elera, elle irait bien.

Heureusement pour Einar et malheureusement pour l’estomac de la montagne, il avait Bomon. Bomon dans les mains d’Einar n’aurait rien donné de brillant. Mais Bomon dans son fourreau, et le fourreau qui s’était accroché à un petit pic rocheux dans leur chute, ça, c’était brillant. Surtout quand le fourreau était accroché lui-même à la ceinture d’Einar et que la ceinture d’Einar était faite du cuir le plus coriace du Siffleur le plus vieux et le plus racorni de Gwendalavir.

Il y eut une seconde de flottement, où Elera était dans le vide, lui à moitié, juste raccroché par trois orteils et par sa ceinture qui le tirait en arrière.

Et puis l’instinct de survie-panique reprit le dessus, et il mit en jeu toute la force de ses abdominaux pour se redresser, sans lâcher Elera, l’enfermer dans un bras, saisir un morceau de montagne de l’autre, se rehisser, remonter, à la force du bras, arriver à gigoter les hanches suffisamment pour décoincer Bomon une fois une bonne prise assurée.
Et revenir sur le côté plat de la montagne.
Il avait toujours pas lâché Elera, ils étaient tous les deux allongés en vrac. Il tremblait, de peur, d’adrénaline, du contrecoup de la grosse crise d’angoisse en comprenant qu’Elera était sur le point de se jeter dans le vide, de tout. Il était pas courageux, Einar, il roulait pas des muscles après avoir sauvé sa demoiselle en détresse, il tremblait comme une feuille. Et sa langue pensait plus vite que son cerveau pour arriver à décompresser un peu :

- Dame de malheur t’as pas le droit de m’faire ça de nous faire ça c’est injuste, t’as pas fini de m’pourrir la vie et la vie des autres gens alors qu’on demande rien à personne et maintenant tu fais se tuer les gens alors qu’ils ont rien fait et oh Elera pourquoi pourquoi tu as fait ça j’ai eu si peur, si peur que tu le fasses vraiment et que j’arrive pas à temps et pourquoi tu m’as rien dit et –

Il continua comme ça pendant un certain temps, à moitié intelligible, l’autre moitié non intelligible noyée dans le flot de ses larmes et de sa voix qui tremblait, crispé à Elera.

- j’te laisse que si tu resautes pas sinon j’te lâche pas jusqu’à ce tu le fasses plus t’as compris ? J’veux pas qu’tu meures, je veux vraiment, vraiment pas que tu partes et que tu sois plus là. SI t’es plus là, ce serait pas juste. Maman elle dit qu’on est trop jeunes pour mourir et qu’on a encore plein de choses à vivres et qu’il faut pas qu’on rate ça parce qu’on a l’impression que le diner est crâmé – t’as entendu, j’te lâche que si tu bouges plus.

Il serrait trop fort, sans doute, et super maladroitement, elle se débattait parfois pour se relever, ou lui faire face, relever la tête, mais il était obsessionnel.
Surtout quand il s’agissait d’empêcher les gens de plus être là.



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Marlyn Til' Asnil | Duncan Cil' Eternit | Einar Soham | Shannon Seng
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Marchombre
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MessageSujet: Re: Il pleure encore, le bel oiseau que le vent chassait [Inachevé]   Mar 8 Jan 2013 - 21:44

Il y avait quelque chose de désespérément fascinant dans le début d’une chute. Le moment où le corps commence à tomber, entraîné par ces forces physiques et incroyables qui veulent que lorsque l’inertie est brisée, le mouvement devienne une force, qui pousse dans la direction opposée, mais que l’on a beau créer des mouvements vers le haut, sauter, tendre les bras à s’en déboîter les épaules, essayer d’attraper la lune, nous sommes toujours tirés vers le bas, vers le centre de la terre, vers les racines profondes, comme aimantés. Il y avait quelque chose de désespérément fascinant dans cette demi-seconde où le corps est tiré vers le bas, mais que le cœur, l’âme, l’esprit, elle ne savait pas exactement quoi, semble rester sur place, tomber en décalage, et créer comme une vague, comme un vertige, comme si notre cœur immobile allait rester sur place et regarder son enveloppe s’éloigner, ou bien alors un double astral.

Mais ça ne durait qu’un très, très bref instant. Après – après ce ne serait que la vitesse de la chute, et elle n’aurait pas le temps de se poser de questions avant de s’écraser sur les rochers. Le vent, le froid. Elle fermerait les yeux – et il y aurait l’obscurité, reposante. Puis la douleur. Mais ça non plus, ça ne durerait pas longtemps ; et cette douleur vive, physique, noierait celle, insupportable, de son cœur, de son être tout entier qui hurlait qu’il ne pouvait plus le supporter, de son esprit-cage où elle tournait en rond et mordait les barreaux sans jamais pouvoir sortir. Elle l’attendait, cette douleur physique, comme une délivrance. Pieds vacillants. Mouvement, lent, du reste du corps qui suit. La buée dans ses yeux améthystes – elle imaginait le ciel, la montagne, mais ne les voyait déjà plus, et c’était bien ainsi ; fermer les yeux, pour qu’en sortent cette eau diluvienne, et puis –

Et puis la physique reprit ses droits. Choc. Choc qui la pousse brusquement en avant, et lui arrache un hoquet de surprise. Choc et chaleur, chaleur humaine, chaleur humaine d’un autre corps, de bras qui la retiennent, forts – quoi ? Elle se débattit, plus par réflexe qu’autre chose ; elle ne se souvenait même plus de la dernière fois qu’elle avait été attrapée ainsi, si facilement faite prisonnière, elle qui s’était crue marchombre, qui s’était crue libre, qui s’était crue bien loin de la possibilité d’être si facilement mise hors d’état d’agir. Qu’il la lâche. Qu’il la laisse libre de ses mouvements. Libre de sauter dans le vide, libre de prouver à tous qu’elle n’avait pas d’ailes et qu’elle n’était pas un oiseau. Ça en rendrait plus d’un heureux – il pourrait rire, Elio, parce qu’elle ne choisirait plus jamais les mauvaises personnes, comme ça, elle n’aimerait plus jamais personne, et il pourrait tuer à loisir sans avoir une conscience errante. Mais d’abord il fallait se débarrasser de ces branches humaines qui la retenaient. Va-t’en, va-t’en. Lâche-moi. Laisse-moi réussir au moins ça, laisse-moi au moins réussir à partir, puisque je ne réussis jamais à rester dans la vie des gens.

Ils chutaient à deux. Elle fut rassurée, un instant – elle allait mourir quand même. Et puis la chute s’arrêta brutalement, presque avant même d’avoir commencé. Frustration. Nouvelle flopée de larmes.

Et puis soudain, l’odeur, qui lui assaillit les narines – une odeur qu’elle connaissait. L’odeur d’Einar.

Ce n’était pas n’importe qui qui l’avait rattrapée.

Et lui, elle ne voulait pas qu’il chute avec elle. Lui, c’était l’une des rares personnes qui… Etoiles, gâteaux. Alors elle eut peur, soudain, peur de la force de la gravité, et en regardant en bas, à pendouiller comme ça, ni en bas ni en haut, ça la prit tout entière, et elle se mit à trembler sans pouvoir se contrôler. Il les tira tous les deux sur la falaise, et puis il la noya, la noya dans ces bras qui la serraient trop fort, dans ces paroles qui allaient trop vite, dans sa voix où il y avait une panique incommensurable, dans les larmes qu’elle sentait couler sur son cou, et qui n’étaient plus les siennes. Et de ses paroles elle ne retenait que ce nouvel échec – qu’elle pourrissait la vie de ce petit bout de guerrier qui n’avait jamais rien demandé de plus que de vivre sa vie et de tendre la main aux autres pour les aider à vivre la leur, et que pourtant, qu’elle lui avait fait mal, et que pourtant, il ne voulait pas qu’elle parte, qu’il ne voulait pas la perdre, et était prêt à ne jamais la lâcher. Elle ne pouvait pas bouger, pas bouger du tout, il l’immobilisait complètement, et elle n’avait de toute façon pas la force de se battre vraiment ; et lorsqu’il eut fini, elle ne put pas faire ce qu’il lui demandait, ne put pas arrêter de bouger, parce qu’elle éclata en sanglots. Sanglots violents, hachés, entrecoupés, qui lui secouaient les épaules et faisaient trembler son corps entier. Et plutôt que de continuer à essayer de se libérer – elle serra Einar, à son tour, aussi fort qu’elle le pouvait.

- Ne… Me, lâche, pas, lâche pas, sssss… blait.

Et puis se taire, se contenter de s’étouffer dans ses vêtements, dans son odeur, calmer ses pleurs, la respiration sifflante et trop rapide. Elle ne savait pas ce qu’il faisait là. Elle ne savait pas… Elle n’arrivait pas à ordonner ses pensées. N’arrivait pas à savoir si elle était triste ou heureuse qu’il soit là. Y a tout qui se chamboulait, tout qui se mélangeait, et les souvenirs qui flashaient avant qu’elle ne regarde en bas et qu’elle ne se penche en avant, maintenant, ils se mélangeaient tous, et à la place, il y avait l’eau torrentielle de la cascade, l’impression de s’étouffer, de se noyer peut-être, il y avait de la neige, il faisait froid, et puis les murs blancs de l’infirmerie, et les petits gâteaux, les étoiles, le petit frère aux grands rêves, et –

Et elle se remit à pleurer.

A pleurer parce qu’il lui avait dit – il lui avait dit qu’il voulait être comme un parapluie, qui empêchait les rapaces de l’attaquer mais qui ne l’empêcherait pas de voler, et maintenant, et maintenant – hoquet mental.


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MessageSujet: Re: Il pleure encore, le bel oiseau que le vent chassait [Inachevé]   Dim 27 Jan 2013 - 14:39


Elera pleurait. Tellement, tellement fort. Elle tremblait, aussi, elle serrait, lui, Einar, il faisait un peu de tout ça aussi, en moins fort, un peu moins tremblant, un peu moins chagrin, mais il avait tout aussi eu peur.
Ils restèrent longtemps comme ça, lui qui la tenait, elle qui le tenait, dans la poussière mêlée à leurs larmes d’enfant, il n’aurait su dire combien de temps ils tremblaient de concert. Il savait juste une chose, c’est qu’elle voulait pas qu’il la lâche et qu’il avait dit qu’il la lâcherait pas, alors il ferait ça, pour l’instant. Son esprit se remettait à peine en ordre de ce qui venait d’arriver. Il avait imprimé, panique, qu’Elera avait voulu sauter, qu’elle avait voulu voler.
Partir, loin, où aucun être humain vivant pourrait la suivre. Et que ça soit vrai ou pas qu’elle sache voler, elle aurait plus été là après quel que soit le résultat. Les oiseaux qui avaient tout le ciel pour eux retourneraient jamais auprès des humains cloués au sol, et les gens qui avaient tous les champs de la Dame offerts pour l’éternité, ils avaient pas envie de rester auprès des vivants.
Il pouvait pas vraiment comprendre. Il avait jamais eu envie de voler, lui, grimper lui faisait déjà mal au cœur et il aimait pas regarder dans le vide, alors voler… il voudrait pas laisser les gens derrière, et Bomon lui servirait plus à rien. A Al-Far pourtant, c’était pas rare que les gens préfèrent les champs de la Dame à la vie dans les ruelles pleines de poussière jaunâtre, mais c’était toujours super mal vu, qu’ils abandonnent la vie comme ça, qu’ils veuillent pas faire des champs célestes sur terre. Ses parents à lui, ils avaient pas grand-chose, mais ils leur répétaient souvent que ça tenait qu’à nous de faire plein de choses avec ce qu’on a – et Maman parlait généralement du super pot-au-feu qu’elle faisait à partir de quelques légumes, mais on pouvait aussi le prendre dans un sens métaphorique, un peu plus chantelamien et un peu moins al-farien.
Il savait qu’Elera avait des raisons de vouloir s’en aller, qu’elle avait pas forcément eu un passé aussi cool et plein de pot-au-feu que lui ou que d’autres. Il savait au fond de lui que c’était ce qu’elle avait cherché à faire depuis un moment, même s’il en discernait pas tous les détails. Mais il comprenait pas qu’elle laisse tomber tout plein de choses cool.
C’était trop compliqué pour lui.
C’était un truc marchombre.

Bon. Il avait dit qu’il la lâcherait pas, et elle lui demandait de pas la lâcher, mais il avait envie de se moucher, et Bomon lui rentrait dans le ventre, et s’ils changeaient pas de position dans les dix prochaines secondes, ils allaient se transformer en bouts de montagne, et une chose était certaine, Elera volerait beaucoup moins bien en tant que caillou.

- J’vais-j’vais devoir te lâcher un tout petit peu, mais pas complètement, d’accord ?

Il crut la voir hocher de sa tête de flammes et entreprit d’extirper sa jambe de la manière la plus gracieuse du monde, afin de lui faire retrouver un angle plus normal. Puis de se redresser, en position assise, et de déboucler un peu sa ceinture afin que Bomon les gêne pas. Ses yeux plein de larmes se posèrent pour la première fois sur le visage plein de larmes d’Elera, et il croisa son regard de manière complètement gênée. Elle avait les yeux tout rouges et gonflés, un peu comme lui sans doute. Il osa pas affronter son regard très longtemps. Maintenant qu’il était un peu calmé, et qu’ils couraient plus aucun risque – tant qu’Elera décidait pas de se libérer soudainement et de piquer un sprint vers la falaise – il avait aucune idée de comment s’expliquer.
Enfin de quoi dire.
Enfin si, il avait envie de dire plein de choses.
Mais il savait pas ce qu’il DEVAIT dire.

- Dis euh.. j’suis déso.. ‘fin.. Pardon. Pardon pardon pardon,
continua-t-il en la serrant à nouveau contre lui. J’ai paniqué et puis, ‘fin…

J’ai été complètement égoïste pendant les dix secondes où tu voulais t’envoler et où je voulais pas que tu t’envoles parce que je savais pas voler pour pouvoir te suivre et que j’ai pas le courage de me lancer dans le vide pour essayer ? J’veux pas que tu partes parce que sinon j’me sentirai coupable ? Si tu partais, tu me manquerais tellement, tellement, tellement, comme tu m’as tellement manquée ?

- J’t’ai pas fait mal, j’espère, hein ?

Du plat de la paume, aussi doucement qu’il pouvait le faire de sa main d’adolescent tremblante, il épousseta la poussière de montagne qui s’était accroché à leurs vêtements quand ils étaient tombés au sol. Et puis tout doucement, celle qu’il y avait sur la joue d’Elera. Et puis les larmes qui y étaient mêlées. Il avait oublié son mouchoir dans son sac, dans la caverne, alors il faudrait qu’ils y retournent pour se nettoyer vraiment bien. Il se releva, le menton posé sur la tête de son amie –il avait bien trop grandi-, et les bras dans les siens.

- On va..
hésita-t-il sur le choix des mots. Redescendre. Mais pas en sautant ou en volant ou quoi, juste normalement, tsé ‘fin pour retourner en bas quoi. Le truc c’est que… Il jeta un œil sur la paroi raide par laquelle il l’avait péniblement suivie. [color]Va falloir que j’te lâche pour qu’on descende, j’suis pas assez fort pour te porter sur mon dos et si j’t’attache on risque de tomber. [/color]

Il rougit, en s’embrouillant. Il s’en voulait de ce qu’il disait bêtement. Elera pourrait grimper et descendre en toutes circonstances, elle était marchombre. C’est lui qui avais peur, pour le coup. Il voulait pas tomber, il aimait encore moins descendre que grimper, et s’il devait surveiller Elera, il se concentrerait pas sur ses gestes et c’est lui qui tomberait. Ce serait dommage.

Il pouvait pas l’empêcher de faire ce qu’elle voulait. Si elle décidait de sauter à nouveau pendant qu’ils descendaient, il pourrait plus l’en empêcher à moins d’avoir encore une chance inouïe. Ca lui ferait juste super mal dans le cœur que malgré tout, elle choisisse ça plutôt que de passer des moments avec eux, ou lui, enfin les gens vivants du présent qui avaient juste envie de passer des bons moments. Bon, ils avaient pas passé que des bons moments ensemble, mais c’était des moments ensemble, déjà.
Même à la cascade, il se rappelait la peur de se noyer, le froid, il se rappelait le malaise d’Elera, et leurs moment à l’infirmerie, les fièvres, il se rappelait sa tristesse lors du bal, et sa tristesse à lui de la savoir triste, encore, mais il se rappelait aussi les bons moments. Les rires, et les calins, les moments à parler d’étoiles, de l’Archer, de sa famille, elle parlait jamais vraiment de la sienne, et il voulait avoir l’occasion de lui demander un jour.
Mais quand ils seraient dans la grotte chantelame.

- J’descends le premier. Comme ça.. j’pourrais te rattraper. Si besoin.
Il rougit. ‘Fin tu glisserais jamais parce que t’es marchombre, mais, tu voisdequoijeparle.

Et comme ça, vu que j’devrais garder les yeux vers le sol pour savoir où poser mes pieds, t’as le choix entre me suivre ou pas et j’pourrais pas le savoir avant de toucher le sol.

- A tout d’suite, hein ?
Il avait envie de lui demander de promettre, mais il serra les dents pour le retenir. Il aimait les promesses, ça le rassurait et il en faisait toujours un tas pour se sentir bien, mais ‘c’était pas ce qu’il fallait à Elera maintenant.

Il harnacha Bomon dans son dos afin de ne pas être gêné, et commmença à tatonner des orteils pour chercher une première prise.
Quelques secondes plus tard, les cheveux roux avaient disparu, avalés par la plate-forme.
Il avait de nouveau envie de pleurer, et les larmes qui tombaient de son nez finissaient leur chute en bras de la montagne. Le cou tordu pour surveiller sa désescalade, il ne voyait plus le haut. Ni le ciel. Ni rien d’autre que la pierre rugueuse où poser ses orteils. Il tremblait encore un peu, parce qu’il avait peur de tomber, mais il tremblait aussi parce qu’il avait peur d’entendre le bruit d’une chute.
Ou pire, de pas l’entendre. Si ça se trouve, elle serait retournée là où il l’avait trouvée, sur l’autre flanc de l’a-pic, et aurait sauté là bas, et il n’entendrait que le bruit de l’atterrissage. Ou aucun bruit, si elle volait.
Et il ne la verrait pas partir, parce qu’il ne voyait pas le ciel, et qu’elle s’en irait toujours plus haut.
Il dérapa quelques fois, perdit l’équilibre un peu. Il était très lent, dans sa descente, il était mauvais grimpeur, mauvais désescaladeur, mais il tenait à la vie.
Le temps lui paraissait infini, entre toutes ses petites craintes d’enfant. Quand il atteignit enfin le sentier, celui qui menait à la grotte chantelame où étaient toutes ses affaires, il restait plusieurs secondes sans oser regarder en haut.

- S’il te plait, s’il te plait, s’il te plait..

Pas de flammes sur la montagne.
Ni de flammes dans le ciel.


[J'espère que ça te plaira hug ]


_______________


   

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MessageSujet: Re: Il pleure encore, le bel oiseau que le vent chassait [Inachevé]   Dim 3 Fév 2013 - 18:33

Elle se calmait un peu, le visage enfoui dans le tissu, s’appuyant contre la peau, comme pour s’y cacher – et si elle ne voyait plus le monde, les yeux fermés, si son visage n’était plus face au vent, il n’existait plus, plus rien n’existait, comme si elle avait sauté, et elle ne voulait plus jamais y retourner, dans ce monde. Elle voulait rester là toujours, ne plus bouger, ne plus rien.

Ce sont souvent les besoins physiques qui nous obligent à bouger, à quitter le calme et l’inertie que l’on recherche, ou bien à se lever de son lit – la faim, le besoin de se soulager, le corps qui ne peut plus rester allonger là. Elle s’en moquait, elle, d’avoir le bras tordu et douloureux – mais pas Einar, et la panique la reprit de plus belle, lorsqu’il s’éloigna. Pas longtemps. Juste un instant de panique avant de se reprendre, de voir que ce n’était pas parce qu’il la lâchait qu’elle allait s’émietter, qu’elle tenait encore en un seul morceau, un seul corps. Elle avait l’impression que son visage allait se craqueler sous ses larmes séchées, pourtant, et elle ne fut jamais aussi gênée qu’au moment où il croisa son regard.

Elle se sentait nauséeuse, malade – il n’aurait jamais dû être là, jamais dû la voir dans ce moment, jamais savoir ; il aurait dû pouvoir croire qu’elle était partie, une fois de plus, et qu’elle volait heureuse là où elle était. Il méritait au moins ça d’elle – qu’elle lui laisse un brin d’espoir. Mais il l’avait vue, il l’avait rattrapée, il voyait encore ses larmes, et ce malheur qui transcendait son être, ce malheur qu’elle aurait voulu pouvoir mettre en cage et cacher derrière un sourire aérien, mais qui s’affolait, voletait comme un oiseau coincé qui cherche à s’enfuir, et qui transpirait de partout pour quitter son corps. Et elle se sentait tellement, tellement pathétique – qu’il y ait un témoin à sa chute, qu’il sache cela d’elle, qu’il puisse la voir si faible. Et elle voyait Marlyn, et Elio, et Ambre, et tant d’autres, qui, à sa place, auraient ricané, ricané, ricané, voire l’auraient même poussée. Et lui, il pensait encore qu’il y avait quelque chose à sauver. Ce devait être un réflexe ; il ne l’avait pas reconnue. Baisser les yeux, et la tête ; il lui semblait qu’elle n’aurait plus jamais le droit de la lever. Et c’est lui qui s’excusait, lui qui espérait ne pas lui avoir fait mal, alors que c’était de sa bouche à elle dont les excuses devraient sortir par kyrielle, elle qui blessait les autres en permanence, elle qui lui avait fait peur.

Et puis ses mains qui époussètent ses vêtements, son pouce qui caresse doucement sa joue – elle ferma les yeux, à son toucher, ne voulant pas croiser son regard à nouveau. Il était tellement… gentil. Tellement doux, tellement tendre. Comme s’il avait peur de lui faire peur, peur qu’elle souhaite sauter à nouveau, peur de la faner comme se fane le coquelicot qu’on effleure de trop près, peur de la casser comme on casserait un vase de verre si on n’y fait pas attention. Et puis en même temps, pas peur, pas peur de la prendre dans ses bras, de poser sa tête sur la sienne, de lui faire comprendre qu’il était là et que si elle ne voulait pas qu’il la lâche, et bien, il ne la lâcherait pas. Sauf qu’il ne pouvait pas la tenir toujours – les êtres sont faits pour devenir autonomes, indépendants, et non pour tenir toujours la main de quelqu’un. Chacun a ses directions, ses jambes sur lesquelles tenir, un chemin à parcourir. Et pourtant – il la laissait libre de ses mouvements, mais lui proposait d’être filet, filet pour la rattraper, il avait conscience, terriblement conscience de ne pas pouvoir l’arrêter si elle voulait sauter, et en même temps… Sans le lui dire, il lui disait, par ses gestes, son ton, ses oreilles légèrement trop chaudes, à quel point il voulait qu’elle reste en vie. Alors elle hocha la tête.

Il commença à descendre avant elle, et elle regarda d’abord vers l’endroit où elle s’était tant approchée du bord – inspira, expira. Elle ne prenait pas vraiment de décision, elle ne réfléchissait pas à ce qu’elle voulait, savait que toutes les possibilités restaient ouvertes, et se contentait de suivre le mouvement. Et, en descendant, c’est elle qui garda un œil sur lui – pour être sûre qu’il ne glisse pas. Elle ne pourrait pas le supporter – d’être la cause d’encore une autre mort, parce qu’il l’avait suivie jusqu’ici et ne se serait jamais attelé à une telle escalade s’il n’avait pas vu ses mèches rousses voleter… Elle descendait, en silence, à quelques mètres à sa gauche pour ne pas le déconcentrer, à sa vitesse, et posa le pied en même temps que lui. Il resta face à la paroi, il était très visiblement agité, avant de regarder en haut. Et il y avait une telle douleur, sur son visage vu de profil – peut-être pas douleur, mais crainte, tristesse, espoir, désespoir – qu’elle eut l’impression de se prendre un coup de poing dans l’estomac. Elle s’approcha et glissa sa main dans celle d’Einar, pour le rassurer rapidement, faire disparaître cette horrible expression.

Il ne put retenir un soupir de soulagement, et lui sourit, avant de resserrer sa main autour de la sienne, une fois. Elle se retint de grimacer – sa main, abimée lors de l’escalade, était encore douloureuse, et il aurait sûrement du sang sur la sienne lorsqu’il la lâcherait. Mais il n’en savait rien, encore. Il avança, sur le sentier, la guidant sans qu’elle ne cherche à savoir où ; puis ils entrèrent dans la grotte, et, avec la pénombre, la timidité lui serra la gorge. Celle d’Einar aussi, apparemment, parce qu’il se contenta de marcher jusqu’à ses affaires.

Et pourtant le silence était trop gênant, trop insupportable – et il lui fallait le briser. Serpent perfide qui tournait autour d’eux, les enserrait de ses anneaux, prêt à planter ses crocs empoisonnés dans leur chair, et elle sentait la pression monter, trop vite, et il lui fallait dire quelque chose avant qu’il ne morde – qu’elle arrête de sentir les questions tourner comme des vautours, même si elle ne lui devait pas plus d’explication qu’à un autre, et puis le pire n’est jamais l’action même ou parler ou faire mais la frayeur qui précède, la frayeur tuée par l’acte négatif qui la faisait naître. Il lui fallait ouvrir un pont, un pont de communication, pour qu’il arrête de la regarder comme ça, qu’elle ne voit plus ce qu’elle voyait sur ses traits. Elle regardait ailleurs – ses pieds - en parlant, la voix tremblante.

- On m’a fait tellement de promesses, et j’en ai fait tellement en retour… Mais les mots ne sont que des mots, dans la bouche des hommes, des mots si faciles à piétiner, des mots éphémères qui veulent tout dire une seconde et ne veulent plus rien dire la suivante. Je voulais tellement, tellement y croire, aux Cabanes du Toujours et aux châteaux de sable… Mais moi non plus, je n’ai pas su tenir les miennes, pas su trouver l’harmonie, pas su offrir trois ans à mes apprentis, pas su rester non plus, j’ai juste été lâche, j’ai abandonné, tout le monde, et même ça, je…

Il l’avait empêché de sauter. Empêcher d’abandonner pour de bon, elle qui ne faisait que ça depuis un ou deux ans. Elle était Echec. Marchombre ratée de bout en bout, incarnation de la désillusion, elle qui avait été enfant de la confiance et de la liberté. Elle leva les yeux vers lui, avant de lâcher sa main, de faire un pas et de se placer très exactement en face de lui.

- Que vois-tu là qui puisse encore mériter d’être sauvé, Einar ?

Et l’oiseau qui vole, vole, vole encore affolé entre les barreaux sans réussir à se dépêtrer de sa cage.


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MessageSujet: Re: Il pleure encore, le bel oiseau que le vent chassait [Inachevé]   Lun 11 Fév 2013 - 20:27

Si elle ne lui avait pas pris la main, il aurait sans doute recommencé à pleurer, même s’il s’était dit qu’elle était libre et tout. Si elle avait vraiment sauté, si elle y était vraiment retourné, ou qu’elle était partie et qu’elle s’était envolée dans le lointain sans le prévenir, ça lui aurait quand même fait super mal. Il avait beau intérioriser et se dire qu’il fallait surtout pas qu’il la brusque ou quoi, Einar il était comme ça, il aimait les gens, et ça lui aurait vraiment tué un petit bout du cœur de pas arriver à faire quoi que ce soit pour quelqu’un qu’il aimait bien, au point que cette personne préfère aller voir la Dame que rester avec eux.
Mais elle était là, il savait pas d’où elle venait mais elle était là. Peut-être qu’elle était remontée, qu’elle avait sauté et que finalement elle était quand même revenue, qu’elle avait fait plusieurs choix d’un coup, peut-être que c’était qu’un fantôme, mais la pression dans sa main et les petites égratignures qu’il sentait sous ses doigts pouvaient pas être fausses. C’était vraiment Elera, toute entière, et qui était restée à ses côtés. Un peu égoïstement, Einar l’emmena vers la grotte chantelame, parce que dans une grotte, ce serait plus difficile de sauter, et qu’il l’empêcherait pas de sauter mais qu’elle pourrait le faire après, enfin elle pouvait attendre une heure ou deux qu’ils parlent un peu. Même de pas grand-chose.
Il faisait pas super éclairé dans la grotte, il restait plus beaucoup d’huile dans la lanterne, et il était pas sûr qu’il en avait amené de réserve. Au pire, y’aurait la lumière du soleil qui filtrerait depuis l’entrée, en espérant que le temps ne se couvre pas trop. Mais il savait pas trop quoi dire. Elera avait pas l’air d’être super ravie à l’idée d’être dans la grotte. Et puis la grotte était un peu en vrac, il y avait toutes ses affaires à lui éparpillées sur le sol, il y avait un peu de bois répandu partout de quand il avait tenté de faire un feu, et puis tous les cailloux désordonnés. Il aurait spontanément eu envie de ranger les cailloux pour pas déranger son amie, parce que ça faisait chambre mal rangée, mais voilà, ça se faisait pas trop non plus.
Pis Elera se mit à parler, beaucoup, alors qu’il cherchait quelque chose à dire, il aurait voulu la reprendre dans ses bras parce qu’il sentait sa voix trembler, mais d’un côté c’était pas trop le moment. Il avait quand même au fond de lui une petite étincelle toute noire qu’il entendait maintenant que son niveau de stress baissait, une petite étincelle toute noire qui posait plein de questions, pourquoi Elera avait pas envie de rester alors qu’il faisait plein de choses pour tenter de lui remonter le moral depuis des mois, même si elle l’évitait ? Pourquoi le passé c’était si important que ça ? Lui il aimait ses parents c’est sûr, et il aimait ses frères et se rappelait des supers moments de son ancienne vie, mais il était pas sûr qu’il voulait y retourner, et de toute manière, on pouvait pas y retourner, parce que ça serait plus pareil.
C’est sûr que les promesses c’était pas forcément vrai. Parfois on était pas content quand quelqu’un rompait une promesse, mais ça finissait toujours par partir.

Par contre, les Cabanes du Toujours et les chateaux de sable, il savait pas trop ce que ça faisait là, ni ce qu’étaient les Cabanes du Toujours. Ca devait faire partie des fameuses promesses dont elle parlait, enfin qu’elle hoquetait.
Il savait pas trop quoi lui dire devant toutes les accusations, elle se sentait mal pour des tonnes de choses du passé dont elle devait être la seule à se souvenir. Et puis la voie marchombre, il pouvait pas dire, c’était vraiment pas sa guerre, et puis c’était bizarre quand même, les marchombres étaient censés être libres et pourtant ils étaient limités par plein de règles. C’était quelque chose qu’il n’avait jamais vraiment compris chez les marchombres et qu’il ne comprendrait sans doute jamais ; c’était peut-être même pas fait pour être compris.

Il aurait peut-être pas dû être étonné par la question qu’Elera lui posa spontanément après, ses grands yeux troubles qui cherchaient les siens ; mais Einar était très mauvais quand il s’agissait de regarder les gens directement dans les yeux, ça le dérangeait toujours beaucoup, et il trouvait le sol beaucoup plus fascinant à observer.
La question le perturbait. Il aurait donc dû s’y attendre, mais voilà, il ne s’était jamais posé la question. Ca lui venait même pas à l’idée de fragmenter les gens en petits bouts de trucs à sauver et petits bouts de machin à jeter à la poubelle. Et puis d’où on pouvait mériter quoi que ce soit par petits bouts, d’autant plus ? Déjà, supposons qu’on mérite ou pas d’être sauvé ou quelque chose comme ça, c’était tout entier, ‘fin, il allait pas décider que la troisième phalange de son troisième orteil gauche méritait d’être sauvée, mais que le reste pouvait aller s’écrabouiller du haut d’une montagne…

- Mais euh... Je sais pas, ‘fin pourquoi faudrait choisir ?

Il aurait bien voulu éviter une question aussi compliquée, parce que lui et la philosophie, ça faisait beaucoup trop, mais en même temps, il savait qu’il devait répondre, et surtout qu’il devait répondre bien, s’il voulait voir Elera sourire de son sourire plein de dents à nouveau. Et pour l’instant, il avait pas vraiment réussi. Et comme il aurait besoin de temps pour réfléchir, il valait mieux pour lui qu’il s’asseoie, et qu’il formule posément sa réponse.
D’un autre côté, il avait aussi peur qu’en hésitant, Elera l’interprétait comme quoi il cherchait quelque chose à sauver mais qu’il n’y avait rien, ou quelque chose comme ça. Du coup ça le stressait, et il disait beaucoup de « Euh » pour combler le silence, ce qui ne faisait qu’aggraver la situation.

- C’est dur comme question, t’sais…
Il s’assit près de ses affaires, pas trop loin d’Elera, et bougea un peu la lampe à huile pour répartir le restant de combustible. Et puis il posa son sabre en travers de ses genoux en jouant avec les différents morceaux de ruban et de bouts de corde qui étaient accrochés à la garde, pour essayer de se concentrer.

- J’vois pas pourquoi faudrait… ‘fin, couper les gens en morceaux, un côté à sauver ou un côté pas à sauver, ‘fin c’est toi toute entière que voilà, pis, sinon, ça servirait à quoi ? J’sais que t’as voulu laisser tomber le passé, mais c’est aussi ce qui te définit un peu. J’dis juste un peu, hein, perso j’crois pas que c’est le plus important.


Il s’humecta les lèvres. L’abstraction lui coûtait en neurones, il avait des idées très concrètes de potée de choux qui pourraient servir d’exemple, mais il était certain qu’il ne serait compris que de lui-même s’il imageait comme ça…

- ‘Fin c’est comme si on disait que… que ce caillou, là
–il prit un caillou par terre- il mérite d’être sauvé, parce que c’est un caillou tout rond, mais que la montagne, parce qu’elle est pas toute ronde, alors que le caillou en fait partie, on la sauve pas, parce qu’elle est pas ronde. Ca tient pas d’bout ni rien, et puis…

Et puis le reste, c’était compliqué à exprimer. Il voulait lui dire qu’il l’aimait, qu’il voulait pas la perdre et que c’était elle, juste elle, Elera et point juste point, qu’il voulait garder en vie, et juste voilà. Il voulait lui dire que tout le monde devait être sauvé aussi de toute manière, certains plus rapidement que d’autres, mais que spontanément, il laisserait jamais personne sauter du haut d’une falaise, parce qu’il y avait forcément…

- Y’a forcément, toujours, toujours quelque chose qui mérite qu’on les sauve et ça, c’est le gens tout entier. Même si y’a un passé horrible derrière, subi ou donné, même si y’a plein de trucs pas cool, et on en vit tous, des trucs pas cool, ben… On sait jamais ce que les gens seront, après. C’pour ça qu’il faut toujours sauver, parce que ce qui mérite qu’on sauve, c’est tout ce qui est pas encore fait. Si ça se trouve, ça serait atroce, si ça se trouve, t’iras tuer des bébés phoques demain, ou alors tu vas découvrir que tu sais super bien faire des soufflés au fromage et ouvrir une auberge, mais on saura jamais si on abandonne, non ?


Il y croyait beaucoup, sur le moment, et le fait de parler de soufflés au fromage et d’y croire, ça lui donnait le sourire un peu niais, un peu mélancolique, mais il s’emportait un peu dans sa théorie –pour une fois qu’il en avait une- et il espérait qu’elle verrait le monde comme il voyait, un peu.

- J’sais bien qu’y’a toutes les promesses du passé qui pèsent, c’est tracé et on peut rien y faire, mais le futur, peut toujours arriver une tonne de choses. Si j’devais faire une liste de tout ce qui pourrait se passer, me faudrait une deuxième montagne au dessus de celle-là, tu vois ? Alors que sauter, ben… y’a plus rien après. Y’a plus de liste, y’a plus de soufflés au fromage, y’aura peut-être encore des bébés phoques, mais ça, y’aura toujours des bébés phoques.

Il crut voir une demi-ombre de sourire filtrer auprès de la rousse, mais c’était peut-être juste le reflet de la lanterne.

- Pis la vraie question c’pas ça, c’est pas à moi de déterminer. L’important c’est toi. J’suis sûr qu’en cherchant bien, y’a forcément quelque chose qui ferait que t’as envie de te lever à nouveau le matin, non … ? Même un tout petit truc ?



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MessageSujet: Re: Il pleure encore, le bel oiseau que le vent chassait [Inachevé]   Jeu 21 Fév 2013 - 22:10

Il essayait véritablement de lui répondre, et ça la fit sourire, un peu – tristement, parce qu’elle avait beau poser la question, elle se doutait bien qu’il n’avait pas de réponse, qu’il n’y avait rien à sauver, alors qu’il n’y aurait rien à dire. Et pourtant il avait absolument voulu qu’elle reste vivante – et il fallait bien une raison à cela. Une raison qu’elle lui demandait – question difficile, oui, il avait au moins raison sur ce point.

Il partait dans des métaphores étranges – tout ça pour dire que peu importe qui on est, comment on est, ce qu’on a fait et ce qu’on fera, il nous faut vivre pour ce qui pourrait être, vivre pour ce que nous pourrions faire, pour ce futur qui scintillait si fort et si plein d’espoirs et de belles choses pour lui. C’était bien là, la différence entre ceux qui voulaient vivre et ceux qui ne le voulaient pas – lui croyait au futur. Elle pas.

Elle n’était pas spéciale. Il n’y avait rien qui faisait que sa mort lui aurait fait plus mal qu’une autre, parce qu’il aimait la vie et il aimait les gens – mais elle ? Elle était un grain de sable sur la dune, une goutte d’eau dans l’océan, une poussière sur la montagne, un brin d’herbe dans la plaine, un arbre dans la forêt. Insignifiante. Complètement insignifiante. Insignifiante aux yeux de Marlyn qui avait oublié leurs promesses enfantines, insignifiante aux yeux d’Elio dont elle avait pourtant tant réveillé les désirs, insignifiante aux yeux du monde, insignifiante en ses propres yeux. Qu’elle vive, qu’elle meurt – le temps continuerait à couler et les êtres à exister. Sans elle. Et ils ne s’en porteraient pas moins bien ; peut-être s’en porteraient-ils même mieux, puisqu’elle ne serait plus là pour trahir ses promesses, mais encore était-ce se donner une importance démesurée que de croire qu’elle pourrait les affecter. Insignifiante. Alors, éteinte, allumée, peu importait. Elle pouvait bien rester vivante, pour tout ce que ça changerait.

Parce que, qu’elle tue des bébés phoques ou qu’elle fasse des soufflés au fromage – dans un an, cinq ans, dix ans, cinquante ans, il n’y aurait plus personne pour s’en souvenir, personne pour y donner la moindre importance. Il n’y avait que pour elle que son passé prenait vie.

Et que pour elle que son futur était terne, puisque lui arrivait à y projeter tout un tas de choses – alors qu’elle… Murmure, doux, comme si elle parlait à un enfant qu’elle ne voulait pas brusquer.

- Tu crois vraiment que j’aurais sauté, s’il y avait encore quelque chose me donnant envie de me lever le matin ?

Elle le regarda, les yeux voilés, avant de venir s’asseoir, lentement, en silence, à côté de lui. Fixer la paroi devant elle.

- La vie – c’est un peu un cachot mental. On est vivant, alors on vit, et on pense qu’on ne peut pas faire autrement. Notre corps est carcéral – il ne veut pas qu’on le fuit, il se bat pour continuer à respirer le plus longtemps possible. Notre esprit aussi – il a faim de vivre, se raccroche à n’importe quelle excuse, n’importe quel détail pour continuer. Sauter – sauter, c’est ne plus pouvoir continuer. Ne plus rien avoir à quoi se raccrocher.

Et bien sûr, il y avait une multitude de choses auxquelles elle pourrait se raccrocher. Bien sûr, en théorie, la vie offrait bien trop de choses pour laisser qui que ce soit sans rien à un moment donné. Mais encore fallait-il que les choses importent à ses yeux, pour pouvoir s’y raccrocher ; et elle se moquait, maintenant, du goût des soufflés ou des chaussons aux pommes, se moquait des stries d’un ciel lui aussi à l’agonie, se moquait de tout ce qu’elle avait un jour trouvé beau, un jour voulu voir s’étendre à l’infini.

- Tout a une fin. Les fleurs se flétrissent et les pierres s’écroulent. Tout ce que j’aime – se fane. Les baisers se transforment en morsures, les caresses en violences, les promesses en trahisons. A quoi bon croire en ce que je pourrais aimer ? Puisque tout finira tordu, piétiné, brisé, et ne laissera plus qu’un goût amer sur la bouche et une nausée dans le ventre. Puisque quoi que je fasse je ne pourrais jamais empêcher les hommes d’aimer l’odeur du sang et de la destruction. Que je ne pourrais jamais convaincre qui que ce soit de croire, de croire en un bonheur quelconque, ou de croire en moi, même, de me faire confiance – et ils ont raison. Ils ont raison. Il n’y a rien à croire – je croyais que si, que je pouvais leurs apporter le monde, mais la volonté ne suffit pas, et même si elle suffisait, je ne l’ai plus. Je suis… inconséquente. Comme tout le monde.

Il y avait, sur la paroi, des formes étranges faites d’ombre et de pierre. Inconséquente – il y avait quelque chose d’horriblement difficile, à savoir que nous gâchons nos vies à penser à d’autres qui eux nous ont oublié depuis longtemps, font leur vie, n’ont aucune idée qu’ils sont dans notre tête en permanence, qu’ils nous ont détruit et nous détruisent encore, et, s’ils le savent, qu’ils s’en moquent, s’en moquent éperdument, puisqu’eux ne pensent pas à nous, puisqu’eux ont réussi à continuer à vivre, à passer à autre chose, puisqu’eux n’ont pas donné aux faits la même importance, qu’ils n’ont pas ressenti, pas autant. Le déséquilibre et l’injustice des sentiments – et son cœur qui se gonflait à nouveau, comme un ballon de baudruche, avant de se dégonfler, d’un coup ; on l’avait lâché et il avait volé partout dans la salle, à cogner le plafond, avant de tomber inerte sur le sol. Tout vide. Vide de tout air, de tout mouvement, de tout souffle de vie. Et la voix robotique était de retour – la voix distante, détachée, qui relativise l’univers entier pour s’en décomposer, et ne plus donner d’importance à quoique ce soit ; la coquille dans laquelle elle s’était réfugiée pendant des mois entier, à ne parler à personne, à ne jamais se nouer, jusqu’à ce qu’elle rencontre Kylian qu’elle avait perdu aussitôt à son premier amour, parce que lui pouvait vivre, lui pouvait continuer à aimer, contrairement à elle. Elle avait volé un rire et on le lui avait subtilisé aussitôt. Elle n’aurait pas dû sortir de sa coquille – pas dû laisser Kylian lui faire croire que le bonheur était facile, pas dû répondre à Elio quand il l’avait reconnue, pas dû revenir à l’Académie, prendre des responsabilités. Pas dû. Pas dû rouvrir les vannes, pas dû faire face à Lya, à ses échecs et ses regrets, pas dû laisser le passé la rattraper, pas dû se laisser ressentir à nouveau. Elle avait la peau à vif, tellement brûlée jusqu’aux nerfs qu’elle ne pouvait pas cicatriser, et le moindre toucher l’emplissait de douleur. Mais la voix robotique était de retour – et elle se renfermait dans cette petite boule où elle avait trouvé un instant de répit, dans cette petite boule au fond d’elle-même où plus rien n’avait d’importance.

- Mais ce n’est pas important. Si tu veux que je vive, voir ce qui pourrais être, je vivrais.

Pour elle-même, qu’elle vive, qu’elle meurt, cela n’avait plus d’importance. Alors, obéir simplement aux volontés d’un autre, elle qui avait auparavant choisi la voie de la liberté – peu importait à présent. Rien n’importait. Elle vivrait parce que mourir c’était encore blesser. Qu’elle pouvait supporter encore un peu la vie. Elle se raccrocherait à ça – il y avait quelque part un petit bout d’homme qui croyait au futur, qui était rempli d’espoir, qui pensait qu’il pouvait y avoir des choses belles et que même s’il y a des choses moches, les choses belles reviendraient. Un petit bout d’homme qui n’avait pas encore été désillusionné comme elle l’avait été – et puisqu’il n’y avait qu’avec cette insouciance qu’un peu de paix pouvait être trouvée, elle ne la lui volerait pas. Lui aussi, il se prendrait le mur bien assez tôt. Tout ce qu’elle pouvait faire, c’était faire en sorte de ne pas être ledit mur, et retarder un peu l’échéance. Ne pas être la cause de plus de mal qu’elle ne l’était déjà.

Elle se raccrocherait au futur qu’il saurait lui inventer, à défaut d’un autre.

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MessageSujet: Re: Il pleure encore, le bel oiseau que le vent chassait [Inachevé]   Mer 6 Mar 2013 - 20:30

Il s’était vraiment attendu à des réponses plus ou moins positives, mais pas à une réponse si négative. Il en serra les dents de frustration, ses propres larmes menaçant de rouler à nouveau sur ses joues sales ; mais il avait déjà beaucoup pleuré aujourd’hui, et ses yeux étaient enflés et trop secs pour encore verser beaucoup de larmes. Il pleurait facilement, Einar, et pour beaucoup de choses, comme là, il avait pas vraiment de raison de pleurer lui-même, mais ça le rendait très triste, et puis ça commençait un peu à l’énerver, le fatalisme d’Elera, ça lui donnait l’impression qu’aucun de ses efforts ne servait à rien. Ou même, au-delà de ça, qu’il aurait très bien pu la laisser tomber et que ça aurait rien changé, et ça, ça le tuait aussi un peu.
Cette inconséquence, comme elle disait. Ils avaient si peu d’importance à ses yeux, lui et les autres, pour que même ça, elle en ait rien à fich’ ? Ca le dépassait un peu. Et il commençait, au fond de lui-même, à lui en vouloir un peu, cette petite boule d’agacement qui commence à se former dans l’estomac lorsque tous les efforts se dissolvent dans une seule petite phrase, cette envie, au fond, animale, de secouer, de cogner peut-être, de remettre les idées en place par la force, d’élever la voix et de prendre un peu d’autorité, un peu comme on gronderait un enfant qui se laissait faire.
Mais Einar n’était pas comme ça. Einar, il aimait pas cette petite amertume qui se formait dans sa gorge, il la considérait mauvaise, et par-dessus tout, il voulait pas être énervé contre Elera, jamais, alors qu’au fond, c’était elle qui allait mal et lui qui devait être un peu plus mature. Ca, c’était vraiment dur. Il aurait voulu pouvoir se pencher vers Elera, poser son épaule contre la sienne ou juste son menton sur sa tête, lui faire un câlin et recevoir un câlin par la même occasion, et qu’après, tout irait mieux. C’était comme ça que ça marchait dans sa conception des choses, quand on allait mal. Même si ça commençait à plus trop marcher même avec lui, il avait pas réussi à se décoller de cette déprime latente quant à son niveau de combat par rapport à celui des autres.
Un câlin de Maman aurait tout arrangé, mais Maman, elle était loin, et puis elle devait être trop occupée avec Petite Sœur et ses autres petits frères pour penser qu’il pourrait avoir besoin d’aide, « là-bas, dans son Académie de nobles ».

- Non mais non ! C’pas comme ça que ça marche, m’enfin…
il avait dit ça violemment, un peu sans réfléchir, lorsqu’Elera conclut, sur un ton aussi monocorde que celui d’avant. Retour à la case départ, il avait l’impression qu’elle disait ça comme elle dirait « je reviens, je vais monter en haut d’une montagne et je vais sauter et m’écrabouiller par terre, m’attends pas pour dîner ». Ouais bah ouais… mais non, quoi.
Bien sûr que oui, il voulait qu’elle vive. Mais ça servirait à rien si elle était tout le temps déprimée et totalement amorphe et juste… raaah, ça le frustrait. Non, ça l’énervait vraiment. Le monde entier lui semblait injuste. Pas juste Elera, mais juste… le monde. Comment on pouvait briser des gens comme ça, au point que même les bébés phoques, ça suffise pas à leur redonner le sourire, alors que ça marchait toujours ? Elle parlait de tas de trucs qui lui étaient arrivés, même indirectement, et ça lui semblait juste triste.
Profondément triste.
Un peu comme quand Maman, elle avait perdu un de ses petits frères quand il était tout bébé, et que lui était pas beaucoup plus gros, mais en pire. Et puis en pas pareil du tout, en fait. Mais Elera, elle avait du perdre plein de gens. Faut dire qu’elle lui avait jamais parlé de parents, juste d’une sœur, du coup, perdre des amis, ça devait être encore pire, pire pire pour elle. Mais lui, il était pas habilité pour soigner les blessures de cœur comme ça.
Ce qu’elle suggérait, c’était juste que.. il l’aide à vivre, ou quelque chose comme ça. Mais il savait pas comment faire, pas du tout comment faire.
Ca lui faisait une responsabilité énorme sur les épaules. A vrai dire, ça lui faisait un peu peur. S’il se trompait, ou s’il échouait, Elera elle allait regrimper au dessus de la montagne, sauf que là, elle s’assurerait d’être toute seule. Ou alors pire, elle deviendrait juste complètement aigrie, ou alors encore encore pire, elle se prendrait des velleités à tuer des gens et à renverser l’ordre établi juste histoire de se dire qu’elle avait un but dans la vie, et ça… bah c’était mal.


- J’te proposerais bien de retourner à l’Académie avec moi, juste histoire de pas rester toute la nuit dans cette grotte… mais j’crois pas que ça soit la bonne solution. Et puis j’crois pas que M’sieur Krysant y voudrait, il est vraiment pas comme M’sieur Jildwin, lui.

Il réfléchissait. Au pire, au pire pire, bon, il restait toujours la grotte, et ça dérangerait pas M’sieur Lleldoryn qu’on l’utilise vu que de toute manière il avait disparu, mais il avait pas emmené assez d’affaires pour deux pour plus de trois heures, et une fois les deux clémentines et trois morceaux de pains consommés… faudrait de toute manière retourner à la civilisation.
Et puis de toute manière, trouver quoi faire et où dormir ce soir, ce serait que la solution de court-terme. Papa y disait, faut pas donner un steak de Siffleur à un mendiant, faut lui donner deux Siffleurs et un prés, ou quelque chose comme ça. Enfin après tout le monde pouvait pas se permettre de donner des prés et des siffleurs à tout le monde comme ça, sinon tout le monde finirait ruiné.

- J’peux pas décider ce que t’as envie de faire à ta place, tu sais… j’sais que t’as rien envie de faire, mais c’est pas non plus.. ‘fin c’est pas mon rôle, et puis tu comprends, j’serais vraiment nul… c’est pas comme ça qu’on s’en sortira.

Il passa mentalement en revue tout ce qui pouvait faire partie des activités de son amie… Marchombre bien sûr, mais c’était sans doute pas le moment pour en parler, encore moins de ses élèves, ou d’en prendre un nouveau, ou de ce genre de responsabilités, les marchombres étaient super susceptibles sur ce genre de sujets, du peu qu’il les connaissait… La forge ? Si ça l’avait rendue heureuse, elle aurait pas tenté de redécorer le haut de la montagne avec son sang…

- J’me demandais… ‘fin tu m’en aurais sans doute déjà parlé si c’était le cas mais… t’sais, j’ai un tout petit don du dessin qui me sert à rien même si j’suis guerrier, et pour le coup il me sert à rien et tout, mais.. t’as pas de Spires, toi ? Vu que les marchombres y suivent des voies et tout, j’me disais que si ça se trouve, c’était les chemins de dessin ou un truc du genre. Parce que du coup, ben j’suis sûr que ça pourrait être fun d’apprendre à faire plein de trucs cool avec…

[Moarf uu’ Toute édition possible]



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MessageSujet: Re: Il pleure encore, le bel oiseau que le vent chassait [Inachevé]   Jeu 7 Mar 2013 - 22:30

- Les Marchombres ne Dessinent pas. Ils se saisissent des pans de la réalité, pas de ceux de l’Imagination.

Voix lassée. Lassée par la réalité. Lassée par cette règle qui n’avait pas lieu d’être, et qui était contraire à la destruction même du concept de limite qui leurs était pourtant si chère. Elle sentait sa détresse – comme un oiseau encore, et des ailes qui papillonnent. Son envie de lui donner envie. Envie de n’importe quoi. Envie de vivre. Il ouvrait, de sa voix, des tonnes de chemins – il ouvrait l’Imagination, il ouvrait le monde des possibles. A lui dire que, vu le nombre de choses que pouvait offrir le monde, si ce n’étaient pas les gâteaux, ce seraient les tartes au fruit, si ce n’étaient pas les tartes, ce seraient les légumes, et si ce n’étaient pas les légumes, ce serait la viande de siffleur. Que si elle ne cuisinait pas elle jonglerait, que si elle ne jonglait pas elle dessinerait, que si elle ne dessinerait pas elle nagerait, et qu’elle trouverait forcément quelque chose qui lui serait agréable, parce qu’il y avait juste trop de choses en Gwendalavir pour que le contraire soit possible. Que peut-être que tout fanait, mais que, vu le nombre de choses qu’il y avait… Vu que la vie se renouvelait, vu que les bébés phoques suivaient les bébés phoques. Mais qu’il ne pouvait pas avoir envie de découvrir toutes ces choses pour elle. Il fallait que ce soit elle. Et elle, elle avait bien trop peur que tout tombe en poussière dès qu’elle tendrait le doigt.

Alors elle se laissa tomber contre son épaule – trouver un coin où caler sa tête. Et puis passer son bras dans son dos, et finalement les deux, s’appuyer, et fermer les yeux.

Ca faisait très longtemps que personne n’avait été là pour elle. Très longtemps que sa sœur était partie. Très longtemps qu’Elio n’était plus qu’une blessure qui ne guérissait pas. Très longtemps qu’elle n’avait pas recroisé le regard de feu d’Anaïel. Les seuls à faire intégralement partis de sa vie, récemment, avaient été le vieux forgeron, avec qui l’absence de marques d’affection avait été un contrat tacite dès le départ, et Julia et son enfant. Cet enfant qu’elle avait tenu dans les bras, et dont elle avait admiré le bout du nez, cet enfant si fragile et pourtant si robuste à la fois. Elle avait eu tellement peur, tellement peur de ne pas être à la hauteur du rôle de marraine qu’elle avait eu l’honneur de se voir proposé. Pour eux aussi elle devait jouer le rôle d’épaule – Julia avait beau être l’indépendance même, il y avait Aïdan, à présent. Elle était bien entourée – il y avait ce Gareth qui venait, et puis Locktar, et d’autres, qui ne voulaient que son bonheur.

Qu’est-ce qui avait dérapé ? Pour qu’Elera ne trouve même plus un refuge au creux de cette cabane si naturelle.

Et puis il y avait Einar, qui lui courait toujours après, en fin de compte. Qui lui avait sauté dans les bras à son retour de l’Académie. Qui l’avait cherchée à la forge – son forgeron avait eu l’amabilité de lui faire connaître le passage du jeune homme. Qui avait toujours voulu son bonheur, qui avait été là pour essuyer ses larmes et lui montrer les étoiles. Et qui était encore là aujourd’hui. A ne pas savoir comment l’aider – mais à le vouloir de tout son cœur. Elle resserra ses bras autour de lui. Hésita, la gorge sèche – il y avait comme un gouffre devant elle dans laquelle sa voix avait peur de tomber. Mais elle avait failli sauter – ce n’était pas un gouffre qui allait l’empêcher de parler, si ?

- ..Tu as toujours été là pour moi.


Rouvrir les yeux, et lever la tête vers son visage à lui.

- Toujours.

Et puis le silence – le silence des pensées qui volent. Ses yeux étaient comme un lac crépusculaire, aux eaux troubles, sans que ne puisse être distingué ce qui s’apprête à sortir des vagues. Tourbillons. Turmoil.

Se détacher, lentement, regarder la paroi, replacer, nerveusement, une mèche derrière son oreille. Et puis le regarder à nouveau – essayer d’expliquer.

- Je sais – que tu ne peux pas vivre à ma place. Mais j’ai peur – si tu savais comme j’ai peur. Un peu comme ces fleurs qui, dès qu’on les touche, se referment. Ou comme un escargot qui rentre dans sa coquille. Et je ne m’y sens même pas en sécurité, dans cette coquille – c’est si facile de l’écraser. Je crois que je suis une limace, plutôt – même plus de quoi m’abriter, et tu as raison, l’Intendant, mais… Si c’est pour me faire écrabouiller encore, je préfère…

Pas le courage de le dire. Et se sentir rougir, en plus, à savoir qu’il ne le voulait tellement pas.

- J’ai besoin de croire, tu comprends ? Croire au monde. Croire aux autres. Croire en l’harmonie. C’était ma voie, la voie qui me donnait confiance. En tout. En moi. La dernière fois que j’ai cru en quelque chose – c’est parce que je ne savais pas que mon passé était juste là, qu’il teintait encore le présent, et qu’il n’attendait qu’à ce que je me retourne pour se faire connaître.

Elle avait volé un rire à Kylian – mais sa joie de vivre appartenait à un autre, un autre qui n’avait pas voulu d’elle, et il y avait comme un interdit dans la couleur rouge dont flamboyait le rouquin, l’interdiction d’oublier, l’interdiction de retrouver l’insouciance d’antan, l’interdiction d’être heureuse, puisque rire avec lui, un soir, ça avait été rire avec celui qu’Elio voulait bien aimer, ça avait été la preuve de l’échec cuisant qu’avait été sa confiance absolue pour le demi-faël. Elle avait tant fait pour suivre ceux qu’elle aimait sur leur voie, pour les accepter tels qu’ils étaient, avec leur violence et leurs craintes et leurs espoirs, tout ce qu’elle souhaitait, c’était pouvoir les suivre au bout du monde, et, chaque fois, on l’avait abandonné en cours de route ; quand elle avait demandé pourquoi, on lui avait ri au nez, d’un air méprisant, avant de brasser l’air avec du fer et de l’acier.

La forgeronne, en elle, crissait. Battement de cils.

- J’ai peur de croire encore, de croire, de perdre et de me perdre. Je ne sais pas, je me trompe tout le temps. Et à quoi bon s’il n’y a plus d’espoir, s’il n’y a que des sables mouvants et rien de stable à quoi se raccrocher ?

Elle le regarda, droit dans les yeux. Bascula.

- Je vais essayer.

Peu claire, elle précisa :

- De Dessiner. Pourquoi pas ? Croire que c’est possible. Je n’en aurais jamais douté, avant. De toute façon - je n'y tiens pas, donc je ne risque pas d'être déçue, n'est-ce pas ?


Il y avait tellement longtemps que le « pourquoi pas » n’avait pas effleuré ses lèvres. Elle l’avait posé tellement de fois, pourtant, à l’époque. Epoque des illusions, ou époque de l’espoir ? Epoque des certitudes, époque du grand monde que rien ne peux balayer.

- Oui, je vais Dessiner.

Peut-être que les Analystes avaient tort, que tout le monde avait accès aux Spires, mais qu’ils ne savaient juste pas comment faire. Ou que chacun avait sa façon de les arpenter, et qu’eux ne pouvaient en analyser qu’une. Elle n’avait absolument aucune idée de comment on faisait. Alors elle referma sa main autour du poignet d’Einar, et elle ferma les yeux. Se projeta – allez savoir comment, vers quoi, pour quoi. Elle lançait juste son esprit à la découverte – à la découverte de ce monde possible qu’avait ouvert Einar, ce monde qui n’attendait qu’à être foulé, et dans lequel il voulait tant qu’elle marche. C’était un peu comme un rêve – les pensées qui se déchirent, les synapses qui collapsent, les incohérences qui se poursuivent. Elle s’imaginait une nappe d’eau violacée, à moins que ce ne soit du brouillard, comme pour chevaucher la brume.

Puis elle perdit le contrôle du voyage.

Ce n’était plus ses images, plus ses pensées – c’était des courants électriques, de la chair flambante, des niches où l’air s’engouffrait, du marbre creux, et partout, un sentiment d’harmonie, tout est lié, tout respire, tout est parce que le reste, un organisme unique, entier, complet, vivant.

Pas tout à fait, l’harmonie – elle sentait les fissures, les fissures de la fatigue, et puis la peau qui pleurait, qui voulait être complète. Elle se sentit emportée – emportée par ce cri du cœur, par ce cri des cellules qui voulaient tellement, tellement retrouver leur harmonie d’antan. Alors elle les maria les unes aux autres, les renoua ensemble, plutôt que de les laisser pleurer les unes en face des autres sans pouvoir combler le gouffre qui les séparait.

Hoqueta.

Regarda Einar.

- ..Qu’est-ce que c’était ?


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MessageSujet: Re: Il pleure encore, le bel oiseau que le vent chassait [Inachevé]   Dim 14 Avr 2013 - 18:33

Il y avait beaucoup de silence, juste la respiration d’Elera qui s’approfondissait, comme on tombait dans un sommeil profond, mais elle était encore éveillée, pourtant. Juste très loin au fond de son esprit, comme elle avait dit qu’elle ferait. Et si c’était les Spires ? Si ça se trouvait, elle avait un Don du dessin immense et elle était perdue dans tous les chemins à la recherche de tous les possibles, et du coup, la chaleur qu’il sentait sur sa peau, là où les doigts d’Elera s’étaient refermés, c’était un dessin en préparation.
Il l’observait la bouche un peu grande, un peu béate, parce qu’Einar aurait jamais cru pouvoir la convaincre aussi rapidement. Ca avait eu l’allure d’un coup de tête de la part d’Elera, et ça l’avait fait sourire quand elle avait pris la décision de tenter. C’était exactement ça qu’il lui fallait. Arrêter de réfléchir trente secondes à tout un tas de trucs qui pourraient mal arriver si elle tentait quelque chose et juste se dire pourquoi pas, qu’est-ce que ça peut faire si j’y arrive pas ? De toute manière, si ça marchait pas, il arriverait rien, donc rien de grave et ça c’était l’important.
Pendant qu’Elera était partie loin dans l’exploration des coins de son esprit, Einar, la tête posée sur les genoux, réfléchissait, en grattant vaguement les croutes qui commençaient à se former sur son genou écorché.
Non, pour être correct, il ne réfléchissait pas, il s’inquiétait.
Il y connaissait rien aux Spires, en vrai, il avait proposé ça quasi en désespoir de cause, juste pour voir si Elera allait réagir. Mais du coup, ça l’inquiétait qu’elle parte aussi longtemps et aussi loin, et de manière si brutale. Il côtoyait parfois les dessinatrices comme Gwëll, mais elle mettait jamais plus de.. trente secondes à faire un dessin, et encore, de ce qu’elle disait, pour les petits, y’avait même pas besoin d’arrêter de parler, ça se faisait quasi tout seul. Par contre il avait entendu des trucs vraiment pas cool sur les Spires.
Comme quoi, si on allait trop loin, on en revenait jamais, déjà. Il avait aucune idée de quoi voulait dire le « trop loin », mais c’était Attalys qui lui avait décrit le truc une fois, parce qu’elle connaissait quelqu’un à qui c’était arrivé. C’était comme quand quelqu’un tombait malade ou alors devenait très vieux, et commençait à oublier plein de trucs, genre ça, Einar il pouvait comprendre, arrière-grand-tonton Jocelyn il oubliait les noms de tout le monde et il se croyait encore aux côtés du grand Merwyn pendant la bataille. Bah voilà, c’était un peu pareil, les gens qui sont trop loin dans les Spires, on a l’impression qu’ils sont plus dans la vie réelle, au début ils oublient juste de parler, puis il oublient de manger, ou de boire, ou de faire plein d’autres choses vitales, ils se changent jamais, même qu’au final, disait ‘talys, on en oubliait même de marcher, du coup, on restait dans un fauteuil sans bouger, et au final final, on oubliait de cligner des yeux, du coup les yeux desséchaient et tombaient, ou alors de respirer, du coup on mourait, et c’était très moche.

Et si ça se trouvait, c’était ça qui était en train de se passer pour Elera. Et ça serait sa faute à lui, parce qu’il lui avait donné l’idée sans la prévenir des dangers, et sans prendre en compte qu’elle voudrait aller le plus loin possible tout de suite pour se donner l’impression qu’elle avait un talent énorme et tout neuf, du coup elle ferait pas attention.
Ses yeux bougeaient un peu sous les orbites, et elle avait l’air de respirer normalement. Pour l’instant. Que faire si jamais elle restait comme ça longtemps ?
Dans les premiers jours, se mit à penser Einar de manière très pragmatique, elle pourrait rester là, il ferait des allers-retours pour lui amener des couvertures, de l’eau et de la nourriture et veiller sur elle, il pourrait toujours chercher des bouquins à la bibliothèque sur les dessinateurs et surveiller les symptomes pour voir si elle empirait. Après, il se donnait environ… allez, trois jours, et il irait voir M’dame Ril’ Otrin, et il lui expliquerait, mais sans dire que c’était Elera, il dirait que c’était Sylar, puisque après tout, Sylar il avait le Don du dessin.
Et si ça marchait vraiment vraiment pas, alors il trouverait un moyen de fabriquer un harnais avec l’aide du forgeron, qui aimait toujours aider les élèves, il dirait que c’était un harnais pour Peklar, qui pouvait pas encore grimper tout seul, et qui avait besoin d’aide. Il attacherait Elera, et il la descendrait de la montagne, et il aurait gardé deux poneys pas loin, et il la transporterait à Eoliane.
Restait le problème de savoir quelle excuse il donnerait à M’dame Luinil, parce que même si M’dame Luinil était une rêveuse, donc était pas censée poser de questions, ça restait quand même une situation très particulière avec des symptomes chelous, du coup, il faudrait qu’il lui explique un peu quand même. Il pourrait lui montrer les bouquins, aussi, si ça se trouve ça l’aiderait…

.. marrant, il avait pourtant gratté cette croute une minute plus tôt, du coup ça aurait du saigner. Mais ça avait déjà cicatricé. Wow. Pour une fois qu’il gardait pas ça pendant des jours et des jours, c’était impressionnant. Einar gratta de l’ongle la peau cicatricielle qui venait de se former, pour ne découvrir en dessous… que la peau, normale.
Mais normal, ça, ça ne l’était pas. Pas du tout, même. Est-ce qu’il était en train de rêver ? Est-ce qu’il était en train de s’intoxiquer à la fumée de la lanterne, dont la fumée s’évacuait très mal dans la grotte sans ouverture ? Ou alors…

Elera se réveilla brusquement, et plus rien ne compta d’autre à ce moment-là que de voir les yeux violets se fixer sur lui, le reconnaitre, y associer un prénom, la jeune femme mettre des mots les uns devant les autres dans un sens précis.

- La Dame et le Dragon soient loués, Elera, j’ai eu peur un moment que tu sois vraiment partie
, fit Einar d’un air guilleret en se jetant dans ses bras, manquant de la faire tomber.

Une fois qu’il était assuré qu’Elera était revenue entière d’où elle était partie, il ne put s’empêcher de s’interroger aussi. Qu’est-ce qui s’était passé ?

- C’est bizarre, t’étais vraiment partie et tout, pourtant j’crois pas que t’as dessiné, enfin j’ai rien vu dans l’air ou apparaitre soudain dans la grotte, et puis si tu avais fais un pas sur le côté… ben tu serais pas là.

Il se grattait le derrière de l’oreille en réfléchissant. Il était certain pourtant qu’Elera avait fait quelque chose. On pouvait pas tomber dans une transe pareille sans ressortir bredouille, surtout quand on n’avait rien utilisé d’illicite ou de dangereux pour tomber en transe.

- Non, non, j’suis sûr que t’as fait quelque chose, j’en suis convaincu !

Il le répétait parce que le visage d’Elera commençait à se chiffonner, comme devant un nouvel échec, un nouveau rien qui la replongerait dans son état de léthargie dépressif dont il essayait vaille que vaille de la tirer. Et puis même, il en était persuadé, elle avait…

Einar contempla ses genoux, perplexe. Ses ongles décollèrent les morceaux de peau morte restés accrochés aux écorchures.
Non.
A ce qui avait du être des écorchures. Ce qui n’était plus des écorchures, puisqu’en dessous, la peau était toute neuve, un peu blanche, mais neuve. Le déclic se fit dans l’esprit d’Einar, au souvenir de la chaleur qui émanait de la main d’Elera, comme celle de…

- Faut qu’on aille voir M’dame Luinil immédiatement ! J’en suis sûr, c’est exactement le même don qu’elle, regarde, t’as soigné mes genoux et tout, ils étaient plein d’écorchures quand j’suis montée à ta poursuite, et là regarde, y’a plus rien, c’est grâce à ta magie.

C’était vraiment génial, pour le coup. Même si c’était pas le Don du dessin, Elera, elle venait de découvrir qu’elle avait un don surpuissant du tonnerre de la Dame.

- Rêve ! C’est pas trop cool ? Mais j’comprends pas par contre, pourquoi c’est moi que ça a soigné alors que t’as aussi des petites blessures sur les doigts, là…
Il se mit à réfléchir intensément. M’sieur Eternit leur avait parlé de rêveurs, mais comme d’habitude, ce jour-là, Einar était occupé à agiter une petite Tifen de papier à qui il faisait reproduire tous les mouvements qu’elle lui apprenait au fil des jours. Il avait quand même quelques restes vagues de toutes les fois où il était allé à Eoliane, un peu comme tout le monde..

- C’est pas parce que… genre, quelqu’un qui a le don du rêve peut pas l’utiliser sur lui-même ? J’crois qu’on m’a dit un jour quelque chose comme ça… Tu sais, toi ? Tu crois qu’on devrait aller à Eoliane directement ?



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MessageSujet: Re: Il pleure encore, le bel oiseau que le vent chassait [Inachevé]   Lun 20 Mai 2013 - 15:45

- Rêveuse…

Et, comme pour suivre ses mots, son air devint rêveur. Elle regarda sa main, cette main qui avait su guérir le jeune homme, instinctivement, parce qu’elle avait toujours, en somme, écouté l’autre, voulu le bien pour l’autre, voulu soigner les blessures qu’elle pouvait sentir. Elle avait voulu soigner Marlyn, avait voulu soigner Elio. Peut-être était-ce pour cela, aussi, qu’elle choisissait toujours les mauvaises personnes – elle choisissait ceux qui avaient mal, et son âme tendait vers la leur pour se plonger au cœur de leurs blessures. Personne n’aime exposer le flanc – évidemment, qu’ils avaient couru. Elle avait trop à apporter.

Il était tellement heureux pour elle. Elle sourit, en le regardant s’exciter. Comme s’il avait trouvé la clef, la clef pour la soigner. Peut-être était-ce le cas. Il lui proposait une nouvelle vie – une vie à Eoliane, une vie de Rêveuse, à soigner les autres. Elle s’y était réfugiée, longtemps, lorsque ses blessures étaient trop profondes pour supporter le monde. Elle s’humecta les lèvres, leva les yeux vers lui.

- Non, Einar, nous n’irons pas à Eoliane.

Elle ne voulait pas se couper du monde, de ce monde si cruel qui lui avait arraché tant de fois le cœur.

- J’ai eu tellement mal, Einar, si tu savais.

Ne voulait pas se couper de ce monde à l’agonie, ce monde auquel elle avait tendu ses paumes ouvertes, puis ses bras, puis son être entier.

- Mais je ne suis pas la seule.

Elle avait mal, mais le monde aussi. Et à présent, il y avait des étincelles de chaleur qui allumaient ses doigts…

- Je peux guérir les autres.

Elle lui sourit. Il y avait, toujours, encore, la tristesse qui brillait dans ses yeux – mais elle souriait, elle souriait vraiment, d’un sourire plein de douleur, mais aussi plein d’amour, plein d’espoir, plein de vie.

- Comme les autres peuvent me guérir. Comme toi, tu peux me guérir.

Elle se releva, doucement, puis lui tendit la main pour l’aider à se relever lui aussi. Debout, face à lui, tout près, elle leva la tête, pour pouvoir continuer à le regarder dans les yeux, leurs visages proches. Silence. Un silence plein de mots, plein d’émotions – elle savait qu’il savait qu’elle allait dire quelque chose d’important, elle savait que son cœur se serrait à cette idée. Le sien aussi, se serrait, mais elle était pure Certitude, elle savait, savait le chemin qui s’ouvrait à elle. Elle attrapa sa main, dans un geste spontané, incontrôlé – passa, juste, deux doigts au sein de la paume d’Einar, pour la serrer doucement. Comme si ça pouvait rendre moins difficile ce qu’elle allait dire.

- Je vais partir, Einar. Et cette fois, je ne pense pas revenir.

Elle avait tenté, trop de fois, trop longtemps, de retrouver sa place au sein de ces montagnes – elle n’y était pas. Et maintenant, maintenant, grâce à Einar, elle venait de se rendre compte – de se rendre compte de tout ce qu’elle avait encore à offrir. Elle donnerait ses mains à ceux qui accepteraient de les prendre, lorsqu’elle les leurs tendrait, et elle marcherait toujours les paumes ouvertes vers le ciel, à se noyer de pluie et de soleil. Et puis elle fermerait les yeux, se projetterait en eux, comme elle avait pu le faire pour Einar, ferait couler en eux sa compréhension de leur douleur, et puis, une promesse, la promesse qu’elle pouvait se taire. Elle demanderait, comme toujours – « Pourquoi ? » ; « Pourquoi pas ? » Elle regarderait, comme toujours, au cœur des âmes, avec ces grands yeux violets qui jamais ne se détournaient, qui regardaient toujours en face, qui se plongeaient toujours au cœur des choses, quelles qu’elles puissent être. Même si c’était pour se noyer dans le souvenir de la torture. Elle écouterait. Parce qu’elle ne refuserait jamais de regarder la douleur des autres. Qu’elle ne refuserait jamais de l’apaiser un peu. Peut-être y aurait-il d’autres Kylian, sur sa route, pour alléger un peu son fardeau ; des Einar, pour lui redonner le sourire et l’envie de vivre. Pour être un peu eux, de ceux qui croient encore au monde, elle avancerait. Elle devait croire, elle aussi – puisqu’elle avait des étincelles au bout des doigts, et un homme qui l’avait sauvée de la chute devant elle. Sa voix se cassa.

- Mais je sais que tu m’aimes.

Elle ne pensait pas que ce serait si difficile – ça avait toujours été si facile, de partir, si lâche, il n’y avait que la culpabilité comme bagage, la culpabilité des promesses non tenues, mais jamais, vraiment, l’envie de rester, jamais les rêves, pas comme ceux qui commençaient à se dessiner dans la tête – tous les moments qu’elle ne vivrait pas, en partant, avec lui qui lui promettait de lui donner des souvenirs heureux, des gâteaux au miel et des doigts doux pour sécher ses larmes. Sa voix toujours tremblante, elle baissa les yeux.

- Je vais te dire un secret. Que tu ne devras jamais, jamais, jamais répéter à personne.

Guidant la main d’Einar avec les deux doigts qu’elle y avait glissé et son pouce, elle la posa sur son cœur à elle, avant de poser sa paume sur le dos de la main d’Einar.

- J’ai, en moi, un Instinct, qui me permet de sentir ceux que j'aime et qui veulent être trouvés, et de les retrouver.

Elle releva les yeux, timidement.

- Je sais que tu ne m’appelleras pas, parce que tu as toujours trop respecté ma liberté pour ça…

Elle reprit la main d’Einar, pour l’éloigner de son cœur, sans la lâcher encore.

- Mais je sais que tu es là. Que tu seras toujours là avec moi. Tu l’as toujours été, même si j’ai été trop aveugle pour le voir.

Elle lâcha sa main.

- Et je te promets que je le serai toujours aussi. Tu ne sauras pas où je suis – mais je serai là. N’en doute jamais.

Leva ses doigts jusqu’au visage du jeune homme, pour caresser, du dos de ses phalanges, sa joue. Les yeux, toujours, plongés dans les yeux. Et puis elle se pencha, doucement, et posa ses lèvres juste au coin des siennes, sur la peau, lentement. Recula. Lui offrit un nouveau sourire.

- Sois heureux, Einar.


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MessageSujet: Re: Il pleure encore, le bel oiseau que le vent chassait [Inachevé]   Jeu 8 Aoû 2013 - 2:05

Son cœur lui semblait comme une chaloupe dans un océan de larmes. Il tanguait, il oscillait, les embruns le détrempaient, et les larmes s’échappaient par les écoutilles. Elles ruisselaient silencieuses, longues rigoles sur ses joues pleines de poussière de montagne, c’était un torrent endormi qui s’échappait continu et semblait ne jamais vouloir se tarir.
Ses yeux avaient menacé de déborder à chaque mot, chaque petite syllabe, au contact de la main d’Elera, qui serait sans doute le dernier, à son regard, absolument clair, absolument résolu, absolument insoutenable. L’eau de son regard boueux avait buté contre les cils, sa gorge ne laissait pas passer le moindre son. Toute sa volonté, Einar la concentrait dans le maintien d’un visage à peu près lisse, alors que tout ce qu’il aurait voulu, c’était gémir, laisser échapper des torrents de larmes, serrer Elera contre lui et l’empêcher de partir.
L’empêcher de partir.

Il en avait envie, tout au fond de lui. La petite part de lui qui voulait être toujours entourée des gens qu’il aimait, et qu’il ne voulait jamais voir partir.

Mais il savait qu’il ne le pourrait pas. Déjà parce qu’Elera était trop puissante avec tous ses secrets marchombres, et ensuite parce qu’il n’était pas méchant. Et que retenir Elera et l’empêcher de partir, ça s’apparentait, pour lui, à de la vilenie la plus profonde.

Quand elle avait prononcé les mots qu’il sentait arriver quand elle avait refusé l’éventualité d’Eoliane,  il n’avait plus réussi à se contenir. Il n’avait pas serré les dents, il n’avait pas fait la moue, il n’avait pas pincé ses lèvres ou contracté des machoires, non, il avait juste lâché toutes les vannes et laissé toutes les larmes s’enfuir sur ses joues, le long de l’arête de son nez, accrochées à son menton.

Il ne pouvait rien dire. Il le savait, il ne pouvait rien dire qui la ferait revenir sur son choix, il aurait pu lui dire combien il aimait qu’elle soit là, combien il tenait à elle, combien il aurait pu lui montrer des jolies choses. Il aurait pu dire que sans elle, il se sentirait mal, il aurait pu lui dire qu’il n’y avait qu’avec elle qu’il se sentait vraiment humain, qu’il parvenait à éprouver des émotions profondes et qu’il parvenait, pour un court instant, à saisir l’ampleur et la profondeur des choses qui l’entouraient, au-delà de sa vie quotidienne.
Einar savait que sans elle, sans Elera, il ne pourrait jamais retrouver ces petits moments adultes, il resterait le Einar que tout le monde connaissait, trublion et sans conséquences, et ça lui plairait, mais ces moments-là lui manquerait cruellement.

Je t’aime tellement, Elera, au-delà de ce que je pensais pouvoir être possible pour ma petite âme étriquée d’enfant.

Je t’aime tellement que je vais rien dire quand tu vas partir.
J’aurais voulu être un homme et ne pas pleurer, ne pas avoir envie de me réfugier dans le fond de mon lit dans le dortoir et de pleurer toutes les larmes de mon corps. J’aurais voulu te regarder d’un air mélancolique mais décidé, et fier de ton choix, comme un soutien, totalement dénué d’intérêt personnel, et juste te regarder partir en sachant que tout ira bien.
Mais il ne fonctionnait pas comme ça, Einar. Il avait le cœur en bandoulière, et les larmes en torrents, tout le temps, dès que le monde l’affectait.

Le Je sais que tu m’aimes creusait son chemin dans les vagues, mi-figue, mi-paté de termites. Quelque chose le gênait dans la formulation, quelque chose qu’il ne parvenait pas à pointer du doigt.
Elera, elle, pointait son propre cœur avec sa main. Le lui ouvrit d’un secret.

Einar secoua la tête automatiquement, pour signifier qu’il ne pourrait jamais en parler à personne. De toute manière, il n’avait jamais parlé à personne d’Elera, et c’était étrange. Même si tout le monde dans le dortoir avait tendance à garder pour lui une part de secrets sombres, il s’était un peu senti coupable de ne jamais s’en ouvrir, de jamais expliquer pourquoi des fois, il regardait par la fenêtre avec un regard triste ou pourquoi, des fois, il posait des questions sur les gens qui étaient élèves avant eux à l’Académie.
Elera, c’était son petit secret d’adulte à lui, son amie cachée et presque irréelle, et maintenant elle allait partir.
Elle était irréelle, elle était innatteignable, et maintenant, elle était plus marchombre que jamais. Son Instinct.

Il aurait voulu pouvoir l’appeler. Il aurait voulu qu’elle lui dise que son Don lui permettrait de communiquer avec lui, de lui permettre de se revoir un peu même quand elle serait partie. Il aurait voulu que ça ne soit pas vraiment la fin, et qu’il ne lui reste pas juste l’attente, l’expectative de regarder par la fenêtre et de se dire : est-ce qu’elle reviendra, un jour ?
Il pourrait relativiser, avec le temps. Se dire qu’elle avait trouvé un petit bout de monde à elle, qu’elle grimpait dans des paysages de conte et qu’elle trouvait vraiment ce qui faisait sa vie. Il pourrait se dire plus tard qu’elle serait heureuse, loin certes, mais que d’autres feraient son bonheur.
Là, non.
Il venait de la sauver du suicide, il venait de faire tout ce qu’il pouvait, elle venait de découvrir un don qui pouvait changer complètement sa vie. Il venait de la retrouver, après des semaines de morosité, elle avait voulu en terminer avec sa vie, et elle partait.

Il voyait pas comment, là, maintenant, dans cette grotte, la main dans celle d’Elera pour la dernière fois, il pourrait penser à autre chose.
Il ne voyait pas comment, là, maintenant, il pourrait être heureux.

Sa gorge était inondée par des sanglots réprimés et qu’il essayait de ravaler, tout comme il essayait de pleurer moins.

Elle avait son Instinct, elle pourrait sentir où il était, et qu’il pensait à elle.
Lui, il sentait qu’elle était là quand elle avait la main sur son cœur. Ou qu’elle lui embrassait le coin des lèvres. Il se sentait prisonnier par des sentiments qu’il ne parvenait à pas à comprendre, à contrôler, prisonnier par ses mots à elle, comme si par l’espace de quelques phrases, elle avait pu le changer en pierre, l’ensorceler.
Sinon, il sentait rien du tout. Il était pas marchombre, il était pas empathique, il était Einar, et il aimait les gens quand il pouvait les serrer dans ses bras.

Et c’est ce qu’il fit, parce que c’est sans doute la dernière fois qu’il pourrait le faire. Il aurait pu dire des dizaines de choses, des malédictions, des au revoir, il aurait pu lui dire qu’elle allait atrocement, si atrocement lui manquer, qu’il aurait voulu qu’elle ne parte pas, qu’il espérait qu’elle serait heureuse aussi, qu’elle avait un don magnifique, qu’il aimerait avoir le même pour la retrouver, qu’il ferait tout son possible pour ne pas penser à la retrouver.
Le sois heureux sonnait comme un ordre, et pourtant il ne pouvait pas y obéir.
Ses larmes faisaient de petites taches sur les habits d’Elera, au niveau des épaules, il n’arrivait pas à la lâcher, il ne le pouvait tout simplement pas pour l’instant.

Il ne le put pas pendant l’instant d’après, et puis l’instant encore après. L’instant après l’instant suivant, il desserra l’emprise de ses bras et la laissa couler hors d’atteinte, ses yeux violets oscillant entre lui et le reste du monde. Einar renifla, essuya d’un revers de manches ses joues scintillantes.
C’était le moment de dire quelque chose.

Le Teylus ouvrit la bouche plusieurs fois. Mais aucun son n’en sortit.
Pourtant, c’était pas difficile, à prononcer, le « tu auras plus besoin de ton arc que moi ». Une partie de lui voulait le rendre, lui confier à nouveau, l’autre partie, la plus triste, le gardait, près de ses affaires, sans bouger, pour qu’il reste quelque chose d’elle, quelque chose qu’elle lui avait offert la toute première fois, et qui le rendait, comme elle le rendait, adulte.

Est-ce que tu sais aussi si tu m’aimes ?

Non, ça aussi, ça resta coincé dans la boule de tristesse absolue de sa gorge, la boule qui palpita quand elle recula légèrement, comme devant un animal effarouché, sans oser tourner le dos ni vraiment rompre le contact, quand la lumière engloba ses épaules, dissolvant sa silhouette, quand il dut plisser des yeux pour croiser encore son regard, quand elle s’écharpa de blanc, recula, encore, encore, que le soleil vint frapper les flammes de sa chevelure et les raviver de mille teintes indescriptibles, quand de silhouette, elle devint contour, de contour idée, et d’idée, rien.

Incapable de s’empêcher d’essayer de la retrouver, Einar se précipita dehors, et chercha du regard partout, partout. Elle n’était plus nulle part. Ni en haut, ni en contrebas, ni sur les chemins, ni dans les airs.

Son visage se chiffonna, perdit les dernières traces de l’adulte qu’il essayait de paraître quelques secondes plus tôt, et la grotte accueillit ses sanglots, déchirés en écho, ses gémissements d’enfant, ses craintes d’enfant, sa tristesse d’enfant seul.

- J’y arrive pas. J’y arrive pas. Elera, j’y arrive pas.

J’arrive pas à laisser partir.
J’arrive pas à être heureux.
J’arriverai peut-être demain.
Mais là, j’y arrive pas.  J’y arrive pas, Elera, j’y arrive pas.



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