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 Tout ça pour un oui pour un non, Je traîne encore sans intuition. [Terminé]

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MessageSujet: Tout ça pour un oui pour un non, Je traîne encore sans intuition. [Terminé]   Dim 11 Nov 2012 - 16:04

-    Ma femme souffre de son dos, j’voudrais savoir si vous auriez pas quelque chose pour la soulager, elle a eu notre petite dernière et ça l’embête bien, puisqu’elle peut plus trop la porter, vous comprenez.

Miaelle sourit à l’homme qui se penchait par-dessus le comptoir pour l’apercevoir,  et monta sur son petit escabeau pour lui éviter d’avoir, lui aussi, des maux de dos Il semblait dubitatif, devant la gamine qui l’observait par-dessous sa frange trop noire, avec ce petit sourire sérieux. Mais il avait entendu beaucoup de bien, récemment, de cette boutique autrefois miteuse qui n’offrait aux yeux des gens que l’étalage inconséquent de plantes négligemment rangées dans leurs bacs respectifs.

Varsgorn avait tenu sa promesse. Il avait racheté la boutique, et avait soudoyé le vieille homme afin qu’il garde un œil sur Miaelle, et qu’il lui apprenne les bases du métier de commerçant.

Le vieille homme en lui-même était, à lui seul, une sacré curiosité aux yeux de la petite. Elle avait immédiatement remarqué sa posture, la manière qu’il avait de se déplacer, avec cette boiterie d’esquive à gauche, et le retentissement sur sa colonne vertébrale à droite. Il était vieux, ça elle ne pouvait le nier. Ses cheveux étaient blancs, cassants, un peu jaunes aux pointes, et son teint ne démentait pas les doses d’alcool qu’il ingurgitait régulièrement entre chaque clients.

Sous la pression de Varsgorn, il avait cédé au rachat de son magasin. Il ne pouvait faire autrement, et il en avait conscience, mais ça ne l’empêchait pas de pester continuellement sur l’arrogance de ces jeunes qui n’avaient aucune considération pour quoi que ce soit d’autre que l’argent. Miaelle ne pouvait démentir, elle savait pertinemment que Varsgorn ne jurait pratiquement qu’en terme d’espèce sonnantes et trébuchantes. Qu’importe la valeur sentimentale d’une maison qui aurait pu appartenir à son arrière-grand-père, à la lignée de marchands spécialistes des herbes en tout genre qui s’étaient succédés sous ses toits de chaume, des germes et des microbes qui avaient transité, avant d’être vaincu ou non par le pouvoir des plantes médicinales, des espoirs et des défaites qui imprégnaient les lieux, bien moins cependant que le parfum entêtant de la chlorophylle, qui reprenait constamment le pouvoir sur les odeurs que tentaient d’y incorporer les misérables humains qui allaient et venait. La nature reprenait toujours le dessus. C’était inéluctable.

Oui, qu’importe. Il ne pouvait pas faire face de toute manière, il n’était qu’un humble herboriste alcoolique à qui il ne restait pas grand-chose d’autre que des feuilles séchées et quelques boutures plus très jeunes.








*****
-   J’achète votre magasin. C’est une chance pour vous, n’oubliez pas cela, il ne vaut pas le tiers de ce que je vous en offre. Et vous aurez la veine de pouvoir rester vous en occuper. En échange, je vous laisse Miaelle, vous vous débrouillerez pour lui inculquer les bases de la vente, et lui apprendre ce que vous savez. Elle sera votre apprentie, et plus tard elle reprendra la boutique. Tout est bien clair ?

Le vieux vendeur grommela dans sa barbe, les yeux fixés au sol. Et parce que Miaelle était très petite, elle pouvait les voir, enfoncés loin dans ses orbites, presque recouverts par ses sourcils broussailleux plus gris que blancs. Et ils flamboyaient, ses yeux. Tout au fond. Un feu qui couve depuis trop longtemps pour être éteint, depuis trop longtemps pour flamber à nouveau.

La réponse du vieillard sembla convenir au trésorier. Il fit quelques dernières recommandations à Miaelle, qu’elle écouta avec attention, et s’en fut dans un froufroutement de cape brodée. Elle n’eut pas le temps de regarder autour d’elle.


-    Bon, maintenant tu prends ce sceau, là, et tu nettoie l’entrée. J’veux qu’ça brille, et qu’les clients soient contents en entrant.

Il lui fourra dans les mains le manche d’un balai deux fois plus grand qu’elle, ainsi qu’une serpillère qui ressemblait plus à une méduse écrasée qu’à un morceau de tissu. Il espérait qu’en  malmenant la petite, Varsgorn serait mécontent, qu’il l’empêcherait de revenir, qu’il lui rendrait sa boutique, et qu’il le laisserait tranquille. Raisonnement puéril, quoi qu’il en soit, du fond de son ressentiment, il s’en rendait malheureusement compte. Ce qui n’était pas pour arranger son humeur. Il fut surpris, cependant, qu’elle baisse les yeux devant lui, et qu’elle s’en retourne avec ses outils, apparemment décidée à lui obéir au mot. C’était bien la dernière attitude qu’il attendait de la part d’une petite fille à papa dont le cadeau d’anniversaire n’était rien de moins qu’un magasin entier.
Il l’apostropha durement :


-    Hé, la môme, on dit « oui monsieur » ! Et tu vas avoir besoin d’eau, et l’eau elle est pas dans cette direction !

Elle revint vers lui, ses yeux suivant les fissures qui courraient sur le sol dallé depuis des lustres.

-    Oui monsieur. D’accord monsieur. Où pourrais-je trouver de l’eau, monsieur ?

-    Oui, bon, ça va, un monsieur par phrase suffira amplement. L’eau est dans la cours derrière. Tu feras attention à ne surtout pas écraser les plantes qui y poussent.

Un silence.

-    Sinon je te découpe en morceaux.

Sans le regarder, elle tourna les talons et s’apprêta à suivre les directives. Il s’approcha d’elle, sous le coup d’une impulsion, et lui posa une main sur l’épaule pour la forcer à lui faire face. Sous sa main, il sentit le squelette pointu de la gamine.

-    Et je voudrais que tu me regarde quand je te parle.

Avec une appréhension évidente, elle leva les yeux vers lui. La crainte qu’il y lisait, cette peur viscérale qui naissait directement de sa main posée sur son épaule, cette peur primitive mêlée d’une solitude affolante, noyée dans un bleu cobalt plus profond que l’océan, le cloua sur place et lui fit presque regretter ses mots durs. Avant que ses propres défenses ne s’érigent entre la gamine et lui, il y eu un instant de totale mise à nue qui l’affola profondément. Mais avant qu’il ne puisse examiner ses propres sentiments, la colère reprit le dessus, contre cette enfant perdue qui faisait naître en lui une étincelle qu’il s’empêchait depuis longtemps de souffler avant même qu’elle ne naisse. Il n’aurait pas de pitié pour la protégée de celui qui lui avait volé son magasin. La seule chose qui lui restait en ce monde, en dehors de sa bouteille chérie. Il lui désigna d’un doigt tremblant la porte :

-    Va, maintenant, avant que je ne me fâche !

Elle se détourna, voutant les épaules, et alla tirer de l’eau dans le puis archaïque qui trônait au milieu de la cours intérieur. Et entrepris de laver tout le sol de la boutique.









*****



Miaelle n’était pas dangereuse. Et c’était tout le danger, finalement, de la côtoyer. Miaelle, elle avait cette humilité profonde, viscérale, de celle qui se sent indubitablement inférieure à tout le monde. Associée à une éducation édulcorée en terme de rapports humains, d’un mode de vie lui ayant appris à obéir et à survivre, sa personnalité ne pouvait pas être différente de ce qu’elle est à présent : un petit animal perdu qui ne peut pas faire de mal à une mouche.

De ce fait, aucune barrière psychologique ne tient bien longtemps face à ses grands yeux ouverts jusqu’au fond de son âme. Elle a les yeux remplis d’eau, Miaelle. De l’eau qui coule et qui enveloppe, qui fait fondre le sel et la pierre des rancunes les plus tenaces.


-    Hé, la môme, j’ai soif, va me chercher à boire. S’teuplait.

Miaelle abandonna son poste de guet à l’entrée de la boutique, et se dirigea vers l’arrière-boutique. Elle ouvrit l’armoire qui faisait face à la petite table racornie au milieu de la pièce, et versa dans un verre qu’elle essuya avec sa tunique, la fin du contenu d’une bouteille ambrée. L’odeur qui s’en dégagea lui fit plisser le nez.

Elle lui apporta son verre, dont il s’empara sans la regarder. Sa gorge couturée par la vieillesse déglutie, alors qu’il avalait à grande gorgée le liquide fort.


-    Encore.

-   Il n’y en a plus, monsieur.

-   Alors va m’en chercher. S’teuplait.

-   D’accord, monsieur.

-    Et arrête de m’appeler monsieur. Je t’ai dit qu’à présent j’voulais que tu m’appelle Jan.

-    D’accord, monsieur Jan.

Elle lui décerna un sourire qui lui fit rouler des yeux d’un désespoir feint. C’était un dialogue de sourd, ces mots qu’ils s’échangeaient, parce qu’en dehors des paroles dures, de l’apparente soumission de la petite, se cachait une tendresse latente, quelque chose de sombre mais de présent, qui lovait le silence en ondes confortables, poussiéreuses. Il ne pouvait plus être tendre, Jan, parce qu’il avait trop longtemps vécu seul. Miaelle comprenait, intuitivement, et trouvait dans ses mimiques, ses sourires cachés et les attention subtiles dont il octroyait, la plus précieuse des tendresses. Son cœur était presque mort, à la petite. Et les p’tits bouts qui restaient étaient dévolus à Marlyn, au souvenir qu’elle avait d’elle. Mais elle ne pouvait s’empêcher de se sentir bien avec le vieux monsieur, à contempler les temps anciens qui traçaient leurs profonds sillons sur sa peau mangée par l’alcool et la solitude.

Il lui tendit de l’argent, bien plus que ce que coutait la bouteille qu’il demandait. C’était ça, ce genre d’attention subtile. Savoir qu’il ne restait qu’un verre, et se mettre en colère, ordonner d’aller en chercher une autre. Lui donner un peu de temps libre, et une pièce d’argent de poche pour qu’elle s’octroie un petit plaisir, quoi. Elle faisait mine de rien, et lui aussi. Et tous les deux ne s’en portaient que mieux.

Elle s’élança, guillerette, dans la rue.









*****



-    J’ai arrosé les plantes, et tout désherbé dans la cour ! Regardez, j’ai mis la valériane ici, pour qu’elle ne soit pas en conflit avec la passiflore, et puis comme ça elle profite des racines du saule pour se fixer et grandir en même temps que les bulbes d’oignon !

Ses mains étaient crades de terre, et ses genoux un peu écorché du temps qu’elle avait passé à genou. Ses pieds, également, dévoilaient l’affinité particulière qu’elle avait avec la terre et le sol en général : elle n’était tout bonnement pas à sortir.

Le vieillard avait déplacé sa chaise à bascule grinçante dans la petite cour, pour profiter d’un brin de soleil. Miaelle était déjà en train d’y travailler, mais la présence de l’homme avait émoustillé son bonheur d’être dans son élément : finalement, après quelques minutes de silences, elle n’avait pu se retenir, et avait commencé à l’abreuver des détails de tout ce qu’elle faisait, trop heureuse pour ne pas partager son bonheur. Elle avait été étonnée, parce qu’il n’avait rien dit, ne lui avait pas demandé de se taire. Au contraire, il l’écoutait avec une attention qui la flattait, ses yeux noirs posés sur sa nuque et sur ses gestes, avec ce qu’il fallait de flamme pour qu’elle ait envie de tout bien faire, pour le rendre fier.


-    Et puis ici j’ai fait un petit potager avec les graines que j’ai trouvé au fond des tiroirs. Ici il y a des tomates, à côté des courges, parce que comme ça lorsque l’un pourrit, il fertilise l’autre. Là il y a des fraises, ici des bleuets, et des carottes avec un ou deux choux pour le bouillon que vous aimez bien, celui avec les navets.

Elle regarda son œuvre. Bon, comme ça ça ne payait pas de mine. Elle s’y était mise depuis peu, et il n’y avait, finalement qu’un lopin de terre retournée, d’une forme vaguement rectangulaire. Mais elle, elle savait. Elle savait que sous la terre, enfouie au plus profond des fibres dures, au fond d’une coque de temps et de protection, la vie bouillonnait au cœur des graines qu’elle avait plantées. Et que bientôt, cette vie pousserait la terre pour s’élancer à l’assaut du ciel, avec cette puissance secrète qui rend les racines plus solides que la pierre.


-    Tout à l’heure, j’irai ranger les stocks de plante, bientôt on pourra tout renouveler. Ils en ont bien besoin, et moi je n’ai plus rien dans ma sacoche. Et si les gens…

-   Fais voir, cette sacoche.

-   Ils ne pourront pas repartir sans… Quoi ? Ma sacoche ?

Elle eut un air perdu, et sa main se serra sur la sangle de cuir rongée par le temps et les intempéries. Elle posa les yeux dessus, puis sur le vieillard qui attendait, main tendue. Elle eut, pour la première fois depuis qu’elle le côtoyait, envie de lui désobéir. C’était sa sacoche. Le dernier souvenir de son Papa.

-   Je…

-    Donne cette sacoche, et arrête de tergiverser !

Sa voix grave s’était parée du ton rauque de l’autorité. Franchement effrayée maintenant, Miaelle s’empêtra dans la sangle, la fit passer par-dessus sa tête en s’arrachant quelques cheveux au passage, et tendit son bien qui disparut entre les mains du vieillard. Ses yeux luisaient.

-    Je te la rends demain.

Elle resta debout, tremblante, devant lui. Ses yeux sombres croisèrent deux océans en tempête. Une douceur légère teinta les profondes pattes d’oie de son visage.

-    Promis.

Il n’avait pas tenu sa promesse. Il la lui avait rendue le soir même. Avec une belle sangle de cuire toute neuve, et tout un tas de points de couture au moyen d’un fil rouge cramoisi, qui donnait à l’objet un charme léger, indubitable. Il avait même fixé une petite pierre de jade sur le devant d’une poche, afin de fermer le petit rabat qui battait au vent. Elle avait ouvert de grands yeux émerveillés. Et avait collé un bisou bruyant sur la joue piquante du vieillard.








*****


-    Ma femme souffre de son dos, j’voudrais savoir si vous auriez pas quelque chose pour la soulager, elle a eu notre petite dernière et ça l’embête bien, puisqu’elle peut plus trop la porter, vous comprenez.

-    Ça fait longtemps qu’elle a ses douleurs ?

-    Ohlala, je ne sais pas vraiment moi, depuis une ou deux semaines je crois.

-    Et vous savez c’est quoi comme douleur ?

-    J’crois bien qu’elle m’a dit que ça lui faisait comme quand elle avait eu une crampe à la jambe, en moins fort. Ça lui fait mal surtout là.

Il désigna son cou, et la zone musculaire du trapèze. Miaelle hocha la tête, et désigna une autre partie du cou de l’homme.

-    Et là, ça lui fait mal aussi ?

-    Ah oui, tien, j’crois bien qu’elle m’a dit qu’oui.

-    Bon, j’vais vous faire préparer une pommade. Il va falloir vous occuper de votre femme, monsieur, elle ne va pas pouvoir se passer de la pommade toute seule. Vous prenez 10 minutes le matin et vous en mettez une noisette sur son dos, et vous masser jusqu’à ce qu’il n’y ait pu de pommade, sur la zone douloureuse. Et le soir, avant de dormir, une compresse chaude.

Il hocha la tête, visiblement nerveux, mais rassuré de ses termes techniques et de la précision de ses explications.
Elle partit dans l’arrière-boutique et prépara sa pommade, à base de graisse de siffleur qui avait l’avantage de n’être pas trop malodorante. Le vieillard ajouta :


-    Je serais toi, je rajouterais ça.

Elle hocha la tête, et fit ce qu’il lui conseillait. 10 minutes plus tard, elle s’en retournait dans la boutique. Le paysan se leva d’un coup de sa chaise, pressé de rentrer auprès de sa femme. Elle tenta de le rassurer un peu :

-    Ne vous inquiétez pas, elle a juste mal au dos parce qu’elle porte constamment son bébé. Essayer de lui faire un petit sac dans lequel elle puisse le mettre sur son ventre,  avec deux bretelles de même taille.

Il la remercia, avec une profusion un peu maladroite, du fait du jeune âge de la petite fille.
Miaelle le regarda partir, un petit sourire victorieux sur le visage. Cela portait le nombre de personne qu’elle avait aidé à environ une dizaine. Et à chaque fois, un sentiment exultant de bien-être l’enveloppait, lui faisait apparaître son Papa avec un sourire qui faisait plisser ses beaux yeux violets. Elle était fière, et ce sentiment tellement rare dans ses tripes l’emplissait d’une profonde félicité.

Elle descendit de son petit escabeau et, en attendant un nouveau client, entrepris de ranger un peu plus les plantes étalées dans leurs bac. Elle avait fait un véritable travail de renouveau dans la boutique, triant avec un soin manique les tiges, les fleurs et les feuilles pour n’en garder que le meilleur. Elle avait tout trié, tout arrangé pour que l’étalage apparaisse attrayant et de bonne qualité. Surtout son petit étal personnel. Ce lien tenu qui la raccrochait encore au fantôme de Marlyn.

Sur une petite table rectangulaire, couverte d’une demi-douzaine de bacs, il y avait, disposées avec un soin névralgique, l’ensemble des plantes qu’elle avait pu retrouvé dans le poison de Marlyn il y a bien longtemps, dans la salle d’eau. C’était sa manière de continuer à la rechercher, sans conscientiser le fait qu’avec cette méthode elle n’avait qu’une infime chance de parvenir à ses fins. Mais Miaelle était une enfant, avec l’espoir qui les caractérise, avec cette chance qui, nous le savons déjà, lui ferait retrouver sa grande sœur adoptive dans tout un royaume d’inconnus.

Lorsqu’elle passa à côté de son petit coin, sa main effleura les tiges de dardanes, d’olicarne, les feuilles de datura, et tout un tas de souvenir lui fit plisser les yeux pour tenter d’en retirer le maximum. La menthe lui monta aux narines, embruma son cerveau, et un long soupir lui souleva sa petite poitrine. Elle évita de toucher de vératre, parce que c’était toxique sans les gants.




" On ne devrait jamais faire de mal à des enfants. Comment tu fais pour ne pas avoir peur ? Je t’aime. Je te sauverai des ténèbres. Je ne te laisserai pas. Tu dors ? "

Une petite larme roula sous sa paupière. Elle secoua la tête lorsqu’elle entendit le rideau de perle menant à l’arrière-boutique cliqueter au passage du vieil homme. Il ne lui décerna qu’un regard, son regard corbeau qui la scrutait sans cesse. Dans sa main gauche, une petite bouteille emplit de pommade. Une pommade qu’elle lui avait spécialement confectionnée pour ses maux de dos. Elle comprit le message et s’éloigna un peu à contrecœur de ce petit coin à elle qui lui ouvrait le cœur d’un bonheur mêlé de douleur, à chaque fois. Elle était peut-être un peu masochiste Mia.

Elle suivit le vieil homme qui s’installa sur un petit tabouret. Ses vertèbres craquèrent. Elle se lava les mains, puis retourna vers lui. Avec une infinie douceur, elle prit une petite noisette de produit, qui lui piqua le nez. Il avait des raideurs surtout au niveau de sa scoliose, ce qui n’était pas étonnant. Et une arthrose physiologique mais gênante qui lui bouffait les os, et lui faisait pousser des ostéophytes, des petites bouts d’os, sur le trajet des tendons, ce qui provoquait continuellement des inflammations douloureuses. Ses toutes petites mains se posèrent sur les muscles fondus, sur les fibres rougies par l’irritation osseuse. Elle entreprit, à petits cercles concentriques, de masser, de faire pénétrer la substance dans les tissus. La qualité de la pommade était telle que presque immédiatement, Jan poussa un soupir de soulagement.

Elle continua de le masser pendant encore une bonne dizaine de minutes. C’était l’heure creuse, celle où il n’y avait jamais personne. Miaelle prenait plaisir à ce petit rituel, parce que ses mains sentaient bon les plantes, et qu’elles devenaient toutes douces après la pommade qui les imprégnait. Et puis elle était toujours contente de faire plaisir, même si le vieil homme ne l’avait jamais remercié pour les soins qu’elle lui apportait. Il n’en avait pas besoin, parce que Miaelle n’attendait rien de tel. Pourtant, aujourd’hui, il y avait quelque chose d’étrange dans l’air. Elle sentit plusieurs fois Jan sur le point de parler, il ouvrait la bouche et la refermait, sans qu’aucune parole n’en sorte. Sagement, elle attendait qu’il se décide, s’il se décidait un jour. Elle avait un peu peur de ce qu’il pouvait dire.

Il sembla prendre une décision.


-   Miaelle…

C’était la première fois qu’il prononçait son prénom. Elle avait tellement l’habitude qu’il l’appelle « la môme » ou « petite » qu’elle cessa une seconde son massage, avant de le reprendre, étonnée. Mais il n’eut pas le temps de continuer. Du fond de la boutique, le petit carillon tintinnabula, annonçant l’arrivée impromptue d’un nouveau client. Jan ne se retourna pas mais se tu, pour finalement lui dire :

-    Va voir, tu continueras plus tard. T’façon c’est fini, je peux faire ça tout seul.

Elle n’insista pas, même si un sombre pressentiment lui oppressait la poitrine. Quelque chose de trop diffus pour qu’elle mette des mots dessus, mais qui parvenait à faire trembler l’extrémité de ses doigts. Elle tourna les talons et se dirigea silencieusement vers la boutique.

Elle avait pris l’habitude de ne pas se montrer immédiatement. Elle aimait bien observer les clients avant qu’ils ne la voient, et cherchait à découvrir leur besoin, ce qu’ils étaient venu chercher ici. Mine de rien, elle obtenait beaucoup de renseignements de la sorte, à commencer par la maladie qu’ils amenaient, ou s’ils venaient pour une autre personne.

Elle passa un œil derrière le rideau, observant  un homme d’une blondeur étonnante, aux cheveux bouclés comme ceux des dames nobles qui venaient rarement ici. Elle ne voyait que son dos, couvert d’une étoffe luxueuse, brodée de blanc et d’or, un manteau de fourrure et de cuir négligemment posé sur une épaule. Un gant d’albâtre s’échappa d’une manche bouffante, effleurant les plantes d’une étale.

De son étale, comprit-elle.

Ni une ni deux, elle se précipita en avant, et le bruit des perles agitées dit se retourner l’homme dans sa direction. Elle se stoppa dans sa course lorsqu’il posa les yeux sur elle, des yeux gris métal comme un ciel pluvieux, doux mais dangereux.  Il ne semblait pas malade, à première vue, mais elle comprit aussi autre chose : il faisait probablement partie de ces hommes dont elle n’avait pas le droit de s’occuper.

Elle avait vite comprit lorsque Varsgorn lui avait parlé pour la première fois de la boutique, qu’elle n’était pas un lieu de soin pur, d’amour des plantes, mais aussi un repère connu de la pègre, un lieu qui pouvait n’avoir d’autre but que d’offrir au plus offrant informations et plantes dangereuses. Il y avait peu de nobles qui venaient ici. Il avait un air doux sur le visage, pourtant quelque chose en elle tinta. Elle n’y prit pas garde, s’avançant vers lui, se fendant d’un grand sourire. L’espoir faisait briller ses yeux d’une lueur un peu folle. C’était son secret, quelque chose qu’elle n’avait pas dit à Jan, qu’il n’avait d’ailleurs pas cherché à découvrir. Cet étal regroupait les ingrédients du poison de Marlyn. Et assidument, à chaque fois que quelqu’un faisait mine de s’intéresser à cet étalage, elle lui posait la même question que celle qui sortit d’entre les lèvres de la petite :


-    Dit, tu ne connaîtrais pas Marlyn par hasard ?

Le pas lourd du vieillard dispensa à l’homme blond de répondre. Il s’approcha sur sa canne, les yeux fixés sur le noble à bouclette. Sans la regarder, il lui ordonna :

-    Va préparer le diner, la môme, je m’occupe de ce monsieur.

Miaelle eut du mal à détourner ses yeux de l’homme. Elle voulait sa réponse. Parce qu’aucun prémices d’espoir ne lui était supportable si elle n’obtenait pas tout de suite la réponse à sa question. Elle ouvrit la bouche pour insister, mais la referma, et scruta une dernière fois le nouveau client. Il devait faire partie de ces hommes dont elle ne devait pas s’occuper. C’était leur code, qu’elle n’avait pas à discuter. Surtout pas à critiquer. Puisqu’elle ne pouvait tout simplement pas se permettre de flouter l’image pure de son nouveau métier par des zones d’ombres de poison et de mort. Elle, elle soignait. Et elle ne supporterait pas de véritablement conscientiser le fait que la boutique avait d’autres buts bien plus obscurs. Elle tourna un peu vivement les talons, et s’apprêta à obéir à son maître.

Le regard de Dollohov, dans sa nuque, lui tira un frisson.



[Un petit pavé, je ne t'en voudrai pas si tu ne lit que la fin ^^ j'en avait tellement envie, de lancer ce rp  ]


_______________
C'est une kyrielle de volutes satyres que signe le vibrion de ses fossettes.



Anaïel
/ Miaelle Campbelle
/ Lev Mil'Sha






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MessageSujet: Re: Tout ça pour un oui pour un non, Je traîne encore sans intuition. [Terminé]   Mar 27 Nov 2012 - 21:27

Le temps perdu le frappait de plein fouet.

En ce moment, Dolohov Zil’Urain n’avait la tête ni aux mascarades, ni aux complots ou à la possibilité d’accorder son attention à quoique ce soit qui fut inhabituel, et dont le requin qu’il était aurait su tirer profit. En ce moment, Sire Zil’Urain n’était préoccupé que par une seule et unique chose, à savoir, la propre vacuité de son existence.

La vérité, c’était que tout prenait un temps fou, que tout devenait absolument complexe- et par complexe, on pouvait entendre d’un truchement incompatible avec son mode de vie, son mode de fonctionnement, son anonymat, ses propres complexes.

Impossible de contacter Marlyn sans danger, de la frôler, juste quand il en ressentait le besoin. Impossible, quand bien même il l’aurait souhaité, d’évoquer face à elle cette faiblesse- il était des fondements, dans leur relation, qui nécessitaient de rester posés, déterminés. Quand bien même ils étaient des mensonges- personne, ici, n’oserait prétendre que la vérité aurait été plus utile, ou plus seyante.

Ce n’était pas le plus grave, il le savait. Ses propres mensonges créaient dans le monde comme un carcan protecteur, en place depuis longtemps. L’univers sans eux était serait trop brutal, Dolohov n’en avait jamais souffert.
La faiblesse, en revanche, la sensation d’être sans cesse surveillé, sans cesse vulnérable, toujours regardable. Incapable de transmettre par la sourdine, par les images, il en était réduit – comme le commun- aux messes basses de couloirs, à l’intendance, à fréquenter le cocher de manière exponentielle. Et tolérer, sans cesse, l’odeur des chevaux.

Ce n’était pas de l’angoisse, plutôt cette rage latente, grandissante, cette rancœur amère qui berçait ses songes, ses idées, ses lettres du moment. Et Dolohov écrivait énormément, en ce moment.
Impossible, non plus, de contacter correctement la moitié de son réseau. Ce n’était pas rare que le mentaï semble disparaître des Spires, un temps. On s’attendait simplement à ce qu’il rôde, à ce qu’il revienne, à ce que ses dents intangibles enserrent les carotides, et qu’il se délecte, dès l’instant où elles surviendraient, des informations.
Quand on le voyait en personne, d’ordinaire, c’était pour les situations les plus importantes. Pour les mauvaises nouvelles. Pour mourir, quelques fois.

La dernière fois qu’il avait été à Al-Poll lui laissait un déplaisant souvenir, vaguement ironique. Pas question de s’amuser en cours de route, cette fois. Pas question non plus d’imprudence, qu’elles qu’elles soient.
Le regard que Dolohov lançait au monde, depuis la fenêtre de sa voiture, n’aurait dû tromper personne. Ces yeux disaient à quiconque les croisaient : non seulement, je compte vous broyer, mais je le ferais avec tout le plaisir du monde.
Que personne n’ose esquisser un geste, surtout. Il convenait plus que jamais que les apparences soient en place, la mise impeccable, les cheveux parfaitement ajustés. Il gardait de son passage chez les rêveurs de Vor un souvenir ouaté, hors du monde et du temps. Mais le monde s’en souvenait, voilà l’essentiel pour le masque, comme pour le mentaï. Le public ne laisse généralement s’effondrer un géant qu’une seule fois : il s’en relève, au mieux, comme un homme, au pire, comme un vieillard.
Dolohov n’était pas encore sûr d’avoir pu s’en relever.
Il ne parlait pas avec Ailil non plus, il l’écoutait le soir, jouer de la musique, jouer les partitions qu’il lui offrait presque timidement, comme un gage, à jamais.
Sa grâce, permanente, incroyable, lorsqu’elle revenait des assemblées de cœur, toute parée de ses bontés-bohèmes, de compassions en dentelles, autour de son cou fin, sa grâce, toujours, lorsqu’elle glissait ses doigts sur ses épaules, s’inquiétait de sa journée, continuaient de creuser en son âme le gouffre de se sentir amoindri, complètement handicapé. Le juste reflet, à peine moins esthétique, de ce que son épouse paraissait. Peut-être l’en aimait-elle plus, peut-être le méprisait-elle entièrement, maintenant. Il n’aurait su ou voulu le dire. Ne vivait-elle pas admirablement, elle, dépourvue pourtant de toute Imagination ?
Il soupira, décidant, après quelques heures de pur ennui de clore les tentures de son carrosse.
L’obscurité, le calme, le martèlement régulier des sabots du cheval, le sifflotement du cocher.
Il ferma les yeux, tâcha de concentrer ses pensées, une fois encore. Au cas où cette fois, sa volonté serait suffisante. Se détacher du monde concret.
Il fermait les yeux, et détendait ses muscles, soufflant profondément, et lentement, tentant de visualiser une porte, sa main sur la poignée, puis l’ouverture de la porte, un autre monde, et ainsi de suite, des dizaines de fois.
Des dizaines de portes.
Il en ouvrait à la volée, au final, les dents de plus en plus serrées, mais c’était toujours la même impasse, la même illusion. Le même couloir désoeuvré, latescent sans saveur, sans onde, sans vertige, sans prestige, sans couleurs, sans chemins ; sans lueurs et sans sons.

Comme à l’époque où à Al-Vor, dans la décadence, il se concentrait sur son lit, prenant l’air important, attendant, implorant la dame, que quelque chose change à tout cela. Que quelque chose lui soit offert- et tout ce qu’il demandait avait été exaucé.
Il n’avait fallu qu’attendre, et patienter toujours.

Il rouvrit les yeux, éperdu d’ironie face à ce paradoxe. Aujourd’hui, il devrait être au sommet, ou toujours dans l’escalade. Le futur était saturé de promesses, de vœux toujours plus hauts à formuler.
Et voilà qu’après des années à sévir, à comploter, à accumuler plans, information, et surtout, argent, sans pouvoir le dépenser, il était là, le cul vissé au carrosse, comme un infirme dans sa chaise, comme un aveugle à sa canne.
Englué au sol par ses racines de rustre, lui qui le faisait trembler, rien qu’avec ses idées- fut un temps.
Et que deviendrait Vor, s’il ne pouvait plus autant pour elle ?

*
Al-Poll était laide. Laide et lointaine, en plus. Assurément, quiconque le verrait à l’auberge comprendrait la déchéance. Et si les rumeurs venaient jusqu’aux frontières de la chaîne du Poll, l’empire risquait d’être bien plus menacé que ce que les frontaliers craignaient.
Le chaos étendait ses griffes jusqu’aux Raïs, par l’intermédiaire de Dolohov entre autre mais la prise était ténue, dangereuse. Quoiqu’un raï risquait de ne pas comprendre les implications du statut actuel du mentaï.
On disait qu’Amjad avait quitté le nord, qu’importe ? S’il venait à apprendre, qu’en ferait-il, sinon un rire léger, vaguement condescendant . Et ne serait-ce déjà pas un pouvoir suffisant que ce rire sur la finesse du masque, qui n’avait jamais été plus vulnérable ?

En être réduit aux déguisements, pour fréquenter l’auberge créait en lui un vide sidéral et sidérant. Là, arborrant un nez porcin, des coutures aux bras, des vêtements sans âge ni mdernité, il aurait facilement pu passer, carrure et démarche de fauve à l’appui pour un frontalier désireux de soumettre à l’Empereur un fait important. Il n’avait pas pris le risque de laisser libre ou identifiable sa chevelure, l’ereur eut été trop grossière.
Un frontalier qui refuserait de passer par les sentinelles : quelqu’un de formellement anti-progressiste, voir, de paranoïaque.
L’idée lui était venue, à lui aussi, de passer par l’un ou l’une des Gardes de l’Empire. Mais sa fierté de mentaï s’était hérissée à la simple suggestion de « déléguer » davantage. Pas maintenant. Rien, ni de précis, ni d’imprécis, qu’il ne saurait être seul à mener à bien, et à créer.
Ce n’était vraiment pas le moment d’attirer à lui les yeux pâlissants de l’Empereur, plutôt les crever la nuit.
Il fit un sourire grotesque à l’aubergiste un sourire qui faisait oublier la blancheur de ses dents, puisque lui-même la reniait. Ici, il pourrait sembler n’importe qui. Ce village ne valait même pas la peine d’être cité. Ceux qui y passaient étaient tous riches, le degré leur échappait, l’origine leur échappait. Il envirait presque cette mase informe et bouseuse, si parmi eux ne se terrait pas, il le savait, les quelques plus grands espions de l’empire, les plus talentueux faussaires. Il fit à l’un d’entre eux un petit signe de tête condescendant, le vit pâlir, s’en retourner sur sa platée de purée.

Il sourit à son couteau, avant de rajouter sur son ragoût une noisette de beurre.
Il se demandait s’il conviendrait d’en tuer un, pour l’exemple, pour que l’aura de crainte soit respecté par ceux qui avaient l’outrecuidance de le reconnaître- ou si ça passerait pour le début d’une folie qui lui marquerait le dos d’un croix rouge : rien n’est pire qu’un tyran sans sens des réalités, ceux-là, il faut s’en débarrasser vite.

*

La dernière fois, il y avait de la neige, à présent, ce n’était plus qu’un froid intense, qui se prétendait porteur d’été, et lui rappelait les nuits les plus immondes d’Al-Vor, passées à courir après un Shaïlan fugueur. Et quelques flaques de bouasse vaguement blanchâtres, dans l’ombre des façades.

La dernière fois, il était Makel Vil’Ryval, par pur amusement, et pour dissimuler un cadavre enterré depuis. Comme la dernière fois, le cocher se taisait, les rideaux étaient fermés, et Dolohov, agacé du voyage et des circonstances envisageait les conjonctures, et projetait de contacter le jeune Iolan, pour des raisons évidentes.
Il avait négligé ces histoires de Chantelame, se rappela-t-il. Peut-être parce que, présentées par Einar, elles semblaient étrangement dérisoires et inoffensives. Plus probablement parce que le temps continuait de lui manquer. Il soupira, sentant le chariot ralentir, et s’attendant presque à voir une escouades de pauvres gens l’attaquer à la pique, et l’épingler au mur pour son orchestration de la prise de l’Académie, puis le sauvetage et la vie qu’il menait avec une des créatures les plus recherchées de l’Empire.
Il était vêtu en noble, comme il se devait. Ses armes de cours démultipliées par les circonstances, il en connaissait chaque emplacement, chaque utilisation, chaque déclenchement- qu’ils viennent tous. Ici, il devait impressionner, par lui, pour lui, comme convenu. Ici, ce qui comptait était qu’on oublie pas –jamais- que Dolohov Zil’ Urain était
Mais ce n’était rien, rien que la fin du périple.

Un pas dehors, visage tourné à gauche, puis à droite, la moue hautaine, et la morgue aux yeux.
Par-dessus tout, l’air de venir en conquérant, l’air que chaque pas imprimait au sol l’appartenance et la soumission à son être. Il le fallait, il le faudrait toujours- il y en aurait toujours pour le remarquer, ou à défaut, le voir.
Il les payait pour ça, alors, qu’ils tremblent devant son ombre. Tout son pouvoir n’était pas perdu.

Les quelques pas qui le séparaient de la boutique lui semblèrent outrageusement longs. Arrivé à la porte, moins miteuse que dans son souvenir, au moment de poser les mains sur la poignée, Dolohov sentit une contraction lui soulever l’échine – à peine un petit frisson de froid.
Ce geste, voilà des jours qu’il le répétait mentalement sans cesse, avec tous les types de poignées imaginables, en ôtant tous les types de verrous qu’il pouvait.
Certaines fois, dans la nuit noire, attendant le sommeil, il s’était même imaginé fourager dans les serrures comme le faisaient les vulgaires voleurs, et corrompre la serrure en la forçant. D’autre fois, c’était son pied qui défonçait la structure de chêne massif.

C’était tout son orgueil d’homme qui s’incarnait dans l’obstacle. Derrière, tout ce qu’il cherchait était à portée de man, assurément. Mais demander de l’aide pour l’atteindre ? Aurait-il pu tomber plus bas.
Il ne pouvait pas rester là, bien sûr, pas une seconde de plus –sa main se referma fermement sur la clinche, qu’il abaissa, fermant les yeux, esquissant le pas suivant.
Rien, bien sûr.
Une énième porte qui donnait sur un chemin de plus à faire. Il crispa la mâchoire, se sentant relativement idiot d’avoir osé penser que cette porte-ci serait peut-être celle de son échappatoire.
Mais ravale donc ta fierté, Mentaï : tu es tout juste un homme, en fin de compte.

L’intérieur était sans prétention, mais non dépourvu de charme. Un charme d’odeurs, un peu entêtantes, vaguement médicalisées, loin des encens sacrosaints qui constituaient ses habitudes de noblesses, inapable de tolérer les coctails boue-crotin des gens du peuple.
Quelque chose de plus authentique que l’atmosphère des monastères des rêveurs – la dernière fois, leur silence, qui l’avait toujours empli de révérence l’avait horrifié.
C’était un silence d’érudition, croyait-il, un silence qui laissait toute la place aux choses de la vie et du monde, et qui mettait en exècre chaque poussière qui tombait sur les pierres, chaque page de la vie qu’on tourne, chaque grattement de plume.

C’était une chape de plomb, une abominable et atroce manière de porter le poids du monde, tout en en faisant le deuil, puisque le rêveur ne vivait que pour soigner, que pour servir cette vie, celle de tous les êtres. Puisque leur pouvoir étai un fardeau, un cadeau pour les autres, mais une malédiction pour eux.
Que le rêve était plus puissant s’il restait au rêveur davantage de choses à imaginer entièrement – c’était sans doute pour ça que généralement, les confréries n’étaient pas mixtes, et que la chasteté était prônée vivement, tout comme l’ascète.
Un silence sacral, sépultural- un silence concrèt, terriblement, irrémédiablement.

Ici, au moins, la vie continuait, sensation d’air, petitesse de l’endroit, mais indéniablement, c’était propret, pensé, entretenu, et la bonne chaleur du feu relevait encore les parfums des herbes. Il s’en approcha d’un pas rêveur, content de se débarrasser une fois pour toute de l’humidité du voyage, qui rendait ses gants soyeux un peu collants.
Au-dessus de la cheminée, les quelques sacs d’herbes à sécher, les amulettes de sages femme, une courrone de fleurs printanières. Il se demanda si c’était une idée, ou si l’endroit s’était discrètement, mais indéniablement féminisé, depuis la dernière fois.
Le vieux, comme on l’appelait, était pourtant veuf depuis longtemps …
Curieux, malgré sa distance instinctive d’avec les choses d’intendance – il n’avait jamais pu se départir de son envie d’être profondément indépendant, capable de mort autant que de vie. Peut-être, s’il avait été moins profondément noble ou ambitieux aurait-il cherché à être comme Jan, ou ses semblables, maître ès Herbes. Dépositaire des secrets des substances du Dragon.

Il possédait quelques rudiments, les herbes de lunaisons des femmes, quelques plantes de bordels, nombre d’épices précieuses dont les Alines faisaient commerce, et que l’Empereur aimait voir à sa table, vite imité par la noblesse. Bien sûr, quelques matières premières à poison, chaque case possédant ses secrets et ses armes. Quelques opiacés, aussi, fallait-il le préciser.
On s’attendrait à ce qu’il vienne pour du poison.
Peut-être devrait-il effectivement se limiter à ça, songeait-il, en attardant son regard sur un étale maniaquement arrangé, dont le parfum lui rappelait… Qu’était-ce, déjà ?

Une noble dame ? Les draps du Manoir de Vor, à l’époque ou Madame mère et son Seigneur de père l’habitaient officiellement ? Quelque chose de confusément lié à une affection, mais qu’il ne parvenait pas à épingler, à l’instant.
Un froissement de perles le fit se retourner, ni une ni deux, une demoiselle s’avança dans sa direction. Il sursauta presque en entendant la question.

C’était un petit corps plus haut que les habituelles trois pommes, petit corps en chantier, pantalon abîmé, terre sous les ongles, et visage plein des rondeurs. C’était surtout, une forme de stupeur face aux termes, face aux yeux de la petite fille, dont pour le coup, il aurait voulu saisir le menton, pour les observer de plus près. Ce petit nez relevé, les sourcils froncés avec l’innocence de l’inquisition- ce sans-gêne effarant, ces fosettes qui lui dessinaient des étoiles sur les joues.

Marlyn n’avait jamais mentionné d’enfant. Même en en ayant un elle-même, jamais plus, depuis le soir où ils avaient échangé son prénom n’avait-elle évoqué Astre.
La silhouette du boutiquier se dessina dans la pièce, détournant instantanément l’attention de l’enfant- la protégeant, comprit-il.

Jan, il le savait, voyait passer par sa boutique une quantité absolument phénoménale d’informations en tous genres. Des petits maux qui tracassaient le dos du seigneur d’Al-Poll aux anti-anxiolitiques que devaient prendre la douairière d’une famille, en passant par les poisons lents qu’utilisaient des héritiers pour se défaire d’un aïeul devenu gênant.
Tout cela lui courbait le dos, la hanche, même son nez semblait s’alourdir au fur et à mesure que les années et les gens défilaient dans sa boutique. Lui, il n’avait rien demandé à personne, il aimait et connaissait son métier, ne rechignait pas à la tâche, mais désirait, surtout, et par-dessus tout, vivre.
Jusqu’alors, chacun avait toléré ses silences à double tour, aucune information à personne, et les secrets de tout le monde.
Ta protégée connait la mienne, songea-t-il, et toi aussi, probablement. Mais quelle folie que la tienne, si tu te mets à confier les secrets et les interstices aux patients. Ca meurt si rapidement, ça grandit tellement vite. D’où la sors-tu, elle est bien trop jeune pour toi ?
Retour au corps en voute, aux yeux qui scrutent, et cherchent déjà sur le comptoir, par habitude, la cerpe derrière le petit comptoir – ou as-tu prévu ma visite, et préparé pour moi cette poudre bleue qui m’est si utile ? Et Jan bourru, attendait.
Dolohov ignorait s’il pourrait dénicher en lui la force de demander, surtout à quelqu’un comme lui. Il lui semblait que l’autre avait du temps, tout le temps du monde, tant ses gestes étaient lents, tant ses regards étaient profonds. Comment pouvait-on passer son temps à le perdre de la sorte, sans ambition, sans rien d’autre que de la salade dans son potager, qu’on ne peut plus entretenir soi-même ?


-Je vois que les affaires vont bien, commença-t-il, en préambule.

L’autre répondit qu’on n’pouvait se plaindre, Sire, qu’il n’était plus le propriétaire, mais que ça ne le dérangeait pas tant que ça, il était toujours le seul et unique gérant. Apprenant que le Sire Ril’Enflazio s’était fait acquéreur – d’ailleurs, Jan avait été très peu enclin à délivrer cette information volontairement, à croire que même leur querelle était devenue une information. Le sourire de Dolohov était naturellement condescendant, comme si rien de ce qui se disait ne pouvait l’atteindre ou l’affecter. Mais l’idée que Varsgorn apprenne, par un biais ou un autre le tétanisait littéralement dans sa démarche.
Suffisait-il d’acheter la boutique, pour que le double secret éclate ? Jan s’était-il acheté une douce retraite ? L’autre devait sentir qu’ils marchaient tous les deux sur des œufs, et l’enfant derrière la porte, sans doute. Pourquoi protéger l’enfant, sinon s’il savait quelque chose ?

- Bien. Je vais vous faire la plus totale confiance, en tant que vieux client. J’aimerais que ce soit la petite qui me serve.

Peut-être, surtout, parce que parler de ce problème face à quelqu’un qui n’avait pas toute la maturité pour le comprendre était la seule issue possible. Et qu'il était question d'impasse, précisément, d'incapacité.

-C’est que… Sire, elle ne connait pas toutes les cordes du métier, répondit-il, les yeux obstinément baissés, offrant son front buté à son interlocuteur.

Obstinément.
Parce que, forcément, le mentaï devait être là pour un poison, mais qu’assurément, ce serait indécent qu’une petite fille le concocte, qu’on lui apprenne. Pourtant, c’était à cela qu’elle serait formée, non ? Pourquoi un vieil homme prendrait des pincettes avec une enfant que le vendeur de chiffon avait placée là dans ce but ?
Parce qu’on n’achetait jamais vraiment l’homme, mais qu’il désirait vivre, absolument
.

-Dans ce cas, elle viendra demander de l’aide, et te sonder dans l’arrière-boutique. Je n’ai moi-même pas d’enfants pour prendre ma suite, et je ne doute pas qu’au cas où j’en aurais, j’aurais énormément de mal à déléguer. Mais il faut apprendre à faire confiance, n’est-ce pas ? A eux, aux autres…

Il regardait l’établi, la serpe. Pouvons-nous nous faire confiance? Rester neutres. Et tester sur vos épaules le poids de ce qui reste de mon empire, de mes secrets. Vous et moi sommes maintenant à armes égales, après tout, vous pourriez désobéir.

-Il faudra bien. Un jour, on aura plus guère le choix, murmura-il, en contemplant un joli bouquet de digitales toutes fraîches.
Il faudrait peut-être, se souvint-il, en tuer un ou l'autre, pour l'exemple. Ce serait les fragiliser tous que de tuer celui-là.




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Aimez-moi les uns les autres.

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MessageSujet: Re: Tout ça pour un oui pour un non, Je traîne encore sans intuition. [Terminé]   Mar 4 Déc 2012 - 22:34

Ce n’était pas sa voix, son timbre ou l’inclination notable de la politesse, non plus ses yeux métaleux –puisqu’elle ne pouvait les voir, dans l’arrière-boutique. Ce ne pouvait être non plus son allure, qu’elle devinait sans l’observer véritablement, ni les atouts, ni les gestes, mouvements, écarts, troubles – ou pas.
Non, ce ne pouvait être tout ça, pas plus que ce ne pouvait être le comportement de Jan, secret, qui agissait de la sorte avec la plupart de « ses » clients, cette déférence obtuse, la nuque qui plie et ne casse jamais, l’architecture voutée protégeant les organes vitaux – bien inconsciemment – entretenue par une arthrose rongeante qu’il prenait – a tort ou à raison – comme le dernier ciment qui maintenait son corps debout, malgré les aléa de la vie, cette vie qu’il se refusait depuis toujours à abandonner.

Non, ce ne pouvait être tout ça. Pourtant, il y avait bien quelque chose. Quelque chose de terriblement instinctif, qui lui hérissait la nuque et les poils des bras. Par habitude, elle passa un œil derrière le rideau de perle, observant l’échange habituel entre Jan et le noble –ce devait en être un – à bouclette.

Elle ne nota pas particulièrement de rivalité, ni de colère, de haine, ou tout autre sentiment néfaste, dans leur conduite même et dans l’absolue maitrise des mouvements de Dollohov Zil’Urain. Pourtant, à aucun moment ses poils ne s’abaissèrent, continuant leur ascension lente et désagréable le long de ses membres, jusque ses orteils et la pointe de ses cheveux. Pour une raison qu’elle ne conscientisait pas, le trouble qu’elle avait ressenti avec Jan s’amplifia, lui noua la gorge, l’emplit d’un sentiment affolant de danger imminent.

Elle secoua la tête, soudain, et se détourna du tableau des deux hommes. Avec des gestes qu’elle tentait de maitriser, elle se dirigea vers l’armoire qui contenait la vaisselle, et entreprit de monter la table, ajustant les assiettes, les couverts, la bouteille d’eau et les verres avec un soin maniaco-obsessionnelle, dérangeant à observer chez une fillette.

Lorsqu’elle posa la petite tasse, vierge pour le moment de café, dans sa petite assiette, celle-ci tinta, et il lui sembla que le bruit portait jusqu’à l’autre bout de l’empire.





************
La hanche de Jan le faisait souffrir.

Rester droit, face à Dollohov lui ôtait toute velléité de combat, tout prémices de fierté et de pugnacité qu’il avait senti poindre en son cœur desséché en voyant le regard que posait le noble sur la petite.

Malgré tout, il restait ce qu’il était, un corps de pierre autour d’un cœur de craie, et les souvenirs qui coulaient à flot gluant dans ses veines, le protégeant de la pluie, des doutes, des excentricités du monde dont il se sentait de plus en plus étranger. Pour le moment, en tout cas.

Sa voix perdit les accents naturels qu’il se prenait à échanger avec la môme, tandis qu’il répondait d’une voix blanchit par l’âge à son client.

Jan n’aurait pas pu rester Jan s’il n’avait été capable porter sur ses épaules le poids des innombrables secrets jalonnant la vie de tous les habitants d’Al Poll. Il était né comme ça. Toujours, depuis toujours, il était ce lien entre les solutions et les problèmes, le liant des secrets, le petit jan à qui l’on racontait ses soucis, ses bobos, ses vœux et ses prières. L’amour des plantes n’était venu que plus tard, et étonnamment, il n’avait pas du tout été influencé par cette capacité d’écoute qu’il se connaissait. C’était deux choses différentes, reliées par ce magasin tordu en un centre névralgique duquel allait bientôt transiter toutes les informations de la ville.

Tout autre que lui aurait sans doute flanché. Soit par le poids des secrets, soit par la cupidité, l’avidité, l’ambition. Lui, jamais. Il était ce tombeau dans lequel se déversaient les tracas du monde, sans que jamais, dans sa vie, il n’ait trahit sa conscience professionnelle de soigneur. Il était capable de tout garder pour lui, depuis toujours, et cette inclination lui avait couté l’amour de trois femmes, qui n’avaient pu supporter le silence et la soumission de l’homme. La dernière, quant à elle, avait été tuée à cause de lui, afin de le faire parler, justement. Cela faisait plusieurs années, déjà.

A ce souvenir, par habitude, son cœur soubressauta.

Les regrets faisaient partie de lui. Il vivait avec comme avec lui-même : laborieusement, mais avec la facilité poussiéreuse de l’habitude. Elie avait été la dernière pour laquelle son être avait chanté. Une femme déjà mure, le visage tanné par le temps, et des yeux d’un gris étonnant, tellement chaud qu’ils faisaient fondre les rides et les tâches comme de l’or, reformant autour d’eux-mêmes une bouche rieuse, très douce, des pommettes qui saillaient toujours, et une bonté latente qui illuminaient généralement les journées les plus sombres d’Al Pol. Il l’avait aimé de tout son être. Plus que quiconque, et pendant plusieurs mois qui lui semblaient des gouffres de bonheurs insondables – il tentait par ailleurs au maximum de ne plus s’y replonger, de peur de perdre pied. Mais il n’avait pas pu la sauver. Parce que sa bouche, restée close, voulait hurler, hurler ce que les ravisseurs demandaient, mais que ses nerfs, raidit par le temps, n’avaient pu qu’irradier jusque ses yeux : en silence, il avait regardé Elie se faire tuer, en pleurant toutes les larmes de son corps. Et dans les prunelles, des regrets aussi grands que le firmament.

Il était une tombe. Au propre comme au figuré. Parce que son cœur était mort avec Elie, et qu’il était incapable de trahir un secret.

Il entendit le rideau de perle bruisser lorsque Miaelle passa en dessous, lui obéissant avec cette spontanéité qui continuait de le faire sourire intérieurement. Il y avait quelque chose en cette gamine qui le faisait revivre. Quelque chose de frai, et du sourire d’Elie dans ses fossettes creusées en vibrion, dans sa manière de le regarder par en dessous. Et même s’il s’était juré de ne plus jamais s’attacher à quiconque ou quoi que ce soit, c’était juste insubmersible. Cette petite, elle avait en elle une étincelle d’amour qui ne demandait qu’à se transformer en brasier.

Et le regard que posait Dollohov Zil’Urain sur sa nuque ne lui plaisait vraiment pas du tout.

Il était très casanier, Jan, dans sa tête comme dans ses habitudes. Ce qui lui appartenait, lui appartenait, point final. Ses secrets, c’était à lui. Cette petite, elle était à lui. Elie, c’était différent. Elle n’était pas à lui, parce qu’elle était libre, libre au-delà de tout, et qu’il avait juste le droit de l’aimer, ce qu’il faisait avec un zèle consommé. Mais son égoïsme ne devait rien à sa volonté de survivre. Cette dernière conditionnait sa vie, lui ôtait, le poids des âges aidant, les velléités qu’il avait pu ressentir adolescent. Il était à présent le vieux Jan, considéré par tout en chacun comme le soigneur/tueur/confident de toute une ville.


- J’ai pas à m’plaindre, monseigneur.

Ses yeux sautèrent un pavé, tombèrent sur les chausses luxueuses et crottées du seigneur. Il nota dans un coin de sa tête qu’il n’avait jamais vu les pieds du noble salis de quelque manière que ce soit, mais il ne pouvait se permettre de s’appesantir mentalement sur le sujet.

- La petite m’aide bien, dans mes vieux jours. Ceux-ci raccourcissent à vue d’œil, et la boutique a besoin de quelqu’un pour entretenir les plantes. Mon dos me fait trop souffrir pour les cueillir, à présent.

Double assertion. Laisser du temps à la petite. Parce qu’il savait ce dont un homme dont Dollohov était capable. Il n’avait pas saisit l’échange avant d’envoyer Miaelle faire la cuisine. Mais l’éclat dans les yeux du noble ne lui plaisait absolument pas. Son sourire condescendant, en revanche, le rassurait en le sens que, les convenances respectées, il avait plus de latitudes pour évoluer, et tenter d’enrayer ce qui lui hérissait les épaules.

Quoi que tu veuilles d’elle, je serai là encore un peu. Mais pas pour longtemps. Ne pas affirmer qu’elle serait protégée, pour ne pas brusquer, agir doucement, et comme lui donner l’opportunité d’agir à sa guise, pour peu qu’il attende un peu. C’était marcher sur un fil, faire le naïf, même s’ils savaient tout deux que le superflu ne l’était qu’en apparence.

Ca l’ennuyait de ne pas avoir entendu les paroles de la petite, précédemment. Il y avait beaucoup trop de non-dits, et rien n’aurait été important sans l’attachement qu’il portait à Miaelle. La demande du noble, en revanche, eut le mérite de l’étonner.

Il haussa un sourcille. Et répondit avec une humilité teintée de supplication. Supplication envers lui-même. Il aurait aimé rentrer dans la tête de Miaelle, et saisir au vol les brides de paroles qui rendaient le noble si atypiquement fiévreux. Ses excuses, ses justifications, lui laissait en bouche le gout amer de souvenirs qui peinaient à revenir à la surface. Il voulut ouvrir la bouche, répliqué que ses insinuations étaient sans fondement et décevante au regard des services qu’il s’occupait de lui rendre depuis bien longtemps. Savait-il, le noble, qu’il avait servi une bonne partie de sa famille avant lui ? Il n’était qu’un nobliau prétentieux, qui ne lui offrait en gage de silence que le sourire condescendant et la morgue d’un dieu face à un fidèle pêcheur. Ce n’est pas de cette manière que l’on monnaye le silence d’un homme, l’auriez-vous oublié, Sieur Zil’Urain ?

Mais sa tête courba vers le sol. Et Miaelle était déjà là, à ses côtés. Il posa une main tremblante sur sa petite épaule frêle. Trop frêle. Elle leva les yeux vers lui, ses beaux yeux bleus trop grands pour son visage, encore. Il lui fit un léger clin d’œil. Sans parvenir à sourire pour donner le change. Sa voix était blanche. Et ses genoux fragiles menaçaient de céder à tout instant.


- Miaelle, tu vas t’occuper de ce monsieur. Il insiste pour que ce soit toi qui prépare ce qu’il est venu acheter.

Il prit un peu plus appui sur son épaule, pour tenir en équilibre, encore un peu. C’était au tour de sa hanche de se dérober. Elle ne grimaça même pas sous l’effort. Seule l’inquiétude teintait son front encore vierge des rides anxieuses.

- Je serai dans l’arrière-boutique, si tu as besoin de moi.

Cette dernière phrase lui écorcha la gorge. Parce qu’il lui semblait que c’était le dernier clou planté dans le cercueil de Miaelle. C’était puéril. Dollohov ne pouvait décemment se débarrasser de l’apprentie d’un des plus riches nobles d’Al Pol. Mais l’impression masquée que quelque chose sourdait sous la surface ne le quittait pas. Il ne pouvait rien faire. Il était un chat tombé à l’eau, guetté par un requin.

Elle l’aida à retourner dans l’arrière-boutique. Il s’affala dans le fauteuil, la congédia d’un geste brusque, et attendis qu’elle disparaisse. Lorsque son dos osseux eut passé le rideau, il se prit le visage dans les mains.




*****************

Miaelle était heureuse.

C’était la première fois qu’un client insistait pour que ce soit elle qui concocte un produit. Elle se frotta les mains de contentement, écartant sans pitié la plus petite once de peur et de danger imminent qui lui dévalait précédemment l’échine. Le comportement de Jan n’était pas habituel non plus. Sa faiblesse soudaine l’avait fortement inquiétée. Ses genoux pliaient dans le mauvais sens, et jamais elle ne l’avait trouvé si lourd que lorsqu’il s’était appuyé sur elle, de tout son poids semblait-il, pour se retenir de tomber. Il avait toujours une espèce de dignité guindée qui lui servait de canne, surtout lorsque ses clients étaient ceux dont Miaelle n’avait pas le droit de s’occuper. Jamais elle ne l’avait vu devenir blanc comme il l’était, avec derrière les yeux un fantôme très gris, et très vaporeux. Et très humide.

Qu’importe, sa fierté et son sens du devoir prenait le dessus. Et puis, mine de rien, elle n’avait toujours pas eut la réponse à sa question, malgré le dialogue qu’elle avait espionné derrière le rideau. Et dans un coin de sa tête, un coin très lumineux, elle ne pouvait s’empêcher d’espérer, avec toute la force de l’enfance, que le noble lui répondrait qu’il connaissait Marlyn, et qu’il allait l’emmener avec lui pour la retrouver. Elle ne pouvait réfléchir aux conséquences, ne pouvait qu’espérer retrouver un jour l’étau des bras de sa grande sœur adoptive, son œil tout bleu au milieu de ses cicatrices, et sa voix grondantes, tellement apaisante.

Elle aimait Jan, certes, mais l’idéalisation qu’elle se faisait de Marlyn n’avait aucune commune mesure avec le simple attachement humain qu’elle éprouvait par ailleurs pour toutes choses. Pour Marlyn, elle se sentait capable de faire face à tout, de devenir n’importe qui, n’importe quoi, sans avoir peur des conséquences sur sa santé mentale déjà bien fragile.

Touchait-elle au but grâce à son petit subterfuge d’étal Marlynesque ?

Elle voulut faire un bisou à Jan après l’avoir aidé à s’assoir, mais il la congédia trop rapidement. Elle ne comprit pas sa froideur, et la brusquerie dont il faisait preuve alors qu’il avait été gentil toute la matinée. Ne lui faisait-il pas confiance ? Cette idée la peina plus que ce qu’elle voulut s’avouer. Elle baissa la tête, et se détourna, les épaules voutées. Qu’importe, elle lui montrerait qu’elle était capable de tout faire avec les plantes, tant que c’était des plantes connues. Elle allait lui montrer, et il serait fier d’elle. Et peut-être même qu’il lui ferait un bisou pour la récompenser.

Elle sautilla vers le rideau de perle, attrapant sa jolie sacoche au passage. En passant derrière le comptoir, elle s’empara de la petite serpe qui servait à la découpe des plantes fraiches, d’un caillou qui présentait en son centre un cercle rugueux qui permettait l’émiétage de certaines racines, et d’un assortiment de fiole de graisse, de vin et d’eau, afin d’être prête à préparer au noble la décoction sous la forme qu’il souhaitait.

Elle se planta devant lui, et leva les yeux en plein dans les siens, un sourire dévoilant ses dents de lait, aux lèvres.


- A votre service mon seigneur ! De quoi avez-vous besoin ?

Elle cilla, et son regard tomba une fraction de seconde dur l’étal derrière le noble. Son sourire vacilla pendant ce même laps de temps. Avant de crocheter de nouveau ses lèvres. Et ses yeux.

- Et puis, vous ne m’avez toujours pas répondu. J’ai besoin d’une réponse, vous comprenez.



[Je te laisse toute latitude pour jouer un peu Miaelle si tu le juge utile, si tu veux avancer, toussa toussa ]


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C'est une kyrielle de volutes satyres que signe le vibrion de ses fossettes.



Anaïel
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MessageSujet: Re: Tout ça pour un oui pour un non, Je traîne encore sans intuition. [Terminé]   Mar 11 Déc 2012 - 0:06

Dolohov la dévisageait, gentiment, à peu de choses près, comme on regarderait une poupée géante mal habillée. Quelques fois, Dolohov oubliait à quel point la plèbe traitait mal ses petits, ou même à quoi ils ressemblaient.
Sa propre gêne, dans sa contemplation venait de la suggstio que cette petite était peut-être de son monde. La fille de Ril’ Enflazio ? Pouvait-on retrouver quoique ce soit de l’homme dans ce visage pâle, scintillant de malice et de volonté ?
Et il la laissait porter ces vêtements ? Il la laissait au contact du vieil homme, comme un bâton de vieillesse qu’elle n’était pas censée être.

Rassure-toi, vieil homme, songea-t-il, en entendant le tenancier parler. Elle préparera, mais ce sera toujours toi que je payerai. Et le prix que tu demanderas, sans veilleté de discussions.
Il remarqua, par contre, en revenant à lui, qu’il avait utilisé un prénom. Délicatesse our leur faciliter le contact ? Le mentaï en doutait fortement. C’était peu de choses, un nom, mais ça vous rappelait que ce qui vous faisait face existait. Miaelle, donc.
Ca n’avait pas beaucoup d’importance, qu’il s’appuie sur son épaule, qu’elle ait les cheveux courts, de la terre sous les ongles, et de très jolis yeux.
Dolohov songeait à son ange dans le manoir, aux grands yeux bleus qu’il avait eu, un jour, au jeu des tatouages noirs comme la terre sur son corps tendu comme une toile au chevalet –et comme toujours, cette vision éclipsait toutes les autres nuances de bleu.
Il cilla, serrant malgré lui les dents, comme le ferait un chat persan naturellement. Penser à Marlyn, au silence permanent dans lequel il se trouvait, et au vortex de possibles dont le souvenir continuait de lui créer des cernes sous les yeux et des couloirs dans la tête, le rendait amer. Amer, et en colère. Comme un vieillard plus capable de changer quoique ce soit au cours de son existence. Quoique ce soit à rien. Concéder d’être infime était au-dessus de ses forces. Le rictus se transforma en sourire.
Elle s’écartait avec le vieil homme, soulevait le rideau de perles.
Était-ce nécessaire, une ultime fois, de se visualiser le passer lui-même ?
Il avait toujours désiré l’inaccessible, et toujours, il s’était donné les moyens de le rendre possible, sans s’en contenter. Dolohov n’était contenté que lorsque le possible entrait pleinement en sa possession. La main gauche triturait l’ourlet du manteau. Rabroué -à sa propre médiocrité.
Bruissements de perles. La petite rayonnait, ça faisait plaisir à voir, presque.
A son âge, personne n’a le dessin, on a l’imagination trop fertile, trop instable, disait l’Analyste chez qui Dolohov avait été envoyé. « Enfant, rien n’est stable, tout existe déjà dans le réel- ou s’y refuse obstinément, si on a pas d’chance. C’est un pouvoir bien plus grand ».

Pouvait-ce expliquer que la plupart des dessinateurs étaient nobles ? Était-ce, réellement, le pouvoir des oisifs, des rêvasseurs contemplatifs, des ambitieux de petite école ?
Mais tous les autres, comment vivaient-ils, dans ce silence, dans ce creux de vague insupportable ? Ne se rendent-ils donc pas compte que tout peut leur arriver à tout moment, tout, tout simplement parce que quelqu’un d’autre le « désirait » ?
Est-ce que ça pouvait avoir à voir avec le fait que la plupart des désirs avoués ou non du mentaï s’étaient réalisés ces dernières années, à toute allure ? Était-il si accompli que le Pouvoir trouvaient ses ambitions médiocres, en regard des idées passées ? Plus rien pour transcender ?

« Dame, vous qui êtes ma mère, ma sœur, la seule déesse que je me reconnais. Vous à laquelle j’ai consacré mon union, mon bébé, la plupart de mes amours, Dame, vous qui m’avez choisi pour être… »
Il rouvrit les yeux, lâcha sa veste, reprit contenance devant cette professionnelle miniature les bras chargés, et la volonté bienveillante irradiant de tout son être. Il en était presque touché.


-Bien sûr, je comprends , Damoiselle. Désolé de m’être laissé distraire de la requête d’une jeune fille par mes propres soucis, répondit-il de sa voix douce, posée, s’inclinant vers elle et minimisant sa propre hauteur.

-Oui. Je connais Marlyn, poursuivit-il, et voyant le sourire éclater de joie, et les yeux scintiller d’un dangereux éclat, et apparaître une kyrielle de focettes, comme la piste improbable d’une idée qui venait de loin, et faisait son chemin, profondément, et à toute allure. Je connais bien des femmes, vois-tu, et j’ai la chance d’en appeler énormément par leur prénom. Je connais une dizaine d’entre elles, qui répondraient à ton appel.

Il s’autorisa une petite tape amicale approbatrice et infantilisante sur le haut de la tête de la petite fille, laissant s’épanouir son plus doux sourire en voyant dégringoler l’espoir, sans disparaître- au contraire.

-Et bien sûr, bien sûr, si cela peut t’aider à retrouver quelqu’un que tu connais, je te les décrirais toutes, cela te conviendrait-il ?

Miaëlle, puisque tel était son nom acquiéça, rallumée à nouveau. Ca ne minimisait en rien le riddicule de la situation, et il y avait peu d’orgeuil à jouer au chat et à la souris avec une enfant, pour un mentaï digne de ce nom. Parfois à l’orgueuil, il faut préférer les bases solides, et concrètes, songeait-il, toujours aussi amèrement.

- Attention ! J’ai choisi de te faire confiance à toi, à toi que Monsieur là-bas forme encore, et je suis sûre que tu veux qu’aucun de nous ne regrette ça, n’est-ce pas ? Je veux bien te les décrire à la minute, à la seconde, même. Les hommes comme moi ont tout leur temps ou presque… Et tu as tout rangé tellement bien, je suis sûr qu’on serait très à l’aise, pour discuter de tout ça. Mais, continua-t-il, voyant qu’elle débordait d’attention et mourrait d’envie de l’interrompre, Mais je fais appel à la professionnelle que tu es, avant tout. Je suis venu ici, avec un problème, et comme toi, dans l’attente de quelque chose. Je ne souhaite pas que tes services soient alterrés.
Vois-tu, ill se pourrait très bien qu’aucune de « mes »Marlyn ne soit la tienne, comme il se pourrait qu’elle en soit, bien que je connaisse trop peu de dame ici pour le croire…. Dans tous les cas, je pense que ton métier est très compliqué, et qu’il convient que tu y sois consacrée entièrement, comme on te l’a appris. Tu ne crois pas, Petite ?


Il n’aurait pu dire, à cet instant, si les yeux brillaient d’anticipation, de colère, d’impatience ou de volonté de se débarrasser de la corvée que ça représentait de le soigner plutôt que de l’écouter. Ni pu, ni voulu. Simplement, elle acquiéça.

Là commençait le véritable problème. Pourtant, il n’avait aucune difficulté à verbaliser, et à son âge, ça ne devait pas représenter grand-chose, qu’un homme sache ou non dessiner.


-Je ne sais pas exactement te dire de quoi j’ai … besoin.

Il soupira, ça lui échappait, tout comme un léger affaissement des épaules. Reconnaître qu’il ignorait même si ce mal se soignait, incapable de définir d’où il provenait. Ses yeux s’échappèrent vers la fenêtre, d’où il voyait le carosse, la porte du carosse. Mais il avait essayé celle-là aussi.
Il aurait aimé s’asseoir, pour dire ça. Comme il s’asseyait pour dessiner, quand on lui demandait. Pour avoir l’impression de siéger, et non pas de supporter un poids

-Je dois t’avouer, murmura-t-il, rêveusement, que je ne sais rien de ton Art. Je te laisse toute la l’attitude que tu peux désirer sur la formule, le mode de préparation, les ingrédients, le mode de soin…

J’ai perdu les Spires. Je n’accède plus à l’Imagination, depuis un accident mondain que je peux te décrire au besoin. Je pourrais te décrire un tel nombre de choses, Petite Miaëlle, pour peupler tes rêves et tes cauchemars. Je pourrais te parler du pouvoir, du vortex, des fils infinis de l’imagination, des voies à parcourir, de la lumière, et des couleurs, mais il me faudrait une vie, deux peut-être, rien que pour trouver les mots. Pour t’évoquer la puissance, la rage somptueuse d’une force créatrice qui se mesure à une autre. Le vertige total qu’engendre deux forces de destruction pures, invincibles, égales, la sensation de petitesse de son esprit, mais pas comme quelque chose de mauvais, non. Plutôt l’instantanée conscience de l’univers. Un univers de possibles fascinants au point de te couper le souffle. D’happer ton âme, et de l’enfermer dans la déroute. L’infini, et la tempête des bruits, des flashs, des odeurs.

-… Je ne sais même pas si on peut soigner. Intervenir d’une manière ou d’une autre…

Mais ton père était là, il a vu sans comprendre, et ses yeux porcins ont contemplé mon corps qui me trahissait, au même titre que ma femme m’a vu m’humilié. Ma merveilleuse épouse, regorgeant de ressources pour rendre beau tout ce qui est dégradant et honteux, et pour continuer de sourire, aimer et comprendre, elle qui pourtant est dépourvue de ce sixième sens.

-Je n’ai pas besoin de le savoir. …Peut-être qu’il suffit juste que toi, tu saches. Que toi, tu essayes, que toi, tu… Imagines.

C’est pour ça que je veux un enfant pour médecin. Les rêveurs ne peuvent rien pour moi. Au cas où ce n’est pas possible, l’enfant l’ignorera. L’enfant trouvera. N’est-ce pas ce qu’Ailil dit ? Tous les possibles du monde sont pour vous, entre vos doigts, avant même que vous le sachiez. Mais comprends-tu ce que je dis, petite fille à moitié poussée, avec tes yeux bleus sans le charme du pouvoir, tes étincelles sans échos concrets, tes cheveux noirs de sollitude ?
Il avait posé la main sur son épaule. Pas comme sur une canne, non, comme si ça faisait partie du marché d’entrer en contact, de retenir ce petit corps de fuir, de rejoindre l’arrière-boutique pour rire, de s’écarter pour l’obliger à hausser la voix. Mais elle ne pouvait pas comprendre, pas avec les détours qu’il prenait.


-Je peux répondre à toutes tes questions nécessaires. Toutes. Dans l’endroit que tu souhaites. Je peux attendre, des heures, des jours, des semaines, des mois, ça m’est égal, venir tous les jours, payer n’importe quel prix. Je t’accorde toute ma confiance, Miaëlle, continuait-il, la fixant droit dans les yeux, le rythme de débit toujours lent, laissant traîner son léger accent de noble Vorien, Tous les examens que toi, ou ton Maître, si tu as besoin de ses conseils, jugerez nécessaires. Je peux importer n’importe quel plant, de n’importe quelle fleur, pour ton agrément, même, si ça t’aide. Je peux.

La mise, Dolohov. Maintenant.
C’est maintenant. Il pinça les lèvres. Il avait l’impression d’annoncer son mariage à Marlyn pour la seconde fois. Mais cette fois, il ne redoutait pas de combattre. Ni qu’elle pleure, ni même de briser son propre quotidien, sa propre liberté.
Le mariage était la plus grande liberté d’action qu’il s’était jamais accordée, et il ne parvenait pas à le regretter. Pas une seconde. L’homme était aussi entier que le Mentaï, maintenant. Était, corrigea-t-il.


-Et je n’ai pas honte de cette confiance que je place en toi. Vraiment pas. Mais tu comprends certainement aussi que…

Monsieur Jan nous écoute sans doute, et qu’il pourrait tout utiliser contre moi. Contre moi qui peut te faire retrouver une certaine Marlyn. Ma Marlyn.
Je ne te le dirai pas aujourd’hui. Pas encore. Mais Marlyn –la mienne, ce serait un comble, ou une autre- continue de faire pétiller tes yeux, et nous avons cet éclat de l’âme en commun.
Nous sommes incomplets, nous pouvons nous aider. Je les trouverai toutes, les Marlyn, je te les livrerai, mortes, vives, blessées, comme tu les veux. Je t’en inventerai d’autres, même, si tu veux, s’il faut.
Et il y a Varsgorn, et sa sale ombre, sur cet endroit, sur toi. Même si tu ne lui ressembles pas, je ne peux oublier qu’il t’a mis ici. Pour une raison, et que j’aurais également choisi cet endroit à sa place.
Il baissa les yeux. Vers le plancher des vaches, et le monde où les chaussures, par temps pluvieux, touchent le mêmesol que la Plèbe.
Elle venait de répondre, comme dans un rêve, elle aussi. « Vous avez peur. »
L’avait-elle vraiment dit, ou l’avait-il rêvé, lui ? Dans tous les cas, ce n’était pas une question. Il ne confirma donc pas, mais revint à elle. A son petit visage trop jeune.
Il cilla.

Bien sûr que je sais de quoi j’ai besoin. Que ne puis-je comme toi le dire avec des mots simples, au premier venu, parce que j’aurais envie qu’il m’apporte la solution scéance tenante, et qu’elle me plaise ?


-… J’ai. Vraissemblablement… je. Uhm.

Besoin que tu me sortes de ce pétrin, parce que toi seule peut ne pas comprendre le merdier dans lequel je me suis fourré sans le savoir, le jour où j’ai fait mienne Marlyn Til’Asnil. Besoin de récupérer mes certitudes immatérielles, mon temps, mon indépendance, ma force, l’indolence de mes frasques, mon monde imaginaire, la fin de ce tunnel sans fonds de portes qui s’ouvrent la volée sur rien, rien que l’univers vide et le silence, et j’ai besoin des étincelles, du bleu, de mon réseau, d’être complet, d’avancer sans cesse, d’ambitionner plus que ma propre survie ou celle de mon nom.

-J’ai perdu mon don du Dessin.

Il avait l’impression de l’avoir hurlé. Que toute la terre l’avait entendu. Que même les plantes riaient. Que sa voix était risible comme un sanglot, fragile comme un filet, et qu’il pesait dessus de tout son poids d’homme fait, sur la mauvaise pente.

- J’ai besoin de l’Imagination. Dans ma vie. Au plus vite. De mon don. De le retrouver. A tout prix. J’ai déjà trop tardé, cru que je pourrais régler ça seul… mais j’ai besoin de toi. Besoin que tu essayes, de toutes les manières, possibles, ou pas. Je peux être patient.

La main droite, à cicatrices, ne tremblait pas. Jamais. C’était sa main de plume, sa main de meurtre, sa main de tout. Elle signait les arrêts de mort, tous les arrêts en général, et les débuts de contrats, quelques fois.

-Rends-la moi, Petite. Je te promets que tu ne le regretteras pas.

La seule chose qu’il pouvait dire, c’est que les prunelles pétillèrent un peu plus fort.


[Voilà. Donc, si tu veux on part sur des ellipses de temps entre des tentatives discussions/soins, si tu veux continuer ici et comme ça... Et si tu veux, édition /o/ ]


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Aimez-moi les uns les autres.

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MessageSujet: Re: Tout ça pour un oui pour un non, Je traîne encore sans intuition. [Terminé]   Jeu 13 Déc 2012 - 20:38

Il était très grand, l’homme blond, et ses gants blancs jouaient entre eux comme deux poupées de dentelles, que Miaelle apercevait du coin de l’œil. Elle se tenait droite, devant lui, sa veste sur les bras, avec aux joues l’éclat rouge béant d’anticipation, les prunelles agrandies d’attention, presque noires à présent. Pourtant, malgré l’attente organique, elle ne pouvait complètement occulter le rôle qui lui était confié. Sa petite conscience lui hurlait de le prendre en charge correctement, de ne pas l’ennuyer avec ses questions, tandis que son esprit primitif ne pouvait s’empêcher d’espérer à s’en faire des trous dans la tête.

Entre deux eaux, elle attendait, immobilisée par les contradictions de la situation.

Pouvait-il lire dans ses pensées, le noble Zil’Urain ? Et si non, pouvait-il vraiment avoir appuyé ce qui précisément lui mettait l’esprit sens dessus dessous, totalement par hasard ? La rougeur passionnée de ses joues migra jusque ses oreilles, signant sa honte plus que les bredouillements qu’elle formulait indistinctement. Elle baissa les yeux sur ses belles chaussures boueuses. Mais rien au monde n’aurait pu l’empêcher de les relever immédiatement, lorsqu’il prononça les mots suivant.

Ça lui roulait dans les yeux, comme des larmes de bonheur –ils se remplirent à ras bord – avant même qu’elle ne conceptualise vraiment ses paroles. Elle manqua, dans l’instant, de lâcher ce que ses petits bras contenaient, d’éparpiller au sol l’essentiel de sa nouvelle vie – les fleurs, les pommades, l’alcool, le manteau d’un homme à soigner – ce n’était pas grand-chose, mais c’était suffisant pour se rendre compte du trouble qui l’agitait à présent. Elle ouvrit la bouche pour lui demander de plus amples informations, ne sachant même pas que dire. Ses pieds tambourinèrent le sol alors qu’elle sautillait presque sur place, ses yeux sondant au plus profond du gris métal pour tenter d’en extraire la plus petite goutte d’information.

Marlyn. Il connaissait Marlyn. Elle aurait voulu hurler de joie, sauter dans ses bras, pleurer à mourir sur son épaule, pleurer d’un soulagement organique, presque mortel tant il lui comprimait le cœur et les poumons, la gorge. Un tout petit couinement s’en échappa – c’était complètement incohérent au regard des normes sociales, cette excitation primitive qui lui roulait presque sur les joues. Ses épaules en tremblaient, et ses dents claquaient.

Dans le tourbillon de ses sentiments, elle ne parvenait pas même à attraper la moindre petite bride de cohérence, elle était dans cet état transcendantale duquel rien n’aurait pu la tirer que le visage de Marlyn penché soudain devant le sien. Non, elle était bloquée, bloquée en elle-même dans ses rêveries imaginaires, dans ses songes qu’elle ressassait sans cesse et dont elle avait l’impression qu’ils devenaient enfin réalité, avec toute la force et tout le bonheur qu’ils impliquaient.

Non, rien n’aurait pu, dans la seconde, lui faire quitter l’état de béatitude qui était le sien. Hormis, bien sûr, les mots qu’il prononça ensuite, un sourire de fantôme sur ses lèvres trop fines.

Le gouffre l’avala toute entière, avant qu’elle n’ait le temps de se raccrocher au réel. Ses bras étaient pris de toute manière, et ses poings serrés sous l’étoffe luxueuse. Elle ferma les yeux. Parce que la douleur, la désillusion, la percutait avec une puissance que l’homme ne pouvait sans doute pas imaginer. Personne ne pourrait faire souffrir quelqu’un comme ça, en le souhaitant réellement, si ? Elle ne tomba pas à genou, ne s’effondra pas en larme, ne jeta pas toutes ses affaires autour d’elle pour évacuer, ne s’enfui pas à travers le rideau de perle pour enfouir son visage dans les genoux de Jan, ne hurla pas sa douleur. Ses yeux se contentèrent de s’éteindre. C’était viscéral, une protection inconsciente, qui lui prit les tempes et les tripes, une barrière qu’elle forgea à la force de sa volonté défaillante entre elle et lui, lui qui la faisait tant souffrir de ses mots de miels.

Elle aurait voulu lui hurler qu’il n’était qu’un inconscient, qu’il ne savait pas ce qu’il faisait subir à son petit cœur en miette. Lui décrire précisément ces morceaux de verre, ou le visage fractal de Marlyn se répercutait, qui lui tranchaient les veines, le cœur, la tête et le cou. S’ouvrir le ventre et lui montrer l’acide qui le rongeait, lui dissolvait les viscères. Mais tout ça, ce n’était même pas conscient. Le simple fait, déjà, que Miaelle en veuille, de quelque manière que ce soit, à cet homme, malgré la désillusion dans laquelle il la noyait, lui était presque inconcevable, était quelque chose de très nouveau dans la découverte des interactions avec les autres.

Elle en voulait à Dollohov. Et le fait de lui en vouloir signifiait, par définition, qu’elle avait un droit que l’autre venait de bafouer ce qui, au regard de sa propre imagination de sa présence dans ce monde, était totalement contradictoire. Puisqu’elle était trop petite, trop faible, pour avoir un droit sur qui ou quoi que ce soit. C’était ainsi. Et c’était inédit, autant que puissant et incompréhensible.

Au moment même où elle se rendit compte de ce sentiment, elle le refoula avec la même violence que cette désillusion qui lui était tombée dessus comme une chape de plomb. Ce qui l’empêcha, par la même occasion, de s’enfuir en courant. Au contraire, elle se claquemura derrière sa conscience professionnelle, força ses yeux à rencontrer ceux du noble, contraignit ses mains à serrer ses affaires pour ne pas les laisser tomber, obligea ses genoux à ne plus trembler, son corps à ne plus émettre la moindre de miette de récrimination, de reproche, envers cette personne qu’elle devait, avant tout, soigner. Elle n’avait pas le droit de lui en vouloir. Ce n’était pas de sa faute. Il n’avait pas voulu se jouer d’elle. Il était venu pour se soigner, et il répondait simplement à la question d’une petite fille. Il n’avait pas fait exprès de la faire espérer ainsi. Il fallait qu’elle s’occupe de lui. Qu’elle le soigne.

Comme un petit pantin mécanique, elle alla suspendre la veste au porte manteau derrière le comptoir, de hissant sur la pointe des pieds pour l’accrocher au plus haut, afin que l’ourlet du bas ne frotte pas par terre et ne se salisse. Puis, elle retourna devant lui, s’y campa, et l’écouta, l’écouta vraiment, avec une acuité animée d’une lave incompréhensible dans les yeux. Elle devait le soigner. Faible Leitmotiv face à ce qu’il lui balança par la suite à la face, lui signifiant sa bonne volonté par une surdose d’espoir corrosif. Elle résistait tant qu’elle ne parvient même pas à acquiescer. Ou à peine. La petite tape lui fit cligner des yeux. Et monter un frisson le long de l’échine. Ce contact arrivait trop tôt.

Mais comment empêcher ses yeux de briller, briller réellement à la simple mention de ce nom adulé ?

Heureusement, ce fut lui qui posa les conditions nécessaires à sa reprise en main. Le « petite » lui rappela à sa propre condition, une apprentie à peine assez haute pour apercevoir les yeux des gens qu’elle soignait. Ce qu’elle faisait avec une bonne volonté qui lui pompait toute son énergie.

Elle adorait ça, Miaelle, soigner les gens. Leur faire du bien, les rendre heureux, voir des sourires affleurer leurs lèvres inquiètes, et leurs maux apaisés par ses petites mains. Etonnant cette manière qu’avaient les plantes de lui offrir une puissance qu’elle ne conceptualise même pas comme telle, mais réellement capable de faire ployer les consciences, de les concentrer vers le petit être qu’elle incarne. Elle aimait faire plaisir. Pour qu’on l’aime, toujours un peu plus, de n’importe quelle manière que ce soit.

L’instinct de guérisseuse prit le dessus, alors, et c’était quelque chose à chaque fois d’exceptionnel, pour elle, que de ressentir la montée de savoir qui lui parcourait la tête, à la mention d’une maladie, d’un problème, quel qu’il soit. Tout près, il y avait Marlyn qui la regardait, son Papa qui lui soufflait ce dont elle n’était pas sûre. Qu’importe alors, qu’il ne lui apporte pas sa Marlyn, puisqu’à présent, il n’était plus le lien avec sa grande sœur adoptive, mais le malade qui requérait son savoir.

Au moment où il affirma sa confiance en elle, sa responsabilité fut scellée. Son cœur se raidit, évacuant les sentiments parasites, ne servant pas directement ses capacités de soigneuse.

- Je vous écoute.

Sa voix était un peu faible, mais reflétait sa détermination. Il ne lui fallait pas oublier non plus que la réputation de Jan était en jeu, qu’elle lui devait sa place ici, et qu’elle souhaitait qu’il soit fier d’elle. L’homme blond lui avait promis des réponses sur Marlyn, si et quand elle arriverait à le soigner. Il fallait donc qu’elle mette tout son cœur à l’ouvrage, comme jamais, puisque dépendait de sa prestation les possibles retrouvailles avec Marlyn. Sa détermination atteignit des sommets, au point que ses sourcils se froncèrent. Elle allait le soigner, ce Dollohov Zil’Urain. Marlyn ne devint plus un rempart au monde extérieur. Mais une présence sublimant sa clairvoyance naturelle, et son savoir qui remontait par vagues bien définies.

Elle commença par pencher la tête de côté. Se recula d’un pas pour mieux l’observer. Noua ses prunelles aux siennes, sans dénigrer l’ensemble de sa personne, notant avec acuité le tressaillement d’une lèvre bien faite, le balancement d’une hanche, le rééquilibre d’un regard.

Lorsqu’il évoqua son ignorance de ce qui l’ennuyait, elle comprit que ce n’était pas un mensonge, plutôt le fait qu’il ne savait pas comment le définir. Elle hocha la tête, un peu comme pour le mettre en confiance, lui signifiant que même cette information-là était importante. Le fait qu’il appuie de nouveau sa confiance en elle par cette latitude totale qu’il lui octroyait eut le même effet sur elle, et la fit rougir d’un plaisir teinté de fierté. Oh oui, elle ferait tout pour le soigner. Mais pour cela, elle avait besoin de plus d’informations.

Elle fut touchée, profondément, par ce qu’elle sentait émaner de cet homme. Toujours, lorsque les gens venaient se faire soigner, il y avait cet instant de mise à nue totale, les remparts qui cèdent, déclic ou non, et les prunelles qui se tordent, se vrillent de ne savoir où poser les yeux. Et Miaelle était extrêmement réceptive à cette gêne primitive qui émanait de chacun, parce qu’elle en était directement la cause, non en tant que Miaelle, mais en tant que soigneuse. Elle devenait autre, par les mots des malades, par leurs gestes évasifs, par le tremblement de leurs paroles. Et ça la touchait vraiment. Parce qu’elle ne souhaitait pas provoquer de sentiments négatifs. Néanmoins, elle savait que ce n’était pas de sa faute, que c’était en eux. Ce trouble, il venait directement de leur intégrité mental : être malade c’était être faible. Et elle comprenait parfaitement la peur latente qui nouait les esprits, alors que la plupart du temps ils ignoraient jusqu’au nom de ce qui les rongeait.

Il y eut comme un déclic, avec Dollohov. Une seconde pendant laquelle tout bascula. Au moment précis où il évoquait réellement son trouble. Quelque chose craqua sous les coutures. Lui qui semblait si sûr de lui en arrivant, qui lui tapotait la tête d’un air paternel, qui remettait doucement mais fermement en place les conditions de leur échange, lui, le noble si élégant, venait de bafouiller comme un enfant.


- Vous avez peur.

C’est sorti instinctivement. Elle eut peur d’avoir été présomptueuse. Mais la confiance qu’il plaçait en elle ne devait pas être feinte pour qu’il lui permette de le juger lui, un adulte noble qui plus est, sur un sentiment sans doute dégradant comme celui-ci. Pour elle, ça ne l’était tout simplement pas. Il avait peur parce que quelque chose en lui n’allait plus, qu’il lui manquait une partie de son être, ou que cette partie était déformée. C’était tout à fait normal d’être effrayé par la perte de l’intégrité de son individu. La seule chose qui nous appartenait réellement était notre corps, comment ne pas laisser l’angoisse nous envahir lorsque ce corps même nous « trahissait » ?

Et enfin, comme on tranche un bras pour éviter que la gangrène ne pourrisse le reste du corps, les mots sortirent, arrachés, de sa gorge.

A nouveau, et sans montrer son étonnement, restant très professionnelle, elle hocha la tête comme si elle connaissait bien le sujet. A vrai dire, lorsque Miaelle se retrouvait face avec une nouvelle pathologie, quelque chose qu’elle ne connaissait pas parfaitement, elle évitait le plus possible de s’en occuper. Elle détestait agir sur des choses dont elle ignorait le plus petit paramètre. Ici, la perte de l’imagination lui évoquait la perte de rêve, l’impossibilité d’imaginer dans sa tête des situations irréelles, des images, des souvenirs. Elle ne connaissait pas le Déssin avec un grand D. Jamais personne ne lui avait parlé de l’Imagination, pas même son Papa. Elle en avait découvert une facette lorsque Marlyn avait fait jaillir la lumière des ténèbres dans la salle d’eau, mais elle considérait cela comme le pouvoir de la fée qu’elle était. Le concept même d’objet prenant forme dans le réel lui était étranger. L’imagination, littérale, elle connaissait, cette manière d’imaginer des histoires, de les faire vivre dans sa tête, elle savait faire. Mais les spires étaient quelque chose qu’elle ne pouvait même pas nommer.

Elle n’avait jamais rencontré de personne présentant ce symptôme. Mais pour cette fois-ci, elle ferait une exception. Parce que les enjeux étaient tout simplement trop important. Elle vérouilla au fond d’elle la peur de l’inconnue, et se contenta d’affirmer son regard, pour ne louper aucune miette de ce qui pourrait l’aider à y voir plus clair.

Mais elle hocha donc la tête tout de même, attendant qu’il ait finit de lui dire ce qu’il souhaitait, sachant que si elle l’interrompait il n’y reviendrait probablement pas. Elle se rapprocha de lui, un petit peu, pour entendre les mots qui lui venaient à présent avec trop de rapidité et de silences. Il semblait vraiment affecté à présent, appuyait de nouveau sur la confiance qu’il plaçait en elle.

Désespéré. C’est le mot qui lui vint spontanément à l’esprit lorsque lui aussi se rapprocha d’elle. Lorsqu’il évoqua le terme de « besoin ». On ne disait pas j’ai « besoin » de quelque chose, lorsqu’on était noble et qu’on possédait tout. Lorsqu’on considérait le monde d’en bas comme une fange où mettre les pieds revenaient à la plus grande infamie. Peut-être était-il de ce genre de noble. Mais à présent, toute hauteur avait disparue, sans qu’il ne perdre en rien de sa prestance, quoi qu’il en soit. Elle en fut de nouveau touchée, qu’un homme d’une telle envergure se penche vers elle, prenne la peine de la regarder en face, de se mettre à sa hauteur. Elle n’était rien, mais elle avait le pouvoir de rendre heureux cet homme qui, dans une autre situation, ne l’aurait peut-être même pas remarquée. C’était son pouvoir.

Sa voix se fit douce, ferme aussi.


- Ne vous inquiétez pas, monsieur. Je ne trahirai pas votre secret. Je suis de toute manière tenue à la confidentialité.

Elle s’approcha de lui. Vit dans ses yeux un éclat, quelque chose de profondément ébranlé. Il lui fallait le mettre en confiance, le calmer, tout d’abord. Le fait de parler de son problème semblait vraiment l’avoir affecté, comme s’il faisait remonter à la surface un monstre enfoui dans ses pensées. Elle, elle était le bouclier et l’épée, chargée d’abattre le monstre, de protéger le monsieur.

Elle tendit la main, s’empara de celle de Dollohov Zil’Urain. La serra dans les siennes. Le tissu blanc était très doux.


- Je vais faire tout ce que je peux pour vous aider. Absolument tout. N’en doutez pas. Par contre, il faut que vous répondiez à mes questions. Tout restera entre nous, mais j’ai besoin de tout savoir.

Elle ne voulut pas lui dire qu’elle ne connaissait rien au genre de pathologie qu’il évoquait, tout simplement parce qu’elle ignorait tout du dessin. Pas tout de suite en tout cas. Ce n’était pas de la honte ou de la gêne, elle ne considérait tout simplement pas nécessaire de chercher à identifier la cause avant d’avoir tous les éléments de ses conséquences. Ces questions-là viendraient en leur temps.

Elle ne lâcha pas sa main, et l’entraina un peu plus loin dans la boutique. Le rideau de perle, avec l’entrée, n’était pas la seule porte de la pièce. Il y avait un petit endroit, pas très grand, à peine pour deux ou trois personnes, dont la porte contenait une doublure en tissu qui étouffait tous les sons. C’était son petit cabinet, pour ce qui nécessitait des examens plus approfondis. Peut-être que l’isolement calmerait un peu le noble, de plus.

Au moment où elle passait devant le rideau de perle, elle l’écarta, chercha du regard la silhouette tordue de Jan, et lui indiqua d’un mouvement du menton qu’elle allait dans la petite pièce. Il se contenta de lui rendre un regard immobile, luisant, dans la pénombre.

Frissonnante, elle emmena le noble dans la petite pièce et ferma la porte derrière elle, alors qu’il s’asseyait de lui-même sur la chaise à côté de la table en bois qui trônait au milieu.

Elle se tourna alors vers lui, les yeux brûlants d’une détermination farouche. Elle allait lui montrer, à Jan. Naméoh.


- Bon, pour commencer, je voudrais savoir depuis quand vous avez perdu votre « don ».

Il lui répondit instantanément, d’une voix éteinte, comme s’il s’attendait précisément à cette question. Elle continua son interrogatoire par une kyrielle d’interrogations, telles que « avez-vous d’autres signes associés, des douleurs, de la fièvre, des sueurs, une perte d’appétit, de poids, de la fatigue » ? « Est-ce que vous avez mal » ? « Où est-ce que vous localiseriez ce don dans votre corps » ? « Qu’est-ce que vous avez déjà tenté pour vous soigner » ? « L’avez-vous perdu d’un coup, où était-ce plutôt progressif ? », « est-ce la première fois que ça vous arrive ? ».
Et à chaque fois, sa voix répondait presque avant même qu’elle n’ait finit de poser la question. Pouvait-il vraiment avoir tellement ruminé son problème ? Elle sentait confusément qu’elle n’avait que rarement rencontré de malade aussi profondément angoissé de sa pathologie. Ou peut-être qu’effectivement il pouvait lire dans ses pensées, anticiper ses demandes.

Il était assis. La lumière pourtant chiche n’épargnait aucune de ses expressions, même si pour le moment son visage semblait plus vide qu’autre chose. Elle tourna autour de lui, notant l’allure générale de son corps, ses mains jointes, crispées l’une à l’autre, le tout léger film de sueur apposé sur son front.

Finalement, elle se campa devant lui, et s’assit à ses pieds, en tailleur, les mains sous le menton. Attentive au-delà des mots, à chaque détail important qu’elle listait mentalement depuis le tout début de leur rencontre.


- Vous avez un problème qui ne menace pas votre vie dans l’immédiat.

Elle ne disait pas « ce n’est pas grave », surtout pas. Simplement que le temps n’était pas un adversaire, pas dans l’immédiat.

- Si je résume, vous avez perdu votre imagination.

La majuscule ne lui avait pas sauté à l’esprit immédiatement, car en elle-même elle connaissait la définition de ce mot, et comme elle ignorait tout à fait les spires et leur monde, elle partit naturellement du principe que l’homme ne pouvait tout simplement plus imaginer des choses dans sa tête. C’était grave, très grave, parce que la tête c’était un endroit où il faisait bon se retrouver avec ses souvenirs et ses espoirs, avec ses rêves et ses but. Encore plus pour un enfant. Miaelle comprenait donc fort bien le trouble de l’homme, et l’importance que cela semblait avoir pour lui. Elle n’aurait spontanément pas employé le terme de « don » pour évoquer la capacité de l’esprit à imaginer des choses irréelle, mais soit, peut-être que l’homme avait une imagination débordante, plus importante que la moyenne, et qu’il se figurait cela comme un don.


- Alors il va falloir la retrouver. Vous n’auriez pas une idée de l’endroit où vous l’avez perdue ?

La question semblait très naïve, mais le regard de Miaelle démentait la candeur de cette phrase toute simple. Le ressentit du malade était une chose trop importante pour la négliger, et souvent ils trouvaient eux-mêmes la réponse à leur question.

- Racontez-moi comment c’est arrivé, s’il vous plait. Pendant que vous m’expliquez, je vais vous examiner. C’est important.

Elle se remit debout d’un bond, et se positionna derrière lui. Lui assit, sa nuque lui arrivait au niveau du nez. Elle observa d’abord la peau, et posa ses mains sur son cou. Il avait évoqué d’un geste vague sa tête lorsqu’elle lui avait demandé la localisation de ce qu’il avait perdu. Alors il lui fallait investiguer toute la zone. C’était ce que son Papa lui avait appris. Les gestes stéréotypés lui permettaient d’ajuster petit à petit le schéma de son patient, alors même qu’elle se retrouvait en pathologie tout à fait inconnue. Elle trouverait. A force.

Sous ses doigts, les muscles de l’homme étaient contractés au possible. Elle lui demanda de pencher la tête en avant. Son menton ne parvint pas à toucher son sternum. Et ses vertèbres cervicales… Un véritable champ de bataille, tout tordu. Mais il n’y avait pas de signes de gravité, pas de tâches sur la peau, de chaleur, de rougeur, de gonflement ou de boules particulières. C’était interne. Et elle ne savait pas vraiment comment c’était, en interne.

Il commença à parler. Lui raconta ce qui lui était arrivé. Et sous ses petites mains, comme on extrait un poison d’une plaie, ses épaules se détendirent un peu. Pas tout à fait, mais c’était mieux que rien.



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C'est une kyrielle de volutes satyres que signe le vibrion de ses fossettes.



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MessageSujet: Re: Tout ça pour un oui pour un non, Je traîne encore sans intuition. [Terminé]   Ven 28 Déc 2012 - 14:12

Est-ce que Dolohov pouvait douter du fait que sa volonté serait exaucée ?

Jamais, bien sûr. Jamais Dolohov n’aurait considéré –auparavant- que quiconque lui refuse quoique ce soit. Il ne l’aurait ni permis, ni toléré, ni entendu de cette oreille. Surtout pas quelqu’un de la roture.

C’était nouveau, cette sensation atroce d’attendre, de dépendre, c’était la chape de silence tombée depuis les mots, depuis toute sa hauteur. De tout ça, il ne restait rien, que l’absolue crainte d’un non, et la honte des mots, du silence qui suivait les mots, du regard de l’enfant. Incapable- au point de dépendre du bon vouloir d’un enfant.
Est-ce qu’elle percevait la pulsion meurtrière qui grondait en lui, depuis les mots, et qui achevait de l’abattre sur sa chaise ? Dolohov avait l’habitude de mentir, de se mentir plus encore. Bien sûr, l’idée d’étrangler Miaëlle l’avait saisi, juste après, juste au moment où les prunelles avaient brillé, et qu’il avait pensé, que peut-être, intérieurement du moins, l’enfant riait ; mais c’était un mensonge terrible, éhonté et total que de prétendre en être dévoré.

Même un meurtre n’aurait pu suffire à calmer la vacuité totale de fierté de cet instant, et plus en cœur, la peur qui sourdait, que rien ne se résoudrait, et qu’il serait impotent le reste de sa vie durant.
L’analyste, jadis, lui avait dit, son cercle de pouvoir trop centré par rapport aux autres risquait de les affecter tous, à long terme- mais il pensait que sa formation avait résorbé les risques. Rien jamais, n’aurait laissé à penser qu’il se retrouverait ainsi. Qu’une petite fille tenterait de le rassurer en parlant de confidentialité- c’était comme hisser un drapeau blanc, face aux raïs, songeait-il.

Il n’osa même pas jeter un regard vers le vieil homme, lui qui s’était tenu, chacun le savait, « de toutes manières à la confidentialité ». Est-ce qu’il avait pu apprendre à l’enfant ce qu’il en coûtait, d’avoir des secrets ? De réels secrets ? Lui qui avait perdu des orteils, des nuits, des mois, des êtres chers au service des autres, ou pouvait-il trouver la force, et la cruauté nécessaire, pour transmettre le fardeau sur un petit dos pareil ? Qui payerait le prix de la loyauté ? La loyauté à qui, d’ailleurs, se demandait le mentaï, qui frissonait de toute son âme, sachant pertinemment qu’il n’était lui-même loyal qu’à sa survie. Qui lui resterait, par choix, s’il advenait qu’il restait… ?

Mais elle voulait faire ce qui était possible, elle ne pouvait pas mentir, pas aussi bien, pas avec la promesse de Marlyn, pas à cet âge… n’est-ce pas ? Il restait forcément de l’espoir. L’espoir de dépenser du temps à en avoir, au moins : de la lumière dans le couloir mental. Il n’avait d’autres choix que suivre, suivre et s’asseoir, attendre, vouloir, de toutes ses forces. Prier moins, exiger plus, voulait penser le noble, mais l’enfant en lui n’osait plus, il voulait être docile, obéir par-dessus tout.

Etrangement, ça redressait entre eux la barre de l’égalité – c’est juste que d’ordinaire, Dolohov était davantage un enfant gâté.
Il répondit sans hésitation, la voix neutre et blanche à la première question, aux suivantes, avec une précision aussi chirurgicale que possible. C’était comme une mélopée mentale répétée jusqu’à être vidée de sa substance qui taillait son orgueil en pièces.
A formuler, elle lui brûlait les lèvres, c’était comme les giclées d’un acide qu’on dégueulerait sur soi, chaud, corrosif, impossible à interrompre, à ravaler sans cracher davantage. Les mots, nus, continuaient de désaper son apparat de noble, lui-même, sans ses fioritures, se sentait dépouillé de ses dernières armes, et c’était comme si les questions réveillaient en lui les créatures abyssales du royaume de la Dame.
Était-il suffisamment humain pour suer ? Pouvait-on appeler fièvre cette ferveur improbable qui le tenait éveillé la nuit, et cette boule dans sa gorge, lovée contre sa pomme d’Adam, et ce besoin de joindre les mains, comme pour la prière à la Dame aperçue, envolée comme le reste. La Dame l’avait-elle abandonnée ? Les yeux s’accrochaient au petit corps de la petite fille, de la future dame, qui lui tournait autour, qui promettait, dans quelques années ou mois, de fleurir tous ces charmes, en promesse, derrière les yeux clairs, limpides. Elle qui grimpait à toute allure la pente de la vie, elle grignoterait les centimètres, les possibles. Bien sûr, Ailil avait raison, c’était l’avenir, toutes les promesses… la future Dame, peut-être ? La seule à qui il était rationnel de se confesser, de prier, pour l’instant.

Mais les mains restaient jointes, comme le mal être, au fur et à mesure qu’il décrivait le grand rien soudain, son ignorance, l’inphysicalité du problème, s’épanouissait en lui. Localiser le don était la part la plus rude. La tête, bien sûr, et c’est ce qu’il montra, mais il songea, et failli céder à l’impulsion de le dire, que ce n’était pas tout. Dolohov resentait l’impuissance jusque dans sa virilité. Pas mécaniquement, simplement le pouvoir était en grande part ce qui le caractérisait comme Homme, comme mâle adulte. Il faillit, et elle était dans son dos, il s’obligea à retenir ces mots-là.
Ce n’était qu’une petite fille, au moins, l’éducation l’empêcherait de se diminuer encore et sans raison valable.
Finalement, elle se planta devant lui, et s’attendant à un jugement, il carra légèrement les épaules, par habitude. Miaëlle le jaugeait, plutôt, comprit-il. Elle s’assit, comme perplexe, plongée au fond d’elle-même, un temps. Et un peu dans son propre crâne aussi, plus, sans doute, que tout humain depuis le rêveur de Vor.
Et celui-là il aurait dû le tuer. Il l’aurait fait, si ça ne prenait pas tant de temps.
Il faillit éclater, quand elle rouvrit la bouche- de rire mais les yeux brûlants, réalisa-t-il.
Sa vie, pas plus menacée que d’ordinaire, dans l’immédiat ? Ou elle faisait preuve d’une candeur incroyable, ou il avait, en tant que noble, plus de prestance qu’il ne l’aurait cru. Il s’était rarement senti autant en insécurité, en réalité. Il songea au jeune Monsieur Soham, à ce qu’il lui avait dit sur le fait d’être un « noble incapable de se défendre vraiment, et qui passait sa vie à montrer les dents ». C’était presque prémonitoire. Presque. Que représentaient des capacités physiques et un entraînement féroce encore renforcé, face à un Don ? Faire comme tant d’autres, et cacher près de soi un gommeur en permanence ? Sûrement pas.

Mais elle n’avait pas l’air de minimiser pour autant, c’est ce qui le retenait. Il ne pouvait décemment pas demander à une petite fille d’envisager le Chaos, les tentatives de meurtres, les complots, les assassinats -ce que même la plupart des adultes ne parvenaient pas à concevoir, ni qu’un noble soit plus que lui-même.
C’était comme une berceuse, tous ces « perdre » au participe, accordé au non, tout ça revenait simplement en boucle à son cas. Continuer d’énoncer le problème réveillait une forme de rage, de paranoïa prosaïque : et si elle répétait pour que l’autre entende ? Et s’ils étaient plusieurs ?
Mater cela. Renoncer, fuir, ou anéantir, ce serait simplement s’obliger à recommencer encore, ailleurs. Et il n’avait pas la force. D’affronter d’autres yeux sur cette part de lui, aussi doux soient-ils.
Elle le tira de son apathie en se relevant d’un bond, son cœur battit une seconde beaucoup plus fort, puis se calma presqu’instantanément. Il ferma les yeux.

D’instinct, Dolohov faisait des détours. Aller à l’essentiel lui était parfaitement contre nature- la sincérité, en soi, lui venait à rebrousse poil, de manière absolument artificielle. S’obliger, par rigueur, à être vrai lui semblait tellement contre nature qu’il se tut, longuement.

Il fixait le sol, la rainure, entre les lattes, pour se donner une contenance, puisqu’il n’y avait au sol aucune poussière de laquelle se plaindre.
Il réalisa, un peu tard, et sans que ça lui fasse rien, que cette pièce devait certainement servir aux choses des femmes, aux accouchements, entre autre. Pas certain de supporter le parallèle, ou de pouvoir le concevoir vraiment.


-C’était… à la fête du nom d’un jeune seigneur d’Al-Vor, en fin d’après-midi. Nous étions revenus d’une partie de chasse pour laquelle je n’étais guère enthousiasmé, en réalité. C’est un loisir qui ne me sied guère, mais qui est très cher à une majorité d’hommes. Je n’étais pas épuisé, et les mets à table étaient nombreux, et savoureux, j’en ai consommé certains.

Il s’ordonna de ne pas ralentir bêtement, sous prétextes de circonstances plus claires et précises sur son état physique, au moment où elle inclinait sa tête vers l’avant, sans trop dire pourquoi. Pour le guillotiner, peut-être.

Miaëlle’était ni l’épouse à qui il racontait certaines soirées en omettant naturellement des instants, ni Marlyn à laquelle il en aurait caché d’autres, ni une amie, ni Dame sa mère, ni un ami, ni une adulte. Qu’aurait-il dit à la fille de Dienne, la seule qui soit d’un âge comparable ? Rien, songea-il, se mordant les lèvres. Alors il choisit de dire tout, par dépit, par peur panique d’omettre quoique ce soit qui serait déterminant, et surtout parce qu’il n’avait aucun choix.

-Y étaient présente mon épouse, une ancienne maîtresse et sa fille qui doit avoir ton âge, mon seigneur légitime, une grande Dessinatrice du nord, et… disons un ennemi, faute de meilleur terme. Et des élèves de différentes académies de Dessin, et des familles de nobles dessinateurs ou non…

Miaëlle posa ses mains sur son cou, amorça un mouvement doux, qui évoquait celui d’autres femmes, plus âgées, tout autant invisible à sa conceptions, et qui, elles non plus, ne comptaient pas vraiment, hors d’un cadre et d’un contexte spécial, et fort peu reluisant.
C'est pour ça qu'il fréquentait les bordels, d'ailleurs, qu'il en possédait certain. Les hommes y parlaient plus facilement.


-Et ma maîtresse, poursuivit-il, après s’être éclairci la voix. Nous avons l’habitude, elle et moi, de lier nos dons, en quelque sorte, plus ou moins profondément, plus ou moins naturellement, ça dépend. Je ne peux pas te taire son existence, parce qu’elle est centrale, dans ce qui s’est passé. Cette fois-là, les circonstances exigeaient que nos esprits soient absolument coupés l’un de l’autre, pour des questions d’éthique, et de discrétion. Mais je te le dis, j’aurais reconnu son Don entre mille, j’aurais pu le lier au mien en une seconde, à la seconde même où je l’aurais souhaité. Nous les avons en quelque sorte trop liés, leurs connexions sont naturelles… si on peut dire.
A vrai dire, j’étais très préoccupé par l’avenir de Vor, et une conversation avec le Seigneur, qui m’avait fait mander. Préoccupé par le déroulement de celle-ci, et la présence de mon adversaire dans le débat, et soudain…


Soupir.

-Dire qu’il y a si peu de temps, j’aurais pu ne rien te dire, tout te montrer et te faire ressentir par le Dessin. Enfin… peut-être pas. Je n’ai jamais essayé de dessiner avec quelqu’un de ton âge. Je m’avance sans doute.
J’ai senti son Don. Enfin, ce n’était pas « le sentir », comme je te le disais, je le « sens » en permanence… Uhm. Je le « sentais » en permanence. Toujours en sourdine. C’est moi qui lui ai appris à minimiser tout impact. Là, en l’occurrence, il s’est passé quelque chose qui a fait… qu’elle n’a mis aucun frein, ni aucune sourdine. Débridée, c’est un danger public.
J’ai senti la Vague de son Pouvoir. Brutalement, monter, s’élever à toute allure, et surtout, surtout, s’abattre.


Il ne s’en rendait pas compte, mais la neutralité du masque commença à se fendiller, au fur et à mesure que s’écoulaient les mots. Pas vers un sourire, ou vers de la tristesse, de la peur, de l’abattement, simplement, Dolohov s’immergeait, cherchait à recréer l’ordre exact de ses sensations, et c’était comme tenter de revivre ça. Ca le reprenait un peu.

-Ca a créé une déferlante de toutes les sensations que tu peux imaginer, en même temps. Comme si d’un coup une foule te hurlait à l’oreille, dans un flash aveuglant, un silence assourdissant, une chute vertigineuse. Ca m’a happé dans l’Imagination, par réflexe. Là où j’ai été d’autant plus secoué, c’est qu’elle n’était pas seule. Ils étaient deux. Deux et ce pouvoir incommensurable, deux fois plus de toutes les sensations qui étaient déjà les plus grands extrêmes sensibles, deux à lutter. Ca a créé… comme un appel d’air, mais mental. Elle voulait de l’aide, il y avait de marasme de sentiments discordants, et de consciences qui avaient été happées dans leur sillage, dans le sillage du Pouvoir.
Et ça a cessé quand mes genoux ont heurté le sol. C’est un rempart à l’Imagination, tu sais, le corps ? C’est ce qu’on nous apprend, qu’on peut l’utiliser pour s’ancrer les pieds et l’esprit dans la réalité. Je me suis relevé. Je savais qu’il fallait aller voir. Aller aider.
Mais la deuxième vague m’a cueilli. Comment te dire ? Je pense que la bataille de Merwyn et des dessinateurs contre les Ts’liches et leurs verrous devait représenter un appel similaire. Tous les dessinateurs y ont cédé – moi je me suis jeté dedans de toutes mes forces. J’étais la vague. J’ai vu les chemins, les chemins jamais pensés, jamais conçus, jamais perçus, j’ai saisi l’infini.


Personne n’aurait dû sourire en y resongeant. La plupart, il s’en souvenait, s’était éveillée sous le choc, en larme, douloureusement. Marlyn elle-même, aussi, sûrement.Bien qu’elle n’ait pas sombré dans l’inconscience, elle.

-J’ai senti des individualités se perdre, d’autre le souhaiter, d’autres lutter de toutes leurs forces. C’était un tourbillon, un vortex de possibles que les deux puissances se renvoyaient en déferlente. Toujours plus chargées d’émotions, plus chargées de débouchés, et les Spires, les chemins, tout devenait Total. Infini. Orgasme. C’était au-delà de tout. Je ne peux pas le dire. Mais c’était rendu Possible. On l’a tous senti. Cette réalité-là donnait tout ce qu’elle avait, et on était à deux doigts de créer d’avantage de chemins que ça aurait été possible. Tu imagines ? Plus aucune barrière ? Le summum de la volonté, de la créativité, du Pouvoir, réunis. Si nous nous étions unis, plutôt que de lutter les uns contre les autres… si quelqu’un avait su mener ce pouvoir, nous aurions été l’égal des Dieux.

-Non… Nous leur aurions été suppérieurs, murmura-t-il, allumé. J’aurais pu céder à l’Appel, à l’impulsion. Il aurait fallu, peut-être. Le corps tentait de me retenir à lui… J’ai chu. J’ai convulsé au sol, face contre terre. Je me suis fait quelques blessures… Mais ce n’était rien, rien qui équivalait quoique ce soit à l’intensité du reste. J’ai dessiné de toutes mes forces. Quoi, je ne sais pas. Dans le sens de ma vague, à me fracasser contre l’autre, qui ne demandait qu’à m’accueillir, mais se défendait d’une muraille aussi dure et haute que ma force. Et j’ai oublié. Et c’était tellement… au-delà, oui, vraiment, de « mon » Imagination, comme tu dis.
Je ne sais plus. Une part de moi savait que je devais m’empêcher, m’empêcher de toutes mes forces, parce que…


J’y aurais cédé. Je m’y serais jeté de toutes mes forces, le pouvoir était Mien, accessible, enfin.

-Elle voulait que je la sauve. J’étais debout, ensuite, hors du monde, parce que la lutte allait s’intensifier encore, qu’ils reprenaient leurs forces. Et que je n’y résisterais pas, que ma raison, n’y résisterait pas. Mon corps avait prouvé ses limites. Ma femme m’a éveillé à la réalité commune, comme elle a pu, puis soutenu, et comment te dire ? Même aussi coupé que possible des Spires, je les ressentais quand même, dans chaque pore de moi, dans chaque parcelle de moi, je ressentais les consciences s’armer, tenter de se restructurer, mais une part de moi était là-haut, pour voir, pour ressentir, pour comprendre, et parce que je ne pouvais pas m’en empêcher, qu’elle me voulait avec elle, qu’elle avait besoin de moi pour diriger son monstrueusement parfait pouvoir. C’est un réflexe. C’était plus que ça.

Il avait les pupilles dilatées, le regard dément, la bouche sèche. Assoiffé de ces sensations, de ce pouvoir, encore bouleversé, à défaut de tremblant, malgré le temps perdu entre temps, dépourvu de Don. Plus conscience des mains de l’enfant, de ce qu’elles faisaient. Peut-être qu’elles s’étaient arrêtées, parce qu’il avait bougé, ou qu’elle écoutait trop, ou qu’elle allait le manipuler. Ailleurs. Quelques secondes de silence. A qui parlait-il, déjà ? Il regardait toujours le sol, mais sans voir. Au souvenir du pouvoir, de l’apocalypse des possibles, du hurlement des spires.

-Alors j’étais face à eux. Elle était incroyablement belle, incroyablement indisponible, et j’ai compris. Il avait des yeux incroyablement bleus, presque comme elle, comme ceux qu’elle avait avant, mais dépourvus de leur candeur originelle, ou de leur souffrance sur le long terme. Simplement, comme les siens, c’étaient des galaxies en tempêtes d’émotions emmêlées, et ce pouvoir rendait étincelant n’importe quoi, je suis presque tombé amoureux d’elle une deuxième fois, en le regardant, et j’ai su que je le tuerais, parce qu’il était aussi dangereux et incontrôlable qu’elle. Et qu’elle est mienne, ce qui est mien, je le protège coûte que coûte. Il fallait que je me protège aussi, tu comprends ? Que je ne devienne pas fou. Alors j’ai plongé dans l’Imagination, pour l’anéantir, parce que je pouvais, et que tout serait réglé, et que lui aussi, il le désirait, je le sais, maintenant. Lui aussi voulait mourir. Et…

Il s’arrêta sans pouvoir poursuivre, bloqué avant la première syllabe de la suite. « Et je n’ai pas pu ».

-L’accès s’est fermé. Brutalement. D’un coup. Comme ça. Je ne pouvais plus rien faire. Plus concevoir rien. Même pas une flamme. Et je l’ai su tout de suite, poursuivt-il, la voix redevenue blanche, presque atone.

J’avais l’impression de vivre une explosion –et en plein vol, j’étais catapulté dans le néant. Plus rien. J’ai cru que j’étais simplement plus sensible que les autres à la proximité des gommeurs que les non-dessinateurs ont amenés… que ça passerait, après tout cela. Après que les rêveurs aient soigné mes blessures physiques. J’ai imaginé… que justement, ramené à ma seule et propre capacité d’immersion dans les spires… et bien, que je serais comme quelqu’un qui, ayant vécu au plus profond de son oreille le plus haut vacarme, serait incapable dans un premier temps de réentendre le chant de l’Imagination. Pas sans tâtonner. Pas sans difficultés…

Alors dans un premier temps, j’ai refait, comme un étudiant, les exercices de détente, d’apaisement, de méditation… d’ouverture. … Mais je ne suis pas que sourd. Je suis aveugle. Je suis sans odorat, sans goût, sans voix, sans corps. Parfois, je me demande si je n’ai pas cédé sans savoir, et que ce silence mental, ce n’est pas simplement ma propre mort.


Heureusement, elle n’était pas face à lui. On ne pouvait pas regarder la lèvre de Dolohov Zil’ Urain trembler. Elle non plus, elle ne tremblait pas, jamais. C’était elle qui disait les sentences, les mots d’amours, les autres mots, c’était l’arme. Depuis toujours. Sous contrôle. Perdu.

Il réalisait qu’il avait mal de ces mains qui le touchaient, mal d’être sur cette chaise, chaud et soif à la fois, et sa colère était plus neuve, plus forte encore, parce que son silence était le défilé des milliers de portes passées, des heures gâchées, des tentatives qu’il avait dû avorter faute de résultat, et des tentatives de retrouver une sensation forte, quelle qu’elle soit. Qu’il respirait plus bruyamment que d’ordinaire, que sa main, serrant l’autre, se contractait par a-coups.


-Arrête ça, gronda-t-il sourdement.

C’était un ordre qui portait toutes les menaces possibles, ça devait être parfaitement perceptible. Aussitôt les mains disparurent, il perçut qu’elle reculait, instinctivement. Il ferma les yeux, se recentrant sur lui-même, les mains serrées sur son visage, un temps, où les tremblements s’intensifièrent, retenant le marasme de sanglots, de hurlement, de pulsions de mort : il maudit sa faiblesse, son manque de pouvoir originel, Marlyn, les déferlentes, Lev Mil’Sha, Ailil, Vor, l’Empire humain, le Chaos, les hanches d’Hisae Til’Hilian, l’absence de maître, le sourire d’Amjad, Lindörm, les fiançailles, le temps, l’univers entier, la Dame, le Dragon, les possibles, Dienne Nil’Tremaine, Ciléa Ril’Morienval, tous les dessinateurs de la planète. En silence, et de toutes ses forces . Tous crucifiés, tous morts dans de terribles souffrances, lentement, douloureusement, infiniment, de son fait. Les paupières closes avec toute la volonté du monde. Que rien d’autre ne lui échappe.
Il dût faire appel à tout son self contrôle, à tout son espoir, pour redécouvrir son visage, rendu lisse à nouveau. Maître à nouveau, tant qu’il ne se demandait pas « maître de quoi ».

Elle avait dû sentir que ça lui allait trop loin en lui, que ça glissait, que c’était aussi pour la protéger qu’il fallait qu’elle arrête. Il se l’était promis, depuis le début, il ne serait pas le seul dont la vie serait en danger, oh, non. Il les écraserait tous, il aurait plaisir à le faire, et aucun…

Il baissa les yeux, à nouveau. Et quoi ? Tombé si bas qu’il menaçait une petite fille désireuse de l’aider ?


-Pardonne-moi, s’il te plait, murmura-t-il, tournant vers elle son regard devenu implorant, se heurtant à nouveau à son incapacité à analyser les enfants, et son visage à elle, en général, tellement tout y semblait trop fort et trop grand. Ca ne me ressemble pas. Ca ne se reproduira plus.

Il y eut un flottement, où il était à nouveau jaugé par elle. Plus par la soigneuse, par l’humaine, songea-t-il, plus timidement, plus farouchement. Est-ce qu’elle le prenait pour un fou ? La galanterie aurait exigé qu’il parte, qu’il lui revienne plus tard, quand son total contrôle serait revenu. Il se sentait encore obligé de maintenir fermement sa main droite dans sa main gauche, en cette seconde. Peut-être, effectivement, que le danger qu’il ressentait était moins pour sa vie que pour sa raison. Que ça avait commencé par le Pouvoir, que ça s’entretenait par le souvenir et la perte du pouvoir.


[N'hésite pas, ellipse, actions de Doll.. comme tu sens. o/ hug Joyux Nowël! ]


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FAIL, Doll, FAIIIIIIL.  Twisted Evil  
Aimez-moi les uns les autres.

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MessageSujet: Re: Tout ça pour un oui pour un non, Je traîne encore sans intuition. [Terminé]   Jeu 17 Jan 2013 - 20:50

[Le plus gros post que j'ai jamais écris Bonne année en retard :heart]


C’avait l’air d’un compte féérique. Une histoire fantastique qui mêlait amour, secret, pouvoir et flammes, des choses anti conceptuelles mais exquises, comme l’imagination des 5 sens qui se cristallisent le temps d’une vague bleue. Et de la douleur aussi, du courage, de la peur, organique, et l’excitation primitive des hommes face à ce qu’ils croyaient connaitre, et qui se retourne finalement contre eux dans un déchainement farandole.
Elle lui trouvait un côté tourbillon, au récit de l’homme, quelque chose d’incontrôlable qui le faisait sérieusement flipper, au regard de ses tics nerveux, de sa voix qui s’hachait, trébuchait entre deux mots. Miaelle était fascinée. Même si elle ne comprenait pas vraiment tout ce que les paroles du noble impliquaient, comprenez, elle découvrait le don du dessin pour la première fois.

Ça contrastait étrangement, du reste. Avec l’ambiance chaude, presque moite, la peur qui consume, la terreur sous-jacente qui suinte des mots comme le venin d’une plaie, elle avait véritablement l’impression d’être en présence d’un malade, avec de la mort, des infections, du pu, des douleurs, des nécroses, tout ça tout ça. Et pourtant, elle ne pouvait s’empêcher d’être en arrière, dans le passé s'entends, car elle ne voyait véritablement que la nuque de l’homme blond. Elle retrouvait dans le feu du récit celui de leur camps, les braises qui s’envolent et son Papa, blottit tout autour d’elle, qui lui racontait des histoires si fantastique qu’elle ne pouvait qu’en rêver, en rêver jusqu’à ce que son cerveau dise stop à tant de fantaisie. C’était leur évasion quotidienne, une bulle temporelle où n’existaient plus ces personnes mauvaises au dehors, ces hommes et ces femmes qui n’avaient d’ambition que de leur soutirer leurs connaissances de soin, et de les rejeter comme les pouilleux qu’ils auraient bien aimé qu’ils soient, non pas les espèces de sorciers avec tant de pouvoir qu’ils se figuraient qu’ils étaient. Aëhl entretenait cette peur des autres, avec parcimonie et fermeté. Toujours, il martelait leur égoïsme, leur soif de vengeance, de pouvoir, de haine. Parce qu’en un sens, cette peur pourrait bien la sauver un jour, comme un animal qui apprend à craindre ses prédateurs.

Mais Miaelle était Miaelle justement parce qu’au-delà de toutes les peurs qu’il avait pu ancrer en elle, il y avait un noyau dur de bonté qui se battait avec ses fantômes, et gagnait, souvent. Il suffisait qu’on ait besoin d’elle pour qu’elle soit là, pour tenter, égoïstement peut-être, d’affirmer son existence par le biais d’un besoin d’utilité qui lui permettrait de se considérer autrement que comme la plus petite larve sur l’échelle de l’importance de la vie. Les fruits de son Papa avaient portés, cependant, dans sa terreur sans doute disproportionnée vis-à-vis des Autres. Et dans un sens, l’arbre soutenant ces fruits n’avait pas poussé sans terreau : il y avait une part d’obscurité dans son monde, dans ses cauchemars et son passé, quelque chose de monstrueux qui couvait sous la surface. Directement lié aux Hommes, à ces marques brûlées sur ses poignets et ses chevilles. Si Aëhl avait vraiment voulu faire de Miaelle un animal solitaire sans contact avec quiconque, il aurait fait remonter ces souvenirs, grâce aux plantes médicinales, aurait conscientisé sa terreur, l’aurait invoqué pour qu’elle ne disparaisse jamais. Mais ce n’était pas son but. Son but unique avait été de la préserver le plus possible. Car il savait qu’il ne serait plus là un jour, même s’il ne s’attendait probablement pas à partir aussi vite. Et qu’il faudrait à Mia le courage de trouver les quelques rares personnes qui pourrait l’aimer telle qu’elle était, qui pourrait lui donner au moins autant d’amour que lui. Il avait simplement tenté d’agir au mieux, de prévoir pour l’avenir ce qui serait le plus profitable à sa fille, par amour infini, comme la plupart des parents, finalement.

Elle eut envie de pleurer en repensant à son Papa et ses bras doux autour de ses petites épaules. Ses mains se crispèrent un peu, mais elle se força à se détendre, à écouter d’une oreille médicale toutes les informations que le noble lui donnait. Tout était important, du mot le plus inconnu à la plus petite intonation de voix. Pour son Papa. Pour Marlyn. Pour lui.

Il évoqua du monde, des histoires de grands, des jeux de pouvoir, avec un seigneur, et sa femme, et une maitresse, qui semblait vraiment importante dans l’histoire. Sans doute parce que le noble connaissait une Marlyn et que malgré sa promesse de n’obtenir des renseignements sur elle qu’une fois son travail bien accomplit, elle ne pouvait s’empêcher de la rechercher, elle transposait l’image de sa grande sœur adoptive sur toutes ces femmes qu’il citait, y trouvant des concordances qui faisaient battre son cœur, et des dissociations qui lui ruinaient ses espoirs à coup de poing. Elle se concentrait vraiment, se forçait à l’écouter, mais rien n’à faire : Marlyn scintillait à la périphérie de sa vision, l’emplissant d’une expectative maladive, qui lui couvrait le front d’un mince film de sueur.

Elle se dissociait. S’immergeait dans le récit de Dollohov Zil’Urain, comme une brindille chassée par la marée. C’était anti professionnel au possible, et elle le regretta, peu après.

Elle ne sentit pas l’état d’esprit de l’homme. Ses mains posées sur sa nuque continuaient leur valse anachronique, au gré de ses paroles, sans que le changement progressif de son attitude ne l’alerte particulièrement. Elle enregistrait, cependant, elle avait toujours été dotée d’une mémoire étonnante, et malgré la rêverie qu’il faisait naître, un coin de sa tête imprimait de manière indélébile ses mots, ses frissons, ses soupirs.

Elle imaginait.

Le visage de Marlyn, surtout, à vrai dire. Mais aussi toute cette étendue irréelle de sensation qui déferle, associées ou non à ce qu’elle connaissait du haut de ses 10 ans, d’un monde qui n’avait pas toujours été tendre. Pourtant, c’était de la lumière qui fulgurait aux paysages, s’associait en larmes de foudre et d’éclat. Du bleu, plein de bleu dans l’œil de Marlyn, et ses cicatrices qui s’entremêlent pour former le tableau de l’homme, trop sombre pour les flash pastelle qu’elle rêvait d’associer à sa grande sœur adoptive. Trop sombre. Ça craquelait. Elle voyait Dollohov, au loin, les genoux à terre, les cheveux en bataille, et ça ne lui allait terriblement pas, cette boue aux chevilles, ses mains blanches tachées, tachées d’autres mains que les siennes qui cherchaient à le relever, qui tendaient le tissu – le déformait.

Le visage de Marlyn collait aux traits de sa femme. Commencer par les mains, des doigts fins, et de beaux ongles roses, quelques cicatrices, et les poignets, contractés du poids de l’homme qu’elle aime, qu’elle aide à relever. Et les bras, les biceps sous le tissu de la robe… De la robe ? Rectification. Marlyn ne portait pas de robe. Une gomme mentale remplaça les bretelles par une tunique de cuir, qui n’était pas du tout assortie à celle de l’homme blond. Qu’importe finalement. Parce que Marlyn – si c’était elle – avait l’aura flamboyante, une véritable chimère angélique, presque des ailes poussée par les omoplates, et la lumière générée directement de son esprit qui éclaire les recoins d’ombres. Marlyn, elle créait le soleil dans l’obscurité, elle tendait la main et relevait les blessés.

Oh, elle avait les traits sombres, et ne souriait pas vraiment. Ou alors tout doucement, avec beaucoup de tristesse. Miaelle préférait l’image d’une Marlyn souriante, même si ça ne contaminait pas vraiment ses yeux. Elle s’imaginait des paillettes, alors, et ça compensait largement le gris du visage couturé. Elle savait, elle, que dans tous ces sillons mangés par les aléas d’une vie horrible, il y avait toute la beauté qu’on avait essayé de lui enlever. Du courage, de la gentillesse, et beaucoup, beaucoup de tendresse. Pour elle. Pour les enfants perdus.

Et pourtant… Pourtant, cette histoire de maîtresse la turlupinait. Parce qu’en un sens pas vraiment conscientisé, sa loyauté s’affirmait instinctivement dans son rejet d’une possible trahison de l’homme blond. Si Marlyn était sa femme, pourquoi avait-il une maîtresse ? C’était complètement anti conceptualisable. Parce que Marlyn était parfaite. Et qu’il n’aurait aucune raison d’aller voir ailleurs si une telle femme lui était acquise. Mais les Hommes, et les hommes, en général, son Papa avait été claire là-dessus, était mauvais par essence. Ils voulaient posséder ce qu’ils n’avaient pas, puis délaissait l’objet de leur désir une fois qu’il leur était acquis. Les femmes n’étaient pas grand-chose d’autre pour eux, au final. Même si beaucoup d’amour pouvait transiter entre deux trahisons. C’était ainsi.

Et puis… Tout ce pouvoir, toute cette flamme, cette fièvre, dans les mots de Dollohov… Elle essaya d’imaginer une déferlante de sensation, tout de la vue, de l’ouïe, du gout, de l’odeur, de la peau, qui explosait sous l’impact de quelque chose qu’elle ne comprenait pas. Son petit cerveau n’avait pas encore toute latitude pour imaginer clairement tel cosmos de lumière. Et la lumière c’était Marlyn.

Marlyn était à la fois cette femme aimante, à genoux dans la boue avec l’homme qu’elle aimait, et cette explosion de pouvoir déferlant les sens, la raison, les rêves. Il en serait tombé amoureux une deuxième fois. Peut-être bien que Marlyn, dans l’esprit de Miaelle, pouvait véritablement être la seule femme qui pouvait pousser un homme à tromper sa femme, sans que cela n’altère son honneur. Marlyn était multi facette. Et plus encore, que ce qu’un discours, aussi passionné soit-il, pourrait retranscrire. Et puis de toute manière, personne ne pourrait l’aimer autant qu’elle, elle l’aimait. C’était pas possible. Parce que si elle avait tout de petit, c’était pour laisser plus de place à un cœur plus grand que le ciel tout entier.

Elle avait, genre, complètement oublié le noble Zil’Urain.

Sa voix berçait ses oreilles d’une aventure puissante, et était d’autant plus convaincante que vraie, le tout associé à la voix d’un homme qui était véritablement malade de ce qui lui arrivait. Elle avait enregistré le moment précis où il avait dit : « l’accès s’est fermé ». Mais, encore dans l’arborescence des possibles, nouée au visage de Marlyn par les tentacules infinie de son imagination, elle n’avait pas vraiment saisit ce qui se passait dans le monde réel.

A savoir que, sous ses doigts, la peau trop chaude de son cou se hérissait, que les trapèzes se tendaient un peu plus à chaque mot, et que la sueur brillait à son front, sous la lumière crue du petit cabinet.


- Arrête ça. [mwarf je le met en rose parce que je ne trouve pas la bonne couleur Twisted Evil]

Elle sursauta en arrière. Son corps électrocuté. Et au cœur une peur soudaine, irrépressible. Ses yeux hagards se tournèrent vers elle, à demi. Comme un chat observe une souris, prêt à l’assaut, prédateur, prédateur fou et malade.

Il se prit soudain la tête entre les mains, boulversant, terrifiant de sifflement et de haut le cœur brutaux. Une violence monstrueuse qui se cache, pousse les barrières, déchire les visages, et les doigts, suce l’humaité à travers la douleur, l’angoisse. Le cœur de Miaelle battait la chamade. Ses yeux cherchèrent d’eux-mêmes la porte couverte de tissu (pour étouffer les sons) qui la séparait de Jan. Du monde extérieur. De l’air sain de la boutique, des feuilles, des plantes, des fleurs, qui composaient toute sa vie.

Il avait grondé, comme un tigre. C’avait roulé dans sa gorge, et ç’avait provoqué en elle le recul primitif face à plus fort, et plus en colère que soit. Son esprit rattrapa son corps, et la première pensée qui lui vint ne fut pas « il va me tuer » mais « il va partir. Et je ne retrouverai pas Marlyn ». Le mur cogna contre son dos, et débrouilla légèrement sa vision, ses pensées emberlificotée, encore à demi immergées dans le récit de Dollohov. L’angoisse qui lui étreint la poitrine n’avait d’équivalent dans un langage d’adulte. Son cœur menaçait d’exploser.


- Pardon. Excusez-moi. Pardon.


Les larmes lui brûlaient la vue, mais elle n’eut pas le temps de se jeter à genoux devant lui pour implorer son pardon, quelles qu’en soient les conséquences, que déjà, avec une rapidité qui la laissa perplexe, son visage recouvra une sérénité lointaine, et qu’il s’excusait, la voix aussi douce que son regard. Elle ouvrit légèrement la bouche. Pouvait-il vraiment recouvrer son calme en une seconde, passé de l’état de bête à celui de gentil noble, sans autre transition qu’un léger sourire ?

Ses yeux rencontrèrent les siens – il forçait le contact. Comme pour lui prouver la véracité de ce qu’il affirmait. En soit, le simple fait qu’il lui dise « s’il te plait », qu’il ne considère pas comme acquis son entière soumission, trouva plus de grâce à ses yeux que les plus longues excuses du monde. Elle hésita, voulu avancer, ou peut-être hocher la tête, mais ne pu vraiment détacher son regard du visage de l’homme. Il était pâle, encore, plus que lors de leur rencontre. Ses mots lui avaient coutés. Plus encore que ce qu’elle avait cru de prime. C’avait été une erreur de ne pas savoir réfréner ses rêveries. Les paroles de Dollohov étaient gravées en elle, mais sa réaction prouvait qu’elle n’avait pas été attentive, qu’égoïstement elle avait préféré songer à Marlyn que de véritablement s’occuper de son patient. Son père n’aurait jamais été fier de ça.

La honte lui rougit les joues.

Doucement, elle inclina la tête. Incapable de parler, elle resta ainsi, quelques secondes. Avant que la boule dans sa gorge ne se dissolve légèrement, qu’elle puisse desserrer les dents.


- Non, c’est de ma faute. J’aurais dû… Je n’aurais pas… Pardon. Papa ne serait vraiment pas fier de moi.

Elle releva les yeux doucement, avec hésitation. Contempla, en silence, l’homme assis sur sa chaise, penché vers elle, pour qui elle se faisait vraiment l’effet d’être importante. Elle venait de bafouer la promesse qu’elle lui avait faite, en étant égoïste. Ça ne se reproduirait plus. Son visage se ferma, animé d’une nouvelle détermination.

- Vous avez apportez beaucoup de détail à votre récit. C’est parfait. Merci.


Elle hésita. Elle se rendait compte à présent qu’une partie du récit lui échappait parce qu’elle ne connaissait pas ce pouvoir qu’il évoquait. Lui dire n’était pas vraiment important à ce stade. Mais il lui fallait impérativement rechercher des informations, et comprendre ce « don du dessin » qu’il évoquait, qu’elle avait de prime prit pour une simple vue de l’esprit. Il y avait quelque chose qu’elle ne comprenait pas. Mais elle décida de ne pas en parler à Dollohov. Non pas par fierté, ou peur d’avouer sa méconnaissance, mais parce qu’elle voulait se faire une idée par elle-même, en dehors du fait que son récit lui apportait déjà bien des indices. De plus, le noble semblait vraiment secouer. Et elle n’était pas sure que parler de nouveau et si directement du sujet qui le préoccupait soit la bonne solution. Pour finir, elle était encore trop chamboulée pour être vraiment efficace, à présent. La séance avait été très riche en émotion. Et préalablement, c’était tout ce qu’elle pouvait faire avec lui.

- Maintenant, c’est à moi de travailler.

Elle regarda ses mains, et récita, un peu mécaniquement :


- Je vais tout d’abord rechercher des cas comme le vôtre. Puis je vais recouper avec ce que je sais des plantes.

Elle s’autorisa un petit sourire :

- Et j’en sais un petit peu. Puis… Nous nous reverrons. C’est comme ça que ça se passe en général.

Elle le regarda avec un air interrogatif, afin de savoir si ça lui convenait. Son visage était impénétrable, cependant, hormis cette douceur glacée qui tendait ses lèvres en erzatz de sourire. Elle eut soudain froid dans le dos, de regarder ce visage hanté, ces orbites gelées posées sur elle, avec tout le poids d’un monstrueux fantôme. Elle secoua la tête. Chassant les méandres obscures de son imagination. Elle n’avait pas besoin de ça.

Lui, ne répondit pas. Il hocha juste la tête, sereinement. D’une sérénité étrange. Un peu fiévreuse.

Alors elle s’approcha en trottinant et, sans réfléchir, lui saisit la main pour lui indiquer de se relever. Sans la lâcher, elle se dirigea vers la porte, l’ouvrit doucement, et entraina le noble à travers la boutique.


Il y avait un client, qui flânait entre les étals, et Jan n’était nulle part. Étonnée, Miaelle le chercha des yeux, mais revint vite au noble. Elle lui lâcha la main, une fois convaincue qu’il ne risquait pas de s’écrouler sans crier gare à même le sol. Peut-être était-ce du au fait que c’était ainsi qu’elle l’avait imaginé lors de son récit. Ou pas. En tout cas, elle avait vraiment l’impression bizarre qu’à l’intérieur de lui, dépressurisé, il y avait ses os prêts à s’affaissés sur eux-mêmes. Un vide pareil, elle n’en avait encore jamais rencontré.


Elle monta sur son petit escarbot derrière le comptoir, et se pencha en avant. En parlant doucement pour que l’autre client n’entende pas, elle proposa :

- Revenez après-demain. Je pourrai quelque chose pour vous à ce moment-là.

« Je pourrai » et pas « Si je pouvais ». Il n’était pas question qu’elle ne réussisse pas, et le fait que cette affaire semblait insoluble ne rentrait pas en compte.


Quelque chose s’était lié entre eux. Elle le sentit vraiment lorsqu’il hocha la tête avant de partir. Et qu’au moment de passer la porte, il se retourna pour la fixer une seconde, avant de disparaître dans la fin d’après-midi.


Miaelle resta songeuse un instant. Pour la première fois depuis qu’elle était apprentie dans le magasin, elle prit une initiative :

- Pardonnez-moi, monsieur. Nous fermons plus tôt que d’habitude aujourd’hui. Revenez demain s’il vous plait.


*******
Jan était soul.

Il avait bu une bouteille entière de ce qu’Al Poll pouvait offrir de plus puissant en terme de destruction intestinale. L’alcool, il connaissait. Comme un plaisir, parfois. Comme une chape d’oubli, la plupart du temps. Un ami morbide au gout anesthésique, presque médical. A présent, il n’appréciait plus l’ivresse que lorsqu’elle lui délivrait l’oubli salvateur pour laquelle, chaque jour, il l’ingurgitait. C’était son fusible. Sa manière de continuer à vivre – ou de moins mourir. Plus lentement, en tout cas.

Depuis la petite, pourtant, il n’avait jamais été soul. 3 mois pendant lesquels chaque jour se contentait d’un petit verre au diner, d’une lampette au lever. Jamais de beuverie, pas de cuite ni de coma éthylique. Il ne s’en était rendu compte que ce soir. En pleine face, l’illusion éclatée que cette petite resterait avec lui pour adoucir la fin de ses jours. Elle s’était précipitée dans la gueule du requin, sans s’apercevoir de la quantité monstrueuse de crocs que son corps avait effleuré en acceptant de soigner Zil’Urain. Et lui n’avait su la retenir. Il avait donné au noble son prénom, comme un hypothétique talisman chargé de la protéger, de l’épargner.

Elle avait souri, lorsqu’il l’avait jeté dans la fosse au lion. Un sourire de fierté qui avait creusé ses adorables fossettes, et fait briller ses si jolis yeux. Elle avait souri. Comme pour le remercier de sa gentillesse, de sa confiance. Alors qu’il ne faisait que fuir, encore une fois, pour mieux survivre. N’hésitant pas à sacrifier l’innocence pour préserver sa vieillesse en décrépitude.

Il se haïssait.

L’alcool l’écoutait, lui. Il lui parlait, lui soufflait qu’il avait raison d’agir ainsi, parce que personne ne pouvait vivre sa vie à sa place. A quoi bon se sacrifier, alors, pour un autre que lui-même ? Les autres ne voyaient en lui que le messager de leur propre survie. Ils passaient par lui comme dans un relai, pour trouver le chemin de leur guérison, sans penser que leur transit pouvait être irrémédiablement destructeur. A chaque passage, l’architecture de sa personnalité se fendillait, en même temps qu’elle se durcissait. Tenir un peu plus. Un peu plus, chaque jour, chaque semaine, chaque mois. Et implicitement, c’était sa conviction que personne ne pouvait le sauver qui le faisait rejeter la moindre marque de tendresse et d’attention, en même temps qu’il n’hésitait pas fuir, toujours fuir. Il ne s’aimait pas. Personne ne pouvait l’aimer. Pourquoi quelqu’un s’obstinerait-il donc à lui vouloir du bien puisque lui-même n’en était pas capable ? ça cachait forcément quelque chose de louche. Et dans ce cas, ce n’était que justice s’il sacrifiait d’autres personnes au profit de sa survie.

Mais Miaelle était différente. Tellement fragile, en perpétuelle soumission, comme si sa fierté, sa personnalité ne valait strictement rien aux yeux du monde. Alors elle donnait tout, et encore plus, pour tenter de trouver sa place dans un univers trop grand pour elle. Elle ne voulait même pas le sauver. C’était juste arrivé, parce que c’était elle. Il avait été happé. Malgré tout ce qu’il avait pu échafauder en termes de barrières, de protection, d’animosité.

Et il l’avait trahie. Sans qu’elle ne s’en rende compte, en plus. Il s’envoya une nouvelle gorgée de feu. L’arrière de sa tête cogna contre le dossier de la chaise. Ses prunelles hagardes sautaient d’un détail maudit à l’autre. Ce plafond bouffé par le temps. Cette lampe plus vieille que lui. Sa lumière était plus blafarde que l’obscurité elle-même. Cette table fissurée qui tanguait en permanence sur ses 3 pieds et demi, comme lui sur son troisième. Et cette cours, à l’arrière, qui contenait ses trésors. Ses plantes et ses secrets. C’était à elle seule qu’il racontait sa vie, la noirceur qui lui consumait l’esprit d’année en année. Même cette confidente l’avait trahit : il y poussait bien plus de plantes depuis que Miaelle s’en occupait.

Saloperie de gamine.

C’était à cause d’elle tout ça. Cette nausée qui lui tordait le bide et lui faisait s’envoyer une nouvelle lampée. Cette foutue conscience qui se manifestait dans l’unique but de le faire souffrir. Et cette honte horrible qui lui donnait envie de mourir. Pas question. Il ne mourrait pour personne, jamais. Pas même pour une petite fille. Aussi miniature d’Elie soit-elle. Aussi gentille soit-elle. Aussi…

Il se mit à pleurer.

De grosses larmes de crocodile qui tombaient à même le plancher, qui trouaient l’espace, plus lourdes que des gouttes de plombs, et lui dissolvait ses traits burinés tant haït... Il n’était qu’un misérable. Une larve abjecte, un monstre sans cœur, un vieillard plus hideux encore à l’intérieur de lui qu’à l’extérieur…

Le regard de Miaelle était posé sur lui.

Elle le regardait pleurer, complètement soul, avec ce maudit sourire doux, inquiet. Une rage inconditionnelle lui fit lever le bras. Il ne sut comment, tant il oscillait, tant le monde voltigeait en périphérie, mais son poing serré trouva la tempe de la petite, sans même qu’il ne le veuille réellement. Il vit comme au ralenti la tête de Miaelle pivoter sur son axe, ses vertèbres saillantes se déformer pour tenter de compenser le choc, les muscles de son cou se tendre par réflexe, son regard encore sous le coup de l’étonnement, avant même que la douleur n’y étincelle.

Son corps s’écrasa mollement dans le coin de la pièce.

Le bras de Jan était toujours en l’air.

S’en fut trop pour son pauvre esprit parcheminé. Après avoir hésité, presque intelligemment, entre la conscience et l’inconscience, il adopta la seconde. Parce que la honte pointait, et qu’il n’y survivrait pas s’il devait l’affronter directement. Dans un sursaut, il s’évanouit.



*******
Son œil avait gonflé, à tel point qu’à un moment, elle ne pouvait même plus l’ouvrir. Heureusement, elle avait rapidement fait un cataplasme en pommade qu’elle avait appliqué directement sur l’hématome à l’aide de son fameux bandeau de pirate.

Elle s’était occupée en premier lieu de Jan, cependant, ce qui expliquait qu’il restait gonflé et tuméfié plus longtemps que si elle avait appliqué le traitement directement. Heureusement, la lampe ne l’avait pas assommée. Elle s’était ensuite protégée de ses bras lorsqu’une multitude de fioles et petits objets lui avait déferlé sur la tête après que l’armoire, bien secouée par l’impact, avait basculé et craché tout ce que contenaient ses étagères.

Puis, elle s’était relevée en époussetant son tablier trop grand. Une trainée de sang en s’essuyant les mains – elle s’était coupée en se relevant. Un liquide chaud, probablement du sang aussi, lui coulait sur l’œil.

Elle se dirigea vers la silhouette avachie de Jan, visiblement inconscient. Une perle de salive coagulait le long de sa lèvre. L’odeur entétante de l’alcool lui donnait la nausée. Sa douleur à la tête aussi, probablement.

Elle ne sut pas vraiment comment, mais elle parvint à mettre le vieillard dans son lit. Elle garda de toute la soirée un souvenir extrêmement flou, à mi-chemin entre la réalité et le rêve. Même la douleur ne lui laissait qu’un vague souvenir, alors que d’habitude elle la ressentait plutôt violement. Tout était arrivé si vite… Le coup de Jan avait déplacé quelque chose dans sa tête. Physiquement peut-être, mais surtout psychiquement. Non pas qu’elle n’était pas habituée aux coups, mais celui de Jan l’avait… Déstabilisé. Son cœur s’était vidée, plus que ses poumons. Ne restait qu’une envie de soignée pathologique, de prendre soin du vieillard parce que si elle le laissait comme ça, il pourrait mourir, se noyer dans son vomis. Si elle ne l’aidait pas, ce serait un meurtre. Et de toute manière elle aimait bien aider les gens.

Elle recouvra un peu ses esprits quelques heures plus tard, et se rendit compte qu’elle était assise sur une chaise en bois à côté du lit de Jan, le menton sur ses genoux. Il gisait, immobile, et lâchait de temps en temps une parole indistincte, les yeux roulant sous les orbites fermées comme s’il se débattait avec quelques démons internes.

Il ne l’avait pas vraiment fait exprès. Ce leitmotiv, avant même qu’elle ne s’en rende vraiment compte, tournait dans sa tête, cherchait à s’imprimer à l’intérieur même de ses cellules. C’était obligé, vital. Parce qu’elle devait revoir Dollohov Zil’Urain. Et trouver comment le guérir. Et pour ce faire, elle devait rester à la boutique. Et si elle restait à la boutique, il fallait qu’elle se trouve une raison pour ne pas s’enfuir en hurlant de peur à chaque fois qu’elle verrait Jan. De toute manière, ce n’était pas très difficile de s’en convaincre, hormis le fait que Miaelle était très douée pour se créer des raisons biscornues : l’air étonné qu’il avait eu, pendant la fraction de seconde où son poing avait touché sa tempe, ne pouvait être feint. Oh, bien sur, ce n’était qu’une fraction de seconde. Mais dans ces moments-là, le temps passe plus lentement. Et Miaelle avait eu tout loisir de regarder son visage marqué par la stupeur et la honte – déjà – qui mordillait ses joues.

Elle se força à lui pardonner, dans sa tête. Tant qu’elle n’aurait pas la réponse du noble, elle lui pardonnerait. C’était très égoïste. Mais d’un côté, il l’avait frappé alors qu’elle n’avait rien fait, et ça compensait un peu la situation. Elle n’avait pas encore, et n’aurait peut-être jamais, conscience qu’elle aurait du lui en vouloir, qu’il était légitime qu’elle se plaigne de ce coup injustifié. Mais c’était encore trop tôt. Elle était déboussolée au-delà des mots, au-delà de la fatigue qui lui pesait durement, choquée, aussi, de cette journée éprouvante émotionnellement. Le reste viendrait plus tard, et pour le moment, elle ne pouvait plus résister au sommeil.

Elle voulut aller border une dernière fois Jan qui ronflait. Mais s’endormit en cours de route et tomba en avant, sur le lit, où elle resta affalée sur le ventre. Bientôt, elle-même se mit à ronfler. Plus doucement, mais avec la franchise d’un sommeil sans rêve, aussi profond qu’un coma.



*******
- Alors… Pour résumer, c’est une sorte de super pouvoir, comme dans les histoires, c’est ça ?

- Oui, c’est un peu ça. Imagine un bébé, qui grandit petit à petit dans le ventre de sa mère. Le don du dessin est dans la tête. Il grandit pendant l’enfance, et finalement à l’adolescence il sort, s’exprime. Ensuite, il faut le contrôler. Comme on éduque un jeune enfant.

Cette métaphore plaisait à Miaelle. Parce qu’elle la comprenait assez facilement. C’était le matin. Il était 10 heures, et exceptionnellement, la boutique était fermée. Jan avait décidé de leur offrir des vacances. Et il n’était pas du tout en état pour s’assurer du bon fonctionnement de la caisse, et pour avoir une conversation normale avec un client.

Il avait dormis toute la fin d’après-midi précédente, toute la nuit, pour se réveiller à l’heure habituelle : 7 heures. L’heure à laquelle il se réveillait tous les jours depuis 45 ans. Les évènements de la veille demeuraient flous, mais ils avaient acquis une clarté très douloureuse lorsqu’il avait vu Miaelle, un œuf de pigeon sur la tempe et un coquard violacé lui donnant l’air d’^tre à moitié raton laveur. Elle ne s’en plaignait pas, cependant, ne lui avait demandé aucun compte, aucune excuse. Non, elle était simplement arrivée le matin, avec son petit déjeuné frugal, comme d’habitude, un sourire léger sur les lèvres, et des questions, déjà, sans lui laisser le temps de le réveiller.

Pourtant… Il y avait quelque chose, sous la surface. La honte que Jan ressentait, enterrée sous des couches et des couches d’auto persuasion, sous celles mêmes de l’attitude normale de Miaelle (« si c’était si terrible que ça, ce qui s’est passé, elle ne réagirait pas comme ça. Ça veut donc dire que ce n’est pas grave ») donnait à ses gestes une hésitation qu’il n’avait jamais eu envers elle. Une prévenance grossière à laquelle ni lui ni elle n’était coutumier. De toute manière, elle ne lui avait pas laissé le temps de s’excuser, et avait déboulé dans la chambre en lui demandant de lui raconter ce qu’il savait du don du dessin.


- Mais sinon, comment ça marche pour de vrai ? J’veux dire, les muscles servent à bouger, il y a une histoire de bras de levier, tout ça. C’est quoi le bras de levier du dessin ? A quoi ça sert ?

- Petite, ce que tu ne comprends pas c’est que le don du dessin… ça n’existe pas. Enfin, si, ça existe, mais si tu découpe un corps, par exemple, tu ne le trouveras nulle part. C’est dans la tête.

Miaelle se réfugia dans le silence, et par la même occasion dans ses pensées. Ça, ça ne lui plaisait pas trop. Comment retrouver quelque chose qui n’existait pas ? Comment guérir d’une absence de ce qui était, à la base, déjà absent chez la plupart des gens ? A moins que le don du dessin, finalement, soit en chacun. Qu’il pousse mais que chez certaines personnes, il ne s’exprime pas. Mais si c’était le cas, la métaphore sur les bébés ne marchait plus : on n’avait pas un bébé en attente toute une vie sans qu’il ne naisse.


- Vous m’avez dit qu’il existait d’autres formes de dessin.


Jan hésita une seconde. Ses mains se frottaient l’une l’autre sans discontinuer. Un tic qui rendait, à présent, Miaelle nerveuse.

- Oui. Il existe des dons… Différent de ce que l’on rencontre d’habitude. Il y a les rêveurs, qui possèdent énormément de connaissances anatomiques, un peu comme toi et moi – il lui décerna un clin d’œil – et un pouvoir particulier auquel obéissent, en quelque sorte, les tissus vivant. Ils arrivent à « demander » aux muscles, au sang, aux veines, de bouger, pour remettre en place, pour insuffler de la vie.

Miaelle avait les yeux tout brillants. Ce pouvoir était fascinant, combien de personnes pourrait-elle soigner ainsi ! Si elle connaissait un moyen de développer ce don, elle l’aurait utilisé sans hésiter ! Mais elle n’était pas là pour se laisser aller. Ça lui avait suffisamment posé de problèmes la veille. Elle se força donc à écouter attentivement, sans se dissiper.

- Et puis il y a les sculpteurs de branche.

Jan eu un regard pour une étonnante petite sculpture de bois qui avait toujours suscité la curiosité de Miaelle. Elle avait questionné le vieillard à son propos un jour, mais il l’avait rabroué si durement qu’elle n’avait plus jamais osé retenter. Mais aujourd’hui semblait différent.


- Cette sculpture, c’est un sculpteur de branche qui l’a faite. Un ancien sculpteur.


- Et comment ça marche ?


- C’est… Indéfinissable. Tu touche un morceau de bois, une branche vivante, hein, pas une branche coupée. Et tu lui cause, tu lui raconte des choses. Tu lui demande de s’approcher, pour lui dire un secret sans que personne d’autre l’entendre. Alors la branche se penche, se tord, et vient vers toi pour entendre tes confidences…

Le regard de Jan, perdu dans le vide, rappela à Miaelle la folie qui l’avait animé la veille. Elle eut un petit mouvement de recul lorsqu’il accommoda sur son visage, lorsqu’elle sentit son attention se focaliser sur elle. Il du voir son mouvement, parce qu’un air de doute, de douleur, passa fugacement sur son visage. Pour détourner son attention, Miaelle lança la première chose qui lui passa par l’esprit :


- C’est vous, hein, qui avez sculpté cette branche ?

Immédiatement, elle eu envie de ravaler ses mots, par peur de déclencher la colère de son mentor. Mais contrairement à ce à quoi elle s’attendait, le visage de Jan se para d’une douceur et d’une tendresse profonde, teintée d’une mélancolie très intense.

- Oui. Je l’ai sculptée pour Elie. Je… Je n’ai jamais été très doué. J’avais un don assez pauvre. Mais je voulais lui offrir quelque chose d’unique. C’est… sensé représenter l’amour qui nous unissait.

C’était la première fois qu’il parlait d’Elie. Miaelle eut la présence d’esprit de ne pas lui demander pourquoi elle n’était plus là. A vrai dire, les paroles de l’homme la réconfortaient bien puérilement, car dans un tel état d’esprit, il lui semblait moins probable qu’il la frappe à nouveau. Si la veille avait été différente, s’il ne s’était pas passé tout ce qui est arrivé, elle serait montée sur ses genoux, aurait entouré son cou de ses bras, et aurait enfoui son visage contre lui pour le consoler.

Mais tout était différent, maintenant. Maintenant, elle devait comprendre comment soigner Dollohov.

Peut-être que Jan avait compris le sens de ces questions. Ou peut-être qu’il était toujours sous l’influence de son enseignement du don du dessin, qu’il voulait bien faire les choses. Quoi qu’il en soit, il fournit indirectement une ébauche de réponse à la petite fille qui l’écoutait attentivement.


- Il y a du rêve, dans cette sculpture.


*******
- Bonjour. Venez avec moi.

Elle ne lui laissa pas le temps de répondre, et entraina Dollohov Zil’Urain dans la petite pièce, sans un regard pour Jan qui l’observait à travers le rideau de perle. Tout serait finit ce soir, quoi qu’il arrive.

Elle le fit assoir sur la chaise. Ses gestes parés d’une assurance nouvelle, un peu saccadée, elle organisa la pièce autour de lui. Il serait le centre du cercle qu’elle avait mémorisé. Quelques détails dans la pièce avaient été modifiés : Miaelle avait apporté beaucoup d’encens, de l’amadou, un sceau d’eau presque aussi lourd qu’elle, et une grande marmite qui trônait devant lui. Elle jeta dedans un objet assez volumineux, qui atterrit au fond dans un bruit feutré signifiant la présence d’autres herbes au fond du récipient.


- Ecoutez…

Miaelle hésitait. L’électricité de l’adrénaline lui hérissait la nuque et colorait ses joues de deux tâches flamboyantes. Il y avait au fond de ses yeux un éclair de fièvre, quelque chose d’ombrageux qui la dotait d’une brusquerie inhabituelle, incompréhensible. L’urgence lui nouait l’esprit, sans qu’elle ne sache pourquoi, simplement, elle était persuadée que ce soir, quelque chose d’important allait changer. Elle parvenait à garder son calme en imaginant – se forçant à imaginer – qu’il lui dirait qu’il connaissait sa Marlyn, et qu’il allait l’emmener avec lui pour qu’elle la retrouve. Mais c’était un pis-aller. Pour s’ôter de l’esprit le fait qu’elle venait de commettre son premier vol.

Elle vit le regard de Dollohov qui fixait son visage. Ou plutôt la partie gauche de son visage. Mais elle n’y fit pas attention, concentrée, organisant avec un soin maniaque le moindre petit objet de la pièce. L’homme n’avait toujours pas dit un mot, et de toute manière Miaelle lui signifia de garder le silence.


- J’ai peut-être trouvé un moyen. C’est la première fois que je fais ça, mais je me suis rappelé une histoire que mon Papa m’a raconté. Sur une femme qui avait perdu la mémoire, après avoir reçu une pierre sur la tête. Elle ne pouvait plus rentrer chez elle, était toute seule. Alors Papa a cherché, et à fait une expérience pour l’aider à retrouver la mémoire.

C’était pareil, la mémoire, à la réflexion : quelque chose qu’on ne pouvait pas retrouver dans quelqu’un, mais qui existait et était très important. Le fait d’imaginer des choses dans sa tête s’en rapprochait beaucoup, c’était pour ça qu’elle avait fait le lien. Dans les deux cas, il fallait visualiser quelque chose dans sa tête, pour le retranscrire dans la réalité. Les 5 sens étaient de partie, et parfois, lorsqu’on subissait une stimulation trop puissante, on ne pouvait plus utiliser une partie de sa mémoire, comme quand on essaye de se rappeler une douleur trop intense : le cerveau refoule dans ses méandres tout ce qui s’y raccroche.

- Il a utilisé quelque chose qui appartenait à la femme, et l’a ajouté à une herbe rare qui est utilisée classiquement pour calmer les bébés à la naissance. Elle ne marche pas sur les adultes sous cette forme, mais si on utilise sa sève, qu’on la distille et qu’on l’ajoute à de l’eau pour faire de la vapeur respirable, elle permet de se rappeler. Elle a permis à cette femme de retrouver sa vie d’avant, sa mémoire.


Elle désigna la marmite, d’un doigt tremblant. L’objet de son vol s’y trouvait. La sculpture de Jan. Imprégnée de rêve, de dessin.


- Je… J’ai… trouvé…

Elle grimaça, incapable de proférer le moindre mensonge, fut-ce pour retrouver la personne qu’elle aimait le plus au monde. Sa propre faiblesse l’énervait, générait en elle des ondes de colère et d’angoisse. Elle se prit le visage entre les mains et secoua la tête, grimaçant parce qu’elle touchait son œil tuméfié.


- Je…

Elle n’y arriverait pas. C’était impossible. Elle leva un regard suppliant vers le noble et cracha, expulsa les mots qui lui bloquaient la gorge.

- J’ai... Volé... La sculpture. C’est… du dessin. Ça marchera. J’vous jure que ça marchera. Pitié, essayez, je vous en prie.

Elle aurait voulu se jeter sur ses genoux, tant elle avait peur. Mais elle tétanisait. Ses muscles se nouaient un à un. C’était tellement loin de ses habitudes de traitement. Agir de manière logique, raisonnée, test après test, information après information. Puis traiter, avec les plantes basiques d’abord, puis plus complexe ensuite. Seulement le temps pressait, elle ne pouvait attendre, et c’était indépendant de sa volonté. Il fallait tenter les vapeurs narcotiques. Entrer en état de transe. Que Dollohov retrouve e lui-même le noyau perdu de son don, le chemin pour retrouver son Imagination. Ses spires internes, en quelque sorte. La plante était très puissante. Il reviendrait jusqu’au moment où il avait découvert son don, au moment où il l’avait ressenti pour la première fois. C’avait marché pour la femme. Ca devait marcher pour lui.

Fébrile, elle utilisa tout l’amadou d’un coup, et fit flamber le feu. Les plantes fumèrent dans le fond de la marmite, et une légère odeur de brûlé s’écharpa en circonvolutions doucereuses. Elle se dépêcha et avec visiblement beaucoup d’effort, parvint à verser la moitié du sceau d’eau sur les plantes craquelées. L’eau métrait quelques minutes à bouillir.

Elle se retourna alors vers le noble. Tout ce qu’elle avait pu faire, elle l’avait fait. Tout était en place. Seul son cœur résonnait là où il ne devait pas : dans sa tempe gauche. Mais progressivement, elle se calma. Sa respiration s’apaisa à mesure qu’elle se rendait compte qu’à présent, elle ne pouvait plus rien faire. C’était à Dollohov de retrouver son chemin.

Comme l’avant-veille, elle s’assit en tailleur à un mètre de lui, sur le côté. La marmite fumait. Quelque chose poussa contre la barière de ses lèvres. Le regard du noble scrutait sa tempe. Ou peut-être qu’elle était paranoïaque. Sa loyauté se dressa, un peut misérablement, finalement :


- Oh, il euh… il n’a pas fait exprès. Hier il était… Malade. Oui c’est ça. Malade.

C’était vrai, techniquement. Il était soul, puis il était devenu malade. Ce n’était pas vraiment un mensonge. Elle baissa les yeux sur ses mains jointes. Comme celles de Dollohov Zil’Urain. Tous deux, on aurait dit qu'ils priaient. Pour trouver la paix. Pour trouver la foi, l'amour, qu'en savaient-ils réellement ?

- Vous euh… vous avez trouvé où loger ? Vous n’êtes pas d’ici, non ? je ne vous ai jamais vu.

Mais après tout, tout ça n’était pas vraiment important. Son visage plissé d’inquiétude n’était éclairé que par le feu sur les dalles nues. La salle était en pierre. Il devait y avoir des charpentes en bois, mais elles étaient invisibles. Et puis elle avait tenté de restreindre les risques. Mais la séance ne devait pas se passer ailleurs qu’ici. Ici, les masques tombaient. Zil’Urain tremblait. Il devait laisser libre cours à ce qu’il y avait en lui. Et elle devait rester le surveiller. Au cas où.

- Pardonnez-moi. Ce… Vous n’êtes pas obligé de répondre. De toute manière, les vapeurs vont bientôt faire effet.

Une goutte d’eau bouillante sautilla dans le chaudron. De légères volutes commencèrent à s’élever dans la fraicheur de l’air. Tout était électrique. Tout.

Marlyn. Son visage se mouvait dans les braises. Marlyn.


_______________
C'est une kyrielle de volutes satyres que signe le vibrion de ses fossettes.



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/ Miaelle Campbelle
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MessageSujet: Re: Tout ça pour un oui pour un non, Je traîne encore sans intuition. [Terminé]   Mer 23 Jan 2013 - 3:40

Le récit l’avait épuisé. Reprendre le contrôle de ses traits et de sa bouche lui avait ôté toute substance. Il barrait encore ses mains l’une avec l’autre, mais devait lutter pour ne plus recouvrir bouche et visage. Il faudrait plus que de la soie.

Elle ne le sut pas, mais ses paroles suivantes lui firent l’effet d’une décharge.
Dolohov savait qui était « Papa ». Il fréquentait « Papa ». La question, c’était « pourquoi » « Papa » ne serait pas fier ? Pas « Comment ». Comment impliquait que « Papa » saurait forcément. Qu’elle dirait tout à Varsgorn, mais ici… ici le conditionnel tendait la possibilité, illusoire ou non, que Varsgorn ne saurait rien. Que reprocherait-il ? Il interpréta ça comme une chance, tout à coup. Chance d’avoir cédé la scène à pire que le mentaï : à l’homme désespéré.
Parce qu’il lui avait fait peur, c’était évident. Plus peur que Varsgorn. Et en cela, il ne pouvait qu’admirer son instinct. Il était tellement pire. Elle prendrait sur elle. Elle avait passé un contrat.
Et elle était plus maître d’elle-même que lui de lui. Il n’aurait jamais pu penser cela d’un enfant. Jamais.
Mais ça continuait de l’horrifier, l’idée que cette petite allait investiguer, poser des questions, en soulever de la part de ses interlocuteurs. Tout cela coïnciderait de manière évidente avec son arrivée, avec son passage dans la boutique, avec le visage fermé du vieux Jan. Il musela ses lèvres, serrant les dents de toutes ses forces, comme jadis, adolescent, sous une insulte.
A lui de la couvrir ; de lui permettre toutes les latitudes dont elle aurait besoin. Il n’avait qu’elle, il ne se passerait rien contre cette petite fille. Il se rappela que, quoiqu’elle demande, il ne l’autoriserait qu’à elle. Et qu’il avait pu gérer, jusque-là, tout ce qui était en travers de son chemin.
Il y avait certaines choses en lesquelles il n’avait pas le droit de cesser de se faire confiance. Ou tout était terminé, et il pourrait autant lui demander de quoi clore ce chapitre- et sa vie avant qu’elle ne soit totalement misérable. Il lui souriait de se sourire vaincu, obéissant, religieusement à son écoute.
Qu’elle ne lui demande plus rien, supplia le mentaï. Pas aujourd’hui au moins. Qu’on ait le temps de composer quelque chose. Il s’inclina, non pas comme on s’incline devant une dame, mais devant la volonté d’un seigneur : avec la certitude de pouvoir y laisser ses membres, sa tête, tout ce qu’on connaissait.
Puis elle l’entraina, hors du secret des tentures, et Dolohov chercha, alors qu’elle regardait ailleurs, ou se trouvait le vieil homme, ne le vit pas. L’autre type croisa son regard, en revanche.

Le noble adressa à l’individu un signe de tête guindé, mais poli, convenu, somme toute, pour quelqu’un de son rang – et ses yeux détaillèrent chaque trait. Chaque muscle qu’ils rencontrèrent, intensément, l’autre en eut un frisson.
A nouveau, le choix du temps du Miaëlle lui électrifia la tête, rallumant en lui quelque chose de vivant. Elle n’était peut-être pas noble, mais elle avait saisi le poids que pouvaient avoir certains mots. Certaines conditions. Et le futur simple, dans sa bouche, n’avait pas les accents ironiques et exaspérants qu’il prendrait dans n’importe quelle autre bouche.
Pour les enfants le futur est simple, porteur d’espoir. Ils ont tout devant eux. Il hocha la tête, amorça son départ. Quelques pas. A la porte, il s’arrêta, lui lança à nouveau un regard.
Dans deux jours, se promit-il. Je passerai cette porte. Et je la repasserai. Et avec elle, l’autre porte, à la volée, avec fracas. Il n’avait plus de temps à perdre.

*

Dolohov était seul.
Il avançait de son pas tranquille, presque solennel, et armé de son sourire oblique. Intemporel.
Simplement Dolohov n’était plus Dolohov. Il était le Mentaï, sa Majesté des ruelles glauques. L’attitude n’était pas la même, la coiffure n’était pas la même, même le visage aurait pu sembler différent. Le Mentaï ne se souciait pas d’être identifié et nommé, pas ici. Pas face à ceux qui le regardaient, au contraire : ceux-là devaient le voir, le savoir en ville. Et s’agiter.
S’agiter maintenant, et concentrer tous les yeux imbéciles sur lui. Il alla à la taverne qu’on disait réputée pour les mauvaises fréquentations, embrassa du regard tous ceux qui y étaient, qu’ils le regardent, ou pas.
Pas de trace de l’homme de la boutique, pas plus que du cher « Papa ». Les yeux scintillèrent à la lumière des bougies.
Il avait rendez-vous. C’est juste que les autres l’ignoraient encore. Une ombre l’aborda, entre toutes, une ombre qui manquait de discernement autant que de mémoire.


-Tu m’offres un verre, Princesse ? , argua-t-il, la voix jouasse, un peu entamée par le mauvais alcool.

Il se contenta de fixer l’autre un long moment, olympien, en avançant dans sa direction. Il savait qu’on parlait forcément de lui, dans les basses sphères, et cette remarque entre toutes prouvait qu’il avait été absent bien longtemps des spires, au goût du pauvre commun. L’acolyte de l’ombre posa une main sur l’épaule de son ami, comme pour le protéger, l’empêcher de produire un deuxième acte absurde.
Celui-là, Dolohov le reconnut. Il faisait donc face à deux rats.


-Si tu m’emmènes dehors, Rat.

Celui-ci déglutit, intrigué, fronça les sourcils, sans comprendre pourquoi sa blague roturière semblait projeter un tel froid sur l’assistance. Ce n’était pourtant pas difficile à comprendre, se répétait Dolohov. Il était vivant, c’était un excellent début, qui attestait qu’on ne croyait pas encore à la rumeur, qui voulait qu’il ait perdu son don. Rumeur qui n’existait peut-être même pas encore. Un début qui le rendait taquin. Ca faisait partie du mentaï, d’être inaccessible. Au-dessus de tout. Ca l’amusait qu’un ivrogne puisse se méprendre avec autant de justesse.


-Vous… désirez une escorte, monsieur
?, demanda l’acolyte, en gardant les yeux baissés.

-Non. Dis-Lui que je l’attendrai ici. La Cour s’est suffisamment déplacée.

Cela prendrait un certain temps, pour extraire le rat de son trou. Dolohov exigea un verre, que l’autre, pour se faire pardonner se proposa d’offrir, de lui amener.
Au cas où ce serait le dernier, quelque chose de bon. Mais ne pas céder à en prendre un autre. Il attendait, presque serein, étrangement calmé, depuis qu’il avait franchi le seuil de la boutique. Rempli de cette sensation d’avoir remis la situation dans d’autres mains, de n’avoir à contrôler que le corollaire. Ca lui rappelait une époque bien révolue de son jeune temps. Lorsqu’enfin l’autre arriva, le mentaï était prêt. Bien sûr, le Rat n’était pas seul, il s’assit sans cérémonie, et cette absence de prévenance, doublée à sa promptitude étaient nouvelles. Les deux hommes s’affrontèrent, du haut de leurs trônes de bois, de leurs virilités déplacées. Ca amusait follement le noble, mais le mentaï incomplet se sentait un devoir de « paraître » encore plus que d’habitude.


-D’ordinaire, Vous n’nous faites guère l’honneur de vot’ présence, commença le chef de gang. A vrai dire, vous nous avez fait peur. Bily, y raconte que ça fait longtemps que vous ne v’z êtes pas rappelé à son bon souvenir … Pas vrai, Billy ? On doit lui faire confiance. On ne sait jamais, nous, c’qui peut s’passer…

Billy se tassait sur son siège. Pauvre rustre dessinateur. Il entendait bien, il créait pas mal. Assez rapidement. C’était une caractéristique globale des dessinateurs de rues : ils dessinaient toujours plus vite que les nobles académiciens. Dolohov se souvenait bien de ce type. Il se souvenait bien de chaque type qui était son équivalent ; il connaissait sa tête, il connaissait sa signature, il connaissait ses peurs. L’autre avait encore la bouche ouverte. Il se souvenait que la langue du mentaï était acerbe. Qu’un contrat posé en ses termes était toujours rapide, bien que plus douloureux.

-Mais je suis là, maintenant ; vous voilà tous rassurés.

Le noble réalisa que c’était pire que prévu : l’autre s’attendait à être écouté. Ce vermisseau s’attendait à ce que lui, il prenne davantage de son temps pour s’attarder sur quelque chose d’aussi… sommaire qu’une dette d’argent. Il lut la colère chez Le Rat, et vit le dos de Billy se vouter davantage, bien que ses yeux cherchent à dévisager Dolohov sans oser tout à fait.

-La seule chose qui s’est passée, Rat, c’est que j’ai dû me déplacer., poursuivit-il, sans se démonter, au contraire. C’est que tes spéculations, et le manque de mémoire et de bons souvenirs me coûtent du temps. C’est que pour toi, j’ai dû salir mes bottes…

Le masque souriait oblique, et les yeux brillaient à la lumière des bougies. Le rat eut un tic de bouche, Billy releva les yeux. Il était dans les Spires. Il guettait un signe. Dans un sens ou l’autre. Et le pouvoir dans ce regard agaça quelque chose dans les résolutions de Dolohov.

-Alors tu vas me dédomager, Rat. Tu vas me faire parvenir ce que tu me dois, et tu y ajouteras un cadeau de ton choix, pour me prouver que j’ai raison d’être généreux moi-même, et que mes sujets d’Al-Poll me sont toujours loyaux…

Il regardait Rat. Lui jeta un regard à Bily. Billy n’osait se prononcer, il était rapide, mais il savait que jamais il ne le serait assez. C’est ainsi que Dolohov gagnait le cœur des sphères les plus basses. Il les défiait de lui désigner une victime, qu’il tuait en plein jour, devant leurs yeux ébahis. Plus vite que n’importe quel autre dessinateur. Sans que le chemin de ses spires soit traçable. Sans qu’on puisse remonter à lui, jamais.

-Peut-être que tu devrais leur faire un discours à tes…

-Je n’ai pas fini, rétorqua-t-il, la voix dangereusement posée. Avant toute chose, tu vas fermer ta grande, et réparer tes conneries et leurs traces. Tu vas t’incliner, et commencer par nettoyer mes bottes.

Ils parlaient bas, comme tout le monde dans la taverne, ou presque. Mais Dolohov avait conscience d’une quinzaine de regards qui ne le quittaient pas, rien qu’à l’intérieur. Le Rat aimait aussi avoir sa cours ; mais… Dolohov était en vie. Le statut était encore quo. Le masque bien en place. C’était une partie de poker où tous jouaient leurs vies. Il se pencha en avant, poussa le vice à déposer sur trois de ses doigts son visage marmoréen.

-Vas-y, Rat, réfléchis bien. On te regarde. Prends ton temps. Tu sais que tu as du temps. Quand je déciderai que tu n’en as plus, et bien, tu crèveras. Billy peut être à côté de toi. Tu peux le consulter à voix haute ou basse. Je vais te dire moi-même ce qui se passe pour lui, Rat. Il ne me sent pas. Il se demande, comme toi, si ça vaudrait le risque que quelqu’un tente de me tuer. Parce que ça ne sert à rien de dégainer une arme quand on ne peut pas l’enfoncer profondément dans la gorge de l’adversaire…

Le dos du dessinateur se courbait, et Rat lui-même restait relativement statique, relativement droit. Autant que peut l’être quelqu’un qui se choisit cette identité-là. Toujours pas mort, songea Dolohov. Moins de 48heures avant de se confronter au futur simple de Miaëlle. Il avait tellement de soupapes à sécuriser, avant cet instant.

-Réfléchis bien. Est-ce que tu aurais intérêt à me voir devenir ton ennemi ? A combien de reprise faudrait-il t’y prendre pour m’arracher la vie ? Ou pose-toi la question en ces termes : est-ce que ça a de l’intérêt, qu’un de tes dessinateurs parvienne effectivement à me tuer, sachant que, toi, tu seras mort ? On te regarde. Fais vite. Ta dette augmente.

Il y eut un temps d’arrêt complet – entre eux, seulement, ou les deux hommes se fixaient dans les yeux, caressaient du bout des doigts l’image de leur propre mort, les conséquences de leurs actes, et ce qui les avaient menés à leur place. La langue le brûlait de continuer à parler, comme si Miaëlle avait déverrouillé en lui une autre forme de soupape, en l’obligeant à la franchise. Envie d’ajouter « j’attends ».
Le mentaï se retint ; ça aurait été le mot de trop, ils vacillaient déjà sur une frontière bien particulière. Le rat se leva, lentement, Dolohov, sur son trône de bois se demanda s’il était possible que ça finisse ainsi. L’autre fit un pas sur le côté, un autre pas, s’accroupit à hauteur des chaussures. Billy baissa les yeux, quittant les Spires.

Le mentaï exultait, l’homme était impassible. Mais vivant, martelait-il, chaque seconde de plus. Le pouvoir le tenait vivant.

*

Il avait écrit à Ailil, pour un tas de raison, et la première réponse qui lui parvenait soulevait dans son crâne toutes sortes d’expectatives. Il caressait les mots des yeux, se demandant à quel point il risquait de sur-interpréter les choses. Il prit son temps pour répondre. La patience et les mots l’avaient jusqu’ici sauvé. Lorsqu’il arriva à ce qu’il estimait être une lettre convenable, il la cacheta, scella comme il en avait l’habitude. Jusqu’à quel point une surveillance d’Ailil semblerait suspecte ?, se demandait-il, en coiffant ses très longs cheveux, encore raides.

Rares étaient les hommes qui ne gardaient pas sur leur femme un œil- ne serait-ce que pour la protéger. La question ne s’était jamais posée, s’agissant de Marlyn. Il l’avait toujours très étroitement fait surveiller, et puis… et bien depuis « Sareyn », il avait choisi de lui faire confiance, fort de ce quelque chose qu’il croyait partager.
Le dîner Hil’Muran avait eu lieu, bien sûr, balayant la faible confiance qui s’épanouissait entre eux.

Pour un tas de raisons qu’il gardait par devers lui. Dolohov Zil’Urain ne pouvait correspondre avec Sareyn Til’Lysan. Mais il devait s’intéresser au grand monde, à ses amis utiles, cela aussi, Ailil le lui avait rappelé. A vrai dire, Dolohov écrivait frénétiquement, à tous ceux que sa correspondance pouvait intéresser ou contenter ; à tous ceux à qui il « devait » communiquer des choses et d’autres, depuis longtemps. Tout plutôt que penser au lendemain matin. Tout.

La curiosité le dévorait, au moins autant que l’expectative d’une trahison, voulue ou non. Il ne l’oubliait pas, n’importe qui, dans la rue, pourvu qu’il s’y prenne bien, avait le pouvoir de lui ôter la vie. Il ne portait pas de gommeurs, pas au cas où le Pouvoir revenait. Il était une cible vivante. Il fallait juste qu’il continue de prétendre, avec la même assurance ferme et totale.

*

Il ne pouvait s’en empêcher, le soir. Fermer les yeux, faire le vide et le calme en lui, se concentrer de toutes ses forces. Un couloir, où apparaissait une porte, La porte, voulait-il croire. Pas celle que Miaëlle avait entr’ouvert, en direction du vrai visage, de ce qu’il était au fond de lui ; vers l’Ailleurs.

Ses mains dessinaient les signes censés renforcer les énergies, et faute de résultat, il invoquait les dieux, les conjurait en silence, son visage figé.

« Si ceci est votre royaume, vos Spires, si ceci est ma punition, de ne connaître du monde que les possibilités que j’envisage moi-même, je vous demande pardon, j’implore de redevenir seulement votre créature, et non plus votre égal. Dame, je vous demande pardon d’en avoir adoré d’autres que vous, d’avoir cru quelques fois, Dame, dans votre immense bonté, protégez les enfants …»

Combien de temps encore ? Combien de temps encore avant que quelqu’un ne relève que les derniers meurtres qui avaient eu lieux « par sa faute » portaient sa signature manuelle, pas celle de ses habitudes. Qu’en déduirait-on ? Qu’il prenait plus de risques, pour les tester d’avantage ? Tout remuait, dans les bas-fonds depuis la veille, et la rédition publique d’un chef important. Les choses retrouvaient leurs places. Mais ils avaient senti un changement. Peut-être pas sa propre peur. Mais quelque chose dans l’attitude qui n’était plus une alliance, mais une prise de pouvoir en bonne et due forme. Une demande d’allégeance, qu’on promettait à vie mais qui tiendrait… ?

« Jusqu’à demain, au moins. »

*

Il affronta la porte, le regard de la rue, de quelques matrones. Malgré ses efforts, ses soirées passées dans les auberges ad hoc, ou à fréquenter les quelques locaux qui pouvaient lui délivrer les informations nécessaires, il n’avait pu relocaliser l’homme du magasin.

Sa main se posait sur la poignée –il ressentit avec la même acuité le marasme de sensation de la dernière fois. L’exact même mélange. Et l’espoir, l’espoir qui poussait ses pas à se poursuivre, son corps à se maintenir au niveau juste.
D’ici ce soir, tout serait fini, quoiqu’il arrive, se promit-il

Elle vint à lui, trottinant presque, et il se sentit bouffé d’une affection, d’une reconnaissance totale pour cette petite fille, pour le fait d’être là, de ne pas avoir fondu en larme, de ne pas s’être tapie dans un coin, en le suppliant de l’épargner : parce qu’elle devait avoir trouvé, n’est-ce pas ?

Durant un instant, la magie et sa confiance furent totaux ; jusqu’à ce qu’il réalise qu’elle l’entrainait à nouveau dans le petit cabinet de consultation au rideau.
Ca lui rappelait qu’on se cachait, pas seulement de dehors, mais de « dedans ». De « Papa » et Jan. Il rendit à celui-ci un regard dur, un regard de Maître, très froid, très impérieux. Pas encore tout à fait menaçant.

Il s’assit alors, la regarda s’agiter, et redevenu partiellement mentaï, il l’examina. Sa fébrilité. Sa vitesse. Son visage. La partie gauche de son visage. Où Marlyn avait une cicatrice, où la petite était désormais marquée.
Il savait qu’il en était responsable. C’était évident.
Mais elle se débattait d’avec son regard, l’embarquait dans autre chose. Dans ce qui les occupait. Dans le traitement.

Et ce qu’elle disait lui creusait les tripes plus sûrement qu’une lame de rasoir. Il n’avait pas pour habitude qu’on lui intime de se taire, cependant, il avait juré de lui obéir, dès l’instant où il entrait dans la boutique.

Il ne voulait pas être sous l’emprise du vendeur de rideau.
Il ne voulait pas que quiconque lève la main sur elle – elle était la seule solution qui lui restait.
Il ne voulait pas de peut-être. Il voulait la simplicité.
Il ne voulait pas se fier à un conte monté de toute pièce, et céder à l’orgueil. Prendre une herbe qu’on donnait aux nourissons. Pourquoi ne pas avaler directement l’engrais destiné aux légumes ?

Elle devait le sentir, parce que déjà, son adorable visage se plissait, laissait apparaître des fossettes d’angoisses et de colère. Il devait encore lui faire peur. Tout devait lui faire peur.
… Pourquoi avait-elle volé quoique ce soit? Pourquoi ne pas lui avoir demandé, à lui, de lui fournir? Il lui avait dit que rien ne serait un problème. Elle avait voulu faire vite, comprit-il, plus vite que ça n’était possible. Et si elle implorait, ce n’était pas que par peur, c’était aussi mue par son désir, incroyable et total, d’une « certaine Marlyn ». La sienne, peut-être, il aurait presque eu envie de le croire. Pour elle.

Il ne pourrait dire non. Même si c’était absurde, parce que ça l’était. Il ne pourrait pas lui dire que les narcotiques le tétanisaient, que les herbes le tétanisaient, que tout ce qu’il ne contrôlait pas, il préférait s’en débarasser.
La vérité, c’était qu’il y avait des contre-arguments logiques, rationnels à opposer.
Par exemple, le fait que les élèves d’Académie utilisent les drogues comme une manière de limiter leur accès aux spires, de libérer leurs esprits de cette dimension à l’intensité quasi insupportable.

Par exemple, le fait que les herbes à respirer les embrouilleraient tous deux, que Jan serait seul maître à bord, et qu’à lui, Dolohov ne vouait aucune espèce de confiance assumée. Et si les drogues qu’il n’avait jamais prises lui coupaient tout accès aux spires, à tout jamais ?
Il n’esquissa pourtant pas le moindre geste, parce qu’en lui s’élevait cette petite voix d’irréductible et suppliant espoir, qui soufflait que ça pourrait être la solution, la seule possible, aujourd’hui et maintenant. Pas le premier risque, pas le dernier.

Il ne pouvait pas quitter sa tempe des yeux ; le « qui » lui brûlait les lèvres. Qu’est-ce que tu as dit, contre ça, pour que ça s’arrête là ? Qu’est-ce que tu me tais, pour afficher ça ? Qu’as-tu mis en scène avec tellement de minutie ? Mon soin, ou mon trépas ? A toi, on ne peut pas te demander si tu souhaites mourir ou te faire un ennemi, pour te vaincre. On ne peut pas non plus t’écrire. On ne peut que te faire confiance, ou tout abandonner. On ne peut donc que te faire confiance.
Ses yeux suffirent à lui arracher une petite poignée de mots. Juste de quoi lui emballer l’âme.
« Il».
« Papa », ou « Jan », pour susciter une telle loyauté, un tel pathétisme ? Il saurait, s’assura-t-il, incriminant forcément le vieil homme. Au moins, il était coupable de ne pas avoir protégé Miaëlle de l’agresseur. Au plus… Oh, il le payerait.

Mais plus tard. S’il restait en vie. Le mentaï avait joint les mains, pour s’empêcher de réagir, de l’interroger plus brutalement, de gâcher quoique ce soit. Elle ne l’avait sondé que pour la forme : l’amadou était déjà allumé, et les premières vapeurs s’élevaient dans l’air tiède.
Il était ramené à l’angoisse dans sa toute première forme, son propre égoïsme, sa pathologie.

Si réellement il n’était plus dans la réalité réelle, que son esprit s’était dissocié de son corps, et que les narcotiques le coupaient des Spires, il mourrait.

Il se sentait trembler à nouveau, mais incapable de reconnaître ce tremblement comme sien, il se dit, lui qui aurait dû faire comme elle, se détendre, que ça devait être les premiers signes, la première preuve qu’il n’aurait dû entamer aucune procédure, et se taire définitivement. Il ferma les yeux, tâchant de corriger sa posture, d’effectuer encore une fois le cheminement mental. Inspirer, longuement, profondément, sans se laisser troubler par l’envie de tousser, ou de sortir. Se détacher progressivement de la réalité, du corps, des sons qui lui parvenait, des odeurs, de la voix de Miaëlle quelque part, très loin. Une quinte de toux le prit, qu’il tenta de retenir. Et à celle-là, comme un mauvais souvenir, succéda une quinte bien plus forte, incontrôlée, qui brisa sa posture, le peu de calme qu’il lui restait. Il jura dans ses gants, en rouvrant les yeux.

*

Le vieil analyste de Vor l’avait toisé de haut en bas, longuement. Comme s’il ne possédait pas une chance énorme, mais presque une tare, et qu’on continuait de douter de lui. Pourquoi ? Parce qu’aucun de ses parents n’avaient le dessin ? Que la majorité des nobles à Al-Vor en étaient dépourvus ? Sa mère avait la main posée sur son épaule. D’aussi loin qu’il s’en souvenait, c’était une attitude qu’elle avait eu. L’utiliser comme canne invisible. Le diriger d’une simple pression à l’épaule. Etre là, comme un poids, et comme une protection tout à la fois.

-Vous êtes sûrs ?

-J’ai dessiné.

-Ce n’est pas la première fois qu’un adolescent… du coin (il voulait dire : de votre genre, Dolohov l’entendit comme tel) se méprend, et considère comme « du dessin » ce qui n’était seulement qu’une hallucination due aux substances qu’ils prenaient pour soi-disant s’éveiller à l’Imagination.

-Mais moi je n’ai rien pris.

-Et qu’est-ce que tu as fait, dans ce cas ?

Dolohov avait soutenu son regard, déjà très neutre, déjà très majestueux sans raison. Il carrait les épaules, et se sentait obligé de paraître grand et fort. Il avait envie de sourire, mais il ne pouvait pas encore se le permettre tout à fait, pas avant qu’on lui confirme ce dont il était déjà sûr.
L’adolescent sentait les yeux de l’autre chercher une faille, il se demanda comment Lui pouvait avoir découvert son don. S’il pouvait deviner, simplement comme ça ? Et cette idée lui donnait envie de rire.


-J’ai dessiné, répondit-il, avec toute l’assurance du monde, sans pouvoir contenir une moue de totale auto-satisfaction, un frémissement de narine.

*

Il était ressorti de chez l’analyste pour la seconde fois. Cette fois-ci, il s’était arrangé pour que Dame Zil’Urain ne l’accompagne pas. Il était entré avec, sous son bras, le dessin obtenu, et la ferme intention d’en décoder les arcanes. Il éprouvait déjà pour son pouvoir une affection, une fierté sans limite. Mais l’impression que ce pouvoir lui était inconnu, étranger encore, allié avec l’incapacité de pouvoir le contrôler spontanément l’agaçait.
Bien sûr, comme tout le monde, il avait entendu parler du Dessin, il avait espéré de toutes ses forces que l’Imagination soit en lui. Il avait remercié la Dame avec ferveur, comme il ne l’aurait jamais remerciée avant ; il s’était juré de faire de très grandes choses.

L’analyste avait appelé le nom d’emprunt, quelconque et riddicule, et en voyant apparaître un visage connu, avait commencé par marmonner quelque chose qui ressemblait à « J’ai su dès le début que tu me ferais perdre mon temps ». Dolohov répondit assez vite, et bien plus humble que la première fois qu’il avait payé pour obtenir l’analyse nécessaire à l’intégration d’Al-Jeit. Que maintenant, il était prêt à payer pour l’analyse de cette analyse. L’autre l’avait chassé, lui assurant qu’à Al-Jeit, ceux qui le prendraient en charge lui dévoileraient ce qu’il y avait besoin de savoir.

Il avait effectivement besoin de savoir. Besoin de savoir au plus vite. En rentrant chez lui, se croyant discret, il se fit arrêter par la même milice qui ramenait régulièrement Shaïlan au manoir. La surprise éclaira le visage des gardes en découvrant celui du fugueur : Dolohov n’avait-il pas été jusqu’à lors un gosse irréprochable ?
Ca lui fit un drôle d’effet d’entrer chez lui entouré de deux guerriers, de voir sa mère sur le pas de la porte, le barrant de tout son corps, de subir son regard, qui ne tombait plus de si haut.

D’ordinaire, c’était Shaïlan qui était à sa place, et lui qui était à la fenêtre de leur chambre, accoudé à la fenêtre, à s’amuser de la tentative de dignité de Shaïlan, de l’expression que sa propre mère gardait jusqu’au soir suivant.
Il passa la porte, en se jurant d’accélérer les choses.

*

Le corps psalmodiait, et les yeux cavalaient le ligne de droite à gauche. Il eut une grande respiration, comme avant une profonde apnée, jeta devant lui les bras, comme pour crever un invisible ennemi, ou rattraper quelqu’un qui tomberait en chute libre

*

Le pouvoir et ce qu’il nommait déjà les possibles était là. C’était là, hors d’atteinte, souvent, mais d’une telle beauté, d’une telle intensité qu’il se demandait comment c’était possible. Il regardait sous ses pieds, et il voyait son propre chemin. Il était encore impossible d’avancer, de parcourir et de tordre les distances. Mais il y avait passé ses trajets en carrosse en immersion complète, avec la sensation de solidifier son parcours, son accroche à ce monde neuf.

A peine arrivé à Jeit, on l’invita à séjourner à l’intérieur des murs, munis d’une sécurité qui convenait aux apprentis, encore incapable de se dominer, de dominer ce qu’il y avait entre eux. Il leur avait cédé son analyse, dévoré de curiosité, de désir d’apprendre et de comprendre, et de trouver, et de parcourir les chemins, de les nommer, de créer. Créer, enfin, ce qu’il avait en tête.

Tous les élèves ou presque partageaient sa ferveur, son snobisme, cultivés par les professeurs à ce sentiment d’être une élite intouchable. Les Spires se courbaient à leur volonté. Les objets se concrétisaient entre leurs mains, en un clin d’œil.
Mais on ne lui disait rien. Il avait fini par demander à certains élèves, plus vieux, et dont il se faisait l’ami s’il était possible de spécialiser sa formation, mais tout viendrait en son temps, lui assurait-on. Alors il patientait, avide de toutes les beautés de la capitale, avide des Spires, de courtiser grâce à elles des sphères de la plus haute noblesse. Il s’entendait avec les meilleurs, il se sentait follement important, incroyablement libre de fréquenter ces demoiselles et jeunes hommes qui comprenaient et ressentaient toutes les dimensions existantes.

Alors, ses pas le menèrent à croiser l’Analyste de l’Académie d’Al-Jeit, pour la seconde fois depuis son admission. Et celui-ci l’aborda tout naturellement, avec un sourire juste un peu trop appuyé, peut-être, tout en continuant sa route. Dolohov n’y tint pas.


-Maître ?

L’homme parut surprit, vaguement intéressé, mais sans toutefois se tourner vraiment vers son interlocuteur. Engageant, son sourire. Alors l’adolescent se lança, réévoqua le fait que l’analyste de la ville dont il était originaire n’avait pas voulu lui décrire ce qu’il y avait eu sur son test. Est-ce que lui, qui était de la meilleure académie possible pourrait lui faire l’honneur de partager une parcelle de son savoir ?

-Il est bon de vouloir prendre son destin et son dessin en main, lui répondit-il, jovial. Mais tout a un prix, évidemment. Peut-être pourrons-nous en discuter plus tard ? Je n’ai pas vraiment de temps en ce moment.

Dolohov manquait d’argent, ce n’était un secret pour personne, et c’était, à ses yeux, la seule chose qui justifiait que son statut ne soit pas plus élevé au sein de la hiérarchie des élèves. Il inclina la tête, déjà vaincu, et convaincu qu’il ne pourrait pas payer dans l’état actuel des choses, tentant de garder face à l’autre un visage et une attitude normale. Il n’était pas un animal, il ne serait jamais un animal blessé.

*

-Dienne Nil’Tremaine.

-On devrait vous appeler Marraine la bonne fée ! Je ne sais ce que j’aurais pu faire, sans votre aide. Nos maîtres ne nous laissent pas vraiment nous confronter à la ville. Je pense qu’ils ont peur que nous nous laissions distraire par ses charmes.

-N’était-ce pas exactement le cas, jeune homme de Vor?, s’amusa-t-elle, ses jolis yeux couleurs de miel dansant sur le costume apprêté, mais pas assez.

Il eut la galanterie de baisser les yeux, en souriant presque avec timidité, replaçant d’un geste naturel une mèche de ses longs cheveux blonds. Il n’avait pas envie de contrarier cette dame qui se penchait sur lui, alors qu’elle était, d’évidence, de la meilleure société.


- Je voulais voir le plus grand temple de la Dame, avoua-t-il. Je voulais prier,la remercier de ses bienfaits, et sans doute, oui, contempler tout ce qu’elle nous donne à contempler. Tout ici est, c’est vrai, plus grand, plus beau, plus incroyable qu’ailleurs...

Elle écarquilla un peu les yeux, mais gardait globalement une moue approbatrice, presqu’attendrie. Il constata qu’elle semblait rayonner de bonheur, d’assurance et de force. D’une envie de parler visible. De partager quelque chose de grandiose avec le monde. Et la curiosité poussa Doll à se demander ce qui pouvait sembler grandiose à une femme de Jeit, qui vivait dans un rêve vivant.

-Priiez-vous, Dame Nil’Tremaine ? Je vous prie mille fois de vous avoir dérangée.

-Non… Pour tout vous dire, Monsieur, je.. je ne suis pas encore Dame Nil’ Tremaine. Je le serai après demain. On m’a dit que ça portait malheur, de se rendre au temple de la Dame durant la période des fiançailles, de ne pas laisser le temps passer et de le redécouvir au moment où l’on devient épouse… mais je n’ai pas pu résister. C’est comme… égoïstement découvrir un peu du bonheur de demain… Intensifier encore la libération que sera Après-demain. vous comprenez, n’est-ce pas… ?

Il lui sourit, en hochant la tête. Elle avait le teint rose, et dans les yeux cette brillance formidable, toute la vitalité du monde. Il envia son futur mari. Son mari qui devait être effroyablement riche pour avoir acquis sa main, et qui le serait doublement en la faisant sienne.

-Dolohov Zil’Urain. Peut-être me permettrez-vous de considérer ma rencontre d’aujourd’hui de la même manière. Pour peu que ça vaille aujourd’hui, Dame Nil’Tremaine, sachez que vous avez tous mes vœux de bonheur.

*

Il lui sembla qu’un fracas avait lieu, ailleurs. Dans le brouillard et les vapeurs, une silhouette, ou était-ce un son ? Vor, songea-t-il, c’est Vor, et Marlyn veut m’achever, m’épargner l’humiliation de mes seuls possibles. Et Ailil tente de l’en empêcher. Al-Vor, oui, sûrement.

*

Shaïlan était raccompagné par les gardes, c’était une habitude. Doll le contemplait rentrer, et Shaïlan jouait la carte de la dignité. La lune lui accrochait de l’argent aux cheveux, et ses yeux noirs rageaient en silence.

Dolohov aimait cet instant entre tous les autres, il se sentait conformé, rassuré dans les préférences de sa famille, dans la hiérarchie installée dans la maison. Peut-être qu’il n’était pas « encore » grand-chose, mais lui, au moins, il n’était pas une petite frappe, un petit voleur de rien du tout, perpétuellement épinglé. Lui, il n’était encore rien de défini, sa polyvalence plaisait. Et il parlait magnifiquement bien. Ca, c’était ce qui menait les gens très loin. Shaïlan, avec sa langue qui fourche n’irait jamais nulle part, assurait son père, qui n’avait même pas l’excuse d’être dyslexique, lui, pour avoir gâché sa vie.
La famille Zil’Urain était portée par sa mère. C’était sa mère qui ne pouvait pas supporter Shaïlan.

Mais quelque chose en lui continuait de ne pas pouvoir trouver « totale » cette victoire sur son cousin. Parce que Shaïlan possédait quelque chose que lui-même possédait aussi, mais de manière moindre. Shaïlan était beau. Incroyablement beau. Là où la conversation de Dolohov brillait, là où il était charmant, désarmant, conquérant, il suffisait au Dal’ Kenta d’être beau. Fragile, encore, presque féminin. Auprès des demoiselles accessibles à leur rang, Dolohov remportait l’affection des mères, des pères, mais la plupart de ses quasi conquêtes lui préféraient secrètement le ténébreux cousin silencieux, énigmatique, mauvais garçon.

C’est lui que Shaïlan fixait en rentrant le soir. Quelques fois, il se disait que ce regard était comme une promesse, quelque chose qui ressemblait à « Un jour, tu verras, ils ne seront plus capable de me retenir. Je serai devenu quelque chose, pendant que tu m’attendras, comme une femme de port. »


D’autre fois, c’était presque pire, il se demandait si ce regard n’était pas celui du rival victorieux. De celui qui revenait de chez une femme, une de ces demoiselles que Dolohov aimait courtiser, et qu’il espérait cette fois, éprise, définitivement acquise à sa cause. Il restait impassible, en serrant juste un peu les poings. Parce qu’il n’était pas du genre à flirter avec n’importe qui juste pour le fait. Et qu’au final, c’était toujours dans sa chambre à lui que Shaïlan revenait.

*

-Que puis-je pour vous, Dolohov ?

Il avait longuement hésité. La plupart des gens semblaient éviter l’analyste. Pas réellement l’éviter lui, mais éviter de croiser son regard. Le jeune homme sentait son cœur battre fort. Mais c’était plus fort que lui. Il voulait plus que ce qu’il avait ; il avait toujours voulu plus. Et « ça », c’était ce qu’il avait obtenu. Le plus beau cadeau du monde.

-Je suis venu vous faire savoir que je suis prêt à payer le prix. Je voudrais que nous le fixions, parce que je n’ai pas vraiment…

D’argent. De pouvoir, de cercle familial plus haut que le vôtre. Mais j’ai de la volonté, et quelques amis, je veux le croire, ils suffiraient peut-être. Il suffirait peut-être seul.

-Et si je vous disais que cette proposition n’est plus d’actualité ? soupira l’autre, en appuyant son visage sur sa main.

A cet instant précis, l’adolescent avait cru comprendre quelque chose. Ce type « savait » analyser. Mais plus encore, il « avait » analysé. Chacun d’entre eux. Il connaissait mieux leurs pouvoirs qu’eux. Et il gardait tout ça pour lui. C’était pour lui consultable à chaque instant. Et visiblement, son propre pouvoir avait quelque chose, un truc de particulier, ce n’était pas possible, autrement, pourquoi refusait-on ses demandes aussi farouchement, sinon ? Il avait les spires à fleur de crâne.

-Vous m’en ferez une autre, séance tenante. Qui impliquerait par exemple de me rendre cette feuille.

On ne l’avait jamais contrarié aussi longtemps. Jamais. On avait toujours fini par faire ce qu’il voulait- quand c’était possible- et Dolohov savait mieux que personne, à présent, à quel point les possibles étaient beaux et incomptables. Il était prêt à attaquer, se rendit-il compte.
L’autre éclata d’un rire de gorge, le premier que le blond lui eût jamais entendu, qui le désarçona, et lui vrilla le cœur extrêmement loin. Qu’est-ce qui faisait qu’il était si peu crédible que ça ?


-Ne nous enflammons pas, jeune homme. Laissez-moi énoncer les choses à ma façon. Vous désirez quelque chose que je possède, et je sais maintenant que vous donneriez n’importe quoi pour ça. Pire, que vous risqueriez énormément pour cela. Mais monsieur Zil’Urain, votre attitude influence énormément la mienne, le savez-vous ? Vous vous placez face à moi comme une menace. Enfin, du moins, vous essayez. Qu’auriez-vous à gagner, si j’étais votre ennemi ? Ou plutôt, qu’auriez-vous à gagner, si je n’étais pas votre ennemi, mais un allié ?

Il fronça les sourcils, toujours aux frontières de son Imaginaire. Sur ses gardes.

-La proposition ne tient plus, en effet. Il n’est plus question d’un prix. Il est fixé, depuis longtemps, et vous pouvez vous le permettre. En argent comptant, il est nul. Votre analyse est sur la table. Ce serait mon plaisir que de vous en interpréter les signes. Pouvons-nous être des alliés, ou devons-nous être des ennemis ?

Dolohov regarda la feuille, se demanda quel intérêt l’autre pouvait trouver, dans sa logique, à se faire gracieusement interprète pour lui. Il n’était même plus sûr que ce soit effectivement « son » papier. Ils se jaugèrent longuement, et le visage de son interlocuteur était incroyablement impassible. Simplement ses yeux brillaient à la lumière des chandelles, d’un bel éclat très noir. Il s’assit. Le noble blond resta encore une seconde ou deux debout. L’ambiance était électrique au possible. Et pas de trace de l’analyste dans les Spires.

-Bien sûr, Maître, lâcha-t-il enfin, comme en sortant d’un rêve. Nous sommes des alliés.

*

Quelque chose se débattait. C’était peut-être lui, c’était peut-être Miaëlle, c’était peut-être la sculpture dans le chaudron. Il le sentait confusément, sans plus savoir. Il avait le Maître en tête, et des tâches de couleurs qui lui bouffaient les iris quand il fermait les yeux. Comment certains préféraient cela aux Spires ? Les Spires infinies, et parfaites, houleuses et

*

Il s’immergeait à toute allure. Il s’en savait capable. Il l’avait fait toute l’année d’avant. Il pouvait suivre les autres en pas sur le côté. En précéder certains, peut-être. Il Pouvait. Sa limite n’était pas fixée, se répétait-il. Il la sentirait simplement. Il n’était pas obligé de suivre la trace parfaite. Juste d’y arriver.

Slynn Ar’Kriss bondissait à toute allure, quelle que soit l’exercice. Il avait envie de la détruire rien que pour ça. Mais lorsque les cours s’arrêtaient, qu’elle lui adressait la parole, il l’écoutait poliment, la repoussait galamment. Elle lui était aussi insupportable qu’il la savait plus puissante que lui.


-Comment fait-on pour en acquérir plus ?

-Que veux-tu dire ?

-Vous… vous savez comment je fonctionne, murmura-t-il. Vous me l’avez dit vous-même. Mon cercle central, est vraiment parfaitement central. Et bien plus petit que les deux autres, qui partagent son centre. Mon cercle de pouvoir est l’exacte surface de mon pouvoir, du coup, il est absolument central dans mon apprentissage. En toutes choses. C’est vous qui l’avez dit.

Et depuis, Dolohov en avait parfaitement conscience. De tout. Il lui semblait qu’à force d’en parler, de tester, en classe ou en dehors, il savait avec une précision chirurgicale ses limites, et comment les atteindre. Il était horrifié de la limitation de ses possibles. Il les avait crus infinis. Infinis à son échelle.

-Vous avez aussi dit qu’il ne fallait pas voir les cercles comme imperméables, les limites comme infranchissables. Alors c’est décidé. Je veux plus de pouvoirs.

-Songe que tu as du faire ou vivre quelque chose en particulier pour avoir accès à cette sphère-là.
Qu’était-ce ?


Mais Dolohov avait également progressé, l’autre ne s’y trompait pas. Il en avait fait son allié, même s’il s’en faisait appeler maître. Cette fois, c’était son propre visage qui était impassible. Un autre long silence se fit entre eux, où chacun jaugea les possibilités. L’adolescent savait qu’il avait pris en carrure, en assurance, même s’il était moins franc, moins ébloui par les spires, par les performances qu’il effectuait. Qu’ils effectuaient tous. Le prix à payer.

-Quelque chose de nouveau.

-Que tu as reproduit, depuis ? Sachant que les circonstances ne doivent pas être exactement similaire.

-Non, finit-il par lâcher, faisant de son mieux pour ne pas rougir.

-Alors tu peux essayer. De multiples façons. Il y a des chances que ça te rapporte de multiples pouvoirs. Je pourrai te ré-analyser, en secret, si tu le souhaites ? Sans envoyer de copies à l’Empereur. Nous sommes alliés. Tu me rends de si grands services.

-Si le temps nous le permet, murmura Dolohov, sans parvenir à se lever, et partir. Non pas qu’il avait peur de reproduire « les circonstances » de multiples façons, au contraire. Mais à l’idée qu’on le ré-analyse le terrifiait. Qu’on atteste que ça fonctionne, ou non. Mais j’en doute. Les circonstances étaient assez uniques, mentit-il.

-Tu es une personne pleine de volonté et de créativité. Je ne doute pas que, pour cela comme pour le reste, tu parviendras à trouver un moyen. Oh. Et, Dolohov ? Je pourrais te surprendre, un de ces quatre matins. N’oublie jamais que ce ne sera pas en ennemi. Aucun de nous n’y gagnerait quoique ce soit.

*

Le combat en dessin le fascinait. Comme le fait de comprendre comment le dessin d’un autre fonctionnait pouvait le fasciner. L’analyste le fascinait. Il se fascinait. Le pouvoir, par-dessus tout, le fascinait, et il se targuait d’en acquérir de plus en plus.

L’air de rien. Comme le mentaï, puisqu’il semblait évident, à ce stade, que ça en était un. Il admirait sa richesse intellectuelle, son approche tellement peu orthodoxe des choses, sa force morale incroyable. Son attitude. Auprès de lui, Dolohov se sentait investi d’une importance nouvelle, d’une force nouvelle. Auprès de lui, il avait accès à la consultation des analyses des autres. Quelques fois, il tentait devant le maître une interprétation « anonyme ». Cela entrait dans le cadre de sa formation. Les possibles encore inenvisagés de l'analyse lui tiraient des théories plus farfelues les unes que les autres. Comment déterminait-on le sens de lecture? Est-ce que le sens était différent, si on interprétait de l'extérieur vers l'intérieur? Dans quelles circonstances? Fallait-il comme lui avoir un don spécifiquement concentrique pour qu'une double lecture soit possible? Qu'en était-il des cercles des rêveurs? Etait-ce comparable?

L’Académisme le freinait. Il était dévoré de spires neuves, qui demandaient encore d’être découvertes, rentabilisées. Les basses sphères le fascinaient, il s’en ouvrait régulièrement à tous ceux qui l’écoutaient. Pourquoi le feu venait-il plus spontanément ? Comment se faisait-il qu’il y ait autant de chemins, si rapidement accessibles, qui n’avaient aucune utilité, même esthétique ?


« Mon cher, l’esthétique se travaille. Tout se travaille, ici. Mais le feu dévore »

Ce ne le satisfaisait pas. Et le rêve ? Qui étudiait le rêve, hormis les rêveurs ? On le considérait de très haut. Comme s’il n’était qu’un jeune débutant, pas si prometteur que ça, finalement. Il était meilleur qu’eux, songeait-il. Il avait pu les lire. Ils étaient déjà presque en son pouvoir. Il trouverait, ça prendrait juste un peu de temps. Il y avait toujours dans les plus basses sphères des choses à trouver. Des choses incroyables, se répétait-il, caché derrière un regard impavide, et un sourire de Mona Lisa.

*

Aletheia était belle, elle aussi. Il aurait pu devenir lyrique pour elle, s’il avait pu vibrer d’un peu de passion, si les circonstances l’exigeaient. Le cœur de Dolohov battait plus facilement pour les inaccessibles, que briguait le fils de Seigneur de Vor lui-même.
Il caressait du regard leurs poitrines corsetées, leurs courbes si mignonnes, si ingénument montrées au hasard de jeux, de soirées, de splendides moments. Quand bien même ce n’était pas lui qui les menait à danser au bal, il était dévoré de désir pour ces filles aux jolis noms forts connus, pour la fortune de leurs pères, qui semblait incarnée dans les rondeurs de leurs joues, de leurs hanches, de leurs cils. Il était fou de leurs parfums coûteux, trop précieux pour leur âge, et la simple idée d’une goutte d’huile essentielle cavalant de leurs oreilles à leurs poitrines suffisait à le torturer pendant des heures. Il aimait les couleuvres, déjà un peu trop âgées qui rôdaient autour de son seigneur, qui chatouillaient ses sens, l’air de ne pas y toucher, qui l’empoisonnaient d’exigences insurmontables.

Il songeait, lui, à ce qu’il ferait pour leur plaire, à elles, à leurs pères, à leurs mères. Comment il grimperait les échelons. Puis, il se souvenait, vaguement ennuyé, qu’Aletheia était vraiment belle, il lui accordait quelques regards, quelques attentions, parfois, l’ombre de gestes, de sous-entendus qu’il n’osait pas encore. Trop jeune, trop dépourvu d’expérience. Il surprenait alors le regard de Shaïlan, sur elle, et se faisait possessif, cajoleur, débordant d’un tas de points communs avec elle.

Timide, aussi, quelques fois.

*

Il réalisa qu’il ne sentait toujours pas les spires, et la nausée montait de son corps. Il voulait son futur simple. Des solutions d’enfance. Ne pas vomir par terre. Quitter la pièce, peut-être, quitter tout ça. Le corps l'insupportait. Il voulait le monde cérébral.

*

On l’avait rebalancé dans la chambre. Shaïlan souriait au mur de ce sourire insupportable et suppérieur. Dolohov le toisa un instant, se détourna comme s’il était brûlé. C’était à peine si l’autre ne « chantonnait" pas en ôtant son costume du jour. Mais son cousin ne chantonnait jamais. Il avait trop de problèmes avec les mots pour ça. Ils avaient été au bal, ce soir-là, c’était au bal que Shaïlan s’était échappé, et on le soupçonnait coupable du vol qui avait eu lieu en cours de soirée.

Ca avait incroyablement soulagé Dolohov de voir qu’aucune demoiselle de bonne famille ne manquait à l’appel. Son cousin, on finissait toujours par le retrouver, lui ramener, dans leurs chambres de petits enfants.


-Tu as peur que je sorte par la fenêtre ?

-Peut-être n’as-tu même pas les capacités mentales suffisantes pour parvenir à formuler une question simple ?

D’ordinaire, ça suffisait. Mais cette fois-là, Shaïlan haussa un sourcil bravache, en se dirigeant vers son lit. A se demander de quoi il pensait Dolohov incapable. La même idée, qui le hantait lui revint, alors qu’il s’en retournait à son propre lit. Il déglutit, en se glissant sous les draps, fixant le mur, puis le plafond.

Il avait laissé la fenêtre ouverte. Mais Shaïlan ne semblait pas décidé du tout à bouger. Le blond sentait simplement le vent sur ses bras nus, qui dépassaient des draps, contractait les masséters, en songeait qu’il pourrait se relever. Aller à la fenêtre. Fermer au moins les tentures, pour ne pas être gêné par la lumière des étoiles. Il tourna la tête du côté de Shaïlan. Pour être sûr qu’il ne regardait pas. Il songea aux seins des filles agglutinées autour des grands noms, aux yeux de la Demoiselle Ril’Morienval, au décolleté dans le dos qu’avait porté une grande dame tout récemment mariée, et qu’il avait trouvée belle –et riche- à pleurer. Et sans qu’il ait rien pu faire contre ça, maintenant, c’était Shaïlan qui dansait avec elle, qui glissait ses mains où il l’aurait choisi, le long de la colonne, évasant le geste juste au-dessus du bassin, pour laisser reposer ses paumes dans les deux petits creux. Le corps de la femme faisait barrière entre eux deux, mais il pouvait voir, par-dessus son épaule, briller le regard de Shaïlan, étinceler de ce sourire, de sa beauté qui lui attirait tout si facilement. Il se mordit la lèvre, en fixant le plafond rageusement, l’image lui brûlait les rétines quand il fermait les paupières. Il avait envie de se coller le poing contre la bouche.

Shaïlan s’était tourné. Dolohov avait longuement contemplé son visage, dans la semi obscurité. Sans doute dormait-il. Il avait les yeux fermés, la respiration très calme. Il n’y avait aucune chance pour qu’il le voie, s’obligea-t-il à penser, entre deux visions de femmes sublimes qu’il serrait contre lui.

Une de ses mains disparu sous le drap. Il tourna la tête vers l’autre garçon, encore une fois. Rien n’avait changé. Il se détendit un peu, ferma les yeux juste une seconde, pour donner une dimension plus réelle aux filles, leur donner une voix, un parfum. Il les contrôlait toutes. Il avait presque envie de sourire. Mais avant… il tourna une dernière fois la tête.
Il ne vit que les yeux. Deux sphères parfaitement noires ou presque. Il les vit sourire avec une satisfaction évidente. De ce sourire, précisément.


*
-Tu sais, Dienne, à une époque, je n’aurais même pas rêvé qu’une femme comme toi m’accorde un regard.

-Pourquoi ça ?

Il lui sourit, estimant qu’à la fierté, il devait au moins ne pas formuler à voix haute la situation familiale. Elle lui fit grâce de s’excuser, en ajoutant qu’elle parlait toujours trop.

-Tu parles merveilleusement bien. J’envie tout ceux qui peuvent t’écouter. Je comprends que la Dame partage mon engouement, et te rappelle à elle si souvent.

Elle rit, de ce rire différent, un peu fêlé déjà, qu’il trouvait aussi beau que ses yeux, que ses robes, que ses bijoux.

-Parfois je me demande si tu ne la comprends pas un peu trop, ta Dame. Si tu ne l’adores pas avec excès, murmura-t-elle, comme pour elle-même.

Il lui sourit de ce sourire en biais. Patience, se promettait-il. Elle priait beaucoup trop que pour que son bonheur soit parfait.


*

Comme une musique, un refrain populaire. Le regard de Shaïlan qui ne le cherchait même pas spécialement, au matin, mais que Dolohov « sentait ». A ce regard s’associait depuis des semaines un tas d’images, et il ne fallait pas. Il allait quand même à la fenêtre. Depuis qu’il était presque sûr, il lui manquait quelque chose de fondamental. Il savait qu’en l’état actuel des choses, il ne se contrôlait même plus lui-même. Comment aurait-il pu prétendre être supérieur ? Ca lui faisait mal et absolument honte.

Il regardait dehors, quand Shaïlan se changeait. Par habitude plus que par réelle pudeur. Il n’aurait pas dû éprouver cette gêne imbécile. C’était sans doute une n’importe qui. Une facile. Une sans intérêt. Peut-être même un homme. Il allait se coucher, se ravisa, décida de retourner à la fenêtre, clore les volets.

Il faisait parfaitement noir, maintenant. Ses pas le ramenaient à son lit, mécaniquement. Il dévia en dernière seconde, s’assit presque prudemment sur le lit de Shaïlan.
C’était quelque chose qu’ils n’avaient jamais fait. Madame Mère leur avait signifié très tôt qu’ils étaient de la même maison, certes, qu’ils étaient du même monde, oui. Mais qu’ils n’étaient pas de la même trempe. Pas des frères. Juste un héritier et un fardeau.
Dolohov se sentait étrangement détendu. Comme quelqu’un qui s’apprêterait à décoller du sol, à dévier une bonne fois de la route toute tracée qu’on avait prévu pour lui. Par ambition, purement et simplement. Il lui posa une main sur l’épaule, qui ne tremblait pas. Il avait envie de lui parler à l’oreille, pour le narguer. Mais il ne savait pas encore ce qu’on disait. Surtout pas dans ces cas-là. Shaï trichait. Dolohov savait qu’il ne dormait pas, qu’il se savait beau comme une fille, que maintenant qu’il était contre son dos, il savait, il ne pouvait pas ne pas savoir. Il pria pour que l’autre ne dise rien, n'appelle pas. Ne le regarde surtout pas. Il lui posa un minuscule baiser sur l'oreille.

*

Et sa bouche plasmodiait toujours. Il avait le corps en délire, incroyablement chaud, lui qui ne suait presque pas se sentait mouillé. Et quelque chose du grincement de dents, et du fracas autour de lui. Etrangement ténu.

*

Il était parvenu à contrôler sa propre voix. Mais à un moment, il avait fallu qu’il plaque sa main contre la bouche de Shaïlan, pour qu’il fasse le moins de bruit possible. Quelque chose en lui se fascinait pour ces soupirs, qui filaient entre ses doigts, pour le premier grognement-truc. Fasciné de pouvoir faire mal, de pouvoir faire bien en si peu de chose, en si peu de mouvement. Fasciné par le fait qu’il lui faisait l’amour, lui qui n’avait jamais touché personne, jamais désiré d’homme, et qu’il le dominait, qu’il était en lui, dépendant de lui, fou de ses sensations, mais que l’autre l’ignorait. Que l’autre était à la torture, autant qu’au plaisir, par sa seule volonté. Il / c’était autre chose, il s’en rendait compte au fur et à mesure que son corps perdait les comptes des coups de reins, de son besoin de s’apaiser/allait/ des dimensions en tous sens, un brasier mental cousu de fils blancs magnifiques, qui rendaient absolument tout débile. Et lui en devint fou, là, au milieu des chemin/ mordre le creux du cou, pour ne pas crier lui-même.
La pièce fut balayée d’une lumière intense par flash successifs. Dolohov avait les yeux grands ouverts sur les possibles, le visage encore brouillé de plaisir ; Shaïlan lui mordit les doigts de toutes ses forces en sombrant à son tour. Entre ses mains.

*

Il respira une énorme bouffée d’air, comme si ça n’avait plus été le cas depuis des heures. Mais il était encore embourbé dans ses souvenirs, mânes imbéciles qui lui liaient la gorge. Il se releva, encore ivre, complètement, tituba, jusqu’à ce qu’on le rattrape. Il reconnut Miaëlle. Il venait d’accéder aux spires, l’avait-elle perçu ? Il ferma les yeux, avec dans le cœur les premiers possibles, mais rien. RIEN. Il la repoussa, pas méchamment, mais pas doucement non plus. Marlyn s'imposait en marasme dans ses pensées, un coctail de vie communes ensemble, d'éléments et d'autres. Marlyn, le reste, il tatônait, dans la casserole dont l'eau n'était plus chaude. Vide.
Somnambule, il passa le rideau, le rideau de perles. Aucune porte ne lui faisait plus peur.
Il se planta devant Jan.


-Je veux que tu te souviennes de ce jour, Vieil Homme. Je veux que tu t'en souviennes comme celui où pour la première fois de ta vie, tu as pris parti. Je veux que tu y penses ce soir, avant de t'endormir, comme tu penses à l'absente. Et que tu le formules en ces termes. Tu as pris parti contre elle, et tu le sais. Pense aux conséquences. Tant que tu peux encore

Il sentit une petite main prendre la sienne. Et pas la force de lui résister.

[ I love you ]


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Aimez-moi les uns les autres.

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MessageSujet: Re: Tout ça pour un oui pour un non, Je traîne encore sans intuition. [Terminé]   Mar 12 Fév 2013 - 23:15

Elle sursauta lorsqu’il ouvrit la bouche. Ce n’était pas pour répondre. Il toussa dans ses gants comme un forcené, et elle sentit presque ses poumons s’arracher. Quelque chose de gluant qui goutte. Il releva la tête.

Vides. Ses yeux vides la fixaient. Ils fixaient le rien, le néant, ou l’intérieur de lui, ce qui revenait au même, elle en eut brusquement la certitude. Les gants blancs sur son visage. Ils avaient la même teinte, le même éclat blafard, cadavérique, avec cette classe intemporelle, et dérangeante, de la peinture qui patine le visage du clown jusqu’à fusionner dans la profondeur même des pores. Une volute s’écharpa autour de ses cheveux. La deuxième quinte de toux les envoya valser autour de sa tête, et brusquement, Miaelle eut peur. Elle se leva à demi, tendit un bras, hésita, en regardant, le cœur fendu en deux, l’homme se tordre par le devant, s’écrabouiller la cage thoracique pour en expulser les miasmes irritant, le front couvert de sueur, plissé de douleur, et les muscles, les muscles démangés d’ardeur qui luttent, comme des bêtes enragées. Elle eut peur qu’il se fracture les os. Et elle eut raison. Dans un sursaut d’une violence insoutenable, un craquement sourd lui signifia qu’une côte venait de céder. Elle se précipita en avant, et tendit la main pour toucher le front de l’homme, tandis que de l’autre elle lui plaquait un linge d’eau fraiche sur le nez et les yeux. Elle ne pouvait continuer l’expérience, il risquait trop gros, sa santé, sa tête, ses os.

Il releva la tête vers elle. Et soudain, il grogna. Comme un animal, il grogna. Sa gorge vibra sourdement. Pas un grognement humain, de désaccord, d’effort, de douleur, non un grognement primitif, horrible, qui venait des tripes, et redécouvrait la bestialité propre tapie en chacun. Il grogna contre elle, et dévoila les dents, retroussées les babines, plus terrifiant, alors, que jamais. En trébuchant, elle recula. Les yeux du prédateur, fous, suivant chacun de ses gestes. Complètement malade.

Il se redressa sur sa chaise. Et ses mains, en masque blanc, toujours plaquées sur ses tempes, le sauvaient de la terreur totale, lui donnait, envers et contre tout, le petit quelque chose de civilisé qui empêchait sa silhouette de devenir irrémédiablement lupine. Qui empêchait Miaelle de s’enfuir en hurlant de toute la force de ses cordes vocales.

Mais elle recula tout de même. Trébucha sur le sceau, et tomba en arrière, les fesses dans l’eau qui se rependit trop vite. Un morceau de plafond se décollait. A moins que ce ne soit son œil qui vrillait. Elle cligna des yeux. Dollohov semblait trop immobile, au milieu de la pièce vide, debout, drapé dans les tensions noueuses des muscles qui roulaient sous sa peau, qui luisaient. La fièvre le rendait brillant. Scintillant presque. Un halo noir et jaune. Elle voulut se relever, mais ses membres ramollis lui firent défaut. Ce furent les fumeroles qui la renseignèrent précisément sur son état. Tout était trop lent. Ça ondoyait comme des serpents neurasthéniques, comme des rigoles de sang.

Elle tenta de réfléchir sur le pourquoi de la chose. Trop sereinement, sans doute. Et dans un sursaut d’horreur absolue, elle eut un haut le cœur. Elle ferma les yeux en grognant elle aussi, un grognement de volonté cette fois. Sans plus s’occuper de l’homme qui avait fait un pas vers elle, louvoyant, elle se traina de toute ses forces vers sa sacoche qui n’était heureusement pas loin. Ses doigts gourds trouvèrent les fermetures, la pierre, eurent toutes les peines du monde à dénouer les liens. Ça coulait autour d’elle, l’air, le sol, le plafond, tout, jusqu’à ses pensées goudronnées qui engluaient l’espace comme des tentacules. Elle se dispersait en tout, se trouvait pierre, bois, feu, eau pleine de bulles, et statue qui s’imbibe, qui se tord, se boursouffle, se dilate, et s’écharde, en bruissant désagréablement, contre le fond concave de la marmite bruyante. Sa tête ballotait, et elle entendit, de très loin, le doux craquement des vertèbres qui s’étira à travers le temps comme un bruis sourd et continu, presque liquide. La sacoche s’ouvrit dans un chuintement de cuir qui dura une éternité. Elle vit ses doigts se tendre, effleurer les fioles, les sacs, le petit mortier, l’eau en flacon, qui s’étirait en vaguelettes infinies. Elle n’eut même pas un sursaut de peur en voyant, clairement, la boulette d’herbe qu’elle avait préparée pour son propre usage, pour ne pas dériver avec Dollohov dans les limbes de leurs esprits.

Erreur. Grossière. Oubli. Impardonnable.

Deux grosses larmes perlèrent à ses yeux. Tombèrent en ronflant directement dans la sacoche. Elle ne pouvait s’occuper de son patient. Sa responsabilité devint si pesante qu’elle vouta les épaules, plia la nuque. Tomba à plat ventre sur les dalles nues. Devant ses yeux, les chausses du noble qui s’était doucement approché. Elle vit le pantalon se plisser, et ça fit un bruit terrible. Quelque chose craqua. Les mains reposaient à présent sur les genoux, et Miaelle ne voulait pas lever la tête, parce que le visage à nu ne serait plus couvert que d’un masque de hargne bestiale, sans plus rien d’humain pour luire au fond des prunelles. Elle ferma les yeux. Très fort.

Et Dollohov se coucha prêt d’elle, l’enfouissant contre son torse large, la couvrant de sa chaleur, brûlante, de ses os qui craquaient, de ses vêtements de luxe, de ses bras durs, de son ventre, faiblesse animale, et de son odeur lourde de transe rouillée.

Comme un prédateur protégeant ses petits.

Miaelle garda les yeux fermés. Tout tournait. Ils étaient deux à présent. Deux dans l’autre, deux dans l’aube, deux, deux dans les limbes, pluriels, enfers d’étroits, détroits et portes, ils s’en iraient. Voiles, vois le, et bas, tôt, son œil droit gonflait sous sa peau. Son crâne suivait. S’ouvrait par le haut. Une suture craqua, puis une autre, brûlure unilatérale. Les bras autour d’elle convulsèrent, la serrant un peu plus, l’étouffant. La gorge ouverte, elle bascula par le sol, tandis que ses yeux s’ouvraient d’un coup.






*************
- Je suis désolé, petite dame.

Leitmotiv. Leitmotiv. Leitmotiv. Elle tremblait. Eut mal. Douleur, et son corps de liège se perçait d’éclairs, bourgeonnait, implosait. Les chaines chauffées contre ses poignets, contre ses chevilles, fumèrent. L’odeur la fit vomir, plus que la douleur. Son dos s’arqua, chercha à s’échapper, peu importe les organes qui suivraient – ou pas. Sa tête cogna contre le métal. Froid le métal. Que sa chaleur ne parvenait pas à réchauffer, jamais. Ses prunelles étaient sèches d’avoir trop pleurées.

Elle retomba en hurlant sur la table, les jambes et les bras secoués de spasmes. Elle avait juste assez d’amplitude pour tourner la tête et vomir par-dessus bord.

Un mouchoir blanc vint contre ses lèvres – qu’elle voulut mordre. Il essuya le liquide jaunâtre et corrosif qui gouttait en fossette, rendit son visage propre. La brève odeur perçue lui fit presque monter les larmes aux yeux. C’était tellement doux, tellement agréable.

Petit à petit, les tremblements cessèrent. Le brasier des menottes reflua, comme un serpent dégouté, repu. Les chaines lourdes ne cliquetaient même plus, et le petit corps immobile respirait par saccade, la respiration s’apaisant petit à petit. Une salve de plus.


- Je suis désolé, petite. Dame.

L’homme passa une main gantée – de noir cette fois-ci – de cuir sur ses yeux, et une chaleur, tellement douce, lui couvrit les paupières d’un voile apaisant. Un sanglot s’échappa des lèvres gercées. La main couvrait tout son visage à elle seule. Et les doigts délicats dessinèrent les contours de ses os, de ses courbes, appuyant légèrement aux endroits les propices. Un bien-être névralgique lui ôta toute faible envie de résistance. Instinctivement, elle poussa de sa joue contre la main, comme un animal. En recherche. D’amour. De tendresse.

Elle s’endormit, un coma profond, artificiel, qui rendit l’absence de cauchemars plus agréable que n’importe quelle phase de non douleur.






*************

Jan avait vu partir Miaelle. Après un petit signe de main, comme d’habitude. Avec sa sacoche, comme d’habitude. Après avoir débarrassé leur repas, comme d’habitude. Après lui avoir raconté en détail l’évolution des plantes dans leur petit jardin.

Comme d’habitude.

Mais rien ne serait plus pareil. Parce que Jan ne pouvait détacher, physiquement, ses yeux du cocard qui violaçait la partie droite du visage de Miaelle. Il devenait jaunâtre, aux pourtours, mais il y avait toujours une croute, là où l’arcade avait souffert. Les phalanges du vieillard étaient éraflées.

Et le regard de Dollohov Zil’Urain… Il en aurait vomit. De colère, de haine, de honte. Surtout de honte. Son orgueil ne parvenait pas à se faire à l’idée qu’il avait cogné une petite fille. Et son orgueil n’acceptait pas qu’un noble de cette trempe le juge pour tel acte. Certes, il n’était pas dans son état normal. Certes, d’une logique plus ou moins trouble, elle l’avait mérité. Certes, les circonstances atténuaient son geste. Certes, elle ne le lui avait pas reproché, se comportait comme d’habitude. Certes. Mais il souffrait. Il souffrait comme rarement il avait souffert, parce qu’aussi droit qu’il avait cru être, aussi chêne, aussi robuste, aussi roseau, il avait plié, mais n’avait jamais cassé. Parce qu’il agissait en fonction de ses convictions. Mais la solitude l’avait miné, avait grignoté sa raison, perforé la carapace, laminé ses certitudes. Sans qu’il ne s’en rende compte, il était devenu comme ceux desquels il se protégeait par son silence buté et sa nuque pliable à volonté. La petite avait fait cousu ses petites plaies, lui avait rappelé, sans un mot, à quel point il était fort d’avoir fait ce qu’il avait fait. Parce qu’il avait perdu des êtres chers, c’était ça que Miaelle lui rappelait. Et qu’il avait continué, par les os plus que par les tripes, à continuer ce qui constituait sa vie : garder les secrets.

Il s’était rendu compte de tout ça à travers le prisme de la douleur. La douleur vive qui ne s’atténuait pas avec le temps. Que la petite avait amplifié, au-delà de toute raison. Elle lui avait rappelé Elie, lui avait rappelé comment il l’avait perdue. Et ça faisait tellement mal qu’il s’était vengé. De la pire manière qui soit. Parce qu’en dehors de l’avoir frappée, il l’avait donné à Dollohov. Comme gage de bonne volonté. Comme un objet. C’était presque clair à présent.

Il tendit la main vers la bouteille, mais s’arrêta à mi-parcours. Non. Il était trop tôt. Miaelle venait de partir avec son nouveau « patient ». Son œil injecté de sang fixa les vaguelettes du rideau de perle.

Il avait beau se rendre compte de tout ça. Plus rien ne serait comme avant. La petite était un cyclone. Elle faisait bouger les choses, tourbillon fragile d’apparence innocente. Mais ne laissait derrière elle que la destruction. Et tout à reconstruire. Sauf que lui, il n’en avait pas la force. Il n’y arriverait pas. Il était trop vieux, l’arthrose lui bouffait les membres, les os, et son passé le bouffait tout cours. Oh qu’il en voulait à Miaelle…

Il se prit la tête à deux mains. Se griffa les tempes. Soudain, dans un concert de craquement, il se remit debout et se dirigea vers le buffet. Miaelle était fiévreuse. Peut-être qu’elle avait senti le danger de le côtoyer. Elle gardait son ineffable cordialité, mais il voyait bien… Qu’il y avait quelque chose qui n’allait pas.

Dans un coin de son cerveau, il nota ses yeux brillants. A l’évocation du dessin, du rêve, de la sculpture. De la statuette. Il ouvrit, à la volée, la porte de l’armoire.

Ce n’était pas à proprement parler de la colère. C’était plus conscient que ça en dehors de l’émotion, l’intellectualisation qu’à présente, et pour la première fois, il avait une véritable raison, une raison matérielle, d’en vouloir à Miaelle. C’était puéril, hein, alors il cacha tout ça dans un coin de sa tête. En fait, il rigola. Parce qu’elle ne manquait pas de suite dans les idées, et que petit à petit, les pièces du puzzle s’emboitaient. Il savait qu’il n’aurait pas dû chercher, qu’il n’aurait pas dû chercher à comprendre. Mais après tout, il en avait la responsabilité. Il se devait de la surveiller. Et il n’avait jamais promis à Dollohov de ne pas s’immiscer dans leurs affaires, pour l’aider, voulait-il se convaincre.

Avec un ricanement, il s’envoya finalement une longue gorgée de liquide ambré. Sa démarche fit trembler les vitres de l’armoire ouverte, alors qu’il se dirigeait vers la petite pièce.






*************

Contraste.

La soie coulait sur ses bras comme de l’eau. Et le coussin sous sa tête… Il avait son odeur, l’odeur de ses cheveux propres et peignés, doux et luisants. C’était cette odeur qui lui signifiait que ce coussin lui appartenait vraiment, qu’il n’était utilisé par personne d’autre. Elle ouvrit les yeux sur une voute indéfinissable, sculptée d’ombre et d’or sombre. Dans un coin, des hurlements, qui s’estompaient, comme toujours, avec le temps. Ses poignets et ses chevilles piquetaient, mais elle n’y fit pas attention. C’était habituel, et bien loin de l’affreuse douleur qu’elle avait pu ressentir. Qu’elle ressentirait à nouveau.

Hors de choix, c’était l’histoire de sa courte vie, enfant objet à la merci d’autres qu’elle, orpheline jusqu’à l’absence de nom, elle ne parvenait pas à se rappeler. Avec un frisson, elle tenta de repousser les souvenirs qui l’assaillaient. Déjà, elle avait cette capacité de fermer les yeux sur la réalité, de l’oublier, de l’obliger à disparaître. Sans ça, jamais elle n’aurait pu survivre, jamais. Mais elle était trop jeune, encore. Elle avait cette vision qui lui tenait tellement chaud, qu’elle en était désagréable, parce qu’elle amplifiait sa tristesse au-delà de toute mesure : ces deux visages penchés au-dessus d’elle qui, avec le temps, se superposaient aux cagoules, au fer cliquetant, aux menottes rougeoyantes.

En pensant à lui, à cet homme inconnu, à une brusque bouffée de tendresse l’envahit. C’était lui qui lui faisait du mal, tous les deux ou trois jours. C’était lui qui chauffait les menottes, lui brûlait la peau, la torturait depuis, déjà, un temps indéfinissable. Mais elle aimait cet homme. Elle l’aimait de tout son petit cœur d’enfant, parce que c’était lui qui faisait cesser les douleurs, qui la calmaient, lui parlait doucement, et posait ses mains douces sur son front. C’était tout ce qui importait, finalement. Elle avait mal, mal à en crever, mais finalement, et par une boucle paradoxale effrayante, elle en était venue à supporter tout ça pour être digne de lui, pour mériter l’affection qu’il lui témoignait.

Elle soupira dans son lit moelleux. Après tout, elle n’avait connu que ça, réellement. L’alternance de douleur et de bien-être. La salle obscure et les chaines, et cette chambre lumineuse, dorée à la lueur du jour, et l’édredon de plume, qui l’enfouissait, plus qu’en lui, en elle-même. Mais elle n’aimait pas aller en elle-même. Il y avait trop de choses qu’elle ne comprenait pas. Trop de zones d’ombres, de sourires acides.

Elle tendit la main en dehors du lit, et attrapa une pomme fraiche. Doucement, elle croqua dedans, laissant un plaisir simple envahir sa gorge : juteuse et délicieuse. C’était son pêché mignon, les pommes. Le miel, aussi, qu’elle badigeonna du fruit croqué. Rituel, chaque matin. Un coup de dent, une cuiller de miel. Puis une gorgée d’eau sucrée. Les rituels faisaient passer le temps. L’empêchaient sans doute de devenir complètement folle. Tous les matins lorsqu’elle se réveillait ici, se passaient de la même manière. Ça la rassurait. Luis donnait sans doute un semblant de contrôle sur ce qu’elle ne pouvait comprendre.

Elle se redressa, ensuite, et son premier regard fut pour la grande fenêtre qui couvrait une partie du plafond de sa chambre. Un grand rectangle ouvert sur le ciel, ouvert sur les nuages et la pluie, qui buvait l’infini en dehors de toute raison. Pas de fenêtres latérales, par soucis de discrétion, peut-être. Elle était reconnaissante d’avoir une vision sur l’extérieure, sur ces chers nuages qu’elle avait appris à aimer, moins comme un but, comme une ligne de vie. Dériver, plus loin que tout.

Ses petits pieds nus sentaient la chaleur du sol à travers le tapis aux lourdes boucles qui dormait au pied de son lit. Elle se dirigea vers l’échelle qui courait le long d’une étagère immense, couverte de livres.

Il y avait peu de choses, dans la chambre, mais tout était très doux, et tout était joli. Il y avait un lit immense avec des rideaux de velours, qu’elle fermait systématiquement lorsqu’elle dormait. Cocon. Il y avait cette étagère avec des livres, et bien qu’elle n’ait jamais appris à lire, elle aimait regarder les images. Elle commençait même à reconnaitre certains mots, grâce à elles. Contre un mur, une petite commode, avec un miroir floué, dans lequel elle ne pouvait pas se regarder. Ça ne la gênait pas. Et, bien sûr, la grande vitre du plafond. Au-dessus de la bibliothèque. Elle y avait installé un petit refuge. L’espace entre le haut de la bibliothèque et la vitre lui laissait la place pour se tenir à genoux, voire assise. C’était tout petit, à peine la largeur du meuble, mais elle s’y allongeait souvent, et se retrouvait plus près du ciel que n’importe où dans la chambre.

Tout avait un nom, ici, parce que c’était tout son univers. Il était maigre, donc chaque chose prenait une proportion étonnante, psychotique. Miaelle parlait beaucoup à ses meubles. Le tapis s’appelait Mouton, et ce n’était pas très original, hormis le fait qu’il n’y en avait pas en Gwendalawir, et qu’elle avait trouvé ce nom dans un livre. La commode, c’était Commode, tout simplement, et son coussin, Plume. La bibliothèque n’avait pas de nom, parce qu’elle était trop grande, et qu’elle ne pouvait trouver de dénomination en rapport avec autant de chose. Elle était lucide mine de rien. A aucun moment elle ne prenait les objets pour ce qu’ils n’étaient pas : elle avait conscience que tous étaient des objets, hors de tout système de pensée et d’écoute. Mais elle imaginait à travers eux la vie qui avait été la leur avant leur arrivée ici, les consciences qui avaient pu les effleurer de leur création jusqu’à maintenant. C’était les autres qu’elle recherchait à leur contact.

Au début, elle avait essayé de sortir, de tâter les limites de la pièce, mais elle avait vite cessé, en comprenant qu’il n’y avait aucune issue. Elle acceptait facilement, Miaelle. A chaque fois qu’elle se réveillait, il y avait un repas sur la petite commode. Mais elle n’avait jamais vu personne, peu importe le nombre d’heure qu’elle avait pu passer éveillée pour surprendre la personne qui la nourrissait.

Globalement, c’était une belle vie, en dehors du fait qu’elle était prisonnière, et qu’elle se faisait torturer tous les deux ou trois jours. Elle mangeait bien, dormait bien, quoique les cauchemars se fassent de plus en plus fréquents. Et elle avait un tas de livre à feuilleter, de nuage à analyser. Un tas de temps pour rêver.

Un tas de temps pour penser.

Elle tendit une main par-dessus le bord de l’étagère, et s’empara d’un livre au hasard. Elle n’avait pas le vertige, n’eut même pas un sursaut de peur lorsque le livre, plus lourd que prévu, faillit la précipiter par-dessus bord. Elle s’assit en tailleur, et l’ouvrit au hasard. Encore un livre sur les plantes. Elle préférait les nuages, mais les plantes étaient jolies aussi, elle aimait bien les dessins des bourgeons. Ses yeux suivirent vivement les inscriptions, trouvant ici et là quelques correspondances qui ne lui étaient d’aucune utilité. En revanche, le dessin de tête de mort était équivoque. Un frisson lui remonta l’échine, et elle passa la page. La plante suivante était une racine, mais ce qui l’accompagnait n’était pas vraiment plus plaisant : une caricature d’homme, penché en avant, qui vomissait un nourrisson couvert de sang. Avec un claquement sec, elle referma le livre. Sa colonne vertébrale tremblait. La souffrance visuelle, sans qu’elle ne sache pourquoi, lui était insoutenables : les dessins de souffrance lui bouffaient le ventre, la rendait malade. Elle repensa à l’homme masqué. Aux yeux gris clairs et foncés. Carra les épaules, et ouvrit à nouveau le lourd volume. Lui était capable de voir la souffrance, elle devait réussir aussi. Vaillamment, elle continua sa lecture.

Toute la journée.

Et elle s’endormit, le front posé sur le bois travaillé.






*************


C’était lui qui venait la chercher. C’était le seul qu’elle voyait régulièrement, c’était lui qui s’occupait d’elle. Elle voulait croire qu’il préparait ses repas avec amour, et qu’il faisait exprès de ne pas se faire surprendre pour jouer avec elle. Il toquait à la porte, et la faisait sursauter à chaque fois, parce qu’en dehors des bruits qu’elle faisait, c’étaient les seuls qui ne provenaient pas d’elle dans cette chambre. Elle se réveillait, en général, parce qu’il venait surtout la nuit. Et, comme dans un rêve, elle marchait vers lui, vers sa main gantée tendue, qui attendait la sienne. Elle baissait la tête, et à chaque fois, à chaque fois, de ses tripes et de son cœur, elle priait. Elle priait de toute son âme tout ce qui pouvait exister, les nuages et les plantes, le tapis et le lit, la commode et le miroir teinté. Elle priait pour qu’il prenne sa main. Et pour que, au bout du couloir, il choisisse de l’emmener sur le chemin de droite, qui montait, plutôt que vers celui qui serpentait vers le bas, vers l’ombre des cachots. Elle priait pour qu’il l’emmène loin, qu’il décide enfin qu’elle ne méritait plus tout ça, qu’il était assez fier d’elle pour cesser les épreuves. Et invariablement, il lui prenait les deux mains, et se mettait à son niveau, pour murmurer :


- Je suis désolé, petite Dame.

Elle pleurait un peu, alors, toujours un peu. Parfois beaucoup. Et il attendait gentiment qu’elle ait finit, la prenait même parfois dans ses bras lorsque les sanglots étaient trop important. Puis il l’emmenait avec lui. L’emmenait dans la Salle. La Salle de l’épreuve.

C’était un cachot de base mais, tout caricatural qu’il soit, la propreté était impeccable, malgré les effets de crasse et de douleur qui patinait les murs. C’était une mise en scène dérangeante, surtout de par le fait qu’un corps enfantin était enchainé en son centre.

Mais ce qui terrifiait le plus la petite fille lorsqu’elle entrait ici, c’était qu’au moment précis où ils passaient la porte, l’homme masqué changeait. Il changeait dans la voussure de ses épaules, dans l’angle de sa mâchoire qui se crispait, dans la dureté de ses gestes qui la heurtait. Il marchait comme un lion, serpentait, et lui faisait peur. Parce que l’homme tendre laissait la place au bourreau sanguinaire. Elle avait peur qu’un jour, il reste bloqué dans cet aspect-là. Qu’il ne soit plus jamais gentil avec elle. Il cliquait les menottes à ses poignets et ses chevilles. Plusieurs, asymétriques, elle ne savait pas pourquoi.

Puis il se reculait. Et une flamme apparaissait dans un coin, embrasait un foyer de bois sec qui craquait, et devenait blanc, blanc de chaleur. Des vagues qui lui chauffaient les flans, la faisant transpirer –trembler.


Et pour finir, et sa voix la faisait frissonner, il appelait :

- Au suivant.

Et le cauchemar commençait. C’était invariable et méticuleux : ça ne laissait place à aucun espoir. Un autre homme, visage masqué, entrait dans la pièce. Ils avaient des réactions différentes les uns des autres, des tremblements, des têtes secouées, des bruits de gorge. Mais ils devaient être tenus au silence. Et si la mise en place ne laissait pas de place au hasard, il y avait pourtant bien une variable, qui intervenait à ce moment-là de l’épreuve : La réaction du nouveau venu.

Oh, c’était rare. Mais Miaelle y pensait tellement, tellement fort à chaque fois… Des fois, dans de rares cas, le nouveau ne prenait pas l’étrange tisonnier que lui tendait le bourreau. Parfois, il secouait la tête, reculait, et voulait ouvrir la porte pour s’en aller. Miaelle ne voyait jamais le nouveau venu, parce que sa position en croix, sur la table, ne le lui permettait pas. Ça c’était produit deux fois, deux fois depuis qu’elle était ici : l’absence de chaleur au niveau des articulations. Elle en avait pleuré toutes les larmes de son corps, tant le soulagement était immense.

Mais c’était un cadeau empoisonné. Parce qu’à présent, l’espoir était bel et bien présent : et qu’à chaque fois la déconvenue était plus douloureuse que la précédente.

Et cette fois-ci, une fois encore, la désillusion emporta sa maigre raison sur les dalles noircie, en rigoles de larmes lourdes.

La chaleur rampa dans les chaines. C’était doux, d’abord, une sensation affleurant, comme un bain chaud qui rampe sur la peau, un petit animal lové. Et puis, petit à petit, inéluctablement, la température augmentait. C’était lent, et c’était prévu, sans qu’elle ne puisse comprendre ce que la torture d’une petite fille pouvait avoir de dégradant sur la raison bouffée des « candidats » : la lenteur participait à la torture psychologique de celui qui maniait le chalumeau. Il était lourd, en fer blanchit de chaleur, et en dehors de la force physique qu’il fallait pour le maintenir à la jonction des chaines assez longtemps pour que la chaleur se propage, il y avait la facilité avec laquelle le candidat pouvait le lâcher. C’était un bras de fer entre la raison et l’empathie qui pouvait rester en chacun, et l’envie d’atteindre le but fixé par n’importe quel processus dégénéré. Parfois, même, la chaleur arrivait à ses poignées, mais le candidat capitulait, et repartait. Sans qu’elle ne sache jamais ce qui leur arrivait.

La chaleur commença à lui brûler les chevilles. Elle gigota faiblement, sachant par avance que ça ne servait à rien. En général, elle essayait de penser à autre chose le plus possible, le plus longtemps possible, jusqu’au moment où la douleur devenait telle qu’elle remplissait son corps comme de l’acide.

Mais peut-être qu’il arrêterait vite, non ?

La flambée atteignit ses poignets. Elle ferma les yeux, et contracta très fort les mâchoires. Se concentrer sur sa bouche, la maintenir fermer. Un flash, très blanc, et des taches rouges. L’aniline colorait sa raison. La douleur remplaça la chaleur, tellement doucement que son esprit craquela sans qu’elle s’en rende compte. Il y eut un bruit, un petit craquement, un tissu froissé, une braise qui éclata. Qui éclata sa tête. Flammèche. L’enfer lui ouvrit ses portes en vrombissant. Sa bouche s’ouvrit d’elle-même, et ses cordes vocales vibrèrent, vibrèrent à l’infini un son aiguë qui lui perfora jusqu’aux os. Son corps se mit à spasmer, pour échapper à la torture. Des fumeroles écœurantes vaporisèrent le peu de contrôle qu’elle avait encore : l’odeur de chaire brûlée envahit la pièce.

Son hurlement rebondit sur les murs, ballonna entre les chaines, vibra sur les menottes… Et cessa brusquement lorsqu’une main gantée lui assena un claque phénoménale qui l’assoma à moitié. A moitié assez peu. De surprise, elle se tut instantanément tandis qu’une voix inconnue crachait :


- Ta gueule sale petite merdeuse.

Elle couina, et derechef, une main s’éleva au-dessus d’elle, l’ombre rampa entre ses deux yeux. Qu’elle ferma. A travers la brume de sa douleur, elle se rendit à peine compte que la main ne trouva jamais son visage. Elle entendit des grognements, et un bruit de matériel qui s’entrechoque, qui se brise, qui cogne contre la pierre. La brûlure ne diminua pas, mais cessa d’augmenter. Elle ouvrit un œil étonné.


- Tu n’as pas le droit de la toucher.

La voix grondait comme celle d’un tigre. Elle tenta de tourner la tête de tous les côtés pour voir ce qui se passait, tout en évitant de remuer ses chevilles et ses poignets pour ne pas arracher sa peau brûlée.

- Elle hurlait, et de toute manière…

Un bruit qui claque. Une gifle, humiliante, et les phalanges qui crissent sur la mâchoire. Miaelle eut un haut le cœur.


- Tu n’as pas le droit de la toucher.

- Mais bordel, c’est bien ça que je dois faire non ? Tu me gifle à cause d’une sous-merde juste bonne à servir d’objet ? C’est bien ce qu’on m’a demandé, non, de la torturer, ta gamine ? mais j’en ai rien à foutre des gamins, si je veux la cogner, je la cogne. Elle a qu’à pas gueuler comme ça. D’toute manière qu’est-ce t’en a à foutre, elle peut bien crever qu’il en reste des chiées d’ces pouilleux d’enfants.

Il cracha par terre.
L’autre ne chercha pas à l’interrompre. Miaelle trouva un angle de nuque, à l’extrème, qui lui permit de voir un brin de la scène, à la limite de son champ de vision. Le silence pesant qui suivit la fit frissoner. La haine de l’inconnu lui faisait mal, moins que les chaines, mais elle ne comprenait pas pourquoi on lui en voulait tellement. C’était la première fois que quelqu’un la cognait réellement. Certains riaient, d’autres grognaient, quelqu’uns pleuraient, même. Il y en avaient qui y prenait du plaisir, et d’autre qui n’y arrivait pas jusqu’à la fin. Mais jamais personne ne l’avait frappé jusqu’à présent.

Le bras de son protecteur se trouva au niveau de la gorge du candidat. Un gargouillement coula de son visage.


- Argh.
- Je n’ai pas le droit de te tuer.
- Argh.
- Mais, crois-moi, le plaisir que tu as ressenti en frappant la petite Dame n’est rien face au pied que je prendrais à te faire regretter ton insubordination, si l'occasion m'en est donnée.

Le corps s’affala sur le sol dans un bruissement de cape lorsqu’il le lâcha. Il sembla se masser la gorge, une respiration sifflante et torturée qui graillait contre sa trachée.

- Enfoiré, tu…

Un coup de poing qui fit trembler les murs. Littéralement.

- Ta gueule. C'toil'enfoirébatard

Le silence s’écrasa sur la scène comme une chape de plomb. Mais les vibrations, sans qu’elle ne sache pourquoi, avait fait tomber le tison sur ses chaines, et la chaleur recommença à augmenter. Elle gigota de plus belle jusqu’à ce qu’un gémissement lui échappe. Instantanément, l’homme fut près d’elle. Il déplaça l’objet brûlant et, délicatement, décloua ses menottes. Elle resta immobile, parce qu’elle avait peur que si elle se lève, sa peau reste sur la table.

- Je suis désolé, petite Dame.

Elle connaissait cette phrase tellement par cœur… Il leva la main au-dessus de son visage, et elle savait que ça signifiait que ses souffrances étaient terminées : il allait l’endormir, et la ramener dans sa chambre où elle ne souffrirait pas. Elle ferma les yeux et tendit le visage en avant, quémandant le coma. Mais sa main se stoppa. Les paroles suivantes étaient nouvelles. De surprise, elle ouvrit les yeux, qui plongèrent dans les siens :

- Ça ne se reproduira plus.

Elle ne savait que répondre, alors elle hocha la tête. La main se posa sur ses yeux. Serpenta jusque sa nuque. Elle s’évanouit.





*************


L’estomac de Miaelle se tortilla. Un serpent lourd et chaud s’enroula le long de sa cage thoracique, la comprimant méchamment. Le flou aux prunelles, des écharpes de noir aux tempes, cris et brûlures à fleur de paumes, elle gigota pour se libérer de la poigne de Dollohov qui se contractait spasmodiquement. Elle baissa les yeux comme dans un rêve, et tomba sur ses mains gantées, crispées, qui laissaient entrevoir les bosses serpentines de ses tendons à fleur de peau.

Soudain, il cessa ses mouvements. Dans ses propres limbes droguées, il y eut un soupçon de peur qui affleura, sur l’état de santé de son patient. Mais ce fut trop lointain, trop futile.

Sa conscience endormit parvint néanmoins à lui signifier une chose : elle ne devait pas retomber dans ses souvenirs. C’était trop douloureux. Mais ce fut inévitable. Elle vit ses cicatrices à nue briller, briller, jusqu’à occulter toute autre vision que celle d’un soleil de peau.






*************

Elle n’avait jamais parlé à l’homme masqué. En fait, elle n’avait jamais parlé tout court, à part à ses meubles. Quoique, en y réfléchissant, elle ne se rappelait pas le son de sa propre voix. Hormis la taciturne de ses hurlements. Peut-être leurs parlait-elle dans sa propre tête, c’était possible. Et totalement inintéressant, finalement.

Des fois, elle ressentait le besoin de lui témoigner sa reconnaissance. Un jour, elle avait pris son courage à deux mains, et s’était approchée de lui différemment de d’habitude. Elle ne savait toujours pas si il avait deviné ses intentions ou pas, ce qu’il en avait pensé, mais brusquement il s’était relevé, l’avait attrapée par la main plus violemment que d’habitude, et l’avait presque trainée jusque la cellule, trop rapidement pour qu’elle suive correctement ses pas. Elle avait senti sa colère s’écraser sur elle comme des vagues glacées, et depuis, par peur, elle ne lui avait plus témoigné quoi que ce soit. Hormis sa soumission aux épreuves qui survenaient sans crier gare. C’était bien la moindre des choses.

Mais cette fois-ci, c’était différent. Parce qu’elle avait entendu de nouveaux mots de sa bouche. Parce qu’il l’avait défendu contre le méchant candidat. Il prenait soin d’elle malgré la douleur qu’il lui infligeait, tentait de rendre sa vie plus supportable. Elle voulait croire, vraiment, que tout était une question de choix, qu’il avait décidé d’être gentil, qu’il n’avait pas le choix des épreuves, qu’on lui ordonnait de faire ça. Qu’il était bon, par-delà les apparences.

Sans se douter que son maigre monde de tapis et d’odeur brûlée n’était qu’une ventouse minuscule sur le réseau tentaculaire de la racine chaotique. Elle était un catalyseur, un test. Une martyre à la solde, bien involontairement, de la formation des mercenaires du chaos.






*************


Il enfila sa cagoule noire. Dans le miroir gris devant lui, ses propres prunelles étaient sans teintes, car de l’exacte même couleur. Quoique celle de droite fut légèrement plus foncée. Les gants glissèrent sur ses mains, parfaitement ajustés : du cuir de goule travaillé, et retravaillé : pour ne pas sentir la morsure du feu, du tison brûlant. D’un mouvement ample, il enfila sa cape, brouillant sa silhouette sous la vapeur obscure du tissu sombre. Quelle mise en scène de merde. En dehors des gants, il détestait porter ce costume pathétique, juste bon à coller la frousse aux nouveaux, à accentuer l’intensité dramatique de l’instant.

Mais il faisait partie de l’élite chaotique. Et c’était son devoir d’obéir à plus puissant que lui. Notamment dans cette épreuve, la plus importante, peut-être, de toute.

Il allait devoir aller chercher la petite sans-nom. La petite Dame comme il l’appelait. Comme il les appelait toutes. Il soupira.

L’épreuve de torture était l’une des plus complexes à analyser, l’une des plus complètes, également, pour évaluer le niveau et le potentiel des candidats. Parce qu’en dehors du simple choix de torturer un être innocent, il y avait toute une considération psychologique qui regroupait une multitude de facteurs : l’amour de la torture, de la souffrance, la capacité d’obéir aux ordres, aveuglément, le degré de conscience propre qui restait en chacun, l’altération de la personnalité face à l’innocence perdue, le passé, l’enfance, les petites sœurs, les petits frères, les enfants, et puis le fantomatique aveuglement à la réalité, la propension à conduire un acte à sa finalité, le goût de la chose bien faite, et le pas que prend l’amour du feu sur l’ordre en lui-même… Tellement de faces obscures analysées à la lueur d’un tison ardent, les oreilles pleines de hurlement.

C’était un moyen infaillible pour repérer les électrons dangereux, ceux qui ne savent pas obéir, ceux qui font du zèle et son encore plus dangereux que les précédents, les psychopathes véritables, les lopettes incapable de faire passer la volonté du but de leur existence avant de simples considérations d’ordre moral… Non, c’était inexact sur ce dernier point. Il était important de garder un sens moral. Simplement, il fallait l’associer à l’ensemble, ne pas le laisser prendre le pas sur n’importe quelle action que ce soit dans un sens ou dans un autre. Les meilleures recrues, rares, les perles, étaient bel et bien ces candidats qui torturaient, mais sourcillaient, néanmoins. Ceux dans les yeux desquels on pouvait lire des prières à l’encontre de la victime qui s’était malheureusement trouvée sur le chemin de leur réussite personnelle. Ceux qui ne prenaient aucun plaisir à torturer, mais s’acquittaient de leur tâche à la perfection, sans zèle, mais sans faiblesse non plus. Ceux qui continuaient de manier le tison malgré les hurlements, et qui le posaient sitôt l’ordre de le faire émit. Le dernier n’était pas une bonne recrue. C’était un connard qui n’avait aucune source de morale et, par extension, aucune considération pour la dimension théorique de leur institution : il n’avait que faire du chaos et de ses perspectives, il n’était là que pour assouvir sa soif de sang, de violence morbide. Oh, il participerait au chaos en général. On avait toujours besoin d’abrutis en bas de l’échelle comme chair à canon. Impossible, cependant, de lui confier la moindre responsabilité.

L’homme sourit, et son sourire était froid. Il n’aimait pas son sourire, le trouvait dérangeant. Mais pour une raison qu’il n’expliquait pas, il plaisait à la petite Dame. Pas seulement son sourire, d’ailleurs, tout son comportement. C’était incompréhensible.

Il avait été, en son temps, le meilleur mercenaire depuis plusieurs années. Par son caractère, sa manière d’être, et la foi absolue qu’il vouait en sa cause. Par la même, il avait atterris ici, et devait superviser les tortures des enfants. Il n’y prenait aucun plaisir, mais s’acquittait de sa tâche avec plus de compétence que ses acolytes. Par extension, il prenait soin des enfants. Il y en avait une dizaine. C’est lui qui avait insisté pour augmenter leur nombre, et permettre à chacun de se reposer suffisamment entre chaque séance. Ça avait notablement augmenté la durée de leur survie, bien qu’elle ne dépassât pas un seuil maximal.

Sauf pour la petite dont il venait de s’occuper.

C’était un véritable mystère, cette petite aux yeux bleus. Pour une raison qu’il n’expliquait pas, il y avait en elle une rage de vivre, d’accepter, d’endurer, latente, mais terriblement puissante : la racine fragile qui se fraye un passage à la surface de la roche, pourtant un million de fois plus solide qu’elle. Et le plus étonnant était que sa raison de vivre, elle semblait l’avoir trouvée en lui, son bourreau. Même les enfants ne pouvaient pas aimer avoir mal, n’est-ce pas ? Il ne rappelait pas son enfance. Mais se rappelait très bien la haine qu’il avait vouée à son maître pour ces heures d’entrainement où il souffrait continuellement. Non, jamais il n’avait aimé souffrir. Et les autres enfants non plus. Dès les premiers moments, ils se recroquevillaient, se dissolvaient en eux-mêmes, presque. Aucun n’avait ce sourire lorsqu’il venait les chercher dans leur chambre. Aucun, sauf elle. Elle qu’il avait personnellement trouvé évanouit, alors qu’il arpentait les rues d’Al’ Poll. Il ne l’avait pas récupérée immédiatement, parce qu’il ne fallait pas faire n’importe quoi avec les enfants : les parents qui cherchaient à les retrouver pouvait causer beaucoup de soucis au cher anonymat du chaos. Il y avait une enquête, puis l’enlèvement, s’il s’avérait que l’enfant était seul. Elle n’avait jamais posé de problèmes. Mais n’avait jamais ouvert la bouche autrement que pour crier, ce qui faisait que son nom était toujours inconnu.

Il avait obéit aux ordres, la veille. Personne ne devait toucher les enfants. Les candidats devaient les faire souffrir avec le tison, mais ne pas les abimer plus que nécessaire. Il avait obéit aux ordres. Il cherchait à s’en convaincre, depuis. Mais c’était bel et bien de la colère, une colère débile et pathétique, qu’il avait ressenti en voyant la marque des doigts sur la joue de la petite fille. Une colère tellement différente de celle qu’il aurait dû ressentir devant un travail mal accomplit, qu’il en était, intérieurement, terrifié. Il devait se ressaisir. Mais ne devait pas tuer cet amour qu’elle lui vouait parce qu’au-delà d’un mécanisme qu’il ne comprenait pas, ça semblait bel et bien le moteur de sa survie. Et un enfant qui survie, c’est un enfant de moins à trouver au dehors. Et ça permet des évaluations basées sur un même point commun : une victime identique. Son esprit scientifique lui permettait de se trouver une excuse.

Parce qu’en lui-même, cet amour, ça lui plaisait.

Il secoua la tête. Et voilà le miroir teinté d’une serviette rêche et mouillée. Afin qu’elle sèche. Et qu’elle cache le douloureux reflet de son corps postiche.






*************


- Une nouvelle recrue. De ce que j’ai entendue dire, elle est importante.
- Elle ?
- Ouais, c’est une femme, une jeune femme.

Une moue de mépris, et un glaviot qui poisse le sol.


- Ne réagit pas comme ça, Viktohr. Notre supérieure est une femme.

L’autre sembla gêné. Il remua les épaules, le détail s’insinuant doucement dans son épaisse boite crânienne. Il avait oublié ce détail.

L’homme encagoulé s’apprêta à remonter les couloirs, et à aller choisir la petite victime. Il s’arrêta soudain, et questionna par-dessus son épaule :


- Son nom ?
- Marlyn. Marlyn Til’Asnil.





*************

La statuette crépita dans le chaudron. Miaelle ouvrit les yeux d’un coup. Elle était crucifiée contre la poitrine de Dollohov. Mais elle vit clairement la statuette s’élever, s’élever du chaudron. Et une flamme, minuscule, lécher le bois sec. Les cendres l’emportèrent à nouveau dans l’inconscience, à présent.

Avec un faible sourire.






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Avec la délicieuse participation de Marlene I love you (entre les étoiles de couleur vertes)

La colère, juste la colère, profonde, la rage par tous les pores, chaque fois qu’elle se regardait dans le miroir, qu’elle passait les doigts sur ces cicatrices auxquelles elle n’arrivait pas à s’habituer, comme une poupée mal couturée. Le noir, profond, du côté gauche, elle n’arrivait pas à s’habituer à n’avoir plus qu’un œil, à cette sensation de tiraillement tout le long du dos à chaque fois qu’elle se penchait, à toutes ces choses qui habitaient son quotidien depuis déjà des mois, mais qui parasitaient, tout. Elle avait cru qu’elle pourrait passer au-delà, elle vivait désormais dans un manoir, un grand manoir comme elle n’avait jamais vu, avec quelqu’un pour la protéger nuit et jour, et tout un empire la séparait des cauchemars.
Mais les cauchemars la hantaient toujours, et la rage la reprenait, parfois. Elle aurait voulu se venger de l’Académie, la réduire en cendres, retrouver Ena, Valen, Vivyan, Slynn, surtout Slynn, l’attacher à son tour au chevalet de torture, et lui réduire les os en poudre, lui rendre hurlement pour hurlement, à défaut de pouvoir le faire avec Ivan ; dans ces moments-là, celle qui était devenue borgne cauchemardait plus souvent, il la rassurait toujours, arrivait toujours à la raisonner dans ses accès de rancœur incontrôlables, il la prenait contre elle et lui parlait de belles choses, de Spires, des Dieux, d’eux, beaucoup.
En filigrane, elle avait fini par réintégrer les activités du Chaos, par la pression de Lindörm, le démon qu’on voyait de moins en moins souvent, mais qui parfois se rappelait à son bon souvenir. L’entrainement était à refaire, à cause de son visage défiguré, et des semaines passées en convalescence, son corps ne lui appartenait qu’à moitié.
Bientôt, elle serait Mentaï. Le titre signifiait beaucoup, l’organisation un peu moins, ce qui importait seulement, était de grimper un échelon qui la rapprocherait un peu plus de son seul et unique maître. Avec beaucoup de précaution, Dolohov lui avait parlé d’une étape obligatoire, qu’il avait retardée le plus longtemps possible pour elle, qu’il ne cautionnait pas, mais le Conseil des Mentaïs avait été intransigeant sur ce point. Au début, Marlyn avait refusé, prise d’une horreur indicible, des mots qui coulaient dans les chimères à vif ; mais la voix-brasier qui suintait dans ses veines était morbidement attirée par l’acte, criait vengeance par tous les moyens, et si possible, beaucoup de défoulement, un peu d’exutoire, avec une peu de chance, une catharsis.





*************

Le couloir était trop sombre, et beaucoup, beaucoup trop froid. Mais le titre de MentaÏ, les attentes de Dolohov, l’espoir de vaincre les cauchemars, et de se prouver qu’elle n’était pas devenue une larve à cause de ce qu’elle avait subi… Tout cela la faisait rester. La faiblesse, Marlyn voulait s’en débarrasser, elle lui collait au visage, dans toutes les cicatrices, elle la rendait folle de fureur dans les moments où les Spires débordaient..
On la fit finalement entrer dans la salle de torture, à la lumière très sombre, très glauque. Dessinée dans les ombres, la silhouette du chevalet où un petit corps apathique attendait. On l’avait prévenue que ce serait un enfant – ça l’avait laissée étrangement de marbre, au début, les enfants ne lui étaient rien. Ils n’étaient rien, juste des petits corps qui tentaient de survivre, elle les haïssait pour ce qu’ils représentaient : le vide mental de son propre passé, l’incapacité de se souvenir de quoi que ce soit. La putain de faiblesse. Elle s’obligea à la morgue, évita d’attarder trop son regard sur les chaines, le tisonnier, les flammes, son propre cœur qui battait beaucoup trop fort.


- Les règles sont simples, commença Cagoulé d’une voix atone, professionnelle, répétée mille fois. On ne touche pas à la victime autrement que par l’instrument. On ne touche pas à autre chose qu’aux chaines. On ne dirige pas les flammes autrepart que sur le métal. On ne lui parle pas. Le dessin –il insista particulièrement sur ce mot- est interdit. Je suis là pour observer, mais aussi pour faire suivre les règles.

Il aurait bien répété les règles une seconde fois pour s'assurer d'avoir été compris, mais il ne le faisait jamais. Cela faisait partie de l’épreuve. Ecouter les consignes, les intégrer, une seule fois, les respecter, ou être châtié. Il n’y aurait pas d’exception avec celle-ci. Quand bien même sa Majesté s’arrangerait pour faire pression, par favoritisme. Ca, par principe, ça l’agaçait. Il s’estimait suffisamment respecté au sein de l’ordre du Chaos pour ne pas avoir à tenir compte des directives d’en haut quand il jugeait qu’elles abusaient sur ses prérogatives.
Il s’était naturellement dirigé vers la chambre de la Petite Dame aux yeux très bleus, rationnellement, parce que c’était son tour, et qu’il n’avait pas, lui, à rompre ses propres règles. Il était un professionnel avant toutes choses.


- Je ferais pas ça si j’étais toi.

Il se retourna vers Vicktohr, irrité. Allons bon,

- Depuis quand te permets-tu d’émettre des objections ? Dois-je encore te rappeler ta position ?

- C’des ordres qui viennent d’en haut, j’ai pas posé de question. Y’a que pour la nouvelle recrue, il faut pas d’yeux bleus et de cheveux noirs.

L’encagoulé s’autorisa seulement une crispation de mâchoire pour signifier sa colère. Les ordres d’en haut n’étaient pas sensés avoir court ici. Il était censé être le Mercenaire de confiance, celui qui gérait cela depuis des années maintenant, sans jamais aucune plainte.

- Ou sinon quoi ?

- J’sais pas. Mais parait que ça mettrait Sa Majesté en colère. J’veux pas dire, mais j’parierai pas contre lui, il y en a beaucoup pour dire qu’il pourrait bientôt être le prochain grand boss. Après, je dis ça, je dis rien.

D’un autre côté, ça lui ferait une excuse suffisante pour prendre une autre petite Dame ou un autre petit Dragon. Ce serait un choix purement rationnel, il connaissait sa hiérarchie, et les dangers de mettre en colère les mauvaises personnes, en particulier les plus retorses, comme Sa Majesté. Et devoir se taper sa nouvelle recrue, de tout ce qu’il en entendait, ça serait pas du gateau.

Le petit Dragon se tortilla mollement dans ses liens en voyant la recrue approcher, armée des flammes qu’il connaissait de vue – elle devait l’épouvanter, avec son visage issu tout droit des cauchemars, mais c’était un petit Dragon déjà très brisé, il lui donnait tout au plus un mois ou deux.
Marlyn, quant à elle, hésita très longtemps avant de se saisir de l’instrument de torture. L’odeur de chair brulée chimérique lui avait envahie les narines avant même que les chaines ne chauffent vraiment contre les petits poignets blafards. Encore, même à ce moment-là, quand les sifflements si caractéristiques se firent entendre, rien ne vit, que l’envie de vomir, et la frustration, la frustration profonde.
Elle s’était imaginer cogner, de toutes ses forces, avoir à saisir une barre en fer, devoir briser des os un à un, faire couler du sang à s’en donner des hauts le cœur. Pouvoir taper à son tour sur quelque chose comme exorcisme, ruiner la vie de quelqu’un d’autre, le tuer parce qu’il s’était montré trop faible pour échapper à son destin, et qu’elle, elle avait survécu à tout ça. Et qu’elle y avait survécu suffisamment pour l’infliger à son tour, des centaines de fois s’il le fallait. Prouver, prouver « je vis encore, et toi, tu crèves ».L’ambiance close oppressait l’apprentie Mentaï, l’immobilité, la froideur de la procédure, le détachement complet que tout le monde affectait devant le petit corps qui se tortillait, sans personne pour venir le sauver. Le calme l’oppressait, elle voulait tout laisser tomber, cogner, crever le petit corps, le faire taire, ses hurlements lui rappelaient trop les siens, les échos, contre la pierre, spasmes, elle avait hurlé aussi fort aussi, elle avait supplié, failli se parjurer, prié tous les dieux, mais le gosse ne faisait que de grands cris inintelligibles, faible au-delà de la faiblesse, faible, faible, faible, faible, fai-

Le métal hurla à son tour, grinça, crailla, en allant se fracasser par terre, où la rage latente de Sareyn l’avait propulsé, explosé – on avait passé un bras autour du sien, en clef immobilisante, proche du point de rupture, comme un avertissement.


- On ne touche pas aux victimes. C’est la règle.

- Je ne l’ai pas touché. La voix de l’apprentie tremblait, elle était au bord de l’explosion, elle le savait, incontrôlable, et la petite étincelle de raison qui lui restait était rassurée d’être maitrisée – ou le petit corps aurait fini brisé, par mille endroits, sanglant, il aurait payé pour le reste du monde l’espace d’un court instant.

Le mercenaire ne savait pas trop quoi penser de cette recrue. Même une fois qu’elle fut partie, qu’il avait rendormi le Petit Dragon, qu’il l’avait lavé et reporté dans sa chambre, il n’était pas sur de quoi mettre dans son rapport. C’était un cas de frénésie trop avancé, il avait senti la bête sauvage derrière les traits morbides de la protégée de Sa Majesté, mais pas de cruauté, pas personnifiée vers le plaisir de faire souffrir les autres. C’était étrangement désincarné. Brut.
Au fond, d’avoir fortuitement épargné ça à sa Petite Dame réveillait chez lui presque un.. soulagement, une satisfaction ?
Non, c’était stupide.





*************

C’était juste de la curiosité, au départ. Puis, il avait vu la fumée. Qui s’échappait par l’invisible interstice sous la porte en filet délicat. La petite avait fait du bon travail, c’était vraiment presque imperméable. Mais il n’eut pas le temps de s’appesantir sur son admiration. Primitivement, et chez chaque commerçant de plante, le feu était un fléau, il pouvait tout, absolument tout réduire à néant, sans compter les effets plus ou moins désastreux des vapeurs chlorophylliennes.

Sans plus chercher à comprendre ou se trouver des excuses, il se précipita vers la porte, qu’il tenta d’ouvrir. Fermée à clé. Il tourna la tête à gauche et à droite, mais personne dans la boutique, pour lui apporter de l’aide. Il s’empara d’une chaise et avec un grognement, la projeta sur le panneau de bois qui ne broncha pas, alors que le bois sec s’éparpillait en mille morceaux.

Il jura dans sa barbe et prit son élan. Il crut que son épaule se brisait, mais il sentit un mouvement dans la porte. Avec un grognement, il se recula à nouveau, et projeta tout son poids sur le bois dur. Inégal combat entre la chair et le panneau. Combat qui se solda, étonnamment, par la victoire de Jan l’arthrosique. Il fut projeté à travers la pièce, accompagné de la porte qui renversa la marmite bouillonnant sur les dalles nues qui fumèrent.

Mais qu’est ce qu’elle avait pu fabriquer, cette andouille de gamine ?!

Ses yeux la cherchèrent une seconde, et la trouvèrent. La vision était floue, brumeuse, incertaine à travers l’eau qui coulait de ses yeux comme un torrent. Mais malgré l’urgence de la situation, l’étonnement et l’incompréhension, il la sentit se graver en lui au fer rouge, et lui piler au verre le peu de raison qui lui restait. Ça lui fit mal, là, juste là où Miaelle était couchée, contre le noble allongé, qui l’enfermait dans l’étau possessif de ces bras de nobles de merde. C’est lui qui aurait du être là. C’est lui qui aurait dû protéger Miaelle. Elle n’aurait jamais dû demander à quelqu’un d’autre que lui. Elle n’aurait jamais dû partir. Jamais.

Ce fut bref.

Parce qu’Immédiatement, il sentit les miasmes irritant des plantes en train de brûler. Il ressorti rapidement, et ouvrit en grand la porte de la boutique, puis il revint en claudicant et attrapa au passage un chiffon qu’il trempa dans le sceau d’eau pour s’en couvrir le visage. Mais ce fut inutile. La vapeur fut dissoute avec une rapidité étonnante, et lorsqu’il entra à nouveau dans la pièce, il n’y en avait plus trace. Il toussa un peu, et la douleur dans sa poitrine n’avait pas disparu. Au contraire, elle s’amplifiait. S’amplifiait et prenait toute la place, dans son cœur, dans sa cage thoracique, et sinuait, sinuait, jusque dans sa tête.

Eclat. Ecarlate. Elle n’aurait jamais dû l’abandonner. Quoi qu’il ai pu faire. Cet affront de partir pour un autre, un noble de la trempe de Dollohov Zil’Urain, qui plus est, serait le dernier. Il cracha par terre. Scella son maigre destin.

Lentement, les deux corps se murent, à défaut d’efficacement. Ils hésitaient, se raccrochaient. Et les esprits reprirent leur place dans les corps gourds. Le sang battait les tempes, et les mains. Cette main que Miaelle plaça dans celle de Dollohov. Cette main. Qui empoignait son vieux cœur. Et le broyait. Le broyait. Le broyait.





*************


Miaelle s’était réveillée en hurlant, de toute la force de ses poumons. Elle eut l’impression que sa cage thoracique déchirée vomissait un geyser de sang. Des cris, des cris, des cris. Des hurlements. De la souffrance auditive, ulcérée, crevée, broyée.

Ses lèvres étaient scellées : elle ne faisait aucun bruit.

Ses cils englués peinaient à se désolidariser. Elle battit l’air des bras, sentit ceux de son patient la repousser, l’envoyant bouler sur les fesses. Un brusque courant d’air balaya la pièce, dissolvant les vapeurs. Un visage se profila à travers les fantômes, et son cœur rata un battement.

C’était lui. C’était le bourreau, celui qui menottait ses poignets. Instinctivement, elle se recroquevilla, comme pour se cacher derrière ses petits bras. Elle chercha frénétiquement du regard Dollohov qui se redressait en chancelant, des flammes à fleur de cheveux : une aura luisante. Entre chien et loup, elle se sentit brusquement à la frontière de la mort, de la mort terrible par lacération bilatérales.

Elle respira un grand coup.

L’air frais eut un effet salvateur spectaculaire sur ses poumons. Sur sa raison. Instantanément, les détails de la journée lui revinrent en mémoire. Additionnés aux souvenirs qui éclataient comme des bulles à la frontière de ses tempes.

Elle se rappelait. Elle se rappelait ses cicatrices.

Comme pour s’assurer qu’elle ne dormait pas, elle scruta ses poignets, ses chevilles. Aucun doute. Cette découverte ne l’épouvantait pas encore. A vrai dire, elle était curieuse d’avoir de nouveaux souvenirs, de nouvelles images en tête, même si celles-ci n’étaient pas toutes agréables. Loin de là. Avec un frisson, elle se remit debout également, et se dirigea vers la silhouette de Jan qui se découpait dans l’embrasure fluorescente de la porte. Le monde était un prisme de jaune flammèche.

Elle voulut lui dire. Lui dire qu’elle était désolée pour la statuette, que c’était nécessaire, qu’elle n’aurait pas du voler. Lui dire qu’elle était désolée, qu’elle ne lui en voulait pas pour l’hématome. Lui dire merci, merci pour la sacoche, pour les histoires, pour les plantes, pour son premier patient. Merci d’avoir été gentil, de l’avoir appelée Miaelle, au moins une fois.

Mais Dollohov la devança.

Et pendant qu’il invectivait son maître, elle observa le visage de Jan, tourné vers elle, ses yeux, ses yeux, ses yeux. Et comprit pourquoi, en se réveillant, elle avait eut l’intime conviction qu’elle quittait un cauchemars pour en rejoindre un autre.

Jan la haïssait.

C’est d’un œil torve qu’il la regardait, qu’il vrillait ses yeux aux siens, la bouche inversée en une moue méprisante, haineuse, corrosive. Ça la fit hoqueter d’une nouvelle douleur, plus intime cette fois-ci. Elle ne put que baisser les yeux, alors que plusieurs choses se mettaient en place dans sa tête, avec un déclic presque audible.

Si elle restait seule avec Jan, il la tuerait.

Elle devait partir.

Elle devait retrouver Marlyn.

Dollohov Zil’Urain avait dessiné.

Elle s’était emparée de a main qui pendait, blafarde, sans s’en rendre compte. Sans quitter des yeux le bout de ses chaussures. Elle s’en souvint lorsque, sa tirade terminée, Dollohov se dirigea vers la sortie, ou du moins en eut l’air.

Soudain, une peur panique fit trembler la petite fille. Non, c’était trop rapide ! Sa tête papillonna d’un côté de l’autre, entre Jan et Dollohov, entre la sortie et le foyer, la sécurité et le dehors. Le dehors où se trouvait Marlyn. Elle gigota sur place, dansant d’un pied sur l’autre. Elle se devait d’être loyale avec Varsgorn, il avait tenu sa promesse, elle devait tenir la sienne. Lui rester fidèle, lui obéir : elle devait reprendre la boutique de plante. Dollohov l’avait-il oubliée ? Il partait sans même un regard ? C’était pas possible. Marlyn était là, quelque part. C’était sa chance, partir, et la retrouver. Continuer de s’occuper de son patient, même si à présent il avait retrouvé le don du dessin. Ses mains se tordaient l’une l’autre. Oui, mais il y avait Jan, Jan à qui elle devait rester fidèle, également, parce qu’il s’était occupé d’elle. Jan qui la haïssait, maintenant, qui devenait plus fou de secondes en secondes. Jan qui la tuerait, un jour, elle le savait de ses tripes, de son sang. Elle se prit la tête à deux mains. Tomba à genoux sur le sol de pierre. Et s’écorcha les rotules.





*************
Jan cracha au visage de Dollohov. Qui s’essuya ensuite le visage, et tourna les talons. Quoi, il s’en allait déjà ? Il abandonnait ? Oui, car c’était un abandon : il aurait pu avoir Miaelle, il aurait pu lui demander de la suivre. Il saurait qu’elle l’aurait fait. Cette peste. Il abandonnait, donc il avait gagné. Miaelle était à lui. Il pouvait en faire ce qu’il voulait. Oublié Varsgorn et ses ordres. Oublié le souvenir d’Elie qui s’étiolait. Oubliée l’innocence, l’enfance, la cohérence.

Miaelle, à genoux devant lui, lui était offerte. Il avait gagné. Maintenant, il pouvait se venger tranquillement. Le carillon de la porte d’entrée ne lui tira même pas une once d’intérêt. Il n’avait d’yeux que pour ce tas de chiffon qui lui avait broyé le peu de cœur qui lui restait. Il s’empara de la bouteille vide sur le comptoir. Et d’un geste violent, en brisa le cul pour n’en garder que les tessons. Puis il jeta les restes dans un coin de la pièce. Le bruit fit lever les yeux de Mia.

Ils se regardèrent un instant.

La main de Jan s’éleva doucement dans les airs. Fatale. Cette grosse main qui manipulait les plantes comme des oisillons. Cette main serrée, à présent, en un poing de douleur, de souffrance, de haine, de rage bestiale. Cette main qui n’avait plus qu’une envie : cogné, cogner, cogner. A s’en péter les jointures.

Peut-être qu’il ne serait jamais allé au bout de son geste. Peut-être que le simple fait de lever le poing avait rendu quelque couleurs à l’iraison monochrone des récents évènements. Peut-être qu’il se serrait juste précipité sur elle, et l’aurait serré dans ses bras, pour se faire pardonner. Peut-être. Mais Miaelle ne le sut jamais. Parce que la poitrine de Jan tressauta. Et que cette main tendue vibra, trembla, pour se plaquer soudainement contre sa cage thoracique, à l’endroit du cœur. Une grimace étrange déforma ses traits, comme une coulée de cire un peu trop chaude. Avec étonnement, et l’estomac retourné, Miaelle vit s’affaler Jan sur les pavés, pour ne plus bouger.

Elle se leva doucement. Marcha vers lui, infiniment. Tout trouait tout, tout troublait tout. Elle tendit une main aérienne vers son cou, délicatement. Mais fut incapable, physiquement, d’aller plus loin. De toucher sa peau, ses rides, la sueur qui luisait derrière son oreille tordue. Elle détourna les yeux.

Et se mit à courir, courir, courir. Courir, loin de Jan, loin de ses cauchemars, loin de la mort stupide, pathétique, anormale. Loin du passé, loin de Varsgorn, loin des promesses, loin des souffrances passées. Vers Dollohov. Vers Marlyn. Vers l’avenir.

Elle s’accrocha au pantalon de l’homme, névralgiquement, spasmodiquement, ses doigts crispés à briser pour ne pas le laisser l’abandonner. Encore une fois. Plus jamais. De grosses larmes débordèrent de ses yeux, des larmes qui lavèrent sa figure enfumée. Son estomac se retourna. Elle eut juste le temps de se détourner, qu’elle vomissait dans un sceau vide, un contenu jaune bilieux qui lui brûla la gorge et la bouche.

Elle s’essuya les lèvres. Se retourna. Et agrippa fermement la main de Dollohov Zil’Urain.

- j'ai envie.. d'une pomme au miel.

Faire face.

[hug voir même huglov ]


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C'est une kyrielle de volutes satyres que signe le vibrion de ses fossettes.



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MessageSujet: Re: Tout ça pour un oui pour un non, Je traîne encore sans intuition. [Terminé]   Lun 25 Fév 2013 - 0:12

Tout le reste du monde avait l’air normal. Ca ne tanguait que pour lui – fort heureusement, Dolohov maîtrisait les arcanes de la danse. Il croyait savoir, et déduire. Si le bois de rougeoyeur n’était pas dans la marmite, et que la drogue ne faisait plus effet, et que Miaelle était au sol, c’était certanement parce que Jan était intervenu.
Qu’il l’avait repris.
Qu’il avait pris parti. Contre Miaelle, d’abord, et enfin, contre lui, contre le sacro-saint secret auquel l’homme avait sacrifié toute sa vie, et la femme qu’il aimait.
Et Miaelle lui tenait la main. Son regard tomba sur elle, encore floue, décoiffée, petite, mais les yux très bleus, et les cheveux d’un noir de jais intense.
Elle ressemblait à Marlyn, une Marlyn très douce, et innocente encore, qui s’occuperait de lui dans ces vieux jours, forte de ce pouvoir immense qui la rendait insubmersible.

Et il l’aurait tuée, parce que même en cillant, il s’horrifiait de ne ressentir rien.
Les spires étaient inaccessibles.
Il n’avait pourtant plus quinze ans, plus de cousin vivant ; et le souvenir de ces moments où il n’était rien, qu’un petit être imbécile et non-maître, qu’un peuvre freluquet dépourvu de tout, sinon de parole lui brûlait la gorge. Il avait le souvenir de son premier dessin, la sensation, la vision du chemin parcouru. Mais rien de plus.
Rien ne s’était passé dans le présent. Il ne dessinait qu’au passé. Miaelle et le futur simple avaient échoué. Qui tomba par terre, à genou.

Sa majesté en avait assez d’être généreuse.
Sa majesté n’était absolument plus maître de lui.
Jan lui cracha au visage. Il se l’essuya, le fixant dans les yeux.
C’était au mentaï qu’il avait porté atteinte, d’évidence. Ironie, songea Dolohov, que de travailler pour celui qui avait brisé et tué la dame de cœur, et de s’opposer aussi violemment à un allié potentiel.

Sans doute parce que, dépourvu de pouvoir, Dolohov ne représenterait un allié valable pour personne.
Cela, il le savait depuis longtemps, et sa solitude d’âme n’aurait pu lui peser. Cependant sa vie était plus importante que tout le reste. Jan allait crever. C’était l’évidence même. Il fixa ce point, sous son oreille, en serrant mâchoire et dents. Tant pis pour l’élégance de sa systématique en meurtre. Tant pis, même, pour l’élégance tout court. Ce ne serait pas la première fois qu’il sortait pour s’armer lui-même. Quand Miaelle ne serait-elle pas là pour voir ? Il ne pouvait décemment pas tuer devant une petite fille. Même une petite menteuse, incapable de le soigner ? Dolohov était encore sous l’emprise des herbes. Le monde vascillait pour lui seul, vapeurs mêlées aux souvenirs, faille du temps et du monde sous ses pieds.

Peut-être parc e que le monde n’existait qu’à travers lui, à travers ses propres connexions neuronales, et qu’il ne pouvait conceptualiser l’effet de la drogue sur ces deux improbables pantins, qui s’agitaient devant lui.
Il se détourna, voulant de l’air, voulant sortir, passer une dernière fois cette fichue porte. Attendre Jan dehors, et le tuer. Dans la rue. Que celui qui s’y opposerait vienne. Il savait aussi se battre.

Dolohov n’oubliait pas vraiment le reste- il n’était juste pas en état de le gérer. Une chose à la fois, fut-elle la plus absurde d’abord. Quelque chose en lui s’alarmait de reproduire l’imbécile comportement qui avait suivi l’implosion des spires de Marlyn. Après coup, il s’était trouvé absolument incompréhensible. Mais sur le moment, les choses lui apparaissaient déformées.
Dansantes.

Il ouvrit la porte à la volée, et la claqua, concentré sur toutes les possibles morts de Jan. Les visualisant chacune. Sourd, aveugle, muet. Il crut tvaciller, mais ce
n’était que Miaelle, sa petite main, décidée à ne plus le lâcher.

*

Comment était-elle sortie à sa suite ? Avait-il rebroussé chemin, pour vérifier ce que l’instinct lui soufflait déjà ? Il ne se souvenait plus, en se réveillant le lendemain, habillé comme pour sortir, mais effondré à son bureau. Il avait un mal de crâne abominable, et envie de se baigner longuement.
Il tourna la tête, se massant la base du cou, pour découvrir, étendue en travers du lit le petit corps de la petite fille. Comme si des doigts immense et invisibles l’avaient posée là, sans prendre gare, poupée de chiffon mélancolique et pâle. Cela ne l’émut pas, bien sûr, mais l’intrigua beaucoup. Il lui avait donc laissé son lit. Il était monté dans sa chambre avec une petite fille. Avec cette petite fille.
Il secoua la tête, battant des cils, tâtonnant le bureau, pour s’assurer de sa véracité matérielle. Ses doigts froissèrent une lettre de papier, écrite de sa main, mais dont il n’avait pas plus de souvenirs.
Indéchiffrable.

Il se leva, s’approcha du baquet d’eau claire, y trempa son gant, avant de le plaquer sur son front.
Ca devait être à cause des herbes. Comment quelqu’un pouvait-il s’infliger ça volontairement ?
Ses yeux revinrent à Miaelle, endormie, bouche entre-ouverte. Il s’avança, désireux de la réveiller, d’entendre par elle ce dont lui-même ne parvenait encore à se souvenir. Avant, il lança un regard par la fenêtre. Il réalisait qu’il s’attendait presque à croiser des yeux parfaitement noirs. Mais il n’y avait pas de beaux voleurs, dans cette ville. Que des rats, des cafards, et cette neige blafarde, cette crasse de campagne mal dégrossie. Tout allait bien, réalisa-t-il, et plus étonnant encore : il était en vie.

Il s’assit au bord du lit, précautionneusement. Il ne connaissait rien des enfants, qu’Astre et leurs nourrices. Comme pressentant sa présence, elle se recroquevilla sur elle-même, dénudant une cheville, un poignet hors du tissu.
Il se souvenait de l’hématome, d’avoir eu cette certitude calme d’être responsable des coups et blessures qu’on avait infligés à cette petite fille. Après tout, il lui avait cédé un très grand secret, et tout secret avait un poids. Il se souvenait de cette certitude désagréable d’avoir été vendu par elle – on aurait pu, et dû, peut-être, lui faire subir bien pire, à moins qu’elle ait parlé tout de suite.
Mais ce qu’il voyait là ne datait ni d’hier, ni d’une semaine. Et un frisson monstrueux lui soulevait le dos.
Il ne pouvait pas dire qu’il « reconnaissait » les marques ; Dolohov faisait partie des gens qui détournaient facilement les yeux de ce qui les dérangeait. Il ne pouvait pas dire non plus qu’elles ne lui évoquaient rien. C’était cependant impossible que ce genre d’enfant survive. Que ce genre d’enfant se soit évadé.
Il n’osait plus la réveiller.

Une longue goutte d’eau retraçait le chemin de sa tempe à sa mâchoire. Ca le soulageait un peu.
Les sourcils froncés sur la petite personne, il tentait de tracer une conjecture satisfaisante. Probabilité de chance qu’un mercenaire ait fait évader l’enfant ? Vraisemblablement élevée, personne n’aurait pu s’introduire parmi eux, le secret aurait été violé.
Mais quelqu’un comme Varsgorn Ril’Enflazio ? Il ne pouvait tout simplement y croire. C’était un hasard. Cette petite fille attirait les hasards. Les secrets.
Le gant mouillé glissa sur son nez, jusqu’à la bouche, qu’il recouvrit. Il avait un goût de friandise en bouche. De miel, mais acidulé, derrière l’âcreté pâteuse du mauvais sommeil. Et envie de vomir, accentuée dès qu’il contemplait les brûlures circulaires- rouges comme le Pouvoir.
Il ferma les yeux, tenta de s’immerger dans les Spires, sans succès, bien sûr. Mais peu à peu, la concentration lui permettait de rassembler ses souvenirs, de les trier. Des herbes aux souvenirs, à Jan, en passant par le curieux voyage mental, retour aux sources ocultables.
Jamais le noble n’avait eu la confirmation de la théorie de l’analyste, jamais il ne lui avait permis d’utiliser son don, de reposer le casque précieux sur son crâne. Il gardait les variations de son Don pour lui seul, pour le hasard – et celui-ci laissait une latitude floue aux limites, que parfois, Dolohov avait cru repousser.

Son cercle central était noir, cerclé de vert, et puis de bleu. Un don, « très froid » avait commenté le Maître. Atypique, sans doute. Dangereux, peut-être, tant la lecture pouvait être double.

Était-ce le pouvoir qui menait à la créativité, et la volonté, ou la volonté qui menait au pouvoir ?
Il soupira, rouvrant les yeux, croisant deux cercles très bleus de volonté-encore un peu flous, presque noyés de noir, pupilles très dilatées.
Il l’avait cru. Et su, toujours, que pour lui, c’était avant tout le désir, le moteur. C’était logique, évident, et effroyablement primitif. Dolohov sourit à Miaelle, libérant ses lèvres de leur cachette de soie ; même si on ne saluait pas une petite fille presqu’inconnue au réveil comme on pouvait le faire avec une maîtresse. D’un sourire de façade, le même que celui qu’il adressait à la petite fille Nil’Tremaine que Dienne aimait tant.

Il affublait souvent la petite de noms très doux, petite Dame, par jeu avec Dienne, et plus souvent, Petite Princesse, Mademoiselle, Petit chat. Simplement parce qu’il oublait son prénom avec une régularité affligeante. Le prénom de Miaelle avait été assimilé en quelques secondes à peine, et il n’arrivait plus à lui dire même bonjour. Les petites filles comme elles, on ne devrait jamais leur adresser la parole. On les achevait gentiment, dans leur sommeil, d’une manière très délicate, et indolore, il l’espéra de tout cœur.


-Est-ce que tu as mal à la tête ?, demanda-t-il, prévenant presque malgré lui. Non ? Vraiment ? Tu peux me le dire, ce n’est pas grave, tu sais ?

Elle lui rendait son sourire, très douce, très ralentie de sommeil, encore, en redressant son corps, et cette vision dérangeait toute les part de l’être de Dolohov. Vivante, et souriante. Sans pouvoir, pourtant. Sans protecteur. Qui l’aurait laissé, elle, si petite, si insignifiante, tomber dans ses griffes à lui ? Il ne supportait pas son silence presque serein- c’était comme imaginer qu’elle avait passé son temps à crier tellement fort qu’il ne lui restait rien. Pourtant, l’homme connaissait sa voix. Sa dévotion accélérée. Les sons de son désir-moteur à elle, sa manière de prononcer « Marlyn ». Dont elle était privée, comme lui. Il reprit, badin, presque, pour combler, pour mettre une distance évidente, et presque retrouver une structure antérieure :

-J’ai très mal, personnellement. Si je te fixe trop longtemps, tu deviens comme floue. Et j’ai l’impression de brûler par les yeux.. Mais ça va aller.

Il eut un petit rire, comme si avouer une faiblesse, même minime, ramenait hors du masque quelque chose qui était blotti dessous depuis longtemps, et avait besoin de respirer ; son regard sur elle était devenu presque inquiet, elle se penchait déjà dans sa direction, les mains tendues vers son front. Il les saisit, sur les brûlures, que la soie dissimula, comme une fois pour toute. Il se noyait dans les yeux bleus, encore. Marlyniens, mais sans la tempête, sans tout ce qu’il y trouvait beau.

Il sentit ses iris brûler. Il ne se rappelait pas avoir jamais eu envie de pleurer- pas pour de vrai. Il se mordit la lèvre, et assura « Ce n’est pas grave ».
Bien évidemment, ça l’était. Quoiqu’il se soit passé, tout l’était. Il n’avait plus rien. Qu’une piste. Et elle, une certaine Marlyn. Il eut la conviction, profonde, en la regardant, d’avoir pleuré la veille. Pleuré sur le papier, sur un tas de choses du passé, du présent. Qu’un deuil était en cours, des deux côtés. Elle, Jan, qu’il avait peut-être tué devant elle. Qu’elle devait détester, dans ce cas, puisqu’elle restait près de lui, à sourire. Il n’aurait pas su dire s’il avait envie de la tuer ou de la garder – confidente inédite de ses excès d’humeurs jamais ressenties.
Il se releva, pour ne pas sombrer, assurant qu’il allait revenir, juste faire un brin de toilette. Mais elle s’accrocha à son pantalon, de toute sa non-force.


-Non, tu as raison. Allons manger d’abord.

*

Ils étaient attablés devant une able assez frusque, du côté de Dolohov comme de celui de la petite fille, pas habituée à l’abondance. Le mentaï lui avat offert un chocolat chaud, seule petite excentricité, un peu par réflexe, par envie d’adoucir les mots à lui faire dire, derrière un voile de sucre. Un silence relativement confortable les liait- puisque Dolohov mangeait à petites bouchées retenues, le visage fermé, les yeux dans ses flocons d’avoine, s’obligeant à ne pas jouer avec, pour des raisons de prestige évidentes. Il aurait aimé dormir quelques heures supplémentaires. Et la nausée ne passait absolument pas, et les multiples conversations des figurants de la salle ne l’aidaient pas.

Lorsqu’on l’aborda, il arborra une expression de surprise qui n’était pas tout à fait feinte. C’était une troupe de quatre garde, dont deux entourèrent d’emblée sa chaise, et un se figea derrière Mia. Leur suppérieur se tenait à la droite du mentaï, visiblement mal à l’aise.


-[colordarkslategrey]Messieurs ? Cela ne peut-il pas attendre la fin de mon repas ?[/color]

-Pardonnez-nous, Sire, mais une enquête menée sous la législation du Seigneur d’Al-Poll ne peut attendre. Veuillez-nous suivre scéance tenante, pour répondre à nos questions, récita mécaniquement le garde, comme il devait passer sa vie à le faire.

Dolohov eut un sourire grimace, qui disparut instantanément, en fixant le lieutenant, se transformant en moue indignée.

-Vous plaisantez. Suis-je accusé, disposez-vous de preuves irréfutables ? Non ? Bien. Dans ce cas vous comprendrez qu’il m’est impossible de vous suivre.

L’autre voulut l’interrompre, sèchement, et osa poser son bras sur le costume du mentaï, qui chassa sa main d’un soufflet inattendu.

-Savez-vous qui je suis, Monsieur ? Un homme de ma prestance ne peut se promener encadré par la milice de la garde d’Al-Poll, pas sans perdre toute crédibilité auprès des siens et de ses relations commerciales ! Tout ça pour un questionnement imbécile ?

-Messire, quelqu’un est mort, rétorqua le garde mi-figue mi-raisin. Nous avons des témoignages solides qui…

-Taisez-vous !, s’horrifia Dolohov, les yeux luisants de colère. Je me soumets bien évidemment et bien volontiers à la loi de votre Seigneur, et répondrai à toutes vos questions avec plaisir. Mais ici, dans ma chambre, et dès la fin de mon repas. Vous et vos semblables ne vous rendez absolument compte de rien.

-Mais messire, ce serait…

-Pensez-vous que je passerais inaperçu dans les rues de Poll ? Ais-je l’air de fuir, Monsieur ? Votre présence inquiète l’enfant. Laissez-nous finir notre repas, et cessez de créer de l’esclandre où il n’y en a pas.

Le garde resta une minute indécis, et visiblement perplexe, entre la colère, et la peur effective de déranger un puissant avec des conséquences inimaginables. Un des gardes, que Doloov identifia du coin de l’œil comme un rat manqua de sourire en voyant le mentaï se détourner du garde, reprendre une cuillière de son bol d’avoine. Dolohov finit par lui lancer une ultime œillade outrée, lui indiquant la table voisine du regard.
Ca lui coûterait surement en crédibilité, pendant l’interrogatoire. Mais qu’importe.

*

Ils étaient montés dans la chambre, après que Dolohov ait soufflé à Miaelle qu’elle ne devait pas s’inquiéter. Une fois à l’étage, le mentaï avait invité tout le monde à entrer, et pris place au bureau, sur le seul siège disponible, joignant les mains.

Le chef des gardes n’était pas dupe de la manœuvre du noble. Il avait fréquenté ses semblables, au palais du Seigneur, et savait que la plupart avait davantage à se reprocher que la plupart des pauvres gens qui croupissaient en prison. Il connaissait leur arrogance, leur capacité naturelle à se faire obéir.
Lui-même avait été très récemment promu, par l’intendant Olhuïn, pour son travail exemplaire, et sa capacité sans faille à obéir, sans zèle, toutefois. Il tenait à cette première mission, d’autant que la victime était quelqu’un d’important pour la ville. La découverte d’un guérisseur mort n’était jamais anodine. Mais l’aplomb de Dolohov Zil’Urain l’avait surpris. Il n’avait jamais eu à interpeler un noble, à décider de prendre le risque ou non de ruiner la réputation d’un de ces êtres qui lui semblaient au-dessus de tout, sinon de l’empereur lui-même. Le chef des gardes n’était pas sûr que la loi s’applique à faire tomber ces jolies têtes poudrées- sauf si c’était dans l’intérêt d’autres têtes, plus poudrées encore. Et le risque de compromettre l’Intendant ou son Seigneur l’avait soumis aux yeux gris, qu’il maudit silencieusement.

Il décida de reprendre un peu d’autorité sur son vis-à-vis en le toisant de très haut, pour expliquer les circonstances de cette conversation. Le propriétaire de la boutique d’herbe avait été retrouvé mort, la veille au soir, pendant une ronde de la Garde.
Il gardait les yeux fixés sur le visage impassible de son interlocuteur. A peine un froncement de sourcils contrariés- la vie avait-elle donc si peu de prix pour les êtres comme lui ?


De plus, il savait, comme tous ceux qui s’occupaient de la justice, percevoir les mouvements des réseaux chaotiques de la ville. Les voleurs se tenaient extrêmement calmes, il se tramait des choses étranges. Ses informateurs lui avaient signalé, via son collègue, qu’un magnat important était en ville. Il n’osait pas croire que cet homme puisse être ce magnat. Ce serait une prise tellement énorme, pour un premier cas. Mais ce n’était pas si rare, lui avait-on assuré, qu’il y ait des meurtres sans traces, pour peu que le coupable dessine, et qu’on vienne sur les lieux trop tard que pour entendre les Spires. Or, qui dessinait mieux que les nobles ?

-Des témoins fiables, et par là, il voulait dire sobres, de bonne réputation, ont certifié avoir vu un homme de la noblesse entrer dans la boutique, ces derniers temps, et l’avoir revu le jour de la mort du propriétaire. Comme vous l’avez dit vous-même, vous ne passez pas inaperçu, Messire Zil’Urain.Et que votre dernier traitement a été particulièrement long.

-Et bien ?, rétorqua Dolohov, impatient et agacé. On m’a également vu en ressortir, j’imagine. Et d’autres ont dû me succéder.

-La petite, intervint Jon. C’est la petite de la boutique. L’apprentie, ou je ne sais pas.

Le garde sentit ses yeux luire, en se posant sur l’enfant. Il se pourrait bien qu’elle en sache bien plus long qu’eux tous. Il se pourrait bien qu’elle lui permette de coincer un de ces putains de nobles.

-Expliquez-vous, donc, Messire ?

-Il n’y a rien à expliquer. J’ai été dans la boutique aux herbes pour des raisons personnelles, et médicales. Qui ne concernent personne d’autre que moi. J’y ai fait des visites régulières, ces cinq derniers jours. Miaelle est effectivement la petite guérisseuse. Avez-vous bien regardé son visage, officier ?

L’autre fronça les sourcils, revenant à la petite fille, la main toujours posée sur la garde de son épée.

-Cela ne vous choque peut-être plus. Mais quant à moi je ne peux supporter l’idée d’un enfant battu. Réalisant que l’enfant subissait des sévices corporels sur le lieu où elle vivait, j’ai décidé d’agir en mon âme et conscience. Je suis resté plus longtemps que nécessaire pour convaincre Miaelle qu’elle méritait mieux que cette vie. Que personne ne méritait un sort comme le sien. Que je pouvais l’aider.
Mon épouse est une Dame de Chœur, voyez-vous, je suis très au fait des us et coutumes de cette association, et désireux, comme mon épouse, d’améliorer le sort des êtres qui peuplent cette terre.


Le garde songeait, quant à lui, qu’effectivement, l’hématome sur la tempe de la petite fille lui avait échappé, mais que rien n’indiquait qu’un ivrogne comme Jan tape moins fort qu’un noble aux gants blancs. La petite avait l’air mortifiée, à juste titre, pensa-t-il.

-J’ai pris Miaelle sous mon aile, après une discussion houleuse avec le propriétaire. Je peux vous assurer qu’il était assez vivant pour me cracher au visage, lorsque je l’ai quitté. Nous avons passé l’après midi ensemble, ainsi que la soirée.
Miaelle intervint, pour préciser certain détails, la voix rêveuse, avec un sourire timide, en regardant ses chaussures.

-C’est une enfant, messieurs. Quand bien même la vie qu’elle a mené n’est pas celle que je voudrais pour mes propres enfants, et quand bien même elle a dû subir des choses graves : c’est une petite fille. Croyez-vous qu’elle m’aurait suivi, si j’avais tué son maître ? Et sincèrement, messire, ais-je l’air d’un homme habile aux armes ?

L’homme contempla son costume, ses fanfreluches, l’absence d’arme à son côté, comme dans la pièce. Tout chez cet homme sentait le dessinateur. L’imprudence et l’ostentatoire. Sa milice n’avait rien laissé entendre sur la présence de coups et blessures, sur le cadavre, mais il trouva légitime que le noble suppose qu’ils soient des éléments nécessaires à des suspicions de meurtre.
Après tout, les nobles ne connaissaient rien aux réalités de la vie.


-A vrai dire, messire, reprit Jon, avec un sourire mauvais, il semblerait que l’monsieur, bah, y ait pas été tué avec des armes conventionnelles. Pas d’traces, v’voyez. Ca pourrait être un d’vot’ monde mental qu’y a fait du mal. Y a des précédents, savez. Des gens qui en font des spécialités.

Le noble le toisa, l’air à la fois dégoûté et outré, mais vaguement sceptique. Le garde crut qu’il se jouait entre eux, qu’il ne comprenait pas. Peut-être sur-interprétait-il trop les choses, et voyait-il le mal partout.

-Avez-vous pensé à vérifier la caisse ? Si vous n’avez retrouvé qu’un corps, sans rien d’autre, peut-être est-ce également le fruit d’une mauvaise chute, voire d’une rixe avec un voleur ? L’homme était ivre, lorsque Miaelle et moi l’avons laissé, et nous n’étions qu’au tout début de l’après-midi. Je n’ai probablement pas été le dernier à sortir de ce magazin. Miaelle? Peut-être pourras-tu aider ces messieurs. Parle-leur de vos habitudes, à Monsieur Jan, et toi. Mais… ?

Le noble se leva, les sourcils froncés, mais autrement, cette fois. Comme pour se reprocher quelque chose à lui-même, s’avança jusqu’à la petite fille, avec gêne, puis s’acroupit face à elle, en prenant tout doucement ses mains dans les siennes. Le garde secoua la tête, mal à l’aise. La petite fille avait la lèvre tremblante, et deux grosses larmes sur les joues.

-Messieurs, nous sommes des brutes. Excuse-nous, Petite. C’est… je sais que tu l’aimais beaucoup, et qu’il comptait énormément pour toi malgré tout, que tout ça doit t’évoquer des choses horribles. Il ne faut pas en vouloir aux gardes, ils essayent de faire au mieux leur travail, tu comprends ? Mais j’ai été indélicat. Dans ces moments, il faut essayer d’aider comme on peut. Tu comprends ? De ne pas laisser les émotions nous affecter.

Il essuya une larme, tout doucement ; et le garde se sentit mal à l’aide, de plus en plus. Parce qu’effectivement, il aurait pu être le criminel, le dessinateur. Ils auraient pu le mettre en prison, rien que pour le principe, et ruiner sa vie ; ce n’était qu’un noble. Mais tout son comportement corroborait son histoire, il avait l’air de réellement se soucier d’elle. De la protéger. Il les avait un peu observés, avant d’entrer. Avant leur intrusion, c’était vrai, l’enfant paraissait détendue, bien qu’un peu triste. Ce n’était qu’après qu’elle avait paru aussi mal à l’aise.

Il savait que la chute n’aurait pas pu tuer le propriétaire. Il avait longuement inspecté le corps dans ce but. Et la petite était trop jeune pour avoir le dessin, c’était évident, elle ne pouvait pas être responsable elle. Est-ce qu’un enfant qui a eu très peur d’un homme pourrait en apprécier sans crainte son meurtrier ? Il jugea que non. Surtout pas quand Zil’Urain tentait de lui expliquer la nécessité de se calmer, de répondre aux questions, pour aider tout le monde, presque parternellement. Et c’était vrai, la caisse était vide, de même que toute l’arrière boutique.


-Non. Excusez-nous messire. Vous aviez raison, de simples questions ont suffi à écarter nos doutes. Vous êtes libre de vos mouvements, ainsi que l’enfant. Pardonnez-nous du dérangement. Gardes. Nous partons.

*

Dolohov continua de cajoler tout doucement Miaelle, quelques secondes même après que le dernier eut fermé la porte. Il lui faisait son sourire le plus doux. Il ne se souvenait pas d’avoir dessiné la veille. Mais après tout, il ne se souvenait plus de grand-chose avec netteté. Et la force mentale de la petite l’époustoufflait.

-Ne t’inquiète pas. Plus jamais. On va s’en aller ensemble.

Elle lui sourit, il aima le rouge qui striait ses jolis yeux bleus.

-Mais d’abord, je vais prendre mon bain. Un long voyage nous attend. Tu devrais peut-être en prendre un aussi. C’est assez long, les voyages en carosse, tu sais ? On aura tout le temps de discuter.
Voudras-tu être assez mignonne que pour aller demander à l’aubergiste de quoi faire un bon encas ? Et quelques friandises, pourquoi pas ?


*

Les paysages défilaient, lentement. Tout était effroyablement lent. Dolohov s’était excusé, avait argué l’épuisement, pour dormir un peu, dans les premiers temps- avoir droit aux simples cahots de la route pour compagnie. Ils auraient plusieurs jours pour converser face à face dans le confort de leur huis-clos. S’ils allaient ensemble jusqu’à Jeit.

La crainte de se voir attaqué l’empêchait de trouver le sommeil. Mais il savait que cette histoire de Jan allait consolider son emprise sur Poll. Puisque le Rat de la garde l’avait reconnu. Mais ouvertement défié, ou du moins, défié ses capacités de paraître.

A défaut du sommeil, il passa un moment à sonder son esprit, les possibilités d’avoir effectivement tué Jan. Pourquoi les Spires la veille, et plus aujourd’hui ? Il n’osait pas demander à Miaelle si elle l’avait effectivement vu dessiner. Vu tuer. Il n’osait croire lui-même qu’un enfant puisse réagir avec autant de calme aux meurtres. Même un enfant qui avait été torturé. Pas si sereinement, quand même ? Et puisqu’il ne dessinait toujours pas, il ne lui devait rien.
Il ne réagit pas, lorsque le petit être vint nicher sa tête sur son bras, à défaut d’atteindre son épaule, et glisse encore sa petite main dans la sienne. Il lui lança simplement une œillade prudente, après quelques temps, mais non, elle ne le regardait pas. Sa tête accompagnait les cahots de la route, tombait vers l’avant, parfois. Elle devait dormir. Ca l’apaisa un peu.


*

Il était courbaturé, à force d’être assis. La lenteur du voyage, la relativité du confort, et de son propre espace vital l’inquiétait. Il se sentait lié au sol. Elle le fixait sans faillir, régulièrement, dans l’attente de quelque chose qu’il n’identifiait pas encore ; ils s’étaient arrêtés plusieurs fois pour qu’elle puisse aller au toilette, une fois, parce qu’elle avait vomi, peu après le repas.
Ils avaient eu un solide repas de midi malgré tout, et même, il l’avait autorisée un moment à siéger près du cocher. Et à flatter l’encolure des chevaux, lorsqu’il avait fallu les faire boire.


-Si tu veux, quand nous nous arrêterons ce soir, tu demanderas un jeu. Tu t’ennuieras moins. Je… n’ai pas l’habitude non plus, tu sais, des longs voages, comme ça. D’ordinaire, je bats des cils, et je suis où je désire être.

Il songea à Marlyn. A son sourire, à son parfum, lorsqu’il l’étreignait, lorsqu’il délassait son corsage, et qu’il la rendait aussi sauvage qu’elle était pour de vrai. Il songea à son fils, au Manoir, mais surtout, à elle, infiniment à elle.


-Pardon ? Tu disais quelque chose ?

Trop tard, elle venait de vomir sur le sol du carosse.

*

C’était très perturbant, de partager sa chambre. Il se sentait autant scruté qu’à l’époque où c’était Shaïlan qui dormait dans le lit voisin. Pourtant, il n’avait plus rien de l’adolescent de l’époque, s’assura-t-il.

Il avait envie d’avérer ou pas la théorie déduite du voyage dans les souvenirs. Il se demanda s’il était vraiment possible que tout soit lié au fait qu’il n’avait plus désiré de personne depuis Vor. Si c’était réellement lié. Il n’en avait pas la moindre idée, et rien que la perspective le rendait ombrageux.
L’idée de laisser la petite fille seule de nuit l’horrifiait, sans qu’il s’explique pourquoi.
Certes, elle était attachante, bizarrement attachante, même, quand il y pensait. Malsainement attachante. Et elle entrainait des culpabilité et des réactions étranges.

Quelques fois, elle se comportait en guérisseur, avec lui. Quelques fois, en petite fille. Quelques fois, elle laissait échapper des phrases, comme « A cette heure, normalement, j’arrose les plantes. Je me demande si quelqu’un s’occupe d’elles », et quelque part, Dolohov se sentait mal d’avoir arraché à son « Papa » cette petite demoiselle déracinée depuis toute petite.
Elle parlait en dormant, aussi, ça c’était plus dérangeant, parce qu’il ne voulait pas entendre, mais qu’il entendait, et qu’il aurait aimé comprendre, cependant ce n’était pas de vrais mots. Il craignait qu’elle fasse sans le savoir des rapports détaillés à un dessinateur. Que Varsgorn soit plus proche qu’il ne le pensait.
Puis ses pensées revenaient à lui-même, au Manoir, à l’idée de serrer Marlyn contre lui, en lui expliquant qu’il avait désespérément besoin d’elle. C’était impossible, n’est-ce pas ? Avant de s’endormir.

*

Le voyage continuait, et il avait l’absolue certitude qu’il ne fallait pas qu’il la tue. Que ce serait perdre une alliée. La force d’accroche de cette petite fille était aussi improbable que l’affection qu’elle suscitait. Et elle avait cette capacité à survivre qui l’émouvait.
Il songea qu’il pourrait l’adopter lui-même, garder ses soins pour lui seul. Ailil ne pourrait pas refuser ça, pas sans trahir ses principes, pas sans lui expliquer pourquoi les herbes, pourquoi ne pas avoir d’enfants à eux, encore, si ce n’était pas pour se consacrer à ceux des autres.
Miaelle pourrait peut-être même lui donner de mauvaises herbes. Lui permettre d’avoir un héritier de façade, à aimer également, à instruire sans doute. Il caressait les possibles, le fait qu’elle ait des cheveux noirs, d’utiliser ce cousin mort qu’il avait presque oublié comme excuse. Après tout, il couchait avec n’importe qui.

Plusieurs fois, ça lui brûla les lèvres, de lui demander « Ca te plairait d’être noble, Miaelle ? », et toujours, il se retenait. Ce serait garder une faiblesse sous les yeux. Quelqu’un dont l’acuité du regard le mettait mal, certaines fois. Quelqu’un dont l’idée suffisait à lier à lui la perte du don.
La garder, ce serait peut-être donner à la perte des accents définitifs.

Et elle avait le mal des transports. Ca, c’était aussi affligeant qu’insupportable. Elle s’était retenu beaucoup, au début, et elle avait presque failli exploser sur lui. Il avait plein les femmes dont le métier était de s’occuper des enfants, et s’était longuement demandé ce qui pouvait pousser une femme aussi cultivée et intelligente que Dienne à choisir de s’occuper elle-même des siens.

*

Il était allé au bordel, longtemps après qu’elle se soit endormie, il en était sorti affligé, dégouté, et dans une colère si noire.
Ca n’avait pas marché.
Et il avait été immonde. Forcément. Il l’était de plus en plus, c’était une question de nerfs, d’être arraché au monde du cérébral. Son cerveau de reptile se sentait l’obligation d’intimider de plus en plus, pour pallier ses faiblesses. Et l’homme redoutait ça férocement.
Son humeur était massacrante. L’idée d’être acculé aux confidences l’horrifiait tout simplement. Il ne trouvait pas d’autres moyens, jusqu’ici. Il fallait se raccrocher à l’espoir, même s’il était ténu, s’obligeait-il à penser, en se rallongeant. Après tout, il était toujours en vie.

*

C’était venu d’elle, au petit déjeuner. Comme lorsqu’elle lui demandait une pomme au miel, le même ton de voix, la même attitude.


-… Un jour, il faudra que je t’apprenne le tact.

Elle lui avait demandé si ça voulait dire qu’il allait la garder avec elle. Il avait baissé les yeux, en se souvenant que la question première c’était quelque chose comme « Alors, vous avez de nouveau votre Imagination ? ».

-… Dans mon souvenir, une part de notre marché impliquait une certaine Marlyn. Il ne me semble pas que tu l’aies retrouvée non plus, finit-il par lâcher, en croisant ses yeux bleus.

Elle devait le comprendre. Il le fallait. Il n’aurait pu répondre plus clairement que ça.

*

Il pensait à Chœur, se demandait s’il convenait de montrer Miaelle à Ailil, d’abord. Décider si elle devait rester à ses côtés, ou non. Si la solution ne fonctionnait pas ? Il fallait qu’elle reste accessible.
Et puis, il y avait cette Marlyn, dont il ne pourrait pas toujours se servir, comme d’une bombe à retardement.
Sa femme lui manquait, il avait envie de la retrouver, comme on retrouve son confort, et l’habitude à prendre de savourer toutes choses ; il voulait aller voir avec elles les pièces et les concertos, la regarder évoquer pour lui les sols et les doubles croches qu’elle avait trouvé ravissantes et subtiles. Quelque chose de léger. Lui offrir le foulard chatoyant de bohème, découvrir ses dernières toilettes, entendre les compliments qu’on lui adressait sur elle, sur la vie qu’ils menaient tous les deux.

Croiser le regard de son vieil ami Makel, si mal assorti à sa propre Dame, et rattraper un peu de leur dernier accroc. Prier la dame dans son temple, peut-être auprès de Dienne, même si c’était une incorrigible bavarde. Elle l’avait souvent apaisé. Il avait hâte que le voyage se termine.
Miaelle tentait de plus en plus souvent de l’engager sur son propre futur. Ou sur Marlyn. Quand elle n’était pas trop malade. Elle le faisait discrètement, sournoisement, presque, un peu comme dans leur première conversation.
Pour éviter ces multiples désagréments, il l’avait installé près de son cocher, et à sa garde. Il lui fallait du temps pour penser. Pour organiser les mois à venir. Lorsqu’il se mit à pleuvoir, il fut obligé de a ramener à ses côtés, par galanterie. Il eut une illumination, pour s’éviter des ennuis :


-Dis-moi ? J’ai eu le temps de m’ennuyer, et de réfléchir énormément. Maintenant, nous nous connaissons, tous les deux. Je sais que je peux te faire totalement confiance. Tu peux aussi. Tu le sais, n’est-ce pas ? Bien. Il est tant je crois que je te prouve que je reconnais tous tes efforts. Jouons à un jeu. D’ordinaire, c’est un jeu que les damoiseaux de cours jouent avec les demoiselles, pour faire deviner à celle qu’ils aiment leur affection. Ca s’appelle « Qui est-ce ». En l’occurrence, ici, personne n’est amoureux de personne, poursuivit-il. Mais je connais des Marlyn, et tu en as une bien précise en tête. Alors je vais te poser des questions, et essayer d’éliminer « mes » Marlyn pour trouver la tienne. Jouous-nous ? Oh. Attention, tu ne peux pas donner des éléments de réponse contraires à la question. Par exemple, si la question était « Est-ce qu’elle est blonde » tu ne peux pas répondre « Non, elle est rousse ». Juste « Non ».

*

Les questions s’enchaînèrent, d’abord, très vague, volontairement. Dolohov avait l’impression d’avoir inversé leurs rôles, et qu’il était le guérisseur, cherchant à définir l’exacte maladie. Miaelle était littéralement parasitée par cette Marlyn.

Au début, c’était anodin, réellement, un moyen d’occuper l’enfant. « Si Marlyn était une couleur ?» « Est-ce qu’elle sent bon ? » « Est-ce qu’elle est rousse ? », appuyée d’un petit clin d’œil. « Est-ce qu’elle est aussi vieille que moi ? » « Est-ce qu’elle est plus vieille que moi ? »
Miaelle était appliquée, et très précise dès qu’elle pouvait. D’une précision pleine d’amphase, de figures de styles, d’amour tellement brutal qu’il était corrosif. Dolohov se prit au jeu de cette affection si pure, diamantaire presque, qui rendaient scintillants les iris céruléens de son interlocutrice.
Il se souvenait d’un regard qui brillait ainsi. Et qui lui vrillait l’âme- tout juste quelques fois.
Il s’était d’abord, longuement, réservé une part de mystère, puis de plus en plus, avait eu envie de donner un corps à cette fée. Il avait demandé, comme le font forcément tous les hommes dans ces cas-là « Est-ce qu’elle est belle », pour voir si la petite avait une réaction de jalousie, de possession, ou un regard d’enfant à mère, avec ce personnage.
Mais ça l’avait dérouté.

« Est-ce que tu l’as rencontré près d’Al-Poll » ?« Est-ce qu’elle est maigre ? » ? « Est-ce qu’elle était seule » ? « Est-ce qu’elle avait mal ? » « Est-ce qu’elle était mariée » ?

Quelque chose l’alertait, lui faisait battre le cœur un peu plus à chaque réponse. Pare que ce n’était décemment pas possible ? Pas « sa » Marlyn. Elle le sentait peut-être, Miaelle, que tout à coup, il était effroyablement intéressé. Peut-être qu’elle s’en sentait flattée. Peut-être qu’elle se méfiait, simplement, ou qu’au contraire, elle avait l’impression d’avancer, d’être importante.

Ou que c’était l’espoir qui les rendait tous les deux étranges. Depuis que toutes les couleurs d’iris étaient passées, sans qu’aucune ne soit validée.
Dolohov osa demander « Est-ce qu’elle a les yeux d’un bleu tellement bleu qu’il n’est pas possible ». La petite répondit « Non. ».
Leurs regards se dévorèrent un instant. Il aurait voulu abolir lui-même la règle, la laisser poursuivre. Dire « Elle n’a pas « les » yeux ». Elle a « l’œil » » Ce n’était peut-être pas nécessaire. Mais ça lui créait des vertiges de possibilités jamais éprouvées.

Les questions virèrent à la perception de la personnalité. Qu’il orienta volontairement, Mia le perçut-elle, vers ce qu’il aurait pu manquer. « L’as-tu soignée ? » « L’as-tu guérie » ? « Est-ce qu’elle a un rapport avec ce que faisaient les herbes sur ton présentoir ? » « Que font ces herbes ? » « Est-ce qu’elle portait la vie en elle ? » « Est-ce que tu l’as vue endormie ? » « Est-ce qu’elle est gentille » « Est-ce que tu l’as vue blessée », assortie de quelques questions de détails, vaguement stupide « A-t-elle les oreilles percées ? »

Ils y passèrent tout le voyage, de précision en précision. Dolohov hocha la tête longuement, méditatif. Il prit une longue inspiration, avant de clôturer le jeu, et le voyage d’un :


-Ecoute, il se peut que je connaisse ta Marlyn. Ce serait une vraie surprise, et certains points… comment dire. Ne correspondent pas à… enfin. A elle. Mais… je crois la reconnaître.

Il soupira, pas besoin de la regarder pour savoir avec pertinence que les yeux étincelaient. Il se sentait blessé, incroyablement blessé par cette possibilité.

-Et pour que je te dise ça, si c’est effectivement Cette Marlyn, tu sais que c’est déjà une erreur terrible de te le dire. Regarde. On commence à voir les lueurs d’Al-Jeit. C’est magnifique, tu ne trouves pas ?

*

Ils étaient arrivés à Jeit, Miaelle dévorée d’impatience, Dolohov dévoré d’angoisses.
Il ne pouvait pas la confier à Chœur. Pas décemment, pas tout de suite.
Ll ne pouvait pas la mener à Ailil. Pas dans des conditions pareilles, pas avec son passé, pas avec… pas avec l’idée que Marlyn la connaissait. C’était tout simplement impossible. Et elle était dépositaire de bien trop d’informations. L’affection et sa propre affectation n’avaient presque rien à voir là-dedans.
Il n’y avait qu’une seule personne qui pouvait lui être un refuge sécuritaire et satisfaisant.
Une seule, et même elle lui faisait peur, en ce moment.
Il avait demandé à Miaelle de l’attendre sagement dans la voiture, et compris, à ce moment-là, qu’elle s’attendait à être « Chez Marlyn ». Il ne l’avait pas détrompé. Au moins, elle ferait montre d’une totale docilité.

*

Dienne Nil’Tremaine ne vint évidemment pas lui ouvrir elle-même. Elle recevait du beau monde, ce soir-là, une délégation d’Edificateurs, avec lesquels elle prévoyait l’emplacement d’un temps à Al-Far. Al Far manquait de superbe, et n’aurait qu’à gagner, avec un joli temple, de plus, il serait un prétexte parfait à un tas de déplacement.

Mais dès qu’elle fut discrètement informée de la présence de Dolohov dans ses murs, elle se dépêcha de fausser compagnie à ses invités, et de le rejoindre, dans l’anti-chambre du salon. Dienne ressentait toujours un mélange de sentiments extrêmement divers, lorsqu’on lui annonçait la présence du noble Zil’ Urain. La fin de leur relation de chair, ou son mariage n’y changerait rien : il serait toujours pour elle cet adolescent sublime, à l’accent délicat de Vor, qui se perdait dans le dédale des rues, et remerciait La Dame.
Elle ressentait toujours, devant les angles durs de son profil des sentiments contraires d’adoration et de haine. Pour son charme, ses douceurs, la manière dont ces cils voilaient son iris très métallique d’ombres en dentelles, pour son demi sourire qui avait un jour été timide, et qui, avec le temps, s’était teinté de tout un tas d’autres choses.

Elle le détestait, comme on déteste un souvenir qui ôtait toute saveur au présent, un souvenir très beau, écrabouillé d’une laideur plus importante encore.
Elle lui souriait quand même, lorsqu’il la regardait, de ce sourire un peu fêlé, qui l’avait jadis séduit, elle voulait le croire, qu’il avait su faire naître, dans les moments les plus incroyables. Aux enterrements, aux soirées mondaines où son époux l’avait laissée seule, où elle aurait dû se sentir abandonnée et fragile.
Toujours, il avait su être là, sans jamais tenir publiquement son bras. Toujours, ils avaient été amis. Elle l’avait soutenu, lui avait présenté le monde, le lui avait secrètement offert. Il lui avait rendu des trésors d’attentions, d’affections, son plus grand trésor, à elle. Mais c’était… une autre époque.

-Votre épouse se languissait de vous, mon doux… ami. Que n’êtes-vous auprès d’elle ?

Ingrat. Ailil Zil’Urain était une femme merveilleuse, et tellement forte. Dienne s’émerveillait de cette grâce permanente, de cette douceur. De cet amour pour les enfants. En cela, Dienne était une femme de cœur, toute prompte à croire aux beautés quotidiennes, à la bonté des gens. Ca lui avait souvent été reproché, cette naïveté cette indécrottable façon de s’accrocher au bien, en toutes personne.

C’était grâce à cette malédiction qu’elle avait longtemps aimé celui qui lui faisait face, qui lui baisait la main.
C’est à cause de cette malédiction qu’elle ne parvenait pas encore à le détester seulement, quand bien même il négligeait cette épouse magnifique et parfaite, même pas un an après leurs noces.
Ailil avait l’air heureuse, elle était belle, elle était intelligente, elle était dévouée. Pourquoi les hommes devaient-ils tous avoir plus ? Comment pouvait-on désirer plus ?
Son mari au moins, avait eu la décence de la rendre malheureuse dès la première nuit.

-Il me fallait voir ma plus chère amie, avant de recroiser les yeux de ma Dame. Pouvons-nous parler ouvertement ?

Elle acquiesça, vaincue par avance. Elle le trouvait différent, sans savoir dire en quoi. Mais une nervosité impatiente l’animait, lui rappelait le jeune homme empressé de tout qu’il avait été.
Plus que tout, elle avait regretté qu’il devienne intouchable. Même si, au début, elle l’avait pris pour un compliment- croyant qu’il ne réservait ses émotions qu’à elle. Elle songea à son mari. Oh, s’il apprenait…
Elle s’ombragea à son tour. Pas sûre de vouloir entrer davantage dans ses intrigues. De peur qu’elles soient contre l’épouse.


-Je vais le regretter, n’est-ce pas ? Je ne crois pas t’avoir jamais vu… ainsi.

Son sourire se fâna. Quelques fois, elle voulait le vouvoyer, le vouvoyer toujours. Elle n’y parvenait simplement pas. Pas quand il lui lançait ce regard, pas quand il était si près, pas quand il lui semblait inquiété. Lui qui ne s’inquiétait jamais de rien, et écrasait toute chose, avec un aveuglement sans borne, et qui n’entendait rien, que ce qu’il voulait.
Rien qui l’agaçait jamais.

-Dans mon carosse, il y a une petite fille, finit-il par avouer dans un murmure, les yeux baissés, en replaçant derrière son oreille une mèche de cheveux, de ce geste mille fois répété qu’elle lui connaissait par cœur.

Son cœur manqua un battement, et elle sentit ses yeux s’agrandir. Se pouvait-il… ?


-Pas de moi, reprit-il, très rapidement, et la voix résolue, en relevant les yeux sur elle. Jamais. Mais…

Le coeur de Dienne reprit, fatigué, incapable de définir si ce mais était pire, ou non. A quel point cet homme était un monstre d’égoïsme, d’insensibilité, pour venir parler, sous son toit, d’enfant qu’il avait ou non. Elle l’encouragea, toujours inquiète. Peut-être un peu pour l’enfant, pour ce qu’il avait pu faire. Elle savait tant de choses sur lui. Qui n’étaient pas pour la rassurer, d’ailleurs.

-Elle est de mon sang malgré tout. C’est une bâtarde de mon cousin –celui qui vivait dans notre manoir de Vor, presque mon frère. Je l’ai cherché longtemps, et il y a des signes qui ne trompent pas… je sais qu’elle est de lui. C’est une petite fille charmante, et qui, à cause de ce… de Shaïlan, a vécu une vie misérable. Je ne peux le permettre… tu me comprends, n’est-ce pas ?

Dienne sentit ses genoux mollir. Était-ce possible de mentir aussi bien ? Était-ce possible qu’Ailil l’ait rendu sincère ? Qu’il puisse l’aimer, et renoncer à tous ces lucres, à tout ce qui les avait tous deux séprarés ?
Mais alors, que faisait-il ici ?


-Je ne peux pas l’imposer à Ailil. Pas comme ça… pas sans avoir discuté de cela avec elle, pas, en descendant de carosse, comme un lieutenant de la garde soucieux d’aller trouver sa garce, et de lui faire admettre toutes les fautes d’un autre. Je ne… nous n’avons même pas encore un an de vie commune, pas encore d’enfants à nous, et je lui amènerais une bâtarde ? Tu me connais mieux que personne. Et je vois pourtant que toi-même tu doutes. Que tu ne me crois pas capable de prendre sous mon aile un être qui n’est pas de mon sang…

Il s’assit, nouant les mains devant ses lèvres, puis se redressa. Elle-même s’appuya aux lourdes tentures, crispant ses mains sur le velours lourd. Elle avait toujours eu un doute, au sujet de ce qu’il savait de sa fille, de sa manière de se comporter, vis-à-vis d’elle. Mais quelque chose refusait qu’il soit si cruel, non par rapport à sa fille, mais par rapport à elle. Il lui avait si souvenit dit qu’il l’aimait.
Si souvent aimée.


-C’est vrai. Je suis tout juste époux, comment pourrais-je être père ? Comment pourrais-je être un bon père pour qui que ce soit ? Je ne sais m’occuper que de moi… Tu me l’as dit souvent. Je ne suis qu’un enfant. Je t’ai souvent blessé, je le sais. Et c’est une faveur immense, que posséder ton amitié, encore aujourd’hui. D’avoir quelqu’un pour me dire que je dois prendre soin de ceux qui m’aiment, et me connaissent assez que pour le formuler avec élégance, comme tu l’as toujours fait.

Il aurait fallu qu’elle l’interrompe. Mais elle s’était toujours laissé prendre aux fils de leurs conversations. Toujours, ses mots la charmaient, quand bien même elle n’en était pas –plus- tout à fait dupe. Il avait ces brisures dans son expression, juste une demi-seconde, et elle le croyait. Elle entrevoyait sa logique, le mouvement si fluctuant de ses pensées, habituées aux flux incessants de l’autre monde. A sa vitesse. Sa si vive intelligence. Il savait, disait-il, cependant, jamais il ne s’en était excusé. Les hommes, jamais, ne s’excusaient de quoique ce soit, surtout pas de leurs dévotions fluctuantes.

-Elle a su me charmer, en réalité. Mon épouse. Extraire de moi des choses que je croyais absentes. Tirer de moi des préoccupations improbables. Nous… partageons tellement de choses. Je connaissais l’existence de Miaelle, avant mes fiançailles, tu sais ? Mais Ailil est tellement investie dans Chœur, tellement charitable. Je crois qu’elle m’a transmis un peu de sa compassion. Un peu de ce trop plein d’amour immense qu’elle a. Je ne pouvais pas laisser la petite, n’est-ce pas ? Pas en aimant ma femme.

Dienne ferma les yeux, relevant sa main, qui, à défaut d’être gantée, était fleurie de bagues d’or. Ca lui rappelait, qu’un jour, elle avait aimé passionément un homme aux boucles d’or, qu’elle s’était incroyablement compromise pour lui, offerte. Quand bien même elle n’avait pas dû être la seule, pas su lui transmettre toutes ses valeurs. Ils avaient partagé des choses, eux aussi. Elle le déplorait en silence, puisque c’était terminé.


-Je t’entends, Dolohov... Mais que veux-tu donc de moi ? Quand même pas des conseils matrimoniaux ?, sculptèrent ses jolies lèvres, peintes, à défaut d’être pleines.

-Pardonne-moi. Il y a de quoi rougir. Pourrais-tu garder et protéger l’enfant des regards, un temps ? C’est une petite fragile. Il lui faut une mère qui l’aime, qui l’entoure… et pour moi, Dienne, tu es la seule femme qui correspond à cet idéal là.

Elle le traita de salaud, mais dans sa tête seulement.

-S’il te plait. Il me faut du temps. Et je n’ai que toi.

*

-Non, je ne t’abandonne pas. Dehors, il y a une dame adorable, je veux que tu la traites avec tout le respect du monde, parce qu’elle le mérite. Pour elle… tu es Miaelle. Tu es orpheline, et tu n’as jamais connu ton papa. Tu ne connais pas le sire Ril’ Enflazio. … Miaelle ?

Elle était furieuse, il le sentait. Prête à tout. Et elle avait toutes les raisons du monde d’être déçue, de douter d’elle, le mentaï n’en doutait pas. Elle avait pu présentir, comprendre certaines choses.
De quoi se plaignait-elle, cependant, puisqu’il la laissait vivre, envers et contre tout ?!


-J’ai besoin de toi, Miaelle. Tu le sais. De plus… ce n’est que temporaire. Il me faut du temps. J’en manque tellement…

Les yeux bleus accusaient, mais sans menacer encore. Ca viendrait certainement.

-Mais je tiens mes promesses, comme tu tiens les tiennes. N’en doute pas. Tu m'as déjà vu mentir, mais tu m'as aussi déjà vu sincère, ne te laisse pas aveugler par des émotions. Si c’est bien elle, tu ne peux l’atteindre que par moi. N’oublie pas ce que je t’ai dit. Ca conditionne tout le reste, d’accord, si quelqu’un soupçonne que nous mentons, jamais tu ne reverras Marlyn, parce que nous ne nous reverrons jamais non plus. On se fait confiance, Miaelle. On a rien à gagner à se trahir. On ne s’est pas trahi : jamais. Ca ne durera pas beaucoup. Et elle prendra soin de toi. C’est quelqu’un de formidable. Viens. Donne-moi la main.

[ Juste le plus grand merci posssible. Tu vens des étoiles directement dans la rétine! hug ]



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Aimez-moi les uns les autres.

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MessageSujet: Re: Tout ça pour un oui pour un non, Je traîne encore sans intuition. [Terminé]   Mar 26 Mar 2013 - 14:22

Des flashs, récurrents, par l’arrière de la pupille. Des flashs, mais surtout des fragments. Des fragments de passés qui faisaient protrusions, comme de vilaines hernies, sous le couvert de ses yeux, y injectant quelques éclats sanglants : la réalité se télescopait. Ca vrillait beaucoup, dans sa tête, et ça floutait les couleurs, ça pixélisait. Bug. Elle sursauta. Grelotta violement, quelques secondes. Sursauta, encore, lorsqu’un clignement de cil lui dévoila une paire d’yeux gris. Sa main, dans celle de Dolohov, lui semblait appartenir à quelqu’un d’autre. Elle était décidément trop loin pour être la sienne. Décidément.


La fumée s’entortillait, lui liait les doigts, mais surtout le corps au passé, comme un canal trop gris, qui fluctuait, au gré des grandes enjambées du noble chaloupé. Elle le vit de loin baisser les yeux sur elle. Et la regarder comme la maigre chose qu’elle était, avec un étonnement qui, un temps, lui brisa le cœur : que faisait-elle là ? Ne se souvenait-il pas ? Elle sentit les larmes monter, jusqu’à l’étincelle, lorsque le gant blanc serra brièvement ses petits doigts, lorsqu’il s’arrêta un moment pour la regarder, avant de repartir, un peu à l’instinct, vers le marché d’Al-Poll qui commençait à se diluer dans l’après-midi doucereuse. Ses pas manquaient de grâce, il frottait le pavé de ses semelles, mais elle lui trouvait l’allure, soudain, auréolée de quelque chose de très pur lorsqu’il se pencha vers elle pour lui tendre une pomme goudronnée d’un miel pâteux à l’arôme durement sucré, délicieux. Il vacilla, et elle attrapa la friandise avant que les doigts ne s’ouvrent et qu’elle manque de finir par terre, piétinée. Piétinée comme ces prunelles floues, vrillées, qui sautaient les secondes par brefs accès incohérents.


Elle aurait du savoir, se rappeler. L’état distendu de la patiente test de son Papa, qui s’était retrouvée totalement dérangée par l’expérience. Des sursauts de consciences, d’instinct, les troubles comportementaux, et l’apparence sociale qui s’étiolait, se renversait sans dessus dessous. C’était une schizophrénie atypique mais indubitable qui animait, en pantin de toile, les gestes des deux perdus, ces petits bateaux battus par le flot de la foule, bousculés, entre ciel et pavé. Miaelle aurait du le savoir, et même à présent, elle le savait d’instinct. Elle se refusait juste à l’admettre consciemment, trouvant dans la douceur et sursaut de l’homme quelque tendresse qui lui filait un peu de bien-être. Un tricot fin contre la mort et les souvenirs, juste de quoi de pas mourir de froid.


Dolohov laissait ses doigts effleurer les babioles, un sourire étrange au coin des lèvres, une dent qui clignote, parfois. Personne ne l‘l’atteignait, jamais. Et elle aurait pu se perdre dans la foule, Miaelle, de ses trois pommes ravalées, si elle ne s’était pas agrippée de toutes ses maigres forces à la main du noble. Il l’aurait perdu, parce que par instant, sa tête dodelinait, et qu’elle sentait les doigts se spasmer et comme vouloir la lâcher. Jamais. Jamais elle ne le permettrait. Il y avait trop d’ombre sous les porches, les chambranles des portes comme de monstrueuses gueules métalliques, aux échardes saillantes – mais, tous, ne le voyaient-ils pas ? Ils passaient à côté sans ciller ? Miaelle se collait à la jambe qui tremblait, à mesure qu’elle dirigeait le corps pantin vers ce qu’elle devinait comme une auberge. S’allonger. Dormir, se reposer. Coma désiré.


Elle conservait probablement un peu plus de conscience que Dolohov. Sans aller jusque comprendre, vraiment, le mécanisme, il lui semblait que son jeune âge était en cause. Son métabolisme certes jeune, mais adaptable à souhait, encore, qui s’occupait de purger ses poumons, son sang, des narcotiques psychotropes ingérés. Son cœur battait trop vite, et sa respiration lui plissait les ailes du nez. Mais le soleil brillait toujours, à la lisière d’une conscience pourtant étiolée. Elle n’avait pas la force de s’occuper de lui, de le diriger. Seulement celle, comme toujours, et depuis toujours, de suivre, et de ne pas lâcher.


Déroutée, elle l’observa discuter avec le tenancier de l’auberge, avec une simplicité et une facilité qui la fit douter de son état. Faisait-il exprès de paraitre encore malade devant elle pour qu’elle s’occupe encore de lui ? Pouvait-il parler aussi normalement alors que quelques minutes auparavant, il sursautait au bruit d’une porte claquée, et qu’il plaquait, étonnamment sa mains droite sur son œil droit ? Comportement incohérent, qui faisait douter du sens même de l’expérience, lorsqu’il échangeait des paroles fortes à propos, avec même ce petit froncement de sourcil qu’il avait lors qu’il demandait quelque chose. Mais sitôt les escaliers avalés, c’est la porte qu’il manqua de refermer sur elle.


Il s’agenouilla devant elle, brutalement, sans lui lâcher la main, presque en tombant, sombrant, et elle se demanda comment elle avait pu penser qu’il était finalement « normal ». Ses yeux brûlaient d’une fièvre qui n’était pas présente quelques minutes plus tôt. C’était impressionnant, cette manière de se forger à la seule force de la volonté un masque, lors de la présence d’un autre individu, le tenancier par exemple. Il ne devait pas la considérer comme telle, un individu à part entière, s’entend, puisqu’à présent, ses prunelles folles fouillaient ses yeux à elle jusque ses tripes les plus enfouies – ça lui faisait presque mal. Son front luisait. Il tremblait spasmodiquement des épaules, très légèrement, mais sans interruption. Inquiète, elle voulut poser la main sur son front, mais il refusa de lâcher sa main, de même y faire attention, alors qu’elle forçait pour la libérer – il ne s’en rendait même pas compte.


Il réagissait mal à la purge.


Finalement, elle cessa sa maigre lutte, et resta debout face à lui assis, à l’observer, puisque c’était ce qu’il faisait, et que petit à petit, ça rallumait un peu de bien-être dans ses yeux couverts, ou au moins quelques stabilités. C’était bien sa seule véritable force, à Miaelle, cette capacité à encaisser la douleur des autres, leur détresse, de la faire sienne pour peu que ça leur fasse du bien. Empathique, elle s’immergeait en eux, peut-être pour y retrouver un peu de ce qu’elle se figurait ne pas avoir : une certaine valeur existentielle. Exister à travers l’iris d’un autre, pour peu qu’elle se rende utile, et prenne en fardeaux sur ses frêles épaules le poids de la détresse et de la douleur.


Alors elle resta là, debout, les genoux qui ne tremblaient plus, à regarder l’homme seul, tellement seul qu’il devait se contenter d’une petite fille comme elle pour guérir, pour aller mieux. Cette pensée lui tira un petit sourire triste. Qu’avait-il bien pu se passer dans sa vie, à ce noble en dentelle, pour qu’il fasse appel à une petite chose comme elle ? Il y avait de nombreux guérisseurs bien meilleurs qu’elle ne part le monde, de nombreuses personnes riches, de connaissances et de savoir-faire. Elle avait certes énormément de connaissances pour son jeune âge, mais elle savait très bien qu’elle n’était pas la plus qualifier pour soigner un cas aussi complexe. Et ce n’était pas tant de la curiosité, qui la prenait à la gorge devant ce simple fait, mais bien une grande tristesse, une tristesse désolée animée d’une tendresse latente. Parce que, se fit-elle la réflexion dans un sursaut, il se pouvait bien que cet homme soit encore plus seul qu’elle ne l’ai jamais été. Elle détacha ses yeux des siens, et les posa sur le cercle cuivré qui dépassait de la poigne de l’homme. Il suivit son regard, et serra brièvement son poignet, comme pour la mettre en garde. Comme pour cacher cette vilaine trace brûlée.


Doucement, elle fit glisser sa main de son étreinte, et après une hésitation, il accepta de la lâcher. Comme précédemment, mais beaucoup plus doucement, elle tendit la main et effleura du bout des doigts le front de l’homme. Toucha sa tempe, sa paume fraiche parcourue d’une douceur irréelle, soyeuse. Il ferma les yeux, délicatement, et dans ses cils criblés de fièvre, elle trouva une beauté presque douloureuse. C’était eux, ces cils englués, les deux parties d’une paupière, une multitude de silhouettes sombres-dorées pour une seule entité, peut-être simplement pour s’imaginer ne plus être seul, trouver en soit même quelque chose de la compagnie qu’on n’avait pas, qu’on ne s’autorisait pas à avoir. Il pressa doucement son visage dans la main de la petite fille.


Peut-être était-ce dû aux drogues, sans doute. Mais cet instant lui sembla durer une éternité. Une éternité qui eut tout le temps de voir fleurir quelque chose, de la fleur ou du lien, elle ne pouvait le caractériser, juste, elle tomba contre lui, ses sanglots se mêlant à ses larmes. Ce fut inéluctable. Vague marée, lente, quelque chose de terriblement involontaire, qui lutte, lutte contre le sous-jacent. L’eau monta, monta à l’assaut des cils, et s’y englua, un instant. Un instant entre deux eaux. Les yeux de Dolohov débordèrent, et Miaelle eut l’impression horrible que le noble pleurait directement dans ses yeux à elle. Avec ces grosses larmes rondes, ce fut toutes les péripéties incohérentes de la journée qui remontèrent dans sa gorge, ruisselant contre ses dents. Ses épaules trémulèrent, et sa lèvre aussi. Jan, Marlyn, le cœur, les plantes, le destin et Dolohov, la solitude, l’extrême solitude d’une vie ponctuée d’abandons, de coups, de haine, de tristesse, d’incompréhension, et Shawna, et Kylian, Elio, Enelyë, et Varsgorn qui avait juré de la tuer si elle trahissait, à qui elle avait donné son nom et la plante de ses pieds, Varsgorn qui saurait bientôt et la traquerait, lui ferait payer son inconséquence, son besoin névralgique de retrouver Marlyn. Marlyn, sa grande sœur adoptive, Marlyn qui lui remplissait le ventre de papillon, et a vie, sa vie d’une espérance vitale qui la maintenait debout, et qui gérait bien inconsidérément ce qu’elle était, son existence toute entière, Marlyn et Dolohov, qui peut-être l’emmènerait avec lui, continuerait d’être gentil, s’occuperait d’elle avec des pommes au miel et des sourires doux. Elle voulut stopper le flux, enrayer l’implosion interne d’une souffrance trop grande pour elle, impossible d’être contenue dans ses organes aussi petit. Elle voulait exploser, rependre autour d’elle les fragments de sa tristesse, tant elle était immense, et prendre la place qu’elle ne méritait tellement pas, se réfugier dans les bras de Dolohov, comme elle le faisait avec l’homme cagoulé, puis avec son Papa, et n’ouvrir les yeux que sur la douceur du tissu, et la chaleur des bras autour d’elle.


Elle, pleura comme une enfant, par spasmes lourds et dévalant, et lui, l’adulte, ses joues simplement lavées d’une pluie douce et continue, les yeux fermés, qui s’échappait en ruisseau si clair que son âme s’en trouvait happée. Les larmes mouillèrent ses cheveux, et elle, elle fit des taches sur sa belle tunique.


Elle ne put déterminer combien de temps ils restèrent ainsi, enlacés, tellement éloignés en conscience, tellement liés cependant par un gouffre amer de solitude et d’incompréhension. Lui, probablement, du manque, de son don ou d’autre, elle, de Marlyn, de câlins, de son Papa, d’amour et de tendresse. C’était trop lourd à porter, soudain, cet exil involontaire qu’elle semblait cultiver autour d’elle. Elle ne comprenait pas, ne cherchait pas à comprendre – simplement, ses bras autour de lui, ça lui donnait comme l’impression d’une ancre, qu’il n’était évidemment pas. Mais il était palpable, chaud, triste, perdu, peut-être aussi démuni qu’elle. Et, plus que dans sa raison, c’était dans l’inconscience de sa propre recherche d’amour qu’elle sentait résonner le lien de pluie qui les unissait en cet instant.


Mais ce fut bref, enfin, elle serait bien restée ainsi plusieurs années, à laver son ventre d’eau salée. Mais lorsque ses petits bras voulurent serrer le corps agité, il la repoussa. Sans méchanceté, mais avec une gêne évidente qui ne fit que redoubler ses sanglots. C’était puéril, mais elle agita les paumes, froissa le tissu, gémit, ne cria pas. Elle s’agita, refusant l’éloignement qu’il voulait lui imposer, riposta par des poings serrés, la chaleur aux joues qui lui coulait jusqu’aux clavicules. Leurs deux chaleurs additionnées firent crépiter quelque chose dans sa tête, et la fièvre l’envahit, un petit grain de folie qui germa, alors qu’il cherchait à se débarrasser d’elle, et qu’elle ne voulait pas. Pas encore, pas d’abandon, plus d’abandon, c’était trop pour elle ! Pourquoi ne comprenaient-ils pas, tous ces gens ? Qu’elle ne pouvait plus supporter tout ça ? Qu’elle avait besoin comme de l’air qu’elle respirait, de câlins, de tendresse, d’une vie reflétée dans d’autres miroirs que celui d’une flaque d’eau ? Elle pouvait faire tellement par amour, pouvait tout faire, tout, pour peu qu’on lui donne la chance, l’infime chance d’être aimée, de prouver sa valeur à l’arraché, d’être une boule, pour quelqu’un, une boule de vie et d’amour, un chaton duquel on prend soin. Alors plus d’abandon, plus maintenant, maintenant que sa tête résonnait du bruis crépitant des chaines qui brûlaient ses poignets, son passé qui resurgissait par vagues cramoisies, et menaçaient d’engloutir le peu de raison qui lui restait. Quand elle fermait les yeux, ce n’était plus la cagoule qu’elle voyait, mais le plafond invisible sous les chaines et les crochets, et la lueur blafarde et blanche du feu au coin des prunelles. S’il la lâchait, elle mourrait. Elle tomberait dans un vide trop grand pour elle, un vide duquel elle ne pourrait jamais sortir. La panique lui agrandissait les prunelles, alors même qu’elle tentait de fermer les paupières de toutes ses forces. C’était pathétique, mais elle se débâtit contre lui de toutes ses maigres forces, comme une gosse de riche à qui l’on refuse le dernier jouet. Elle tapa du pied par terre, et sous l’apparente débilité de la lutte, elle tremblait des montagnes de terreurs, des abimes de paniques immenses, tout ça était très douloureux à regarder, finalement.


Il s’empara d’elle brutalement, attrapa sa tête, et la serra sur son sternum. Elle cessa soudain de bouger. L’obscurité se colorait d’un battement. Celui de Dolohov, précipité, mais doux et mouillé. Elle n’en pouvait plus. Ne pouvait plus lutter. Ses épaules tombèrent et ses mains s’ouvrir. Ses yeux, dilatés, s’éteignirent. Il lui ferma les paupières. Et ce fut tout dont elle se rappela.



***



Tout partit de la pomme au miel. Un noyau dur de vie, latent, pas très vif, finalement. Et on enrobe, on coule sous la glue sucrée, du miel au cœur et au corps, on se dissout, on se dit... Saoul ? Saoul de ne pas être, d’être au pas, d’être, ou pas ? Tout n’était question que d’obscurité et de lumière, de haine et de tendresse. Ses poignets criblés hurlaient sous sa peau. Mais ils hurlaient doucement, se rappelant aux souvenirs comme des tentacules, plutôt grises que noires, puisqu’en dehors de toute l’horreur de son passé, l’homme cagoulé avait été la première personne à l’aimer, à prendre soin d’elle, tout du moins. Il avait été la lumière, la tendresse. Seul et unique rempart contre la haine et l’obscurité. Sa vie c’était sa pomme. Et lui, il avait été le miel sur cette pomme : le goût en la vie, la friandise qui donne envie au lendemain. Il avait été le premier pour qui, un jour, elle avait cru exister. Et rien n’était plus important pour un enfant, que d’être la pomme au miel de quelqu’un. Elle avait existé. Pour l’homme cagoulé, puis pour son Papa, qui l’avait trouvé, détruite, incapable d’assumer seule –ou pas – ses propres souvenirs. Puis, elle avait cru être la pomme au miel de Marlyn, l’y croyait toujours, c’était vital. Mais combien de pommes avant que les vers ne transforment la friandise en compote ? Combien de coups, encore, la petite pomme serait-elle capable de supporter avant de se taler, impropre à la consommation, impropre à la vie, impropre à aimer ?


Elle ne voulait plus trouver la force de lutter. Voulait simplement être aimée, une fois, sans l’avoir forcément mérité.


Mais rien n’était facile, ici, dans ce monde un peu trop grand. Un burn out de ce style n’avait aucune place entre terre et ciel, tant que l’horizon se trouvait trop loin pour être quantifié. Vouloir et pouvoir. Du haut de ses 10 ans frappés, elle savait, pourtant. Elle savait qu’il lui faudrait toujours trouver la force de lutter, de s’accrocher, et que quand elle se réveillerait de ce rêve en pommes miellées, il lui faudrait trouver la force de sourire, de prendre soin de Dolohov, et d’être ce qu’elle était, plutôt que celle qu’elle aurai voulu être. Ce n’était plus possible d’avoir une famille, maintenant. Elle aurait toujours une enfance craquelée par le manque et la frustration, mais ça faisait partie de ce qu’elle était. Il ne lui restait plus qu’à avancer, retrouver Marlyn, et avec elle, récoler les morceaux de son existence éparpillée. C’était un rêve, un but, somme toute agréable, d’imaginer la retrouver et la serrer dans ses bras, alors qu’elle lui murmurerait des mots doux, et des promesses d’ombres.


En attendant, il ne lui restait plus qu’à se réveiller.


***


Paradoxalement, ses songes lui apparaissaient à chaque fois comme plus… réels que la réalité. Les narcotiques lui laissaient la langue pâteuse, mais pas que. Ils travaillaient encore en elle, articulaient quelques boutons primitifs, des choses qu’elle ne comprenait pas, de l’émotion plus que du sentiment. Elle se réveillait avec le sourire, et les ombres se mettaient à danser.


Dolohov était toujours là. Il n’était pas partit. Elle se frotta les paupières d’un poing fermé, cherchant à se débarrasser un peu des langues abrutissantes du sommeil drogué. Et aussi, elle avait peur de le regarder vraiment, et de le voir disparaître, soudain, en fumée, parce qu’elle ne pourrait pas s’en sortir toute seule. Elle ralentit son geste à l’extrême, mais finalement, elle fut bien obligée de relever la tête. Et de croiser le regard sombre du noble. Non pas qu’il soit méchant, ou négatif. Mais elle n’y trouva que son propre reflet. Et ça lui fit un peu peur, parce qu’elle ne savait vraiment pas à quoi il pouvait songer en cet instant : l’abandonner, la tuer, la protéger ? Mais sa voix ne pouvait pas être aussi douce, aussi prévenante, s’il comptait vraiment lui faire du mal, non ?


Elle grimaça légèrement lorsqu’il décrivit ses maux, en constatant qu’ils étaient les mêmes que les siens, mais sans doute qu’elle les ressentait de manière moins importante. Il ne lui laissa pas la possibilité de l’ausculter, peut-être parce que ça faisait partie de la conversation, et que finalement il lui assurait « ce n’est pas grave ». Elle fut touchée, néanmoins, de comprendre, au moins en partie, ce qu’il y avait de fragile dans ce genre de parole. Des choses que l’on dit, que l’on ne pense pas, mais simplement la délicatesse de quelques paroles lancées en l’air, pour dissoudre un moment le silence d’une nuit longue à pleurer. Elle n’insista pas, et baissa la tête, sur ses mains disparues dans sa poigne à lui. Plus pour elle que pour lui, néanmoins :


- Je vais voir ce que je peux faire, quand même. Moi aussi j’ai mal à la tête. Et…


Il se leva, et ça lui coupa la parole. Et à nouveau, comme la veille, un égoïsme primitif lui boucha la trachée. Sa main se détendit comme un serpent, plus vive qu’elle ne l’était jamais, et attrapa dans un poing crispé une partie du pantalon. Non, tu ne pars pas. Non, tu ne m’abandonne pas. Le « je m’en fiche de ce que tu veux, je veux juste que tu restes avec moi » resta bloqué quelque part dans son inconscient, parce qu’elle ne pouvait décemment pas y penser sans perdre ce qu’elle était. Néanmoins, elle ne put résister. Et ce fut peut-être à ce moment-là que se créa le tout premier ersatz de confiance, qu’elle plaça en cet homme. Lorsqu’il la regarda, et qu’il comprit, instinctivement ou non, l’étendu de sa détresse. Ils allèrent manger. Il la fit passer avant ses désirs, et par ce fait, l’éleva en un rang qu’elle n’avait jamais plus atteint avec son Papa. Ca la gêna énormément, parce que c’était de l’instinct. Mais que ça lui fit un bien fou.


***


Ils formaient sans doute un couple atypique, mais Miaelle ne pouvait pas vraiment s’en rendre compte, puisqu’elle ne connaissait pas les convenances, et surtout l’image que cultivait Dolohov Zil’Urain dans la cité d’Al Poll. Simplement, les regards, parfois, s’étiraient entre ses omoplates. A petits pas trottés, elle suivait la grande silhouette élégante, sans qu’à aucun moment il ne la laisse distancer, sans prendre trop soin d’elle, tout de même. Elle chercha à ne pas le gêner plus qu’autre chose, et se coula dans tout ce qu’il y avait autour d’elle pour ne pas penser à autre chose que son estomac qui gargouillait.


C’était la première fois qu’elle goutait du chocolat.


Instinctivement, elle posa ses mains en coupe autour de la tasse, pour profiter de la chaleur. C’était très doux, et surtout, l’odeur était unique. Avec un petit sourire rêveur, elle renifla à plein nez l’arôme de cacao qui lui semblait remplir la pièce toute entière. La chaleur se rependait dans ses mains, lui brûlait presque les doigts, mais Miaelle était une petite fille froide par excellence, et rien n’était jamais trop chaud pour elle, ou très rarement. Par habitude, comme à chaque fois qu’elle était confrontée à quelque chose de relativement inconnu, elle fit toute une petite batterie de tests pour comprendre, envelopper ce nouveau petit mystère de l’existence. Avec une petite cuiller, elle admira les tourbillons formés par les paillettes de cannelle, et la couche de chocolat qui n’était pas dissoute dans le lait chaud. Le nez grand ouvert, elle cherchait à identifier les odeurs, mais ne retrouva que, justement, la cannelle, le chocolat, et peut-être un clou de girofle. Elle rapprocha le contenu de la cuiller près de son nez, observa le chocolat frémir devant son souffle, et une petite couche superficielle se figer légèrement. Puis, du bout de la langue, elle gouta l’étrange mixture. Ses yeux s’allumèrent immédiatement. Le chocolat pailleta sur sa langue, et le sucre fit germer sur ses lèvres un sourire tout brillant. Elle attrapa la tasse à deux mains et la porta à sa bouche. Contrairement, sans doute, à d’autres petites filles ordinaires face à quelque chose qui attise particulièrement leur enthousiasme, elle ne chercha pas à tout engloutir d’un coup. Au contraire, elle prit encore plus son temps que d’habitude, savourant chaque gorgée, les yeux plissés de bonheur.


Dolohov restait silencieux, lui aussi, perdu dans quelques pensées. Ça ne la gênait pas, tout elle était à sa dégustation. Rien n’était plus simple qu’en cet instant. Il n’y avait plus de Jan, de crise cardiaque, d’avenir incertain, ou d’abandon probable, non, plus rien que le chocolat sur ses papilles, et le silence de Dolohov Zil’Urain.


Mais bon, peut-être que ce genre d’instant avait effectivement un temps bien particulier, d’au-delà duquel on ne peut aller. Parce que le présent revint à la charge sous forme de 4 gardes grands comme des montagnes, et d’un frisson dans la nuque, lorsque leurs pas ferrés se clouèrent dans son dos : elle n’osa plus même bouger.


Vue panoramique, sur le visage de Dolohov, essentiellement. La conjonctive nacrée et brillante, l’aile du nez plissée de mécontentement, le sourcil prêt à s’envoler, et les mains, posées à plat sur le bois, comme prêtes à souffler n’importe quoi. Elle vit son échine se tendre, mais ne comprit pas vraiment les rouages de la conversation, parce qu’au mot « mort », elle se mit à trembler comme une feuille. Deux gardes entourèrent le noble, sans vraiment faire attention à elle, de prime. Primitivement, elle eut envie de tout leur dire. De dire que Jan était mort devant elle, qu’il avait voulu la frapper, croyait-elle, mais que son cœur avait lâché sans un bruit, et qu’il était tombé face contre terre, l’arcade ouverte par la première dalle qui avait percuté sa tête. Instinctivement, et sans doute parce que Dolohov était encore dans son esprit, au moins en partie, son patient, elle voulut le protéger, expliquer la situation, et lever les doutes, quitte à se mettre elle-même en porte à faux. Mais il fut plus prompt, et au combien plus efficace que ses probables bredouillements, entrecoupés de petits souffles sifflants alors qu’elle tentait de se calmer.


Lui faire confiance.


Il était adulte, noble, beau, élégant, grand et fort, c’était donc lui le plus qualifié pour ce genre de situation. Elle se contenta de cligner des yeux plusieurs fois, de chasser la peur, et le visage de Jan qui fondait éternellement en tombant.


Qu’importe, ensuite, que son chocolat n’ait plus que la saveur du doute et de la peur. Elle observait, les yeux grands ouverts, Dolohov Zil’Urain qui venait d’imposer sa loi à 4 gardes deux fois plus imposants – armures et carrure oblige – que lui. Ça lui coupait proprement le sifflet. Mais la suite risquait bien d’être beaucoup plus compliquée qu’un échange bourru entre deux tables. Quelqu’un était mort, et malgré le peu de convention qu’elle connaissait des sociétés, elle savait que ça menait à des interrogatoires, que les meurtriers on les enfermait, ou qu’on les tuait. Ça ne l’inquiétait pas, puisqu’ils n’étaient coupables de rien, mais concevait que leur présence puisse constituer des éléments d’attention. Et l’attention, elle, elle n’aimait pas vraiment ça. Parce que, justice ou pas, tout était prétexte à lui faire du mal. Elle espérait que Dolohov saurait la protéger, alors, mais quitte à se faire battre, elle se laisserait faire pour lui permettre de s’en aller, et de la mener jusque Marlyn. A n’importe quel prix.


Il voulut la rassurer, mais sur le coup, ce fut inutile : elle lui sourit, et monta tranquillement à sa suite, prenant garde à ne pas trébucher dans l’escalier, sur les talons de son nouveau guide.




***



D’entrée de jeu, elle fut perdue dans la dureté des paroles qui s’échangèrent, dans toutes ces circonvolutions orales qui lui échappaient. A peine avait-elle le temps de comprendre, d’entrevoir les intentions d’une question et ses possibles répercutions, qu’une réponse sonnait et balayait la précédente d’un tourbillon de nouvelles spéculations. Elle dansa d’un pied sur l’autre, alors que son nom volait au-dessus de sa tête, et qu’elle ne savait pas où se positionner dans cet interrogatoire.


Et puis c’était tellement dérangeant cette situation… Même pour elle, habituée à l’inhabituel, parler ainsi de l’homme qui avait été son mentor pendant un temps, qui avait pris soin d’elle, qui lui avait ouvert, au moins en partie, son cœur, qui l’avait aidé, nourrie, qui avait réparé sa sacoche, lui faisait mal au cœur, sans mauvais jeu de mot. Mais ça, personne ne semblait s’en soucier, et elle ne s’y attendait évidemment pas, parce qu’il y avait bien d’autres notions plus importantes en jeu qu’un sentimentalisme de petite fille de 10 ans. Simplement, plus que la peur, ce fut une tristesse sourde qui mua ses gestes, et les lia entre eux, en une petite boule de défense, les yeux baissés, et les pieds orientés vers le milieu. Son nom sonna à nouveau dans la bouche de Dolohov, et s’il n’avait pas été aussi doux, jamais elle n’aurait pu relever la tête.


Il ne pouvait pas jouer aussi bien. Immédiatement, les grands yeux gris entrèrent en elle, comme si la multitude de cils pouvaient être des bras chauds sur lesquels elle pouvait s’appuyer. Il lui sourit doucement, chercha à la rassurer, touchant avec ses mots les parties les plus refoulées de sa tristesse gamine, de ce qu’elle ne s’autorisait pas à extérioriser. Elle en fut tellement touchée que les larmes roulèrent comme des cascades, alors qu’il lui demandait gentiment si elle voulait bien prendre part à la conversation. Qu’un homme aussi imposant, aussi grand, prenne la peine de s’adresser à elle de manière aussi délicate lui laissait un gout amer et très doux en bouche. Un instant, deux yeux violets se substituèrent à ceux du noble, et son cœur rata un battement.


Elle baissa les yeux à nouveau, alors qu’il reprenait une course effrénée, sentant avec une intensité désagréable les deux mains posées sur ses épaules, qui la pressaient doucement. D’une petite voix, et sans regarder personne, elle murmura le plus clairement possible, la gorge nouée :



- Janilavaitdesproblèmesauxcoeur, justeici. Elle montra l’emplacement de son petit palpitant. Elle respira un grand coup, ralentissant le débit des mots. Et il avait dans les artères du… des… Comme du gras, ça ne coulait pas bien, il le savait lui-même. S’il n’y a rien, c’est de ça qu’il est mort, il disait souvent que ce qui le tuerait, ce serait son propre sang. Il était trop épais, trop vieux.


Et c’était la pure et simple vérité, ça lui mangeait les mots, même si elle hésitait, même si ses phrases n’étaient pas aussi fluides que ces des adultes. Elle reprit légèrement confiance en elle, et osa lever la tête vers le garde qui semblait être le chef.


Il y avait une larme sur le gant blanc de Dolohov, parce qu’il avait essuyé celle qui avait coulé sur sa joue.


Les gardes partirent aussi rapidement qu’ils étaient intervenus. Alors elle attrapa la jambe de Dolohov, et la serra contre elle, enfouissant son visage dans le tissu, un tourbillon de soulagement ébouriffant sa frange de larmes plus claires que de l’eau. La seule personne à avoir jamais essuyé une de ses larmes, c’était son Papa.


Il la décolla doucement, et lui sourit, de son sourire qu’elle apprenait à aimer, pour ce qu’elle aurait aimé qu’il représente, plutôt que ce pour qu’il était, sans doute, réellement. Lui faire confiance, elle le pouvait. Elle musela profondément ses peurs, comme elle savait si bien le faire, et laissa toute la portée de la promesse prendre forme, l’auréoler d’une coloration… avenir. Il venait de lui promettre qu’ils allaient partir ensemble, qu’il ne fallait plus qu’elle s’inquiète. Qu’il serait là, pour elle, avec elle.


Alors d’accord. D’accord, je te fais confiance. Ca scellait en quelque sorte leur marché, parce que elle, elle savait qu’il avait dessiné, et finalement, il lui devait encore sa Marlyn. Aucune certitude que ce soit elle, mais cette simple possibilité lui envoyait toute une farandole de lumière dans les yeux. Et dans son esprit, elle passa doucement de l’optique de « tu ne me dois rien et je te dois tout » à « maintenant, nous sommes deux ». Ce n’était pas vraiment différent, simplement, il y avait une petite partie en plus, dans la deuxième dénomination : celle de l’amour, de la confiance. Quelque chose de diffus qui fit battre son petit cœur brisé. A nouveau.



- D’accord.


***


Ce fut probablement un des plus chouet voyage de sa vie. Pour toute une multitude de chose, mais surtout à cause, et ça elle n’en avait pas conscience, de tous ces paradoxes de sensations. Comme lorsqu’on apprécie particulièrement le plaisir de se glisser dans un lit douillet après plusieurs semaines à la belle étoile, se retrouver dans un environnement aussi sécurisant après toutes ces péripéties lui apparaissaient comme le bonheur le plus total.


Et puis, elle aimait bien le paysage, même s’il ne changeait que très doucement, par cahots et petits sommeils entrecoupés. Elle essayait de ne pas s’endormir, comme une maigre réaction de défense, et ça lui donnait des rêves étranges, primitifs, transcendantaux, qui faisaient sauter le temps par tic-tac désaxés.


Quoi qu’il se passe, quoi qu’il se soit passé, elle était en mouvement, avait la certitude profonde d’avancer. Elle était tellement perdue qu’en un sens, de voyager, dans quelque destination que ce fut, ça lui donnait la certitude de se rapprocher de Marlyn. Dolohov avait promis, de toute manière. Elle lui jeta une œillade discrète. Il avait fermé les yeux.


Elle ne parvenait pas vraiment à mettre des mots sur ce qu’elle ressentait en le regardant dormir, ne savait pas quoi de la peur ou de l’attirance, elle ressentait le plus. Parce qu’elle avait toujours en tête les larmes grosses comme des galaxies qui tombaient de ces yeux qui ne semblaient jamais devoir pleurer, et que ça lui tiraillait dans la poitrine de n’être pas même assez humaine, estimable, pour qu’il lui affiche le masque qu’il conservait précieusement pour toute autre personne. Dans un sens, ça lui faisait plaisir, parce que primitivement, elle aimait la franchise. Mais dans un autre, cette franchise-là était corrosive, lui tournait dans la tête comme un essaim de spéculation qu’elle n’était pas même capable d’intellectualiser. C’était se rende compte de l’évidente infériorité de son existence par rapport à celle de toutes les autres. Non pas qu’elle trouve ça injuste, non, simplement ça faisait peur, d’être plus petite que le monde entier.


Et, sous-jacent, la question articulaire, la colonne vertébrale de ce qu’elle n’osait même penser : Se pouvait-il qu’il soit véritablement gentil avec elle parce qu’au-delà de toute raison, il l’aimait bien ?


Tous ses mots, ses attitudes prévenantes et douce, tous ses regards flous, il y avait quelque chose de profondément poignant dans la manière dont il prenait soin d’elle. Elle avait été témoin, pourtant, de l’irréductible pouvoir de son visage, de ses mots, sur autrui, sur elle, aussi. Le fait qu’il sache simuler aussi bien, ne serait-ce que la sanité mentale alors qu’il était bouffé par les drogues, et l’innocence la plus totale lorsque les gardes étaient venus l’interroger, n’ouvrait qu’un portail immense d’interprétations sur sa conduite actuelle : Elle lui faisait confiance, totalement. Mais cette confiance se colorait encore de trop de peurs pour être complètement sécurisante.


Elle aurait aimé, vraiment, de tout son cœur, oublier les questions sans réponses, et le malaise insidieux d’être à nouveau aux côtés de quelqu’un qui risquait encore de l’abandonner. Ça avait laissé des traces, mine de rien, toute cette tristesse austère d’une solitude trop grande pour elle. Ce n’est jamais bon pour un enfant d’être abandonné trop souvent. Mais justement parce que Miaelle était encore une enfant, elle était toujours parvenue à ne pas tomber dans le piège irrémédiable des adultes sujets à la frustration répétée : l’absence de confiance. Elle avait encore l’étincelle d’espoir que quelqu’un de plus âgé n’aurait probablement plus eut la force de souffler à son stade de la vie, après tout ce qu’elle avait enduré.


Alors, doucement, elle souffla sur la braise, et laissa le petit feu la réchauffer de l’intérieur, lorsqu’elle se glissa près de lui, en nichant sa tête près de son flan – elle s’endormit ainsi, et pour une fois, elle ne fit pas de cauchemars.



***



Il semblait que le destin avait un certain sens de l’humour, et que les tricots de ses aiguilles sans fin filaient le tableau comique et noir d’une balance machiavélique, à savoir, que le bienêtre de Miaelle ne pouvait durer trop longtemps : c’était inconvenant.


La petite sieste sur les genoux de Dolohov avait ancré quelque chose en elle. Une certaine acceptation des choses, le fait qu’elle se sentait encore capable de pardonner, et de donner sa confiance à Dolohov sur son apparente affection. Elle voulut bien être, à nouveau, aimée. Sa lui redonna des couleurs aux joues, et surtout, ça allégea sa poitrine comme jamais. Ce fut peut-être ça qui déclencha son mal des transports : décomprimée, sa sphère digestive décida de rendre à la terre ce qui lui appartenait, tout du moins aux planches de bois tressautantes, et, à défaut, au bas de pantalon de Dolohov.


Ca la mortifiait.


Et surtout : pourquoi tant de haine ? Le sort s’acharnait, finalement, elle n’était pas loin de le croire. C’était difficile pour elle, à ce stade de l’aventure, de s’autoriser à émettre des pensées affectives à l’égard de Dolohov. Pas parce qu’elle ne savait pas si elle l’aimait bien ou pas, mais parce que se l’affirmer c’était courir le risque de nouvelles souffrance lorsqu’il l’abandonnerait à nouveau. Il y eut quelques jours de tests, pendant lesquels elle l’observa à la dérobée, pendant lesquels elle s’autorisa à pipleter, à se laisser aller aux inclinations innocentes de son jeune âge. Pour voir. Pour voir si Dolohov l’aimait toujours. Le résultat avait été plus concluant que jamais, et elle s’était endormie avec un mince sourire aux lèvres : il se pouvait qu’elle ait trouvé un nouveau Papa d’adoption.


Mais par des turbulences cosmiques qu’elle ne comprenait évidemment pas, il semblait que l’univers trouble chaque chose l’approchant : Au moment où son cerveau acceptait l’inévitable tendresse, adoration presque, qu’elle vouait à l’homme blond, celui-ci s’enferma dans un cocon de silence, certes délicat, mais inviolable : ses yeux s’éteignirent lorsqu’il la regardait. Elle voulut mettre ça sur le compte de son mal des transports, sur l’agacement d’avoir le bas de pantalon éclaboussé et l’obligation de s’arrêter régulièrement pour lui permettre de ne pas dégueulasser l’habitacle, mais elle savait qu’il n’y avait pas que ça. Même si ça y participait sans doute. Peut-être que les drogues, finalement, lui laissaient la vue plus clair, l’esprit qui rend à la réalité ce qu’il lui doit : Miaelle, malade, petite et maigre, abandonnée trop souvent, un cœur en miette. Moins de passé que d’avenir. Il chercha même à se débarrasser d’elle en l’envoyant dire bonjour au cocher. Cru-t-elle. Après, néanmoins, lui avoir proposé de trouver un jeu quelconque, pour adoucir le voyage, ce qui la plongea dans un abime de réflexion.


Ça lui fit mal au cœur, mais d’un côté elle fut heureuse de sortir à l’air libre, d’observer le train des chevaux qui chaloupaient devant elle, et l’odeur des bêtes, entêtante : elle aimait bien. Et le paysage avait changé, depuis la dernière fois, moins de collines, d’avantage d’horizon, et des couleurs en liserai qu’elle n’avait jamais vu jusque présent. Elle eut même la chance de voir au loin un tigre des plaines chassant un troupeau de siffleur, ce qui lui laissa les yeux remplis d’émerveillement. Et elle était moins malade, dehors. De voir l’extérieur, et de sentir l’air parfumé, ça lui ouvrit d’une certaine manière l’esprit, lui fit entrevoir le domaine spéculatif de ses pensées, et admettre qu’il y avait un facteur risque très important qu’elle se trompe sur les motivations de son sauveur. Elle fronça les sourcils, et prit la résolution difficile mais qui lui semblait juste, de n’admettre que le meilleur tant que le pire n’était pas prouvé. Ce qui lui laissait toute latitude pour profiter de la présence de Dolohov, du clapotement des sabots ferrés sur la route poussiéreuse, des couleurs vives qui devenaient pastelles avec l’amplitude des lignes de fuite. Et pour réfléchir à un jeu. Peut-être des devinettes sur les plantes ? Elle était très forte à ça, avec son Papa. Peut-être qu’elle pourrait initier Dolohov.


Cette nuit-là, elle dormit mal. Elle eut L’impression ensommeillée du départ de Dolohov, mais préféra spontanément le mettre sur un changement de position, elle se rendormit d’ailleurs sans plus de cérémonie en serrant la veste aromatisée qu’il avait laissé près d’elle – pour la rassurer ?



***


Le lendemain matin lui éveilla de nouvelles résolutions. Surtout par la peur qu’injectait le froncement de sourcils qu’avait le noble, depuis la nuit passée. Non pas qu’elle se targue de définir ses émotions, il n’était pas du genre à s’y répandre, simplement de voyager au clair avec lui, et de garder les yeux fixés sur lui, elle parvenait à savoir quand les circonvolutions de ses silences l’emmenaient vers la négation, la noirceur. Elle était très sensible à ça, Miaelle. Brusquement, le temps écoulé lui sembla bien long, sans qu’aucune réponse n’ait trouvé le chemin de ses prières. Peut-être que Dolohov attendait qu’elle lui demande, pour Marlyn, qu’il attendait gentiment qu’elle soit prête, quand elle voudrait savoir. Cette illusion la conforta dans son bon droit puisqu’après tout, il avait dessiné. Et il était temps qu’elle ait un aperçu de son avenir.


C’est peut-être de manière un peu trop guillerette qu’elle lui posa la question.


Il répondit doucement, presque avec un sourire qu’elle s’inventa surement, parce que les expressions lui donnaient l’espoir d’une vie meilleure. Il ne répondit pas lorsqu’elle murmura, de l’envie plein la voix :



- Un jour… ça veut dire que je reste avec vous ?


Cette perspective ne l’avait pas vraiment effleuré, avant, mais brusquement elle se rendit compte de l’idée, avec un frémissement entre les omoplates. Soudain, alors qu’elle le regardait et détaillait son visage qu’elle connaissait maintenant presque par cœur, elle se disait que peut-être, hypothétiquement, dans un futur potentiellement probable, il se pouvait que Dolohov connaisse Marlyn parce qu’il « habitait » avec elle. Ce qui signifiait… Ce qui signifiait que la chance puisse sourire enfin à Mia, parce qu’elle pourrait vivre, vraiment vivre, avec les deux personnes les plus importantes de sa vie. Ce serait tellement, tellement chouet ! Un Papa adoptif et une grande sœur adoptive, presque une famille, rien que pour elle, qui s’occuperait d’elle, qui lui ferait des câlins, des jeux, des bisous.


Et la froideur qui s’ensuivit doucha ses espérances, de manière plus brutale que prévu. Elle sursauta parce que le ton était venimeux, clairement. Même si, réalisa-t-elle en le fixant droit dans les yeux, ce n’était pas vraiment dirigé contre elle. Elle voulut lui expliquer, son dessin, la statuette. Et surtout que s’il le voulait, elle continuerait, elle continuerait jusqu’à trouver la solution. Que si ils habitaient ensemble, elle aurait du temps, et que de toute manière elle trouverait parce que c’était inconcevable autrement. Il avait dessiné, c’était un fait. Mais elle n’avait pas imaginé qu’une fois les drogues dissipées, il reviendrait au point de départ. Elle en fut mortifiée.



- Mais…


Il la fit taire d’un regard. Le chantage était odieux. Mais elle eut la conviction qu’elle le méritait. Ses espoirs s’envolèrent un temps, avec un craquement.


***



Les jours suivant, Miaelle demanda souvent à s’arrêter, et Dolohov accéda à ses sollicitations avec un flegme des plus suspects. Elle récupéra pas mal de plantes nouvelles dont elle avait entendue parler sans jamais avoir la chance de les cueillir. Sa bibliothèque mentale s’enrichissait constamment et petit à petit, elle eut assez d’ingrédient pour faire quelques expériences. Elle commença par une petite potion sensée améliorer son mal des transports. Entre temps, Dolohov, comme au début du voyage, l’envoya loin de lui, près du cocher, ce qui l’arrangea un temps. La potion fut ratée, au début, et lui fit vomir tripes et boyaux pendant dix minutes quelques secondes après l’avoir ingérée. Dolohov sembla inquiet, avant qu’elle ne le rassure. Mais après y avoir rajouté des bourgeons de saule, le résultat fut spectaculaire. Elle parvint à rester plusieurs heures avec une nausée tout à fait supportable. Cependant, malgré l’intensité de ses réflexions, elle ne parvint pas à trouver d’autre idée pour faire retrouver son don à son nouveau Papa adoptif. Plus le temps passait, plus ça la tétanisait, au point qu’en soirée, c’est à peine si elle parvint à descendre de la marche, et à s’offrir au regard de Dolohov. Il ne sembla pas lui en tenir plus rigueur que ça, cependant, et l’emmena diner avec douceur, de plus en plus distant cependant, à mesure que le temps passait. Ne pas imaginer le pire. Elle supposa qu’il s’ennuyait. Et elle supprima fermement toute idée d’abandon, de colère, de mépris, ou de tout autre sentiment qu’elle aurait pu provoquer chez lui.



Elle passa plusieurs jours dehors, et le froid lui mordait la peau, mais elle se refusait à rentrer à l’intérieur, trouvant dans la souffrance physique un exutoire à son incapacité à soigner son patient. Les frissons sur sa peau n’échappèrent pas au cocher qui, malgré le détachement avec lequel il effectuait toute chose, ne pu s'empêcher d'un signe de tête de lui proposer de rentrer à l'intérieur.



Elle leva la tête vers lui, les dents serrées, et secoua durement la tête. Ses mains se crispaient sur ses bras. Histoire de se changer les idées, elle tourna son visage vers les cieux.


Les nuages s’amoncelaient, à l’est. Ils étaient grumeleux, très blancs aux pourtours, et très gris en dessous. Ca ombrait l’horizon comme une nuit précoce, et ça roulait comme une avalanche de perles grosses comme des maisons. Ces nuages-là étaient faciles à repérer. Et avec la vitesse du vent qui lui plaquait des mèches ébène en travers du visage, elle estimait l’orage pour le milieu d’après-midi.


Avec appréhension, les heures s’écoulèrent, et le vent se fit fouet aérien. Elle ne savait pas si elle saurait résister à la pluie, déjà que le froid lui gelait les os. Elle ne pouvait même plus réfléchir à présent, se contentait de claquer des dents le plus silencieusement possibles, assumant sa punition avec un zèle un peu pitoyable. Le cocher resserra sa pelisse sur son cou et, après un regard vers le petit tas de peau qui grelotait, s’en découvrit pour la poser sur les maigres épaules. Elle n’eut pas la force de repousser cette aide inattendue. Les yeux perdus dans le vide, elle regardait la route qui sinuait et se perdait dans la pluie qui approchait.


La voix de Dolohov parvint de très loin, et c’est avec un bonheur immense qu’elle vit les boucles blondes se pencher par la fenêtre et enjoindre le cocher de s’arrêter pour qu’elle puisse le rejoindre à l’intérieur. Elle rendit la pelisse à l’homme avec un sourire timide, les joues balafrées de deux tâches carmines, et s’empressa de rentrer alors que les quelques gouttes se transformaient en torrent. Elle protégea respectueusement sa sacoche de la pluie, et s’engouffra dans l’habitacle.



Ce fut instinctif, elle lui était tellement reconnaissante de l’accepter à nouveau qu’elle tomba sur ses genoux et serra sa jambe. Il la repoussa gauchement, sans brusquerie néanmoins, et la fit assoir face à lui, un air grave peint sur le visage. Celui de Miaelle s’éclaira à mesure qu’il lui dictait les règles, et surtout à mesure que le spectre de Marlyn se réalisait devant ses yeux. La punition avait payé ! Son zèle et le froid qu’elle avait enduré, tout ça avait sans doute provoqué une partie du pardon de Dolohov, et il la récompensait à présent par un pas en avant vers sa Marlyn qu’il lui avait promis.



Elle hocha la tête frénétiquement, croisa les mains et les pieds, et écouta avec toute l’intensité de sa volonté.


Ce fut d’abord une succession de oui – non, importants dans l’entonnoir des questions, mais très réducteur des hyperboles qu’elle rêvait d’employer. Elle aurait pu répondre du tac au tac à toutes ces questions, tant elle avait pu penser à elle le soir, la nuit, le jour. Mais Miaelle était précise, et souhaitais ne commettre aucune erreur. Elle réfléchissait à chaque question avec conscience, sa réponse pleine de ferveur n’était jamais anodine, pour elle en tout cas. Cependant, elle se mettait à attendre les réponses plus imagées, un peu plus ouvertes, pour tenter de communiquer ce trop-plein d’amour qui lui bouffait le cœur, qui grandissait, grandissait à chaque question, et parasitait ses yeux d’une multitude de lucioles émerveillées.



- Une couleur ? la lumière

- Une plante ? Une mandragore, le soir, mais surtout l’été.


Oui. Oui, Marlyn avait mal. Elle souffrait énormément, sans doute parce qu’elle était capable de prendre toute la douleur du monde en elle, pour en éviter la morsure aux autres, pour préserver les petites filles comme elle. Elle sentait bon, Marlyn, oui, parce que Miaelle aimait beaucoup l’odeur de la pierre mouillée, avec des grains de métal dedans : Marlyn sentait le silex pur, et les plantes qu’elle avalait. Son âge ? Marlyn n’avait pas d’âge, elle était l’éternité, la lumineuse éternité, juste plus âgée que Miaelle, mais sans limite chronologique précise dans son esprit : elle ne put répondre que non. Il ne lui avait pas laissé le choix de répondre « je ne sais pas » ce qui impliquait qu’elle prenne des risques sur la véracité de ce qu’elle disait. Et les risques sur la vérité, elle n’aimait pas ça du tout.


- Comment est sa voix ? Elle est grave, et c’est la plus belle voix du monde.

- Est-elle heureuse ? -


La question plongea Miaelle dans un abime de réflexion. A vrai dire, elle ne s’était jamais questionnée à ce sujet. Spontanément, elle aurait voulu, oui, voulu, de tout son cœur, que Marlyn soit heureuse. Mais la réalité était plus dure que ça, et c’était tellement contradictoire d’avec ses sentiments enfantins à elle, qu’elle en était gênée. Miaelle avait été heureuse, très. Mais Marlyn ne l’était pas. Il y avait trop d’obscurité.



- Non, elle… Non.


Dolohov l’avait observé, un instant.

Elle voyait bien qu’à présent, plus qu’au début, il était troublé, peut-être aussi fiévreux qu’elle. Ils étaient penchés l’un vers l’autre, se rapprochaient petit à petit, formant un petit cocon de confidences passionnées.



- Est-elle belle ?


Elle s’autorisa peut-être la seule entorse au règlement, mais Dolohov ne lui en tint pas ombrage. Elle se promit que ce serait la seule fois :


- On lui a enlevé la beauté.


Ça lui semblait un bon compromis entre sa beauté intérieure, flamboyante, et les douloureuses cicatrices qui lui boursouflaient le visage et la peau.

Mais elle regretta ensuite d’avoir utilisé ce « joker » empirique lorsque Dolohov, la voix soudain plus grave, intense, lui posa une des questions les plus importantes, peut-être, de la soirée.



- Non.


Non, elle n’a pas « les yeux d’un bleu tellement bleu qu’il n’est pas possible ». Miaelle ouvrit grand les siens, et L’œil unique de Marlyn s’y refléta, un souvenir tellement vif qu’elle cligna des yeux, dévorée par Dolohov, littéralement. Ca crépita, soudain, et l’espoir risqua un sursaut cardiaque en constatant le trouble du noble, et la tension qu’infligeaient ses lèvres serrées à ses paroles tues. Elle espérait tellement qu’il comprenne. Alors qu’elle s’apprêtait, sous la pression du jeu, des enjeux, à rompre de nouveau la règle, il se recula légèrement, le visage tranché d’un mince sourire, et continua ses questions, avec un détachement plus feint que jamais. Elle ne savait pas ce que ça signifiait. Mais ça lui entrouvrait les portes d’un avenir vraiment, vraiment très lumineux.


Oui, elle portait la vie en elle. Le sens n’était pas le même pour Dolohov et pour elle, néanmoins : pour Mia, Marlyn portait la vie en elle parce qu’elle était la vie, tout ce qu’il y a de plus vivant dans le monde entier. La notion de bébé lui passa carrément au-dessus de la tête. Non. Non je ne l’ai pas soignée, ni guérit, malgré l’envie que j’en avais. J’aurais tellement aimé lui faire autant de bien qu’elle m’en a fait. La sauver des ténèbres à mon tour. Elle est tellement gentille, oui, et ces herbes, elles sont mauvaises, celui qui lui donne ça est un criminel. Elle est vraiment belle quand elle dort, on dirait…



- Quand elle dort, on dirait… Un morceau d’ambre. Avec plein de paillettes. Parce que l’ambre est plus chaud que tous les cailloux, même si s’en est un aussi. Et les paillettes, c’est comme si elle bougeait tout en étant immobile. Elle donne toujours l’impression de bouger, Marlyn, même quand elle dort. Et Marlyn, elle est chaude de l’intérieur. En même temps c’est normal, c’est un soleil, et le soleil c’est chaud.




La question de Dolohov « comment est-elle quand elle dort » n’attendait peut-être pas autant de mots, mais ça sortait tout seul. Il garda le silence un instant, puis continua comme si de rien n’était. Miaelle répondait consciencieusement.


- Oui (a-t-elle un handicap ?). Non (était-elle accompagnée ?). Oh oui (l’aimes-tu ?). Oui (penses-tu que moi je pourrais l’aimer ?). Une nuée ardente, l’air et le feu (un ou plusieurs éléments la caractérisant ?)…



Soudain, le noble mit fin à l’interrogatoire en levant une main apaisante. Mais le cœur de Miaelle tambourinait, surexcitée qu’elle était par l’exercice. Les paroles de Dolohov lui étirèrent un sourire immense, bientôt remplacé par une moue pensive. Elle failli pleurer, de cet ascenseur émotionnelle, de cette attente qui n’était motivée par aucune certitude, mais elle se souvint de sa résolution : penser au meilleur tant que le pire n’est pas prouvé. Elle pouvait imaginer Marlyn, c’était très facile, elle pouvait imaginer la retrouver, et lui faire le plus gros câlin de l’univers. Elle pouvait, et ça lui faisait du bien, pourquoi s’en priver ? Il serait bien temps, plus tard, de souffrir – ou pas.



Elle passa la tête par la fenêtre. Et sa bouche béat d’ahurissement.



- Qu’est-ce que c’est beau !



Soudain, elle sut que si Marlyn devait se trouver quelque part, c’était ici. Les couleurs s’emmêlaient les pinceaux, très cristallines, et luisaient dans la soirée comme une torche multicolore : les tours étaient proprement flammèches. Jamais elle n’avait vu de pareilles splendeurs. C’était tellement délicat, tellement fin et aérien, tellement splendide ! Les prunelles écarquillées de Miaelle tentaient ne rien perdre de l’instant, d’engranger le maximum de beauté, à s’en exploser la tête.



Ils arrivèrent doucement, et Al Jeit se voyait depuis tellement loin qu’on avait l’impression de pouvoir l’atteindre en peu de temps. Ils ne passèrent les portes qu’à la nuit tombée, et Miaelle eut l’impression qu’un million d’émeraudes pleuvaient autour du carrosse. Les roues résonnèrent en tintant sur le sol ciselé.



Spontanément, elle se mit à scruter les gens, à la recherche d’un visage familier, sursautant à chaque élément qui aurait pu lui évoquer Marlyn. Dolohov, dans son dos, restait silencieux. Elle aurait pu avoir peur de ce silence, mais le jeu sur Marlyn avait tellement éveillé son envie qu’à présent, elle ne pouvait plus imaginer ne pas la retrouver ce soir. Son cœur battait frénétiquement, alors qu’une boule dans son ventre grossissait à mesure que le véhicule se frayait un chemin dans les rues pavées de minéraux précieux. Ses mains serraient la bordure de la fenêtre. Elle tenta de se calmer un minimum en soufflant par le nez, comme son Papa le lui avait appris.



Elle se retourna soudain vers Dolohov, et le regarda avec beaucoup, beaucoup d’amour, un sourire immense sur le visage. Elle s’approcha de lui, trébucha lorsque les chevaux firent une embardée, et tomba directement sur ses genoux. La situation la fit rire avec éclat, et elle en profita pour passer ses petites mains autour de son cou, pour y enfouir son visage et murmurer un fervent :




- Merci…



Il détacha ses mains et la repoussa rapidement. Elle commençait à avoir l’habitude de cette espèce de gêne douce, jamais brutale. Ça l’encourageait à continuer les marques d’affection, paradoxalement. Elle s’assit en face de lui, les mains entre les genoux, et la jambe droite agitée de clonies d’impatiences. Elle avait hâte que le voyage se termine et, à ce moment-là, rien de l’avenir n’était plus lumineux que le sourire de Marlyn qui dansait devant ses yeux.



- Vous savez, quand je retrouverai Marlyn, je lui ferai un gros câlin. Après tout, elle m’a sauvé la vie à l’Académie. Et puis je m’occuperai d’elle, et aussi de vous, parce que j’ai promis de vous guérir, et je trouverai un moyen, forcément. Et on fera comme une petite famille, hein, j’ferai tout ce qu’elle voudra, je me rendrai utile, je lui donnerai des plantes qui lui feront du bien, et puis je serai gentille, c’est promis, je ferai attention.



Un petit temps de réflexion dans le babillage.



- Et puis je pourrai même mettre des chaussures, si c’est important, et je m’habillerai comme elle voudra, comme vous voudrez, vous verrez, je ne vous poserai pas de problème, je sais faire quelques choses utiles, je ferai à manger, et puis je…



Elle continua à parler, les yeux perdus dans le vide, surtout pour combler l’attente et surtout le silence qui s’installait sournoisement. L’arrêt brutal de la calèche résonna jusque dans ses os, jusque dans son cœur qui fit une petite accélération fiévreuse. Elle sursauta, et sauta sur ses jambes, prête à suivre Dolohov pour qu’il l’emmène retrouver, enfin, sa Marlyn adorée. Ses mains étaient moites et elle tremblait légèrement. La voix de Dolohov lui parvint de plus loin que l’endroit confiné ne le laissait supposé.



- Que je reste ici ? D’a… D’accord.



Elle flottait dans une espèce de transe fébrile, la nervosité dans la gorge et l’attente qui lui tressautait les genoux. Oubliées toutes les péripéties du voyage, Jan, Varsgorn, le cagoulé, les chaines et le feu. Tous les cauchemars disparaissaient dans l’impatience nerveuse qui lui nouait le ventre. Il n’existait pas de noël en Gwendalawir, et de toute manière le furieux désir de Marlyn était bien loin de l’attente banale d’un cadeau, aussi beau fut-il. Quoique, elle pouvait bien considérer les retrouvailles avec sa grande sœur adoptive comme un cadeau, le plus beau cadeau du monde. Ensuite, elle s’installerait avec elle, et la nuit, si elle faisait des cauchemars, elle pourrait aller la retrouver et se réconforter dans l’arceau tendre de ses bras minces. Elle n’était pas grand-chose, Miaelle, mais elle portait en elle l’amour le plus démesuré de l’univers tout entier. Elle serait capable de tellement l’aimer, et elle l’aimait déjà tellement…



Elle n’osa pas regarder par la fenêtre, parce qu’une peur incohérente la clouait sur place. Elle n’osait pas détailler la grande maison près de laquelle ils étaient arrêtés, avait peur de découvrir le visage de Marlyn derrière les fenêtres. Peur que son petit cœur ne soit pas capable de le supporter. En elle-même, elle n’avait jamais supposé l’insupposable : que Marlyn ne veuille pas d’elle, ce serait inconcevable. Son amour était irréductible car aucune faille ne pouvait s’y insérer. Marlyn l’aimait de tout son cœur, et si elle était partie, c’était qu’il y avait une bonne raison, et ce n’était pas à elle de juger, juste d’accepter et de chercher à la retrouver. Et l’empêcher, ensuite, de partir à nouveau.



Le cocher changea de position et fit craquer le bois, la faisant sursauter. Elle leva la tête vers les boiseries ouvragées du carrosse, trouvant dans les circonvolutions brunes quelques miette de calme et de sérénité indispensable.



Dehors, elle entendit les graviers crisser sous deux semelles.




***



Elle se souvint, sans savoir comment une telle prouesse était possible, avoir réussi à ne pas pleurer – ou très peu.

Le lit dans lequel elle était allongée était très doux, le plus confortable du monde. Elle regardait le plafond, les yeux remplis de larmes qui ne débordaient pas, se contentaient de remplir, de noyer, l’entonnoir de ses cils comme une improbable barrière. Trop fragile.

Les paroles de Dolohov résonnaient dans son esprit, tourbillonnaient.

Ne te laisse pas aveugler par des émotions. Il le lui avait déjà dit une fois, mais elle ne parvenait plus à se rappeler quand : simplement ça semblait assez important pour qu’il le lui ordonne à nouveau. Elle n’y parvenait pas, pourtant, car c’était bien un océan de larme qui clapotait à frange de pupille, et volait à sa vision la clarté habituelle de son regard. La chambre était trop grande pour elle. Elle était immobile, allongée dans le lit, avait gardé la même position que celle dans laquelle Dienne l’avait installée, atone. Elle se souvenait, un peu vaguement.




***



[i]De Dolohov, qui revenait seul. Les yeux pleins de doutes, et d’autres choses qui lui avaient fait peur. Quelque chose du regret, de l’amertume, elle ne savait pas vraiment. Elle avait scruté de tous côtés, à la recherche de Marlyn, s’accrochant au meilleur, puisque pour quelques secondes encore, le pire n’était pas prouvé. Mais ça c’était avant qu’il ne l’abandonne, qu’il ne lui fasse le terrible chantage de ses retrouvailles avec Marlyn. Elle ne comprenait pas les implications de sa présence, ce qu’elle pouvait avoir de gênante pour un noble tel que lui, et ne voulait pas le comprendre à vrai dire. Pour la première fois de sa courte vie, la colère, la véritable colère, lui avait cloué la bouche et les yeux. Avait teinté l’effroyable déception que tout son être encaissait. Elle était descendue en trébuchant du carrosse, les yeux fous, et cherchait encore un ersatz d’humour dans les gestes de Dolohov, ce ne pouvait être qu’une blague, non ? Mais le jardin, cette monstrueusement longue allée de cailloux, était déserte et bien déserte. La gamine en elle aurait voulu frapper la main tendue, la mordre, comme l’animal blessé qu’elle était. Mais la poigne de la tristesse face à ce nouvel abandon l’en empêcha, et disjoncta une partie de son cerveau, pour la protéger. Elle était très forte pour ça.



Le monde semblait vraiment ruiner jusqu’à la moindre trace d’espoir qu’elle pouvait entretenir, qu’elle parvenait à entretenir.



Elle fut trainée dans la maison, présentée à Dienne, dont le visage glissa dans sa mémoire comme de l’eau sur les plumes d’un canard. Elle ne voyait que les chevilles de Dolohov qui s’éloignaient sur le chemin caillouteux. Sans un regard en arrière. Sans un signe prouvant qu’à un moment ou à un autre, il l’avait peut-être aimé. Ça lui fit tellement mal au cœur. Tellement. Tellement qu’elle se mit soudain à gigoter comme une diablesse, s’échappa de la poigne de Dienne et se rua à la suite du noble, se rua sur ses talons pour voir son visage une dernière fois, pour se prouver, de quelque manière que ce soit qu’il tenait un tant soit peu à elle, qu’elle n’était pas « rien » à ses yeux. Elle courut de toutes ses forces, et ses poumons crispés hurlèrent. Mais il monta dans le carrosse avant qu’elle ne l’ai rejoint. Les rideaux étaient tirés. Et elle ne vit, derrière, aucun mouvement susceptible de lui faire penser que Dolohov l’avait aperçu.



Elle tomba à genoux, et s’enroula sur elle-même, au milieu de l’allée. Avec l’impression que son cœur allait sortir de sa poitrine, et éclabousser la blancheur parfaite des graviers.



Dienne s’approcha doucement de ce drôle de petit tas. Quelque chose de poignant dans la gorge. Avec douceur, elle s’agenouilla à côté d’elle, et releva sa tête en passant une main sous son menton. La petite se laissa faire mollement. Ses yeux grands ouverts. Ouverts sur beaucoup de choses, trop sombres, trop douloureuses, pour que ça ne lui tire pas un frisson d’horreur. En tremblant, elle s’empara du petit corps léger. Un coup d’œil autour d’elle la rassura : personne ne semblait s’être aperçu de la scène. Doucement, elle emporta Miaelle dans une chambre à l’étage, refusa lorsqu’une femme de ménage proposa de s’en occuper, ou au moins de la porter.



Avec une tendresse bouleversée, elle posa précautionnèrent la petite fille dans le lit. Elle alluma ensuite une veilleuse, même si le fantôme dans les yeux, elle le savait obscurément, ne serait pas dissout par cette maigre source de lumière. Elle la borda ensuite, effarée de l’atonie qu’elle observait, mais consciente que le choc devait être rude et s’amincirait le lendemain. Ce soit, elle ne pouvait rien faire de plus. Après une hésitation, elle se pencha au-dessus du lit, et déposa un léger baiser sur le front froid de Miaelle.


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MessageSujet: Re: Tout ça pour un oui pour un non, Je traîne encore sans intuition. [Terminé]   Mar 26 Mar 2013 - 14:25

[Bon, apparement il n'y a pas assez de place dans un post pour les dernières lignes --']



***


Miaelle cligna des yeux, enfin. Les digues s’ouvrirent, ses cils ployèrent. Ses larmes coulèrent le long de ses joues, suivirent la tendre ligne des pommettes, s’engouffrèrent dans ses oreilles, et mouillèrent l’oreiller de coton.


Elle ne fit aucun bruit, mais sanglota toute la nuit.



[I love you Tellement merci I love you]



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Tout ça pour un oui pour un non, Je traîne encore sans intuition. [Terminé]
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