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 Tout feu tout flamme [Terminé]

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Bois
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MessageSujet: Tout feu tout flamme [Terminé]   Lun 9 Avr 2012 - 21:34

- Tu vas où, Shawna ?
- Ca te regarde ?
- J’peux venir ?
- Nan.
- Pff.

Moue renfrognée de la petite sœur, qui finalement adressa un sourire taquin à Shawna, avant d’ajouter, d’un ton minaudé :

- Fais attention à toi, ne rentre pas trop tard, surtout n’oublie pas de prendre ta pèlerine, et regarde des deux côtés avant de traverser, les cavaliers sont d’une imprudence, de nos jours !

Shawna soupira haut et fort, leva les yeux encore plus haut, et referma le petit portail avec un dernier geste de main envers Yeleen.

- Et toi, fais pas de bêtises !
- Moi ? Mais voyons, jamais ! Ja-mais ! Je suis éduquée, moi !

La voilà qui caracole dans la ruelle, au milieu des sublimes bâtiments de la capitale, pour atteindre ses frontières, et les dépasser encore. Quelques piécettes tintinnabulantes, et un marchand de vins la laissa s’asseoir sur l’un de ses tonneaux, à l’arrière de la charrette, pour qu’elle profite du voyage. Elle passa la matinée à discuter du cours des marchandises avec lui, puis il la laissa descendre, à l’heure du midi, l’Arche en vue. Elle termina, à pieds, de la rejoindre, grignotant son pain, son jambon et son fromage au passage, lorgnant la merveille architecturale du coin de l’œil.

Elle comprenait, quelque part, que son père souhaite qu’elle apprenne. Elle avait grandi dans Al-Jeit, ville où les Dessins miroitaient aux côtés des matériaux plus authentiques, ville féérique, ville du Dessinateur Merwyn. A peine à l’extérieur de la cité, les yeux, joyaux, tombaient sur cette merveille adamantine, sur ce Pont qui cascadait au dessus du Pollimage, ce Pont entre les rives des âmes vierges des voyageurs qui, pour la première fois, passaient par là, et se figeaient, médusés, envoûtés par les scintillements de l’œuvre.

Shawna ne se souvenait pas de la première fois où elle avait posé les yeux sur l’Arche. Elle savait, pourtant, qu’elle entendait toujours les battements de son cœur, quand elle en approchait. Impossible de ne pas. Amie des Illusions ou non, le Dessin de Merwyn touchait une corde sensible, jouait sur elle comme sur un violoncelle, vibrait, et elle entendait son chant aussi bien que celui du bois de son cluejan. A couper le souffle. Littéralement. Quand elle posa son pied sur le pont, elle frémit, touchée, quelque part ; elle laissa ses yeux traîner sur les passants, qui, pour la plupart, avançaient doucement, comme dans un état second, comme s’ils n’étaient pas pressés ; mais au lieu de se rendre à son tour sur la passerelle, elle la contourna, et descendit vers la rive du Pollimage. Là, les bateaux, les Dessinateurs qui soufflaient dans les voiles ; elle s’éloigna des pontons aussi, et finit par se trouver un coin de rive tranquille, sans personne aux alentours. D’ici, en tournant la tête, elle pouvait voir les nombreuses têtes se pencher au dessus de l’Arche, pour plonger leurs pupilles dans les profondeurs du fleuve. Sûrement pouvaient-ils la voir, elle aussi ; peu importait, ils étaient bien trop loin pour la reconnaître, et elle n’en connaissait aucun.

Elle s’installa tranquillement ; retira sa veste, malgré la température printanière, pour ne rester qu’en tunique sans manches. Après quelques exercices pour s’échauffer, elle répéta les mouvements que lui avaient appris Locktar, l’année précédente. S’arrêta, et se laissa tomber par terre. C’était tellement inutile ; inutile de suivre un demi-entraînement, sans maître, qui ne mènerait nulle part, par absence de rigueur, et puis sans but, non plus, parce qu’il ne fallait pas se leurrer – elle ne serait jamais combattante, ne protègerait jamais les convois. Se laissant tomber en tailleur dans l’herbe, elle contempla l’Arche, longuement ; cligna des paupières, finalement, et fronça légèrement les sourcils. Regarda sa main droite, paume ouverte, et bougea doucement les doigts. La dernière fois, elle avait pu…

Les yeux dans le vague, ses lèvres tremblèrent légèrement sous le souffle de sa voix ; elle fredonnait, sans paroles, à peine audible, et se sentit immédiatement basculer. A croire que la présence de l’Arche, si proche, rendait l’accès aux Spires plus facile, tout comme certains endroits, réticents, formaient des hiatus qui en interdisaient l’accès. Les flammèches lui léchèrent les phalanges, les connexions intertendoneuses, puis les métacarpes ; elle tourna la main, les doigts écartés vers le ciel, et les flammes coururent avec elle, embrasant ses doigts, et crépitant jusqu’à la base de son poignet. Elle serra le poing, poing flamboyant, avant de frapper un rocher ; marque noire de suie, grimace, sur ses lèvres tordues, à la douleur soudaine. Elle ne sentait pas les flammes, chaleur peut-être mais sans brûlure ; et pourtant, elles affectaient le reste, parce que c’était ainsi qu’elle les avait Dessinées, flammes dont elle seule maîtrisait les sifflements. Elle s’approcha de la rive, y vit son reflet bruni, pencha la main ; mais le feu disparut avant qu’elle n’atteigne la surface. Elle n’arrêta pas sa main, pourtant, et laissa ses doigts pénétrer le monde fluviatile, doucement. L’eau était glacée ; bien sûr. Elle retira la main, observa, à nouveau, sa peau noire, encore foncée par l’humidité, noire, et intacte. Elle ne comprendrait jamais le Dessin, ni son fonctionnement, ni rien. A nouveau, elle marmonna, se plongeant dans les Spires.

- Ton Chant de baryton qui brûle ton gosier
Fait frémir tes narines et fumer la rosée
S’élève au creux des rocs aux sabres aiguisés
Cajoler le brouillard et sur le vent souffler…


Ce n'était certainement pas elle qui aurait inventé des paroles pareilles, mais puisqu'ainsi en avait décidé le troubadour, elle suivait la mesure. Les flammes apparurent, à nouveau, sur sa main mouillée puis sur celle restée sèche ; ses yeux noisettes reprirent de leur éclat, et elle joignit les mains, avant de les séparer à nouveau, de tenter de faire glisser les oriflammes sur sa chair, sans réussir, pourtant, à les détacher, comme si elles étaient greffées à elle. En faire une balle, jongler avec – échec, à nouveau, parce que ce n’était pas ainsi qu’elle les avait dessinées. Elle se redressa, avança de quelques pas dansants, fit tourner sa jupe carmin qui se souleva sur ses mollets ; non, décidément, elle aimait l’idée des flammes. Elles disparurent. Si elle était capable de Dessiner ne serait-ce qu’un tout petit peu plus longtemps, elle pourrait incorporer ça à ses danses ; enflammer des cerceaux, des foulards, en plus de ses doigts, souffler sur son index comme sur une bougie, et puis, la nuit, ce serait comme des lucioles qui attireraient les baladins du crépuscule, aussi fortement qu’un aimant, comme le faisaient souvent les jongleurs de torches. Elle fit l’équilibre, retomba en pont, puis se releva doucement, courbant son dos, avant de se pencher en avant, comme pour faire une fausse révérence à son public inexistant ; non, elle ne serait jamais Combattante, et jamais Dessinatrice, non plus, pas comme l’aurait voulu son père – mais peut-être que cette broutille que l’on appelait Don pourrait tout de même lui être utile, sur la piste du cirque, de la danse, de la musique et de la bohème. Elle avait encore toute sa route à tracer.

Applaudissements, lents, claquants, éclatants.

Shawna se retourna d’un coup.


_______________
"C'est une brise-burnes, une casse-burettes, un cauchemar diurne une trouble fête" ( 8 )
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Etincelle
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MessageSujet: Re: Tout feu tout flamme [Terminé]   Sam 28 Avr 2012 - 15:15

Il avait fait un pas sur le côté.
Son cœur tambourinait dans sa poitrine, une bombe rouge, rouge et pleine de sang qui ne demandait qu’à jaillir de sous sa peau, et d’éclabousser et le ciel, et le soleil, et les nuages. Y balancer un peu d’écarlate dans toute cette foutue blancheur. Sa peau hérissée luisait d’un film glacé de sueur, alors que, de ses prunelles hagardes, il papillonnait des cils aux horizons, et s’attardait, interdit, au septentrion, l’arche, rivière étincelante de lumière arc en ciel. D’un geste tremblant, il leva la main devant ses yeux, et pencha la tête sur le côté, contemplant les soubresauts de ses doigts, les tressaillements de ses muscles, et le ciel en arrière-plan, encore et toujours trop blanc, trop grand. Lentement, comme s’il avait peur de ce qu’il allait ressentir, il effleura l’herbe du bout des doigts, allant et venant, des caresses agitées mais trop douce pour ce qu’elles étaient. En vérité, il ne comprenait pas. Ou trop peu. Ce qui lui arrivait.

Il dormait. Dormait d’un sommeil cousu de rêves, mais un sommeil profond tout de même. Sans doute trop peu, puisque son inconscient avait merdé, injectant sa raison en plein cœur de songe, il s’était retrouvé, errant, au beau milieu de son rêve, éveillé mais endormis, sans porte de sortie. Interdit, tout d’abord, il avait vite compris tout l’intérêt de la situation, alors qu’un monde entier et complètement virtuel s’offrait à son bon vouloir. Une joie gamine l’avait emporté dans un tourbillon de jeu, il invoquait, personnes et objets, et mordait, criait, tambourinait, caressait, utilisait toutes les ressources de son imagination pour jouir au maximum de la situation. Mais le jeu avait tourné cours lorsque son inconscient, symbolisé par le monde entier dans lequel il était immergé, avait commencé à prendre le pas sur sa raison et sa capacité à le contrôler. De rêve éveillé, il s’était transformé en cauchemars absurde. Le monde avait commencé à couler, peinture touillée, et les formes à poindre, de sous les ombres, et de pulluler, comme des champignons. Tout devenait mou, mou à pleurer, l’air lui-même s’opacifiait, engluait, s’enroulait autour de la gorge du dessinateur, et coulait dans ses poumons, l’étouffait, implacablement. Ses mains tentaient d’en retenir le flux, de protéger ses narines, mais elles se retrouvaient noyées dans une bulle de roche en fusion gluante qui, tel une liane implacable, lui entravait et les bras et les pieds, et enserrait son torse, comme une sangsue rouge. Il avait cru voir le regard d’Attalys, au loin, alors que la jungle resserrait son étau sur lui, et une litanie sombre, « cours, Attalys, cours » qui palpitait aux confins. Il avait cru mourir, alors que ses poumons demandaient grâce, que le sang quittait ses membres et gonflait ses yeux devenus douloureux, brûlant de fièvre. Une peur glacée lui avait dévalé les veines, avait rendu son esprit plus clair que de l’eau de roche, acide. Sans qu’il ne puisse bouger ne serait-ce qu’un petit doigt. Son rêve s’enroulait, ondulait, autour de lui, autour de sa gorge. L’intégrait, l’irréalisait.

L’irréalisait. Dans l’esprit névrosé de Lev, rien n’avait autant d’importance que la réalité de l’être qu’il incarnait. Seule sa raison à lui était valable, car réelle, c’était le propre des véritables psychopathes que d’être la seule personne vivante, dans un monde d’illusion, tout découlait ensuite de cela, l’absence d’empathie, la cruauté indéfinie, les actes violents. Il avait conscience de certaines règles, néanmoins, des règles importantes car même si personne n’était réel à part lui, il n’y en avait pas moins une foultitude d’irréalités qui ne demanderait qu’à lui trancher la gorge s’il s’épanchait trop sur ses envies et besoins. Mais le fait demeurait, inconditionnel : il était la seule personne qui comptait vraiment. Alors si son inconscient lui-même décidait de le dissoudre dans le tout ou le rien… Et bien il décida que plus rien n’était important. Qu’importe la mort s’il n’était plus réel, qu’importe les règles, les substituts sociaux qui lui évitaient de se faire interner, qu’importe le doute et la peur, la violence, qu’importe ses envies et le besoin constant de les réfréner, qu’importe la raison, la sagesse, la bonté, qu’importe l’apparence et les masques, le sien fondait, dans sa gorge et dans ses veines.

Il avait fermé les yeux, et s’était laissé emporter dans l’obscurité du rideau de ses paupières. Il avait coulé, et traversé la réalité, pour entrer directement dans l’Imagination, aux côtés de sa sœur, des couleurs de sa maison, du Village et des tatouages de Loïca.

Et le Pollimage s’était imposé, instantanément. D’un rêve à l’autre, sa conscience avait germé, superposant et l’espace et le temps. Son rêve avait pris une teinte particulière, les couleurs avaient jaillie en cascade panelées de détails et d’ombres, et les textures s’étaient fondues, formant les troncs, les feuillages, l’eau et les galets, et l’arche, l’arche adamantine s’y était incrustée, dévastant l’esprit du dessinateur par l’incalculable démesure de ses détails, et leur affolante précision, et le paysage entier pâlissait devant une telle magnificence. Son cœur s’était emballé, d’une sombre fierté, d’une excitation primaire de toucher le monument, mais aussi de fatigue, de cette énergie que le dessin puisait dans son corps, jusque dans ses tripes, drainant son sang pour en extraire sa vitalité primitive.

Et le miracle avait eu lieu. Sans qu’il ne s’en rende compte un seul instant.

Il tenta de se mettre debout, mais ses jambes tremblantes se dérobèrent sous lui. Son souffle court lui brûlait la gorge, tandis que deux rosaces écarlates brûlaient à ses joues, contrastant violement avec l’albâtre de ses tempes et le bleu électrique de ses yeux. Se forçant à respirer calmement, à ne pas laisser la panique l’envahir, il entoura ses genoux de ses bras et les serra contre lui, enfouissant son nez entre ses deux rotules. Une posture qu’il n’avait pas prise depuis de nombreuses années. Dans le cocon de sa peau, il avait l’impression de redevenir un enfant apeuré devant quelque chose qu’il ne comprenait pas et qui l’effrayait.

L’Imagination avait pris possession de son pouvoir, sans qu’il ne s’en rende compte. Voilà qui contredisait agréablement Ciléa Ril’Morienval par la théorie, mais qui devenait effrayant par ses conséquences. Jamais son don ne lui avait permis de faire quelque chose sans y penser. Et voyager à l’autre bout de l’empire était quelque chose de profondément perturbant, même pour lui pour qui l’Imagination était la plus fantastique des choses connues. Il grimaça, soudain assaillit par les conséquences de son geste. Un sourire amer lui plissa les lèvres. Il était à l’autre bout de l’empire, seul, un tee-shirt informe sur le dos, sans argent, sans matériel, à moitié malade par son incursion dans les spires, et son ventre de gronder de mécontentement autant que de faim. Ce dernier point, particulièrement, l’inquiétait. Son métabolisme rapide ne lui permettait que très peu d’écart avec une faim véritable, tout porté qu’il était à des crises d’hypoglycémies aussi violentes que soudaines. Il lui faudrait trouver rapidement à manger s’il ne voulait pas finir dans un fossé.

Le fait d’avoir en tête un objectif, même aussi primitif que la faim lui rendit un peu de couleur. Il pu enfin se lever sans s’écrouler. Après une grande inspiration, il prit la seule direction imposée par le paysage : l’arche cristalline. Même affamé, perdu, apeuré, mal vêtu, il conservait sa démarche nonchalante, et son charisme particulier. Certes, il attirait beaucoup moins le regard des jeunes femmes, mais quelques-unes lui décernèrent tout de même quelques œillades intéressées. Des laiderons pour la plupart, cependant. A vrai dire, le fait qu’il soit en tee-shirt et pantacourt de pyjama en plein début d’hiver n’aidait pas à passer inaperçu, et il se lassa vite des regards curieux et/ou dégoutés des paysans qui le croisaient et le prenaient sans doute pour un vagabonds. Lorsqu’il voulut s’engager sur le pont, cependant, son apparence lui joua un tour amer.

- Toi, là, le gueux, si tu veux mourir t’vas aut’part que sur l’arche !

Un garde musculeux à l’éparse chevelure rousse, affublé de ce fait d’une apparente calvitie l’apostropha et se porta à sa hauteur, lui imposant le poids de sa lourde main gantée de fer sur l’épaule. Lev grimaça et se retourna vers l’homme, un drôle d’éclat dans les prunelles.

- Je ne veux pas me suicider. Je veux juste traverser le fleuve et retourner chez moi.


Les qualificatifs « andouilles », « abrutis », « fiente de Ts’lich » et « couillon » lui brûlaient les lèvres mais il s’astreignit au calme. Dans son état il n’était pas en mesure de se battre. Quoique, avec son don…

- … Viens d’où d’ailleurs affublé comme t’es ?

Lev n’écoutait pas. Un sourire aux lèvres, il se glissa dans l’Imagination pour faire regretter au garde le poids de sa main trop lourde. La trancher suffirait, il ne voulait pas faire dans la dentelle. Peut-être une épée, ou une guillotine, oui, une guillotine barbelée de rouille, ce serait presque esthétique, de la rouille de la même couleur fauve que ses cheveux à lui. Probablement de la même couleur que son sang, mêlé à l’urine qu’il ne manquerait pas de répandre, la peur au ventre. Lorsqu’il eut fixé son choix, il donna un grand coup de poing en plein visage de l’homme. Juste comme ça, pour le plaisir.
Et se glissa dans l’Imagination.
Voulu se glisser dans l’Imagination.
Une peur glacée lui tordit le ventre, et pour le coup ce fut lui qui craignit pour l’étanchéité de sa vessie. Il voulut s’esquiver, comprenant le pétrin dans lequel il venait de se fourrer, mais peine perdue, le mal était fait, et l’homme entrainé. Pendant qu'il tentait fiévreusement de forcer l'accès aux spires, l'autre réussit à l'attraper. D’une prise en étau, il lui sait le bras, le fit pivoter ce qui volatilisa ses appuis, et il se retrouva à terre, battu par les bottes cloutées du garde qui percutaient son dos, son ventre, ses jambes et ses bras.

- Sale vermisseau, j’vais t’apprendre à frapper quelqu’un de plus fort que toi !

Mais l’autre n’était pas du genre sadique. Après quelques coups de pieds, il le remis debout par la peau du cou et le traina, presque inconscient, jusqu’à la rive du polimage, et l’envoya s’écraser dans la boue marécageuse qui en barbelait les bords.

- Et s’tu reviens par ici, j’t’explose ta sale petite tronche, vermine !

Lev tenta bien de faire un dernier bras d’honneur à son bourreau, mais bouger lui faisait trop mal, ce qui n’était pas plus mal. Après quelques minutes il s’extirpa de la vase, rampant tout d’abord, puis à quatre patte et enfin debout. Son bras le faisait vraiment souffrir, et il se demanda s’il n’avait pas l’épaule démise et une ou deux côtes cassées. Grimaçant et grognant, même s’il savait qu’il l’avait bien mérité (non pas d’avoir frappé le garde mais d’avoir omis de préciser si l’Imagination lui était accessible avant d’agir), il trouva un rocher à fleur d’eau et entreprit de se débarbouille sommairement. Après une hésitation, il fit passer son tee-shirt par-dessus sa tête et le plongea dans l’eau pour en enlever la boue gluante. Le froid lui mordit immédiatement la peau, mais il n’en avait que faire.
Son don lui faisait à nouveau défaut. Et c’est avec une rage foudroyante qu’il percuta le rocher sur lequel il était assis, se défonçant les métacarpes au passage. Il leva les yeux vers le ciel, pour le maudire, le maudire encore de son infortune. Sans son don, il ne pourrait même pas ne pas mourir de froid. Pour la première fois de sa vie, il se sentait vraiment en situation critique. Il leva ses phalanges ensanglantées devant ses yeux. Doucement, il lécha le sang qui perlait, grimaçant face à la douleur qu’il s’infligeait. Sans y faire attention, il voulut dessiner un bandage, mais se heurta de nouveau au mur des spires. Infranchissable. Il en aurait hurlé de frustration.


D’une détente coléreuse, il se remit debout, son tee-shirt sur l’épaule, et se dirigea au hasard sur la rive. Marcher lui faisait du bien, lui permettait de ne pas tuer quelqu’un. Il tenta bien de trouver quelques baies ou fruit à se mettre sous la dent, mais les rives du fleuve n’en présentait pas. Le désespoir s’empara de lui et il se laissa tomber par terre en arrière, de tout son long, ses grands yeux buvant le ciel au dessus de lui.

Marlyn, me vois-tu ? J’ai merdé, je le sais. Mais pourquoi, pourquoi moi ? J’ai faim, j’ai froid, aucun endroit où dormir, où manger, je n’ai même plus de maison, elle a brûlée. Sans comptée le risque de me faire reconnaître. Marlyn, j’veux te retrouver, pet-être que si je m’endors à nouveau… Un peu plus longtemps, un peu plus profondément… Je n’aurais plus à souffrir de cette insatisfaction qui me pourrit le cœur…

Et tandis que le sommeil l’emportait, un sommeil dangereusement froid, les traits flous de Marlyn se transformèrent en ceux de Loïca. Loïca, la belle Loïca aux courbes parfaites… Loïca et son imagination débordante, sa soif de vivre et d’apprendre… Une petite musique se distila au creux de ses oreilles, et il voyait presque la bouche de la dessinatrice moduler les notes élégantes. Il resta un instant à l’écouter, avant de se rendre compte qu’aucune bouche humaine ne pouvait produire de tels sons. Et Loïca, de ses yeux noisettes, de sa bouche aux lèvres pleines, lui enjoignait de se lever, de faire face, de retrouver Marlyn. De vivre. Alors il se leva, hagard, et se dirigea vers la source du bruit. Il écarta quelques buissons, leva la tête pour voir plus loin et emmergea dans une petite clairière à fleure de fleuve. L’étonement le cloua sur place.

Shawna.

Shawna dansait devant lui, virevoltait, ombre de boue valsante, sanguine et flamboyante, entre ses doigts des bagues de braises, des bracelets fauves plus envoutants encore que l’ondulation rythmée du tissu de sa robe qui remontait, remontait, jusqu’au ciel, jusqu’aux nuages. Et de la musique vibrait dans sa gorge, modulée par la rosace de ses lèvres et l’agilité de sa langue. Il fut touché par la grâce sauvage qu’elle dégageait, par cette simplicité animale qui brûlait sous ses pieds et l’emmenaient, elle, lui, dans un monde feu-follet.

Tout feu tout flamme.

Sans qu’il ne s’en rende compte, son esprit fut attiré par celui de la bohémienne. Comme pendant le cours de dessin, alors qu’il avait perdu son don, et que la musique lui avait permis de le retrouver. Il ferma les yeux, se laissant envahir par la mélopée, conscient à présent de l’attraction qu’elle produisait sur son don. Sa tête se mit à osciller en rythme, et ses doigts à tapoter ses paumes, ses hanches à se balancer. Il sentait presque physiquement la limite, la limite entre lui et le feu, son objectif de dessin, tout proche, à la périphérie de la spirale, presque visible derrière l’impasse translucide dans laquelle son esprit était figé. Mais il ne s’énerva pas, se contenta de laisser l’ombre de Shawna onduler devant lui, timide et curieuse, sans chercher à la toucher, à l’aider dans ses évidents efforts pour dessiner. La barrière devenait de plus en plus claire, de plus en plus fine, alors que la musique l’entrainait, et son esprit fou d’impatience demeurait calme, s’approchant à tâtons de la limite, appuyant sans forcer, sur la serrure de l’Imagination. Et soudain, alors que la symphonie résonnait dans son crâne, que tambourinaient aux tempes le tempo primitif de la bohémienne, il se laissa aller, s’élança à l’assaut, alors que ses mains entraient en mouvement, applaudissant au rythme lent et mécanique de la mélopée. Il sentait son don se réveiller, entrainer à la suite de celui de Shawna, il se rapprochait de plus en plus, allait passer de l’autre côté… Lorsque sa concentration, brutalement, vacilla puis s’éteignit. Shawna, son guide de Shawna était partie, sortie des spires.

A regret, il ouvrit les yeux, et plongea instantanément dans ceux de la bohémienne qui le dévisageait, immobile, ses mains, ses bêtes mains humainement faites de peau. Plus de flammes, non, plus rien, juste des tendons, des muscles, des os. Plus de dessin.

Eut-il été un peu moins névrosé, qu’il se serait effondré, s’offrant au courroux du froid et de la faim avec la satisfaction de ne plus avoir à être détruit comme dans le cas présent. Mais pour une fois, c’est le mécanisme acquis de son esprit psychotique qui prit le relai, et lui évita d’offrir sa nuque à la noiraude. Les femmes l’avaient toujours fasciné, et Shawna ne faisait pas exception, avec sa peau brune et ses yeux pailletés, brûlants de vie. Sur son visage, ce ne fut donc pas une grimace de colère qui se peignit, mais un sourire tordu, en coin, de celui qui faisait craquer ses conquêtes. Sans se préoccuper de son apparence désastreuse, il leva derechef les mains, et fit résonner à nouveaux quelques claquements admiratifs. Voyant que cela ne la déridait pas, il cessa et se contenta de l’observer un moment.

Il ne l’avait vu que peu de fois, et de nombreuses rumeurs circulaient sur sa désertion de l’Académie. Il avait vite surmonté la légère déception occasionnée, à l’époque il avait voulu la rencontrer, et l’observer, la connaître. Voilà que l’occasion se présentait, même si les circonstances semblaient plus défavorables. De plus, il devait bien s’avouer qu’il avait besoin de quelqu’un, pour ne pas mourir de froid et de faim. Il se retrouvait véritablement sans ressources, et Shawna était une chance inespérée de retourner à l’Académie pour retrouver la piste de Marlyn. Sans compter qu’il y avait une légère chance pour qu’elle parvienne à lui faire retrouver son don. Il en était donc rendu à l’amadouer, à obtenir son aide.

Il tourna la tête d’un côté puis de l’autre, et se demandait ce qu’elle pouvait bien faire ici, à l’écart de l’arche, à l’écart de la ville. Sans se préoccuper de sa voix rauque, il lança, comme si la situation était la plus naturelle du monde, sans même se dire que son apparence boueuse et sanglante n’était pas vraiment avenante :

- C’est marrant de te trouver ici.

« Marrant », oui.

- Qu’est-ce que tu fais si loin de l’Académie ?

Voyant qu’elle ne répondait, pas, il ouvrit les bras, un air d’excuse sur le visage :

- Moi d’abord, c’est ça ? Et bien soit, j’ai fait un rêve, et dans ce rêve j’ai fait un pas sur le côté sans m’en rendre compte. Et maintenant je suis là, à l’autre bout de l’empire, ensommeillé et chichement accoutré.

Manière de ne pas dire : loqueteux, affamé, perclus de fatigue et de douleur, boueux et brisé. A vrai dire, la situation était totalement loufoque, et vraiment, vraiment pas crédible. Mais ça, Lev était trop à l’ouest pour s’en rendre compte. Et puis face à Shawna la conteuse, il en avait intuitivement conscience, plus les histoires étaient bizarres, plus elles avaient de chance de toucher au but. Elle avait le goût de l'aventure en bouche, ses discours lors du cours de dessin en était la preuve, et l'insolence qui s'y mariait lui donnait l'aura particulière de ceux qui ont tout à raconter. Et tout à entendre.

- J’ai voulu faire le malin avec un garde qui me l’a fait regretter en me jetant dans la boue et en me démontant à coup de pieds, je me suis trainé sur la rive et j’ai entendu de la musique. Et je t’ai trouvé en train de danser. Voilà.

Qu’il était pénible de résumer son calvaire à un petit « voila » ! Il grimaça en remuant son épaule, mais en conclu qu’elle n’était pas démise. Par contre ses côtes le faisaient toujours souffrir. Il jeta un coup d’œil à Shawna qui l’observait, en coin, son torse ciselé couvert d’une chair de poule persistante. En attendant une réaction, quelconque.



[ vampire ==> Parce qu'il est kiffant ce smiley ...]


_______________
Spoiler:
 


J'aurais du sang sur les doigts
et l'éclat de tes yeux vides
comme antichambre au trépas
de mon âme impavide




Lev Mil'Sha
// Anaïel // Miaelle Campbelle




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MessageSujet: Re: Tout feu tout flamme [Terminé]   Lun 30 Avr 2012 - 22:56

Elle le regarda de travers.

Elle avait eu peur, en entendant les claquements, parce qu’elle se croyait seule ; et puis, non, c’est en se retournant qu’elle avait pris conscience que cela faisait un moment, déjà, qu’il battait la mesure. Elle était tellement habituée au mariage des sons, pendant ses danses, qu’elle n’avait d’abord pas pris conscience de la bizarrerie qui consistait à avoir une audience aujourd’hui. Et puis, à moitié dans les Spires – non, elle n’avait pas fait attention, comme si le son sortait tout droit de son imagination. Elle en était sortie – de l’Imagination -, le feu s’était éteint, les mains, elles, s’étaient transformées en détonations – réveillant brutalement ses réflexes de guerrière avortée. Elle s’était retournée, ne s’était pas trouvée seule, et avait eu un sursaut de dégoût difficilement réprimé.

Un sourire, tordu, des applaudissements peu convaincus, et puis, elle le dévisagea des pieds à la tête. Torse nu, un t-shirt mouillé sur l’épaule, du sang séché sur les mains, un pantalon trop court difforme, des orteils visibles, les lèvres bleues de froid, et des traces de boue dans les cheveux. Un vagabond, sans aucun doute – fatiguant. Le genre de parasites dont il était des plus difficiles de se démettre, sangsues qui s’accrochaient à toute entrevue comme à la plus belle d’entre elle, la supplice, dans le regard, tout, n’importe quoi pour un peu d’aide, un peu d’eau fraîche, un peu d’amour. Shawna ne ressentait aucune pitié – seulement une colère, étouffante, comme un brasier enfermé dans un four de terre cuite et qui la fait rougir, craqueler, rêvant de l’effriter et de sortir de cette prison infernale, de cet enfer carcéral, pour tout bouffer, tout flamber, tout détruire. Colère qui tournait comme des brochettes, colère envers un monde mal foutu, où certains avaient tout et ne voulaient rien donner, et certains n’avaient rien et donnaient pourtant tout.

Elle ne savait pas ce qui était arrivé à celui-là – il était jeune, relativement, et les adolescents en mal de vivre foisonnaient. Davantage à Al Far qu’à Al Jeit, d’ailleurs, mais si la capitale scintillait en apparence, elle conservait aussi ses requins et ses mollusques. Au moins celui-là n’avait-il pas l’air de crever de faim depuis longtemps ; elle ne voyait même pas ses côtes, il paraissait en bonne santé et, malgré la crasse et sa peau pâlichonne, il incitait une attirance difficilement contestable. Bien bâti – elle ne lui fit pas cadeau de la moindre pudeur en l’observant. Bizarre, en fait – il se tenait bien droit pour un vagabond. Une arrogance crissante dans ses applaudissements menteurs, le menton levé un peu haut pour quelqu’un qui courait les rues à la recherche de pain perdu. Mais il parlait bien comme eux, et ses premiers mots ne valaient rien qu’y vaille – ouais, c’est marrant, de tomber sur une jeune femme seule. A se tordre de rire. Bon, voir ce qu’il demanderait – elle déciderait après ce qu’elle ferait. Elle n’était pas la nounou du monde entier, et n’allait certainement pas le ramener chez son père pour le chouchouter. Mais elle n’était pas obligée de le renvoyer de manière rustre, non plus – elle pouvait toujours lui passer sa veste, ça lui éviterait de trembloter comme l’une des dernières feuilles de l’arbre presque nu sous le vent de l’automne. Elle entendait déjà la voix rieuse de Yeleen – « je t’avais dit de ne pas oublier ta pèlerine en partant, Sha, mais si j’avais su qu’il fallait en plus te rappeler de revenir avec ! » Tout dépendrait de lui, de s’il arrivait à la convaincre, s’il appuyait sur la bonne corde, savait jouer non pas sur l’apitoiement mais sur la sincérité – en avait-il conscience, d’à quel point il dépendait de son bon vouloir, et combien elle pouvait être capricieuse ? Elle n’hésitait pas, un seul instant, à aider les autres, à faire des efforts immenses pour eux – quand elle pensait qu’ils le méritaient. Et quand elle ne le pensait pas, elle pouvait aller tout aussi loin dans l’indifférence et la méchanceté gratuite. Tant qu’il ne pensait pas l’avoir dans la poche, et qu’il ne la poussait pas à lui prouver le contraire – ça devrait aller.

Et puis la question – et elle fronça doucement les sourcils. L’Académie.

Attends.

Le vagabond la connaissait.

Elle le dévisagea encore, le « laquelle ? » au bout des lèvres – Académie, Académie, certes, mais d’Al Jeit, Al Far, Al Vor, Al Chen, Al Poll ? Elle les avait toutes faites, avait piétiné tous les parterres, et laissé ses traces sur les murs de chaque ville. Les visages des Dessinateurs s’étaient enchaînés, certains pour rester, la plupart pas. Pas étonnant du tout qu’on se souvienne d’elle, elle qu’on suivait à la trace au bruit de ses bracelets ; mais dans le sens inverse ? Comment voulait-il qu’elle se souvienne ? Quoique – ce sourire lui disait en effet quelque chose, et puis… Mais où, où. Si elle voulait bien croire l’avoir déjà rencontré, les circonstances glissaient aux frontières de sa mémoire, comme l’eau du fleuve, et elle n’arrivait pas à en saisir une goutte. Il y avait quelque chose de profondément différent, en lui, qui faisait que – elle était persuadée, quand même, ne pas avoir pu le côtoyer longtemps. En même temps, vu le peu de temps qu’il lui avait fallu pour se faire virer de chacun des Académies les unes à la suite des autres, le contraire aurait été étonnant. Il n’était pas d’Al Jeit, par contre, ça c’était certain ; et pourtant c’aurait été le choix le plus logique, au vu du lieu où ils se trouvaient.

Elle continuait à chercher qui il était dans le ton de sa voix, à chercher qui elle avait été pour lui dans son attitude, alors qu’il lui racontait son histoire abracadabrante, qui valait bien celles des ivrognes, dans les tavernes, et qui ne tenait pas plus debout qu’eux. Ce fut au mot « accoutré » qu’elle le situa enfin – Al Poll, c’était à Al Poll qu’elle avait rencontré le jeune homme. Il avait, à l’époque, bien meilleure figure que le piètre spectacle qu’il offrait aujourd’hui ; des vêtements de qualité recouvraient son corps, et c’était bien le contraste saisissant entre le Dessinateur propre et sûr de lui, et le fugitif meurtri de froid devant elle qui l’avait rendu méconnaissable. Ils n’avaient jamais eu le temps de faire connaissance, après cette première entrevue dans le cours de la Ril’ Morienval ; il avait frimé à coups de chaines dansantes, d’articulations métalliques qui prenaient soudain vie dans un grincement soulageant, et ils avaient échangé un regard tout d’insolence. Qu’avait-elle raconté conne âneries, ce jour-là ? Elle s’était fait passer pour noble, avait tourné l’Imagination en Terre des Damnés, et il l’avait suivie dans ses histoires avec un plaisir non feint. Elle ne l’aurait jamais admis – mais il l’avait attirée, le jeune homme aux traits tordus et aux propos déconcertants, justement à cause de ça. Il avait un toupet au moins aussi tapageur que le sien, et c’était quelque chose qu’elle savait apprécier. Elle aurait bien voulu continuer à jouer avec lui – mais elle ne laissait personne la retenir lorsqu’elle se décidait à partir, et si ni Kylian, ni Elio, ni Lael ne l’avaient pu, ce n’était certainement pas un Dessinateur frivole et fier qui aurait réussi.

Mais celui qui valsait dans sa mémoire, intriguant, n’avait rien ou peu à voir avec celui qui lui faisait maintenant face. Pas qu’il avait rétréci, ni qu’il se soit enlaidi, mais le froid, la boue et la faim ont tendance à rendre les gens vaguement pathétiques. Elle n’aimait déjà pas les mystifications, et la situation le ramenait délicieusement à la réalité dans tous ses angles obtus. Un instant, elle se délecta de la situation – et vlan, le meilleur élève Dessinateur de la plus prestigieuse Académie réduit aux minimums vitaux de toute la populace. Ca faisait du bien, parfois, de se réveiller dans un endroit inconnu avec rien sur le dos. Et puis, elle attrapa sa veste, et la lui jeta dessus – elle allait être trop petite, mais Shawna avait les épaules larges et n’aimait pas être à l’étroit, donc il devrait quand même réussir à l’enfiler.

- Qu’est-ce que tu veux que j’en aie à foutre, de ton histoire ?

Sincèrement – qu’est-ce que ça pouvait bien lui faire, d’où il venait et pourquoi il avait fini ici comme ça ? Elle avait une tête à demander des comptes ? Elle ressemblait à sa mère, peut-être ? En plus, si c’était pour raconter n’importe quoi, il ferait tout aussi bien de se taire. Quoique – ça avait beau être n’importe quoi, et elle avait beau être extrêmement sceptique en général, elle ne remettait pas ces propos-là en doute. Il n’avait pas le débit d’un menteur – au contraire, c’était celui de l’enfant qui raconte qu’il a vu une fée et qui en est viscéralement persuadé ; et ces enfants seraient les plus faciles à croire, si ceux qui les écoutaient n'étaient pas viscéralement persuadés qu'ils ne pouvaient qu'inventer. Nahemi lui avait conté milles histoires sur le Dessin ; les attrapeurs de rêves y poursuivaient les tisserands et les Rêveurs songeaient dans les yeux de la Dame ; et puis, combien d’histoires des familles légendaires, Merwyn Dessinant cette même Arche qui formait un pont jusqu’à l’horizon juste sous leurs yeux, les Hil’ Meredrine qui brisaient la chair d’un toucher, les cordes dont jamais on ne pouvait attraper les deux bouts, les lames forgées par le feu du Héro, par un héro, pour les héros – elle en avait entendu, des histoires, elle en avait vu la réalité, parfois, et les connaissait assez bien pour savoir que, si les troubadours aimaient énormément embellir, leurs légendes avaient aussi un fond de vérité.

Elle savait depuis longtemps qu’il était possible de pénétrer l’Imagination dans son sommeil ; la guilde des Attrapeurs de Songes en utilisait les chemins pour sauter de rêve en rêve et, sinueusement, se glissait dans ceux de tout un chacun. Elle savait aussi à quel point il était rare, pour un Dessinateur Eveillé, de l’être aussi Endormi. Elle n’avait pas eu besoin d’écouter les cours d’Histoire et Légendes de l’Art à Al Jeit pour connaître des multiples questions qui entouraient les Spires, parce qu’elle les connaissait déjà à travers le petit peuple. Les mythes étaient parfois, souvent, en contradiction brutale, mais ils étaient d’accord sur un point – l’Imagination est aussi large que l’imaginaire, et il existe tout autant de moyens de l’appréhender. Mais pour une personne, d’y entrer par plusieurs portes différentes ? Les Dessinateurs n’étaient pas Rêveurs, les Rêveurs pas Attrapeurs, les Attrapeurs pas Chuchoteurs et les Chuchoteurs pas Siffleurs. Elle le croyait, qu’il Dessinait dans son sommeil – et qu’il atterrisse ici plutôt qu’ailleurs n’était pas si extraordinaire que ça, en prenant en compte l’attraction qu’avait l’Arche sur les Spires. Quant à elle – le monde était petit, elle avait beaucoup voyagé, et connaissait énormément de monde. Restait que le croire revenait à admettre qu’il avait un Don véritablement hors du commun, et ce n’était pas particulièrement pour lui plaire. Ca allait lui monter à la tête, encore. La question, pourtant, fusa sans qu’elle s’en rende compte.

- T’as déjà essayé de Dessiner dans les rêves des autres ?

Elle se mordit les doigts d’avoir parue, peut-être, vaguement trop intéressée, un instant ; mais elle se rattrapa d’un air blasé. Et puis non – si ça avivait sa curiosité, pourquoi ne pas poser la question ? S’il ne voulait pas répondre, ça lui importait assez peu pour qu’elle lui rit au nez. Même si, quelque part, ça l’intriguait réellement, ce que lui pouvait faire, lui qui avait décrit l’Imagination de manière si névrosée.

N’empêche, ce n’était vraiment pas le moment de poser des questions pareilles – il y avait plus pressant lorsqu’on était aussi pragmatique qu’elle se targuait de l’être. Elle le poussa sans ménagements vers une pierre, pour qu’il s’installe, avant d’attraper quelques brindilles sèches et de les jeter devant lui.

- Ca ira plus vite si tu l’allumes toi-même.

Sans vérifier s’il obtempérait, elle se pencha pour attraper son baluchon, s’approcha de lui, et lui fourra dans la main le bout de pain qui lui restait aussi brutalement qu’elle lui avait jeté la veste.

- Et si ça te va pas, c’est pareil, on n’est pas à l’auberge. J’ai oublié ton nom, mais c’est pas grave. Et pourquoi j’serai pas si loin de l’Académie ? Y a une règle qui interdit de sortir de son périmètre, parce que si on s’en éloigne, le monde devient tout à coup fade et mortifiant ?

Regard moqueur pour joindre son ton ironique, main au creux de sa hanche, et le poids, déséquilibré, reposant complètement sur l’une de ses jambes.

A croire que ça lui arrivait tous les jours, de tomber sur de vieilles connaissances de la cité glacière.



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MessageSujet: Re: Tout feu tout flamme [Terminé]   Mer 13 Juin 2012 - 18:07

- Qu’est-ce que tu veux que j’en aie à foutre, de ton histoire ?




Vulgaire. Vulgaire et mensongère. Peut-être pas tant que ça, si ce n’est l’éclat, léger, derrière la grimace et l’ironie, qui voile quelque chose, quelque chose d’autre que le mépris. Il ne rechigna pas à la moquerie, se contenta de lui retourner son regard, un sourire en moins peut-être. Les insultes, la morgue, l’arrogance, la dérision, rien de tout cela ne l’atteignait, ou rarement, et ce lors de circonstances exceptionnelles, avec des personnes exceptionnelles. Et encore. En fait non. Rien ne l’atteignait, surtout pas la violence verbale. Et sa peau, couverte de plume, laissait glisser le venin liquide sans en happer aucune goutte.

Elle avait semblé vraiment en colère, lorsqu’elle l’avait aperçu, l’épiant, l’applaudissant. Et il pouvait sentir cette colère couver, comme une chatte ses petits, avec au ventre l’acide qui remontait jusqu’à la langue, acérée qui plus est. Il se contenta de rester stoïque, droit, toujours, et sa peau de frissonner, son ventre de grogner, sans que cela ne semble le perturber outre mesure.

Il eut raison, dans un sens, d’attendre. Que ses mots aient l’effet escompté, qu’ils la poussent à vouloir un peu plus, un peu plus de détails sur son étonnante histoire. Compteuse née, elle était, compteuse elle resterait. Il ne commit pas la bêtise de paraitre trop orgueilleux, ou même de sourire face à sa curiosité qui dénotait franchement avec le mépris de sa phrase précédente, non, il se contenta, toujours, de la regarder, et de garder une voix grave, plate, ni plus ni moins excitée que s’il lui délivrait la recette d’une pâte à crêpe quelconque.


- Non, je n’ai jamais essayé. La nuit en général j’essaye de dormir.

Il jeta un coup d’œil aux alentours, l’air légèrement songeur.


- Remarque que cette fois je ne m’en suis pas super bien sortit. C’est la toute première fois que ça m’arrive, et c’est franchement pas plaisant. J’ai l’impression de m’être fait essoré l’esprit.

Le tout sans une once de plainte, simplement comme s’il ennonçait des faits habituels, sans qu’ils ne soient banaux. Histoire de titiller, peut-être, un peu plus sa curiosité. Après tout, la seule chose qui comptait à présent s’était de s’attacher la bohémienne afin qu’elle lui vienne en aide le temps qu’il retrouve son don et qu’il puisse se débrouiller seul. Il avait déjà fait le chemin entre Al-Jeit et l’Académie, il pourrait le refaire, par les spires ou à pieds, qu’importait.

Il nota le regard légèrement méprisant qu’elle lança à sa dégaine, ses yeux noisettes fixant au hasard la boue dans ses cheveux, le sang sur ses côtes, et ses orteils bleuit de froid qui fourrageait l’herbe boueuse de la rive engluée. Il lui rendit son regard sans la moindre hauteur, s’arrêtant, lui, sur ses pieds nus, que la boue ne parvenait pas plus à décolorer, sur ses bracelets trop ostentatoires, sur ses foulards, et les trous, et les couleurs, et la vie qui en tissait chaque morceau, de vide ou de tout, d’intense et de rien. Ce fut peut-être ce regard qui la força à se détourner, ou pas du tout. Quoi qu’il en soit, il attrapa au vol la pelisse élimée mais de bonne facture, et s’en drapa les épaules avec un soupir de soulagement non feint. Soupire qui s’étrangla dans sa gorge lorsqu’elle le poussa sur un rocher, et lui infligea l’horrible torture du retour à sa triste condition, faible, faible et démunis sans son don.

Il lui jeta un regard noir, vraiment très noir, et sur le visage de Lev, un regard noir pouvait être véritablement terrifiant. Elle y échappa en lui tournant le dos après avoir lancé à la va vite quelques brindilles devant lui. Dans sa tête, résonnait l’écho monstrueux des spires, un écho vide, épouvantablement vide, de sens, de tout. Elle le faisait exprès. Il en était sûr. Parce que Shawna n’avait peur de rien, parce que Shawna n’était qu’une bohémienne sans respect pour rien ni personne. Un respect inexistant qu’elle compensait par une méchanceté gratuite, par un plaisir évident à lui rappeler qu’il n’avait plus son don, qu’il était déconnecté des spires, complètement, et que sans elle, il n’était même pas foutu de passer la nuit et de se réveiller vivant. Son ventre gronda sourdement, et ses yeux, par l’arrière, s’injectèrent de sang. Il se leva d’une détente, vibrant d’une énergie malsaine et violente, l’esprit secoué et les veines en prisme de haine, avec l’évidente intention de lui ouvrir la gorge en deux, et d’y déverser toute la boue qu’il trouverait, afin qu’elle soit aussi noire à l’intérieur qu’elle pouvait l’être à l’extérieur. Cela comblerait peut-être le gouffre immense qui le séparait présentement de la réalité, cela pourrait apaiser les flammes acides qui lui rongeaient les tripes en réponse à sa faiblesse. Ça lui ferait du bien, peut-être, enfin, de tuer, d’ouvrir, de déchirer. Et Shawna le méritait, oh oui, elle le méritait plus que quiconque. Il avança d’un pas, vers le dos de Shawna, le regard devenu complètement fou, puis un autre, les mains en avant, prêtes à se refermer sur le cou de cygne noir de la jeune femme. Lorsqu’elle se retourna brusquement, elle faillit le percuter de plein fouet, alors qu’il était beaucoup plus prêt d’où elle l’avait laissé.

Sans marquer un temps d’hésitation, elle lui fourra un pain dur dans les mains, et c’est probablement ce qui lui sauva la vie. Au lieu de broyer sa trachée, les doigts de Lev se refermèrent sur la croute noircit, en firent jaillir une multitude de miettes, ce qui lui permit de retrouver ses esprits. Ses pupilles s’étrécirent, alors qu’il accommodait sur le visage arrogant de la jeune femme, et sur la nourriture qu’apparemment elle lui offrait. Après tout, peut-être n’avait-elle pas fait exprès de lui demander de dessiner. Peut-être qu’il ne lui avait pas dit, avant, il ne se rappelait plus, qu’il était coincé ici, avec elle. Peut-être que la tuer tout de suite ne ferait que le desservir, à un moment où il avait besoin d’elle. Relativiser. Trouer la peau, et laisser, par les pores béants, s’échapper la violence et l’irraison. Il ferma les yeux, jouant sur la respiration qu’il imprimait à ses poumons pour se calmer. La tuer maintenant ne mènerait à rien de bon. Cela en tête, il devait redoubler d’attention, afin de ne pas se laisser dépasser par ses émotions. Fragile, son esprit l’était encore plus lorsque son corps était en état de faiblesse. Que dire alors, lorsqu’il cumulait la fatigue, la peur, la faim et le froid ? Il ne lui fallait pas baisser la garde, ou bien il pourrait le regretter amèrement.

Il força un léger sourire à parcourir ses lèvres gercées. Sans état d’âme, il lui expliqua son souci.


- Je… Je ne crois pas, non. Il semble que je ne puisse plus dessiner avant un moment. Vois-tu, il m’arrive d’avoir des hiatus, et dans ces moments-là je ne peux rien faire, hormis attendre que le temps passe. Je retrouve toujours mon don, mais ça peut prendre un peu de temps.

Il fut surpris, en revanche, de son ton venimeux, plus que par le fait qu’elle ait oublié son nom. Sauvage, elle semblait l’être jusque dans ses relations, et sommes toute, le fait qu’on ne se souvienne pas de lui n’avait que peu d’importance, tant qu’il ne s’attachait pas réellement à séduire une personne. L’agressivité dont elle faisait preuve, cependant, lui irritait la peau et les oreilles, orties orales qu’elle crachait à la volée, sans même l’audace de s’approcher. Il ferma encore une fois les yeux, la bouche et les poings étroitement clos, afin de ne pas lui faire ravaler ses paroles de manière trop vicieuses. Il continua sur la lancée qu’il croyait être la bonne, évitant consciemment de répondre à la question rhétorique de Shawna. Sur ce terrain, il avait peur qu’elle ne soit trop explosive pour qu’il puisse s’en tirer à bon compte.


- Je ne me plaindrais pas. Je ne me plains jamais.

Le tout, énoncé d’une voix plate, entrecoupée de quelques claquements de dents spontanés.

- Tu m’as déjà beaucoup aidé, grâce à toi je ne mourais probablement pas de froid tout de suite. Mais je reste bloqué ici.

Il l’a regarda bien en face, et chercha dans ce visage terre de sienne brûlée la moindre marque de compassion ou d’intérêt à son égard. Il n’y trouvait qu’une désinvolture piquante, une ironie trop mordante pour ses nerfs à vif. En d’autres circonstances, il aurait probablement apprécié une joute verbale avec cette sauvage, il lui aurait cloué le bec, et réciproquement, et peut-être que quelque chose aurait pu naître de leur insouciance à tous deux. Shawna avait cela de particulier qu’elle ne paraissait en aucun cas faible, stupide ou plate. Elle incarnait la troisième dimension dans tout ce qu’on pouvait trouver chez un être humain, dans son ardeur et son détachement, dans sa souplesse et sa brutalité, dans ses sourires et ses grimaces, ses mots, en perpétuels crispations. Elle vivait, trop, diraient certain, mais elle vivait. Forte, désaffective, agressive, valsant le tempo en claquant des talons, et peut importait le regard outré des passants qu’elle éclaboussait de sa vivacité. Oui, en d’autres circonstances, il aurait aimé se confronter à elle, la pousser, et se faire pousser, jouer à la dompter, puis se soumettre – ou pas. Il avait certes rencontré beaucoup de jeunes femmes dans sa vie, des jeunes hommes aussi, et d’autres, un peu moins jeunes. Mais toutes avaient cette caractéristique de quémander protection et amour, petites choses fragiles qu’il fallait caresser avec douceur, tellement facile, ensuite, à briser de douleur. Et la bohémienne, d’une toute autre trempe, lui apparaissait comme un défi personnel à relever, comme une manière d’élargir le champ de ses connaissances et compétences. Car pour sûr qu’elle ne serait pas facile à briser, la Shawna.

Il se remit debout, puis décida de se rassoir en constatant que son champ de vision s’obscurcissait dangereusement. Il respira par le nez, puis se pencha en avant pour arranger un peu mieux les brindilles jetées à la va-vite par la jeune femme, formant une petite pyramide avec, au centre, les brindilles les plus sèches et les plus fines. Lors de son voyage vers l’Académie, il avait franchement galéré pendant une semaine de hiatus, à créer un feu de ses mains, sans avoir recours à son don. Mais il avait persévéré, et avait finalement réussis, à l’aide de quelques souvenirs et de deux silex, à obtenir une flamme naturelle. Il s’était alors découvert une passion sans borne pour ces petites flammes pourpres, qui lui brûlait les paumes et les yeux. Oui, parce qu’en plus d’être un parfait psychopathe, Lev était devenu un véritable pyromane. Une fois sa besogne finie, il se releva en prenant appui sur ses genoux, et chercha d’autres morceaux de bois qu’il empila non loin. Presque tout était humide dans le coin, et il se prit à douter de sa capacité à réussir un feu. Il continua cependant et dénicha sur la rive du fleuve une kyrielle de cailloux intéressants. Il en choisit deux particulièrement affutés et retourna auprès du feu, et de Shawna qui n’avait toujours pas bougé. L’ignorant royalement, il s’accroupit devant son petit tas de bois, et entreprit de frotter les deux silex l’un contre l’autre.

Pas un seul instant ne lui traversa l’esprit de demander l’aide de Shawna pour ne serait-ce que produire une étincelle. Il était dans son monde, dans son monde passablement dévasté et déviant, mais dans son monde. Certes, il ne rechignait jamais à demander de l’aide pour une panoplie de service, son égo n’avait d’égal que sa normalité, mais à cet instant, il n’eut tout simplement pas la présence d’esprit de se rappeler les flammes dansantes aux poings de la jeune femme. Et cette dernière ne se rappela d’ailleurs pas à son bon souvenir, se contentant de rester silencieuse, sans lui proposer une seule fois son aide.

Finalement, après bien des efforts, et de longues minutes, une minuscule flamme vint lécher le bois, contaminant, tentacule brûlante, le combustible à portée, dans toutes les directions. Un air satisfait se peignit sur les traits du jeune homme qui, pour le coup, n’avait plus froid. Il alimenta le feu jusqu’à ce que celui-ci ne risque plus de s’éteindre à tout instant. Enfin, il s’assit en tailleurs, à même le sol, et sembla se souvenir de la présence de la jeune femme, vers qui il tourna un visage crayeux mais plus serein qu’à aucun autre moment de la soirée. Il la regarda un instant, puis entreprit de mordre à grande bouchée dans le pain dur, ce qui calma passablement son estomac tonitruant. Entre deux cascades de miettes, il parvint à formuler :


- Et toi, quand tu dessines, pourquoi tu chantes ?

Il continua sur sa lancée, après avoir avalé avec difficulté une trop grosse bouchée de pain :


- Parce que, tu vois, même si tu ne t’en rappelle pas, lors de notre cours commun de dessin, j’avais un hiatus. Et j’ai quand même réussis à dessiner, parce que je me suis « accroché » à ta chanson et qu’elle m’a permis d’atteindre les spires. Étonnant, non ?

Sans qu’à aucun moment ne transparaisse dans ses mots la moindre demande. Le feu lui réchauffait la peau, et l’âme, le cœur et l’esprit. Et réveillait tout doucement sa capacité à se fondre dans un moule neutre, car il n’oubliait pas qu’il avait besoin de Shawna. Pas question de lui demander cependant. Car il pensait que c’était le meilleur moyen pour qu’elle refuse tout en bloc.

- D’ailleurs c’est pour ça que je te regardais tout à l’heure. Loin de moi l’idée de faire du voyeurisme, j’essayais juste de reconquérir mes spires.

Bon, piètre excuse, peu concevable, malgré le sourire léger en coin dont il l’a gratifia.

- Ce que j’ai failli réussir, d’ailleurs.

Il se gratta la tête, songeur, tout en essayant d’en enlever la boue. Constatant l’échec de sa tentative, il regarda l’eau du fleuve un peu plus loin, avec une envie évidente. Cependant, il ne connaissait absolument pas les dangers d’une potentielle baignade, et il ne voulait pas aggraver sa condition physique. Mais puisque le feu brûlait, il aurait de quoi se sécher. Cruel dilemme… Il regarda Shawna d’un air candide :

- Tu crois qu’on peut se baigner ici ?


_______________
Spoiler:
 


J'aurais du sang sur les doigts
et l'éclat de tes yeux vides
comme antichambre au trépas
de mon âme impavide




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MessageSujet: Re: Tout feu tout flamme [Terminé]   Dim 29 Juil 2012 - 14:19

Flottement d’un sourire – au rêve hallucinant des pouvoirs des spires, il avait préféré un pragmatisme sans défaut, auquel elle ne pouvait rien trouver à redire. Ca calme.

Il était d’un autre monde – d’un monde qu’elle avait toujours abhorré, parce qu’on avait voulu l’y forcer ; un monde de tricheries, un monde déconnecté des réalités, un monde où tout est plus facile, et où chacun pouvait oublier la moelle de la vie. Comme une enfant capricieuse, à qui l’on offre tout, et dont la chambre est remplie de toutes les merveilles qui ont pu lui traverser l’esprit ; et puis, elle n’a jamais soulevé un doigt pour obtenir, et il lui suffisait de vouloir pour avoir. Shawna avait appris le coût des choses – et c’était une leçon à laquelle elle tenait, et qu’elle défendait bec et ongles. Tout se mérite – et si le monde est injuste, que certains naissent sous une pluie de bienfaits et d’autres rames sous les ponts des galères, elle n’en jugeait pas moins les autres par ce qu’elle pensait qu’ils méritaient, plutôt que par ce qu’ils avaient. Elle donnait – oh, elle était généreuse, Shawna, et pouvait aller très loin pour les autres. Elle donnait sans compter. Mais seulement à ceux qui lui prouvaient que ce qu’elle donnait serait accueilli comme il se devait, qu’ils en comprendraient la portée, quoiqu’elle se moqua des remerciements. Bien sûr, elle donnait aussi sans la moindre réflexion et à n’importe qui ce qui ne lui importait pas – puisque ça n’avait, alors, aucune valeur. Blasée qu’elle était, ces choses-là pouvaient se révéler être beaucoup. Aux autres, elle refusait tout, par caprice, parce qu’elle le pouvait, comme pour leur apprendre qu’ils ne pouvaient pas tout avoir, que, non, la gentillesse ne tombe pas du ciel, que, non, les autres ne se plient pas toujours en quatre pour répondre au désir d’une personne, que, non, les humains ne sont pas des jouets-serviteurs, et qu’il faut apprendre, parfois, à se débrouiller sans eux.

Dessinateur, il était, par définition, tout ce qu’elle méprisait – à avoir recours, toujours, à cet univers entrelacé de potentialités, les yeux dans le vague, et incapable, une fois l’Imagination éteinte, de tenir seul sur ses deux pieds. Elle rêvait d’indépendance, d’autonomie sans accroches. Elle aimait le sol dur sous son dos, plutôt que les faux matelas de plumes.

Et pourtant – une pointe de curiosité, toujours, pour ce cosmos incompréhensible, pour ces voies lactées qui naissaient sous le lent mais puissant coup de nageoire de la Dame. Comment avait-il pu arriver là dans son sommeil ? Encore l’un de ces mystères que les vieux professeurs se faisaient un plaisir de tenter d’élucider pendant une vie entière, penchés sur d’antiques grimoires, à éplucher les légendes, avant d’expérimenter en suivant ces chemins virtuels. Elle se contentait de constater – peut-être pourrait-elle écrire la chanson de Celui qui Voyageait dans son Sommeil, et en jouer les notes à la taverne. Ce serait un chant tordu, les mesures découpées en trois temps – d’abord les longs balancements qui bercent, comme une valse, et puis, alors que les spectateurs commenceraient à somnoler, les notes courtes, rapides, qui montent par trois avant d’être suivies d’un silence, éveillant la curiosité – et après, et après ? Le suspense qui monte, parce que les notes escaladent en reprenant les marches d’en bas, et il y aurait des dièses, bien sûr, pour agrémenter de demi-tons une ballade qui ne pouvait pas être parsemée d’accords pleins, d’accords purs, puisque c’était l’esprit qui trébuchait, qui chutait d’un univers à l’autre. Et puis les spires, oniriques, voyage décousu, notes languissantes qui avancent telles le bateau sur les flots. Ils passeraient sous l’Arche, elle chanterait sa merveille, et puis il se réveillerait, là, violemment, déchirement de sons suraigus, avant qu’ils ne retombent brusquement sur la terre. Les yeux qui s’ouvrent et qui s’ajustent, l’égarement, et puis, ensuite, elle pourrait inventer – ce ne serait plus Lev, mais un Dessinateur explorateur, ce ne serait plus Gwendalavir, mais une contrée inconnue, et il y pourfendrait les cousins des Ts’liches.

Peut-être qu’elle pourrait présenter ça à la Guilde des Bardes ; peut-être qu’ils l’accepteraient alors comme apprentie parmi eux ? Penser sérieusement à la musique, et jouer les épopées, plutôt que de les vivre ? Elle ne serait pas combattante, elle ne serait pas Dessinatrice ; et, si l’Itinérance lui coulait dans les veines, ce n’était pas son commerce qui attirait ses pas sur les routes.

C’était fou ce que les projets pouvaient germer aux moments les plus inopportuns. On s’en foutait, de son futur – ce n’était certainement pas là, sur la rive du fleuve, qu’il allait se décider, et il y avait plus important, pour le moment.

Genre allumer un feu à la place de cette pauvre petite chose qui avait le malheur de ne plus pouvoir Dessiner, et qui se retrouvait transi et faible dans sa dimension corporelle… Oh, ce qu’elle pouvait mépriser les incapables. Il ne lui laissa pas le temps de bouger avant lui, pourtant, pas le temps de lui prouver à quel point il était pathétique, à quel point elle se sentait forte, à côté de lui, du simple fait d’être capable de se réchauffer, de se nourrir, de se protéger, de répondre, en somme, aux besoins les plus sommaires, si elle était abandonnée seule au milieu de nulle part – le pouvoir de la survie avait un attrait miroitant et fascinant. Et lui, il avait besoin d’elle – et elle imaginait à quel point grande devait être sa frustration. Oh, combien elle l’aurait haï, à sa place ! Combien elle aurait détesté cet homme, pour le simple fait qu’il puisse avoir un pouvoir sur elle, qu’il puisse la voir dans un instant de faiblesse. Elle faisait tout, tout, pour éviter ce genre de situations, et, si jamais, par malheur, elle se devait de demander de l’aide, elle essayait toujours de trouver un autre échappatoire, sa fierté lui interdisant les mots de secours. Ce qu’elle pouvait détester, aussi, ceux qui profitaient de leurs positions de force ! Et pourtant elle le faisait, elle aussi – mais il y avait une différence fondamentale, dans sa tête, entre en profiter pour instiller quelques gouttes d’humilité en des personnes trop assurées, trop méprisantes, pour leur prouver que ce n’était pas parce qu’elle était roturière et que la crasse noircissait sa peau qu’ils devaient valoir mieux qu’elle, et en profiter pour se noyer dans l’adrénaline transvasée au core de l’âme par la puissance que l’on pouvait avoir sur un autre – comme un assassin qui, en enfonçant son couteau, déchire la peau, verse le sang, fait crisser les os, et se délecte du pouvoir qu’il a sur la vie de l’autre, salive d’extase à ce bonheur si rassurant. C’est lui qui meurt, pas moi.

Elle avait détesté le piédestal sur lequel Ciléa Ril’ Morienval s’était juchée, sa manière de prendre toute sa classe de haut, alors qu’elle n’était pas bien plus âgée qu’eux, et n’avait certes pas plus de valeur. Comme si elle était diamant, et les autres cailloux… Non, ils étaient tous gravats, et les minéraux n’étaient que ça, des minéraux, qui s’émiettent bientôt en poussières, qui s’érodent sous la force du temps, du vent, de l’eau, et éclatent sous la chaleur du feu.

Elle ne profiterait pas de son ‘pouvoir’ sur lui. Oh, il y avait bien une ironie poignante dans sa manière de lui venir en aide, comme une moquerie dérisoire – mais c’était dérisoire, justement, et en ne donnant aucun poids à l’aide qu’elle lui apportait, c’était comme s’il ne lui en demandait pas, et donc, comme s’il n’était pas à sa merci. Il ne l’aurait été que si elle avait refusé – mais, en acceptant, sans hésiter, elle effaçait tout le rapport. Elle se moquait de ce qu’il devenait, mais il ne crèverait pas devant ses yeux, parce qu’elle aurait détesté être à sa place. Peut-être était-ce sa faute ; à force de trop arpenter les Spires, c’était les Spires qui étaient devenues Maîtres de lui plutôt que le contraire. Mais peu importait. Elle eut l’air agacé, lui en voulut, un bref instant, de son remerciement qui recréait ce lien qu’elle avait cassé – lui avait conscience de l’aide qu’elle lui apportait, et elle n’en voulait pas. Elle voulait qu’ils soient du sable, des grains de sable, balayés au premier vent. Sans importance aucune.

Elle n’eut pas le temps de rendre dérisoire le feu, donc, tout en y plaçant sa hargne envers les assistés de la vie, parce qu’il prépara les brindilles, se leva pour aller chercher des pierres, et commença à le faire lui-même.

Elle leva un sourcil.

En silence, elle se laissa tomber par terre, les jambes tendues devant elle, les mains posées sur le sol derrière elle pour s’appuyer, et elle le regarda faire.

Shawna était rarement silencieuse – elle parlait, toujours, brassait du vent, se moquait, jouait, faisait savoir bruyamment qu’elle était vivante et qu’elle était inoubliable. Elle voulait faire un tintamarre, ne voulait pas traverser la vie comme un fantôme, ne voulait pas se perdre dans l’inexistence – elle voulait de la musique, elle voulait être, bordel, et on ne peut pas être lorsqu’on se tait et qu’on ne bouge pas.

Mais là – elle s’attendait tellement à ce qu’il ne soit capable de rien, à ce qu’il ait besoin d’elle pour tout, à ce qu’il lui demande de faire ce feu qu’il ne pouvait pas allumer d’un claquement de doigts, et, à la place, il s’y mettait, à la manière des non-Dessinateurs, savait le faire alors qu’il aurait pu ne jamais apprendre, avec ce pouvoir si proche de son esprit.

Elle l’observa, pendant de longues minutes ; ses traits floutés, sa bouche concentrée, ses mains au mouvement régulier dont jaillirent bientôt les étincelles, ses mèches crades, la pelisse trop étroite jetée négligemment sur ses épaules, son nombril qui ressortait et le creux de ses hanches.

Recueillement. Silence, alors qu’elle réajustait ce qu’elle pensait de lui, alors qu’une étincelle de respect commençait à poindre. Il avait été sinueux, mystérieux, avec son dessin serpentin à la beauté terrible, il avait une assurance, une force, une manière de manier les mots qui l’avait fascinée malgré elle – et même maintenant, sale, meurtri, il arrivait à faire poindre en elle une once de… confort. Elle était bien, comme si elle avait trouvé un semblable, comme s’ils étaient sur le même plan. Mêmes jeux, mêmes rêveries, même force d’esprit, même mépris ambiant, et puis l'envie de jouer, aussi, l'impression d'avoir enfin trouvé quelqu'un à sa hauteur, qui méritait qu'elle fasse un peu plus d'efforts que les piques négligeantes qu'elle balançait aux autres.

Et pourtant, un monde pour les séparer.

Ou pas – elle aussi Dessinait. Elle aussi avait un Don tordu, qui incorporait l’ouïe à la vue.

Elle haussa les épaules.

- Je n’arrive pas à atteindre les Spires autrement. En fait, pour la plupart des gens c’est le sens visuel qui domine – mais moi, je vois flou et j’ai toujours donné beaucoup plus d’importance aux sons qu’à la vue. Alors pour l’Imagination, c’est pareil. Mes chemins sont des mélodies, et c’est ce qu’elles m’invoquent que je Dessine.

A Al-Poll – elle avait chanter son cousin en train de jongler, s’était saisi de l’une des balles. Et puis, à la fin… L’impression fugace d’être observée, comme si l’un des spectateurs dans la foule venait de faire un pas en avant vers Dwelan, au lieu de rester dans le fond, dans le flou des visages inconnus ; instant de déchirement, de malaise qui lui tordait les tripes. Elle avait failli perdre ses balles – son cousin avait fait comme un pas en arrière, pour ne pas que l’inconnu n’approche trop et ne le déstabilise, mais les balles, dans les airs, suivaient la même course qu’auparavant, sans s’inquiéter du lanceur qui n’était plus là où il aurait dû être. Lorsqu’elle avait projeté son Dessin dans la réalité, avant qu’elles ne dégringolent toutes par terre, c’était vers cette présence qu’elle l’avait dirigé – et, en enlevant le bandeau, elle avait pu voir non pas sa balle de feu qu’elle avait tant bien que mal tenté d’envoyer sur les cibles de Ciléa, mais le bras du frimeur, brûlé.

Alors les autres avaient des présences, dans les Spires, que l’on pouvait sentir ; elle aurait dû chercher à sentir Ciléa, aurait dû viser ces Dessins à elle, mais c’était lui, lui qu’elle avait senti, lui qui s’était accroché à elle, lui qu’elle avait visé.

- Et si, je me souviens.

Elle replia l’une de ses jambes vers elle et posa son bras tendu sur son genou, tracassée sans trop savoir pourquoi. Ca la gênait, qu’il s’accroche à elle sans qu’elle le sache, qu’il puisse la suivre dans les Spires, qu’elle serve de… monture, oui, ou de chariot pour l’amener là où il le souhaitait. Elle n’était pas une mule, quoiqu’elle ait souvent été comparé à cet animal… Contrariée, elle fronça les sourcils.

Et il avait recommencé, en plus ?

Pendant qu’elle dansait, les poings en feu, il s’était octroyé la permission de longer ses Dessins, de s’approprier ses mélodies, pour pouvoir accéder aux Spires ?

Elle se sentait piétinée, feuille de papier laissée au sol et sur laquelle s’inscrivent à la poussière les semelles des passants, fruit pourri sur la place du marché, esclave aline utilisée sans même le savoir. Elle n’avait même pas eu conscience de ce qu’il faisait.

Elle se releva, bouillante – quoi, il avait si peu d’estime qu’il se permettait de l’utiliser comme un objet, comme un portail pour entrer dans l’Imagination, sans aucun égard pour sa personne humaine ? Et maintenant, quoi ? Il attendait qu’elle redessine, pour pouvoir de nouveau jouer son rôle de sangsue, lui aspirer le sang, et retrouver son Don ? C’était ça, hein, ses petites questions, ses petites références, il attendait qu’elle lui propose de Dessiner pour qu’il puisse se barrer ? Abjecte, manipulateur, sans scrupules, sans estime. Et bien, non – elle n’était pas un mouton, elle n’était pas une chèvre, elle n’était pas assez stupide pour lui proposer candidement son aide.

Mais elle n’avait plus aucune, mais alors aucune envie de rester avec lui.

Et pourtant, il ne pourrait partir que si elle le lui permettait ; à moins d’attendre, pour un temps indéfini, le retour de son Don erratique.

La vie est cruelle.

Ou pas tant que ça.

Elle ne put réprimer un sourire lorsqu’il lui offrit, de lui-même, la solution ; et elle s’étira, les bras attrapant le soleil, le dos tendu et les omoplates vibrantes, comme si elle ne s’était levée que pour ça, et qu’elle était parfaitement détendue. Comme si elle n’avait rien compris, en somme, comme si les implications de ce qu’il venait de dire lui étaient passées complètement au dessus de la tête, ou bien, plus probablement, qu’elle n’en avait rien à foutre.

- Ouais, on peut se baigner, y en a plein qui viennent ici, l’été. Là, elle risque d’être vraiment froide, mais bon, c’est comme tu veux. T’y tremper les pieds et t’y laver la tête ne te ferait pas de mal, sincèrement… Tu me rends juste ma pèlerine, histoire de pas la tremper.

Elle omit de préciser que la température n’était pas le seul déterrent à la présence de jeunes garnements dans l’eau à cette époque de l’année – le début du printemps correspondait à la période de crue, et le fleuve, immense, qui passait sous l’Arche, qui pouvait passer pour un lac ou même pour la mer, avait l’inconvénient d’avoir un courant peu constant, suivant le dénivelé et le relief aquatique ; ceux qui s’y baignaient, en général, connaissaient les lieux où il était plus calme. Shawna, Yeleen, Dwelan, Keo et Sheïla y venaient régulièrement… de l’autre côté de l’Arche. Ici, il y avait trop de trous, près de la rive, et il était trop facile de perdre pied et de se faire emporter.

Elle pourrait partir et le planter là, une fois qu’il serait dans l’eau – avec tous ses vœux d’une noyade douloureuse.

[Je ne sais qui est le plus monstrueux des deux Twisted Evil En espérant que cela te convient hug ]



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MessageSujet: Re: Tout feu tout flamme [Terminé]   Dim 4 Nov 2012 - 15:11

Oh, il y avait quelque chose d’électrique qui poussait sous la terre de sa peau. Une paillette, quelque chose de chaud, de brûlant, et son instinct de danseuse qui firent de ses jambes le fusible de sa colère – elle se releva d’un bond. Il la regarda de biais, pas vraiment de face, par le dessous comme un jeune chat qui attend une caresse sans oser s’approcher.

Qu’il était facile de lire son visage mangé par la suie, qu’il était simple de décrypter le froncement de sourcils, la fossette en vibrion inversé, et l’éclat froid comme le givre, plus brûlant qu’une flamme, dans l’œil noisette ! Shawna avait un visage à l’image du reste de son corps : en mouvement. Il sautillait sur sa mâchoire, vibrait dans ses yeux, crevait de feu sur sa peau, scintillait, scintillait – regardez, tous, je suis là !

Une flamme de vie qui danse à fleur de peau, elle était ce brasier existentiel qui promettait la brûlure à trop s’approcher. Mais qui n’en demeurait pas moins un visage, le miroir de ses expressions profondes, de ses pensées, à l’heure actuelle peu charitables. Et ses poings, de se serrer, sur ses hanches couvertes de foulards safranés.

Il eut bien envie d’hausser un sourcille. De répliquer qu’en tout état de cause, elle n’avait pas à se sentir vexée d’avoir été utilisée, c’était leur lot à tous dans cette société. Qu’il n’était qu’un être transitoire, sur son dos pour le moment, mais qu’il ne tenait qu’à elle de laisser son égo monstrueux de côté pour lui venir en aide. Il savait intuitivement que Shawna était ce genre de fille trop fière, instable, aux principes gros comme elles, et qui se baladait dans la vie en s’attendant à ce que tout le monde pense comme elle. Mais si tout le monde refusait d’être utilisé, alors même qu’il ne s’en rendait absolument pas compte, quel mal à cela ? Issu de la petite noblesse, Lev avait appris cette loi fondamentale qu’il était nécessaire, pour vivre en bons termes et conserver son petit espace de confort, de concilier, d’accepter, de se prêter à quelques détails, des petites manipulations, pour être, finalement, plus libre qu’en refusant tout en bloc. Mais Shawna n’était pas noble. Elle était de ces filles rondes comme des sphères, sans aucune prise sur une conscience trop flamboyante pour le pauvre esprit étroit du commun des mortels. Et résonner un égo aussi grand, était quelque chose dont Lev ne se sentait présentement pas la force.

Oh, bien sûr, peut-être qu’il aurait pu lui demander directement. Mais il avait de bonnes raison de savoir qu’elle l’aurait probablement envoyée sur les roses dans qu’il ne puisse rien y faire. Et puis franchement, il avait agi sous le coup de l’instinct. Il avait senti qu’il pouvait s’accrocher à elle, que c’était possible. Il ne se sentait aucun lien avec cette bohémienne hautaine, hormis peut-être cette capacité de conteur dont ils avaient usés ensemble pendant le cours de dessin, et pourtant les faits étaient là : leurs dons semblaient compatibles, bien plus que ceux du commun des mortels. Jamais, sinon, il n’aurait pu s’y accrocher, comme un neurotransmetteur à son récepteur.

Donc non, il n’ouvrit pas la bouche pour l’invectiver – ça aurait été inutile. Elle perdit juste un peu plus de crédibilité dans l’esprit de Lev, ce qu’il cacha derrière un sourire doux et l’éclat de l’intérêt dans les yeux, buvant ses paroles du visage, allant jusqu’à tendre des épaules passionnées en avant.


- Ça se tient. Ton histoire de mélodie A vrai dire, c’est passionnant.

Et malgré tout, il ne pouvait s’empêcher de le penser. Le dessin est un don purement visuel, dans la plupart des cas. Démontrer cette capacité à translater une mélodie en image, c’était quelque chose de profondément tordu, mais très beau quoi qu’il en soit. Et Lev se demandait ce qui avait bien pu retourner le cerveau de cette étrange fille pour que son don en soit aussi étonnant. Mais il ne s’appesantit pas sur la question, trouvant au sourire de Shawna quelque chose de trop sombre. Il y avait anguille sous roche, et le terme de « vengeance » collait trop bien à son sourire pour qu’il n’y prenne pas garde. Quoi, tu veux me noyer, gitane ?

Il jeta un coup d’œil au fleuve, l’air de dire : « tu es sure de ce que tu avances ? », puis haussa les épaules, acceptant en apparence sans plus de réflexion ses assertions. Il n’était pas dupe, pourtant et, assez faible nageur qu’il était, il savait qu’il ne pourrait pas résister aux remous caché d’une eau pas si tranquille que ça. Qu’importe.

« Je vais te montrer, bohémienne, que l’eau peut ne pas éteindre le brasier, qu’elle peut, au contraire, le sublimer ».

Il se leva en prenant appui sur ses genoux, et la pelisse glissa vers l’arrière. Il la rattrapa avant qu’elle ne touche le sol et l’étendit sur un rocher à proximité, afin de ne pas la salir. Comme précédemment, un silence troublant s’installa, quelque chose qui tenait plus à l’inhabituel qu’à la conscience de ce qui ne tourne pas rond.

Immédiatement après qu’il se fut éloigné du feu, ne serait-ce que de quelques pas, le froid lui mordit la peau comme un chien enragé. Une chair de poule visible lui enflamma les bras, le torse, les jambes, jusqu’aux orteils qui se recroquevillèrent dans l’herbe mêlée de boue. Le soir tombait, à présent, sans n’être plus qu’un léger crépuscule cependant.

Lev passa sa main dans ses cheveux, y faisant tomber des croutes de boue.


- Pouah ! il est vraiment temps que j’me débarrasse de tout ça, j’ai l’impression d’avoir toutes les rives du Polimage dans les cheveux.

Il jeta un regard pénétrant à Shawna qui demeurait debout, à le regarder, le visage sceller dans sa boue à elle. Il n’eut pas vraiment à réfléchir à ce qu’il allait faire. C’était clair pour lui, et en la regardant, campée sur ses deux jambes comme d’autres le sont sur un trône, il ne lui vint même pas à l’esprit de douter. Tu veux jouer ? Jouons. Son égo n’avait d’égal que la noirceur de sa peau, et c’était bien quelque chose qui titillait l’esprit de compétition du dessinateur : retourner le masque, l’arracher, lui crever les yeux, et la forcer à regarder en elle, se sentir petite, minuscule par rapport à ce qu’elle souhaitait incarner. Il allait lui faire regretter de vouloir, à demi-mots, le tuer.


- Je te remercie pour tout ce que tu as fait, pour le pain, la pelisse, tout ça.

Un regard, doux. Ça m’est complètement égal de passer pour quelqu’un de faible. Mieux vaut la sous-estimation que son inverse. M’aurais-tu demandé de me mettre à quatre pattes et de te lécher les pieds pour me permettre de rentrer chez moi que je l’aurais fait sans hésiter. C’est ma plus grande force, vois-tu. Mais toi, je vois bien que ces mots te font un effet particulier, oh tes yeux qui se plissent, ta bouche qui s’inverse, qui se crispe. Encore une petite couche, juste pour le fun ?

- Sans toi je ne sais pas ce que j’aurais fait, heureusement que tu étais là.

Planter ses yeux dans les siens, et ne pas faillir, un sourire et les yeux qui flambent de reconnaissance.

- Tu m’as sauvé la vie.

C’était dit. Le scénario était en place, les coulisses vibrantes de l’instant, hors du temps. Il exécuta une petite révérence amicale autant qu’amusée, et la sincérité dont il parait son visage était d’une terrible candeur. Il se redressa, lui décernant un clin d’œil.

- Il se fait tard, je ne m’offusquerais pas du fait que tu souhaites rentrer chez toi. Le feu est allumé, je saurais me débrouiller. Et puis je ne resterai pas longtemps dans l’eau, je ne sais pas très bien nager. Si tu souhaites t’en aller, sache juste que je te remercie du fond du cœur et que j’espère pouvoir te recroiser un jour, en des termes moins… atypiques. Autour d’une tisane miellée par exemple.

Lui laisser entendre qu’il la considérait comme quelqu’un d’assez altruiste pour rester auprès de lui, afin de vérifier qu’il aille bien, sans en avoir réellement envie, lui était d’un comique assez cocasse. Elle n’était pas de ce genre-là. Sauf si, effectivement, il appuyait sur le fait qu’elle lui avait véritablement sauvé la vie, et qu’à présent elle souhaitait la lui retirer. Et il ne savait vraiment pas beaucoup nager. Mais la peur de la mort n’entrait pas dans les capacités intellectuelles de Lev Thanaveys. Il risquerait jusqu’à son dernier souffle pour le simple plaisir de jouer avec le masque de Shawna.

Oh, il ne savait si elle s’en irait vraiment. Lui offrir des remerciements comme ceci ne semblait pas avoir d’autres effets que de la mettre en boule. Mais il savait –oh oui, il savait – que le fleuve lui réservait des surprises connues de la gitane. Et qu’il allait risquer sa peau en s’immergeant dans les eaux tumultueuses du fleuve glacé.

Il n’attendit pas de réponse de Shawna, comme si tout était dit – parce que tout était dit, finalement. Prudemment, il sautilla sur la berge, préférant la douceur de la boue sous la plante de ses pieds aux piqures des roseaux penchés. Une petite brise discrète lui hérissait la nuque, et le froid devenait presque insupportable. Se frictionnant les bras de ses paumes, ses muscles tressautant sous les frissons qui l’agitaient, il trouva une rampe de terre d’accès à la crique que Shawna lui avait indiqué du menton. Tremblant, il trempa un premier pied dans l’eau du fleuve.

Il avait eu tort de penser que l’air était froid. Car comparé à la température de l’eau, il avait les allures d’un bain chaud. Milles aiguilles lui perforèrent le pied, piquant sa peau, s’infiltrant jusqu’à ses os. Mais Lev avait ceci de particulier qu’en plus de n’avoir qu’une notion assez déconvenue de la mort, il ne ressentait pas la douleur comme quelque chose de « douloureux ». Mais ce n’était pas si étonnant au regard de son schéma psychologique : la douleur ne faisait que le conforter dans son propre corps, ne le rendait que plus vivant par rapport au monde qui l’entourait. Et dans l’esprit d’un Lev Thanaveys dont la peur la plus instinctive, la plus primitivement bestiale est celle de ne pas exister, de ne pas être, cette douleur était un antidote inconscient à ses pulsions profondes. Et paradoxalement, la mort en elle-même ne l’effrayait pas, dans le sens où sa terreur de ne pas exister était ancrée dans le présent de sa vie, dans les affres de sa conscience éveillée. Il avait peur de ne plus exister tout en étant conscient de ne pas être vivant. Alors qu’il savait pertinemment que la mort n’était qu’un arrêt pur et simple des fonctions vitales, et qu’en tant que telle, elle n’était pas plus dangereuse qu’un sommeil sans rêve.

Il se jeta donc de tout son corps dans l’eau gelée, offrant son âme entière à la souffrance d’un froid plus hargneux qu’une horde de tigres affamés. Instantanément, cependant, plus que la morsure glaciale, ce fut la vivacité du courant qui l’étonna, le prit à bras le corps. Il avait plongé directement dans une cuvette, une partie de la berge où il n’avait pas pied. Honnêtement, il ne s’attendait pas à ce que le courant du fleuve soit aussi violent.

Ses mains brassèrent l’eau autour de lui, ses poumons rétrécis par le froid criant une grâce qu’il n’était pas en mesure de leur accorder. De ses pieds, il tenta d’effleurer le sol mais ne put se rendre compte que de son impossibilité à l’atteindre. Il ne sentait même pas les algues qui devaient normalement en tapisser le fond.

Soudain, alors qu’il commençait à tourner de l’œil, il émergea, crachant de l’eau par le nez, toussant jusqu’à s’en décrocher les poumons, inspirant immédiatement la plus grande bouffée d’oxygène qu’il put. Il pensait être parti loin en aval, mais se rendit compte qu’une boucle perfide du courant brassait l’air autour de lui, l’entrainant dans un tourbillon invisible qui le tractait par le fond à l’endroit précis où il avait plongé.

Plus loin, il croisa le regard sombre de Shawna qui l’observait, immobile. Il y eut un instant entre deux eaux, quelque chose qui traça, entre leurs deux yeux, un filin d’acier incomprimable. Il aurait eu le temps de hurler à l’aide. Il se contenta de la regarder, d’un œil trop bleu, avec une intensité phénoménale.

Et déjà les tentacules ondines l’attrapaient par les pieds, le tirait au fond de la cuvette pour le noyer. Le courant bringuebalait son corps dans tous les sens décrochant, plus que les plaques de boues dans ses cheveux, jusqu’à sa peau, semblait-il. La lumière filtrant dans l’eau trouble l’informa sur le sens haut-bas de l’univers. Il se retourna, et cessa de s’agiter. Il se rendit aussitôt compte, étonnamment, que ses mouvements l’entrainaient par le fond alors que son immobilité le ramenait à la surface. Mais déjà ses poumons se crispaient, son sang cherchant à utiliser tout l’oxygène contenu dans les minuscules vésicules de sa cage thoracique. La douleur de l’asphyxie ne lui tira pas même une grimace. Mais l’obscurité envahissant sa vision l’informa du stade critique de la noyade. Une rasade de bulle lui passa devant le visage, et il sentit dans sa gorge le flot mortel de l’eau qui ne prenait pas le chemin de son œsophage.

Sur une dernière inspiration liquide, il perdit connaissance, alors que son dos venait effleurer la surface de l’eau folle.



[Avec plus de deux mois de retard. Je suis impardonnable. Je ne sais pas qui est le plus monstrueux des deux, mais je sais lequel est le plus timbré xD Aller jusqu'à se noyer pour faire chier Shawna y a qu'avec ce personnage que j'aurais réussit à le faire ^^]


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Spoiler:
 


J'aurais du sang sur les doigts
et l'éclat de tes yeux vides
comme antichambre au trépas
de mon âme impavide




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MessageSujet: Re: Tout feu tout flamme [Terminé]   Ven 21 Déc 2012 - 16:17

Shawna plissa les yeux.

Tigresse aux aguets.

Elle avait joué, trop souvent, pour ne pas reconnaître un jeu quand elle en voyait un. Il y avait les idiots qui ne comprenaient pas ce qu’elle racontait, qui ne comprenaient pas ses propres moqueries, et répondaient à côté de la plaque ; et puis il y avait ceux qui jouaient.

Il y avait son père – son père, éternel gagnant, qui la renvoyait sans cesse à sa jeunesse, à sa condition de petite fille qui n’a encore rien vu du monde. Il avait l’expérience sur ses larges épaules d’homme assagi, il avait la force de l’adulte au climax de sa forme, il avait la connaissance complète de l’être qu’il avait conçu – face à lui, elle était sa fille, rien de plus et rien de moins. Et sa fille ne gagnerait jamais une joute orale avec lui. Elle se souvenait – se souvenait des discussions de dix minutes pour savoir qui irait fermer les volets, et comment, peu importait l’histoire qu’elle pouvait poser au départ, il savait la tourner pour que ce soit indéniablement à elle de le faire. Et elle le faisait, sans hésiter – râlait de l’échec, se promettait la victoire prochaine, mais faisait, parce qu’il avait raison et qu’elle avait tort. Et puis son père entrait dans la chambre qu’elle occupait avec ses sœurs, venait la décoiffer avec l’une de ses mains, posait ses lèvres sur sa joue, alors qu’elle le serrait contre elle. Elle avait toujours été très contact physique, tout le temps, avec tout le monde. Elle avait rarement été tendre, par contre, et il pouvait se targuer d’être l’une des rares exceptions.

Il y avait ses cousins – incessants jeux qui ne finissaient jamais, et dont aucun n’acceptait être le perdant, chacun persuadé d’avoir le dessus sur l’autre, et heureux de continuer à le prouver. Ils ne perdaient jamais ni l’un ni l’autre, du coup, et se contentaient de se délecter du jeu, de s’amuser, d’oublier, même, l’idée même de gagner, parce qu’ils s’amusaient, et qu’il n’y avait pas forcément de début ou de fin, de perdants et de vainqueurs, uniquement la bataille.

Il y avait eu Rowan – avant qu’il ne les dénonce aux Maitres Dessinateurs pour plusieurs de leurs illégales escapades, et qu’elle crache sur cette incapable mauviette. Pas envie de penser à lui, cela dit.

Oh, et puis il y aurait pu y en avoir des milliers d’autres, parce qu’elle avait le contact facile et parlait à à peu près les trois quarts des personnes qu’elle croisait. Seulement, ils n’étaient pas si nombreux que ça, ceux dont elle décelait l’intelligence, ceux dont les réponses réussissaient à lui arracher un semblant d’intérêt. Mais lui – elle aurait mis sa main au feu qu’il n’était pas crédule. Elle avait eu un aperçu, lors du cours de Ciléa, de sa façon de penser, et si ce n’était qu’un jeune homme crâde qui lui faisait face aujourd’hui, elle se souvenait bien du Dessinateur propre sur lui, se souvenait de sa prétention d’alors, de sa fausse modestie aussi.

Il y avait quelque chose de louche, d’extrêmement louche, dans sa façon d’être. Dans sa façon de la remercier pour tout – bon sang ce qu’elle avait horreur de ça – et puis d’insister, encore, encore… Grimace, de plus en plus nette, sur le visage de la bohémienne. Il faisait exactement ce qu’elle avait voulu détruire – la relation de force entre eux, lui à sa merci. Il la reconnaissait, plutôt que de la balayer, il lui donnait le beau rôle, elle qui n’en avait jamais voulu. Non, elle ne lui avait pas sauvé la vie. Il avait bien allumé son feu tout seul, par toutes les virevoltes de la Dame et du Dragon. Qu’il se taise. Qu’il. Se. Taise. Elle avait une terrible envie de le frapper – là, juste au coin de ses yeux trop bleus, de ses lèvres trop fines, ou bien écrabouiller l’arrête de ce nez gris qui dépassait. Envie d’enfoncer ses ongles dans son cou, de tordre le cartilage de ses oreilles, de sentir son sternum sous son poing. Envie de le frapper, frapper, frapper, jusqu’à ce qu’il arrête ses paroles pusillanimes, qu’il se redresse, qu’il retrouve un peu de fierté, quoi, plutôt que de se tortiller dans la boue comme la vermine qu’il était, ce dont il se contentait pourtant parfaitement. Elio, dans le théâtre, la dernière fois – non, mais ça n’avait rien à voir. Les yeux plein de reconnaissance de Lev plantés dans les siens plein de flammes méfiantes, Shawna resta immobile, les poils se hérissant sur son échine. Et puis révérence amicale. Et ses implications malsaines – oh, moi je suis gentil, moi je ne vais pas te forcer à rester auprès de moi si tu ne le veux pas, moi je ne t’en veux de rien, moi je voudrais bien te revoir…

Il s’enfonçait de plus en plus loin, semblait être le modèle exact de tout ce qu’elle haïssait au plus profond d’elle-même. Il venait de proférer les pires des hypocrisies à ses yeux – celles de ceux qui croient à ce qu’ils disent. Celles qui mettent ceux qui les profèrent sur un piédestal d’altruisme et de gentillesse, là où ils n’ont même pas conscience de leurs propres inepties, de leurs propres égoïsmes, de leur propre orgueil flatté par ces mots sans valeur, et qui essaient d’instiller la même dans le cœur des autres. Mais si ça te fait plaisir, Lev, de continuer à vouloir me manipuler, de vouloir me donner une gentillesse que je n’ai pas, si tu veux remplacer mon mépris par de la pitié, dans ta tête délurée, et que cela t’aide à supporter ce terriiible monde dans lequel tu es né – fais-donc, je t’en prie, mais ne vient pas pleurer après que tu es déçu par la réalité. Ou bien pleure tout seul, dans ta crasse, continue, tu finiras bien par comprendre, un jour, qu’il n’y aura personne pour s’arrêter.

Il se retourna, marchant vers la rivière, et plutôt que de suivre le jeu des omoplates sur le dos du jeune homme, elle baissa les yeux vers ses mains à elle, ses mains crispées à l’excès sur ses avant-bras nus. Décroisant les bras, elle mit à jour la marque de son pouce, qu’elle avait beaucoup, beaucoup trop serré sur sa peau. Il avait réussi à l’énerver à un point et à une de ces vitesses – elle qui, pourtant, se targuait d’être toujours plus détendue que les autres, que tous ces autres qui se prenaient trop au sérieux. Il avait noué chacun des muscles de son corps, il avait soufflé entre ses dents et allumé un brasier d’ondes négatives, fait explosé des boules de nerfs en quelques mots seulement – elle fronça les sourcils. Elle n’aimait pas du tout, du tout ça.

Et il marchait vers le fleuve – le fleuve qui l’avalerait, s’il y entrait, pour ne le recracher que plus loin, sur les berges, sous forme de cadavre. Mais elle savait pertinemment qu’il n’y entrerait pas – l’eau était glacée, pire que glacée. Il y tremperait un orteil et ferait demi-tour, comprendrait qu’il avait plutôt intérêt à marcher jusqu’au village suivant et aller demander à prendre un bain dans une bassine d’eau chaude dans la première auberge qu’il croiserait. Surtout que, bon, il fallait être complètement aveugle pour ne pas voir la vitesse du courant. Personne n’entre dans le Pollimage au retour du printemps – à moins d’être complètement taré.

- …Il est complètement taré !

Shawna écarquilla les yeux en voyant Lev sauter. D’un coup. Bon sang, mais quand l’eau est si froide, on ne s’y jette pas aussi violemment, c’est un coup à mourir d’un choc thermique, surtout dans ces conditions physiques ! Il était complètement malade. Il ne pouvait pas ne pas savoir – elle lui avait dit qu’il pouvait aller se nettoyer un peu, avait espéré, de tout son cœur, qu’il basculerait dans l’eau au passage et qu’elle n’entendrait plus parler de lui. Et lui, que faisait-il ? Il se jetait à l’eau après avoir dit ne pas savoir nager ? Tout à coup, ses remerciements précédents prenaient des allures d’adieux suicidaires.

- Il est complètement taré, répéta-t-elle entre ses dents.

Et, bien sûr, le courant qui l’emporta dans la seconde. Tourbillon. Il y en avait plein, dans les parages. Il refit surface, un instant – la regarda, droit dans les yeux, avant de couler à nouveau.

Droit dans les yeux.

Et dans ses yeux rien – aucune peur, rien du tout. Juste les faits. « Je suis en train de me noyer, tu es en train de me regarder ».

- Il est complètement taré.

C’était lui, volontairement, qui s’était mis dans cette situation. Qui se met volontairement en position de faiblesse, qui se met volontairement à la merci des autres ? Soit il avait une confiance assez phénoménale en l’incapacité des autres à ne pas tendre la main à leur prochain, et dans ce cas il était d’une crédulité monstrueuse, soit il n’avait absolument aucune considération pour sa propre vie. Il n’aurait pas pu choisir un autre moment pour se suicider ? Genre, quand elle n’était pas dans le coin ? Il fallait avoir l’esprit tordu, malade, pour faire une chose pareille.

Shawna regarda son dos remonter à la surface, comme le ventre nu d’un poisson. Dégoûtée. Complètement dégoûtée.

Il ne lui avait pas demandé de Dessiner pour lui, s’était contenté de tenter de la manipuler pour qu’elle le fasse d’elle-même.

Il ne lui avait pas demandé de le sauver - s’était contenté de la regarder.

Dégoutée. Elle ne s‘était jamais sentie aussi dégoutée de sa vie. Même quand Lael lui avait fait bouffer une limace.

Ce n’était pas possible, de risquer autant simplement pour faire plier sa fierté – et puis quoi, pensait-il vraiment que cela fonctionnerait ? Pensait-il que, si lui-même ne donnait pas de valeur à sa propre vie, elle allait lui en donner davantage que lui ? Shawna avait la rage de vivre, une rage incroyablement puissante – rage de vivre elle-même. Mais sa vie à lui ? S’il était prêt à la risquer ainsi, c’est qu’elle ne valait pas plus que la trace de boue sur le dos de sa main. Et il y en avait tellement, qui se battaient pour vivre, malgré la douleur, les malheurs – que quelqu’un puisse se réduire à l’état de rien, avoir si peu de considération pour lui-même, c’était juste… dégoûtant. Et tout ce qu’elle réussissait à ressentir envers lui, maintenant, c’était de la colère, une colère sans bornes, contre cet être qui ne donnait aucune valeur à sa propre existence.

S’il s’en foutait de vivre, il n’avait qu’à crever.

Elle fit demi-tour, ramassa sa pèlerine et le reste de ses affaires, et commença à remonter le long de la berge. Plus haut, là où le chemin pour Al Jeit bifurquait pour s’éloigner du Pollimage, elle jeta un regard derrière elle ; aperçut un petit bateau, au niveau où elle s’était arrêtée plus haut pour chanter. Elle ne voyait pas bien, d’ici – mais il y avait du mouvement, sur le pont, et il lui semblait que les Navigateurs remontaient un filet.



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MessageSujet: Re: Tout feu tout flamme [Terminé]   Lun 7 Jan 2013 - 15:31

Il était bulle. Il était eau, trouble, eau fluide, jusque dans le creux de ses poumons, gelés, gelés comme des pierres. Son cœur erratique lui semblait carillonner de très loin, et ses yeux restaient fixés sur la lumière chiche qui traversait les flots comme des lames. C’était beau, cette froidure grise qui s’ourlait aux tourbillons d’écume, et son corps comme un ultime pantin offert à la furie du fleuve. Il avait l’impression que ses globes oculaires étaient des billes de verre. Des perles de nacre. Rien n’aurait dû lui traverser le crâne de cette manière, pas comme un couteau de glace, sa tête était une cathédrale, les portes de plomb grandes ouvertes dans le vent d’Al Poll.

Peut-être se transformerait-il en flocon, bientôt.

Ses idées, pensées, traces neuronales dans ce grand vide bleuté, lui parvenaient par éclair, flash flous, sombres, enrubannés, comme des flots de bulle en suspension, avant de s’évanouir entre ses deux tempes comprimées. Il analysait, tentait, conscient, par-delà même le regard de la mort qu’il sentait posé sur son front, qu’il était vivant, et prenait un certain plaisir à être ce flou total, ce fou qui embrassait le Pollimage à travers ses lèvres violacées.

Il ne pouvait plus bouger.

Les strates s’ouvraient unes à unes. Son cerveau se fendillait, sous l’assaut du froid. Et les lézardes lui semblaient comme des sillons de lumière pure, des iridescentes divines qui l’ouvraient, l’ouvraient jusqu’en lui-même, jusqu’au cœur de son pouvoir de vie, de sa force primale. Et ça craquait, alors que sa tête cognait contre un rocher. Une spirale légère de sang miroita un instant, avant de se dissoudre, presque immédiatement. Goutte de sang dans l’immensité des flots.

Il ne ressentait plus la douleur, à présent.

Simplement une sorte de stase, pas vraiment douloureuse, plutôt la sensation désagréable et extrêmement confuse de la vie qui s’échappe, par flot de chaleur pure, d’une plaie qu’il n’identifiait pas, sans doute parce qu’elle concernait son corps tout entier. Mais il n’avait pas peur, pas vraiment. Parce que Shawna l’avait vu, et qu’à présent, s’il mourait ou non, son fantôme continuerait de la suivre, qu’elle le veuille ou non. Il ne savait pas si elle viendrait le sauver, non. Shawna c’était un mouvement, saccadé, un courant d’air changeant dont on ne pouvait prévoir les inclinations, les aventures éoliennes. Carillonne, clochette brune, carillonne et trompe les regards, ta fierté je me l’approprierais, quoi qu’il arrive. Si elle ne le repêchait pas, il mourait. Et elle aurait sur la conscience la mort d’un homme qui ne lui avait strictement rien fait. En outre, si elle le repêchait, il aurait au cœur la faille sur laquelle appuyer, pour le meilleur ou pour le pire.

Quelle douce ivresse que la mort qui campe dans la colonne vertébrale, et débranche un à un les nerfs du corps tout entier, comme des lumières clignotantes, des étoiles de vie, qui s’éteignent comme des lucioles au crépuscule de leur existence. Ses doigts se retrouvèrent par hasard sous ses yeux. Il en admira les plis, s’offusqua indistinctement de leur apparence de vieillardes, due à l’eau infiltrée dans leur pulpe. Il tenta de bouger ses phalanges, sans résultat. Et la propre conscience de son corps inconscient, simple organe multifactoriel qui l’abandonnait pour permettre à sa conscience de perdurer encore un instant, lui tira un sourire d’extase, une sensation d’euphorie douce qui lui fit fermer les yeux.

Il n’aurait pas dû, vraiment pas.

L’obscurité s’abattit, un coup de hache, et le tranchant acier lui entailla le cerveau comme un couteau que l’on retourne dans une plaie. En moins d’une seconde, il reprit conscience de ses poumons qui criaient, hurlaient, à l’aide, de l’air, de l’air ! Son sang gluant lui figeait les veines, le coulait, le transformait en statue de pierre qui tombait à travers l’infinie noirceur de l’inconscience pure. Mortelle. Le doute –le premier – s’insinua dans son esprit. Electrochoc. Son cœur eut un raté, le premier, également. Et pendant une seconde, il crut, su, vraiment, au fond de lui, qu’il ne repartirait jamais, qu’il resterait éteint à jamais, comme la pierre qu’il était depuis toujours. Sa main se crispa sur sa poitrine, ses ongles éraflèrent la peau, cherchèrent à venir empoigner directement l’organe fautif, pour le faire battre à nue, s’il le fallait. Ses paupières closes refusèrent de s’ouvrir, alors qu’il ouvrait grand la bouche pour hurler, et que l’eau dévalait sa gorge jusqu’à ses poumons en train de mourir.

Seule une rasade de bulle s’échappa d’entre ses lèvres, et remontèrent à la surface en tourbillonnant dans le courant.






****
- Tu crois qu’il est encore en vie ?

- De toute manière, faut pas le laisser comme ça.

De très loin, il sentit un haut le cœur lui secouer le corps entier. L’eau clapota dans sa bouche, alors que son torse soubresautait vers le ciel.

- Y va se re noyer dans son eau, le couillon.

Une main lui tourna la tête sur le côté. L’eau coula de ses lèvres, aux commissures, comme s’il n’était rien de plus qu’une cruche de terre cuite.

- Bon, y faut évacuer tout ça, apparemment y en reste encore.

L’univers chavira, sa tête ballota, et sa nuque craqua. L’horizon tourbillonnait aux encoignures. Un poing ferme et décisif lui remonta sous le sternum, déclenchant une horrible douleur dans son diaphragme. Immédiatement, son estomac se rebella à nouveau. Il hoqueta, se pencha en avant, et tomba à genou, la gorge ouverte sur ses poumons souffrant.

Plus rien de sortait de sa bouche.


- Et ben voilà ! maintenant on est sûr qu’il ne reste plus rien.

Petit à petit, la nausée diminua, jusqu’à ce qu’il puisse, dans un mouvement nécessitant un effort incommensurable, lever des yeux vitreux sur des chausses rudes, un pantalon de toile solide, une pelisse luisante, et la barbe grise, plus drue que la brosse d’un balais métallique. Un pécheur, de toute évidence. Sauf que les évidences semblaient bien décidée à suivre le même chemin que l’eau précédemment dans ses poumons, à savoir dégouliner de sa tête sur le plancher en lames de bois rude de la coque voilées. Il voulait fermer les yeux. Peut-être que la douleur ne le gênait pas outre mesure, mais là c’était vraiment trop. Cette sensation de vertige qui lui hurlait aux tempes, et ses membres agités de spasmes – il se faisait l’effet d’une larve en train de crever.

Sa tête tomba en avant. Mais il n’eut pas le temps de sombrer dans l’inconscience. La poigne de l’homme lui agrippa les épaules, et entreprirent de le secouer comme un prunier, ce qui acheva de rendre le monde autour de lui… conditionnel. Une aquarelle tombée dans l’eau dont les couleurs se délitaient en crachant du sang. Il voulait en finir.

Soudain, quelque chose de cuisant. Après la douleur, étonnamment, le bruis, en écho, et le pêcheur qui se frotte la paume. Une rose écarlate étendit ses pétales cruels sur sa joue droite. Avant même qu’il n’eut reprit totalement conscience, son bras fusa, et attrapa le poignet de l’homme, le serrant jusqu’à ce que celui-ci le secoue de toutes ses forces pour s’en dégager. Repoussé contre la balustrade, son instinct se mua en conscience dans un déclic interne qui lui sembla résonner jusqu’au pays raï.

Alors que l’autre l’observait, suspicieux, Lev redevint Lev, avec la facilité de l’habitude. Facilité teinte d’une dose de fatigue immense qui menaça immédiatement de l’engloutir. Il tint bon, et leva les mains, tremblant comme une feuille. La vérité sur ce qui s’était passé lui apparaissait par bribe, quoi que des bribes claires. Lorsqu’il jeta un œil autour de lui, il reconnut les rives du fleuve, et en amont, la rive, le tremplin vers la mort, et même les restes de son maigre feu, sur la terre boueuse.

Shawna l’avait laissé mourir. Il ne la voyait nulle part. Plus rude qu’elle ne lui était apparue de prime, la garce. Un sourire sombre décerné à la rive lui promis qu’elle ne s’en sortirait pas aussi facilement. Il lui restait à décider comment, et surtout, avant toute chose, à se reposer.

Il reporta son attention sur l’homme, et aperçut derrière lui, en retrait, deux autres hommes plus jeunes, se ressemblant comme des jumeaux, ce qu’ils étaient probablement. Ainsi que les fils du plus vieux, s’il en jugeait par leur apparence tellement semblable qu’il était impossible d’en douter.


- Je… Je suis désolé.

Son masque se coula de lui-même. Le vieil homme afficha l’air de celui qui est soulagé. Probablement parce qu’un instant, Lev lui était apparu plus comme primitivement bestial qu’humain. Le sourire fatigué, les plissures du front, la voix grave, éreintée, lui semblaient comme les preuves que son esprit primaire cherchait pour se voiler la face quant au monstre qu’incarnait le dessinateur. Et puis il était plutôt ce genre d’homme à ne pas se poser de question. Il avait vu un jeune homme se noyer, alors il l’avait repêché. Celui-ci s’excusait, alors il haussait les épaules pour lui signifier que tout le monde en aurait fait autant. Bourru, il s’avança, et posa une grosse patte poilue sur l’épaule de Lev.

- Tu l’as échappé belle, garçon.

Il tourna le visage vers ses comparses.

- Voici Luis et Jelan, mes fils. Moi je suis Gran’Robi. Luis, va chercher une couverture pour…

- Lev. Lev Mil’Sha.

- … Lev. Et ramène une tasse de quelque chose de chaud. Ou de fort, à défaut.

La serviabilité des pêcheurs envers les réchappés des flots était légendaire, mais surtout dans les mers, plus rarement dans les fleuves, la faute aux inconscients qui plongeaient régulièrement dans les flots tumultueux, faisant fi des conseils parentaux, pour ne plus remonter. Gran’Robi ne faisait pas défaut. Ses prunelles luisaient, et son visage affichait ouvertement les récriminations qu’il portait à l’encontre du jeune homme. Lev s’en rendit compte. Et continua, d’une voix éteinte :

- Je suis un crétin. Jamais je n’aurais dû sauter à l’eau comme ça.

L’homme hocha la tête, sans le contredire. C’était effectivement crétin, en cette saison. En revanche, ce à quoi Lev ne s’attendait pas, c’était à ce que l’homme s’approche de lui, plante ses yeux dans les siens, et lance :

- Pourquoi elle ne t’a pas aidée, la fille brune ?

C’était une question qui semblait très importante. Lev cilla, étonné par la fougue de l’homme, par la colère rentrée qu’il sentait bouillonner sous la surface. Le visage fermé des deux fils lui confirma qu’ils partageaient les sentiments de leur père. Lev ouvrit la bouche, mais ne sut que répondre, prit au dépourvu. L’autre interpréta son trouble à sa manière.


- T’as conscience qu’elle a essayé de te tuer ?

Lev voulu répondre, mais n’en eut pas le temps.


- T’as l’âge de mon dernier garçon, Lev. La colère lui dévalait les paroles. J’lai vue, ta copine, j’lai vue te montrer le fleuve, et attendre tranquillement que tu sautes dedans. Elle n’était peut-être pas au courant. Mais j’lai vu, je l’ai vu te regarder te noyer, et ne rien faire pour te sauver.

Les sourcils de l’homme, froncés, lui évoquaient deux buses affamées au-dessus d’une tempête gris perle. La serviabilité des marins était peut-être légendaire, mais leur loyauté à l’égard des flots l’était toute autant. C’était un affront, pour eux, de vouloir noyer un homme, la pire manière d’assassiner qui soit. L’eau était porteuse de vie, et non détentrice de mort. Lev s’aperçut qu’il était en compagnie d’un marin, d’un véritable marin.

- Qu’est-ce que tu lui as fait pour qu’elle veuille se débarrasser de toi ?

La question n’était pas rhétorique, loin de là. Il devait jouer, jouer au mieux, parce que, soudain, une idée pointa dans sa tête. Une idée folle qui lui plut instantanément. Il risquait gros, mais c’était trop amusant à imaginer.

- Je crois que je l’ai… trop remerciée. Vous connaissez les Djee ?


Après avoir haussé un sourcil d’étonnement, les neurones du pêcheur cherchèrent dans leurs méandres les informations sur cette famille. Le nom lui disait effectivement quelque chose, lui évoquait la carrure d’un homme droit et imposant, ainsi qu’une flopée d’enfants de tous âges, cousins, frères, sœur, demis.

- Ouai, y m’semble connaitre le paternel. Au moins de vue. Amateur de poisson, le bougre.

- C’était sa fille, Shawna, sur la rive, avec moi.

- Elle mérite que tu lui colle la garde aux fesses, à c’te bohémienne. On n’essaye pas de noyer quelqu’un, quoi qu’il ait fait. La garde ça existe pour la justice. Et les poissons du Pollimage ne devraient jamais bouffer du cadavre humain.

L’homme planta à nouveau ses yeux dans ceux de Lev.

- J’sais pas ce que t’as réellement fait, p’tit. Ça m’parait un peu gros, cette histoire d’excuse. Mais ce que je sais, c’est que personne pollue le fleuve avec un cadavre. J’sais pas d’où tu viens, ni c’que tu fais dans l’coin, mais j’peux t’assurer que j’ai vu c’qui s’est passé.

Lev leva un regard abattu vers le marin, un regard perdu, rongé par les questions sous-jacentes, et la mort qui lui collait encore aux tempes.

- Vous croyez que…

- J’suis prêt à témoigner. Et mes deux p’tiots aussi, j’peux te l’assurer.

Lev resta silencieux, mais ses yeux ne quittèrent pas ceux de l’homme qui venait de lui sauver la vie.




****
Les pêcheurs lui avaient donné des habits sales qui leur restaient. Il avait laissé sur la rive son tee-shirt boueux, et ne souhaitait pas vraiment le retrouver. La colère des 3 hommes, et surtout celle de Gran’Robi, faisait plaisir à un Lev qui ne quittait pas son masque d’homme abattu par les évènements récents, par la vie qu’il devait aux 3 hommes, auxquels il affirmait sa gratitude sans borne. Son visage mince suscitait la compassion, et attisait la colère des hommes. Jouer était si facile. Leur montrer son apparente faiblesse, leur laisser le pouvoir de l’emmener, et se faire passer pour un miraculé qui ne savait pas ce qui lui arrivait.

- Je… J’habitais Al Jeit, avant. La famille Mil’Sha a péri dans un incendie, et j’en ai été le seul miraculé. L’empire a décidé de m’envoyer dans l’Académie d’Al Poll. J’ai voulu revenir pour quelques jours à JeiT, retrouver de vieilles connaissances. Parler de mes parents. De ma petite sœur. J’ai fait le trajet seul. Je sais, ce n’est pas très intelligent, mais je ne me sentais pas le courage de côtoyer des inconnus. J’étais presque parvenu à destination lorsqu’une nuit, à une journée de marche d’ici, je me suis fait dépouiller, probablement par des bandits. Ils m’ont pris les maigres affaires que j’avais, me laissant en tenu de sommeil, sans rien d’autre que la journée de marche qu’il me restait à faire pour arriver en ville, où j’espérais que quelqu’un prendrait pitié de ma situation.

Le garde, en face de lui, l’écoutait attentivement. Hochait la tête, parfois. Le ton de Lev était parfait, à mi-chemin entre la détresse et le courage de tout homme qui se considérait comme tel. Son œil droit portait les stigmates de sa lutte avec les flots, et son arcade sourcilière fendue commençait seulement à coaguler.
Son ventre prit partit de l’aider dans son petit discours, et gargouilla méchamment. Lev rougit, s’excusa en baissant les yeux.


- Pardonnez-moi. Je n’ai pas mangé depuis le bout de pain de Shawna Djee.

L’homme haussa un sourcil.

- Elle vous a donc aidé, finalement ? Je croyais que vous veniez pour déposer plainte contre elle.

Gran’Robi répondit avant Lev. Sa voix grave portait loin sur les flots. Alors dans un endroit clos, l’effet était plus impressionnant encore.

- Et c’est ce qu’il va faire ! Elle a ensuite essayé de le tuer en l’envoyant directement dans le fleuve !

Le garde se pinça l’arête du nez.

- Attendez, vous me dites qu’elle vous a aidé, vous a donné de la nourriture, et qu’ensuite elle a essayé de vous tuer ? ça n’a aucun sens !


Le visage de Lev se fendit d’un air candide, torturé presque, alors que ses yeux brillants laissaient saillir le doute, l’incompréhension, la colère due à cette injustice qu’il ne conceptualisait pas. Sa voix se fit un peu plus vive, alors :


- Je ne comprends pas non plus ! je l’ai remercié, comme il se doit, et lui ai proposé de la revoir par la suite, lorsque j’aurai retrouvé un peu de dignité matérielle, afin de lui offrir une tisane, puis je lui ai demandé si je pouvais me baigner dans le Pollimage afin de me laver. Je lui ait même dit que je ne savais pas beaucoup nager…

Il se prit la tête dans les mains, l’image même de l’homme trahit qui ne comprend pas l’objet de son crime. Son langage policé servait ses intérêts, il le savait. Le garde tendit une main soucieuse au-dessus de la table, et lui tapota l’épaule. Lev releva les yeux.

- Je ne cherche même pas à lui attirer d’ennuis, simplement à comprendre… Si au moins je savais ce qu’elle me reprochait au point de vouloir me… Me tuer…

Gran’Robi abatit son point sur la table.

- J’espère que vous allez faire le nécessaire ! j’ai tout vu d’la scène. Elle aurait eu l’bénéfice du doute si elle n’l’avait pas r’gardé se noyer sans bouger l’petit doigt. Si nous n’avions pas été là, mes fils et moi, ce jeune homme serait mort à l’heure qu’il est !

Le garde tenta de calmer le pêcheur colérique.

- Ne vous inquiétez pas. Une tentative de meurtre est quelque chose de trop grave pour rester impunie. Cependant, nous ne pouvons-nous fier simplement aux dires de ce jeune homme. La personne accusée aura probablement sa propre version des faits, et je suis véritablement curieux de savoir pourquoi elle a réagi comme ça, alors que Lev Mil’Sha ici présent nous affirme que son seul tort a été de la remercier en bonne et due forme. Nous allons l’interpeler, et écouter sa propre version de l’histoire.

Le regard perdu de Lev sembla le radoucir dans l’exercice de ses fonctions.

- Ne vous inquiétez pas, je ne doute pas de vos paroles, mais avouez que votre histoire est étonnante. Si vous m’avez raconté la vérité, vous n’avez rien à craindre, justice vous sera rendue. En outre, nous tâcherons de nous occuper des bandits qui vous ont dévalisé sur la route. Mais cette affaire peut attendre. Et puis vous avez le témoignage d'un des meilleurs pêcheurs de la régions.

Il décerna un clin d'oeil encourageant au garçon. Lev hocha la tête, et répondit d’une voix blanche :


- Bien sûr, je comprends. Je reste à votre disposition, bien entendue.

Un sourire faible tira un coin de sa bouche :

- De toute manière, je ne peux pas aller bien loin.

- A ce propos, auriez-vous des connaissances chez qui vous pourriez passer la nuit, qui pourraient s’occuper de vous ?

- Je… Je connais quelques personnes, oui, mais depuis la… mort de mes parents et de ma petite sœur, je ne les ai pas revu. C’était d’ailleurs le but de ma présence à Jeit. Cependant, avec tout ce qu’il s’est passé… Vous croyez que je pourrais rester ici ? je voudrais être sur place lorsque Shawna sera là. Je veux tellement comprendre les raisons de ses actes… J’ai encore du mal à accepter ce qu’il s’est passé… C’est tellement soudain, tellement violent de la part d’une ancienne collègue Académicienne…

Le garde Leva les yeux vivement.

- Vous vous connaissiez avant cette rencontre ?

Lev hocha la tête, le regard perdu dans le vide, ses mains serrées l’unes dans l’autre, les épaules voutées en avant.

- Oui, elle avait intégré l’Académie de Merwyn avant de disparaître du jour au lendemain. Je l’aimais bien, Shawna. C’est incompréhensible. Nous partagions les cours de dessin.

- Vous êtes un dessinateur ?

- Oui, depuis peu.

- Et pourquoi vous n’avez pas utilisé votre don pour vous sortir de votre situation ?

Lev jeta à l’homme un regard égaré. Il arrivait visiblement au bout de ses forces. La fatigue menaçait de l’emporter à tout instant, et ça, ce n’était pas feint.

- Je suis un jeune dessinateur. Mon don fluctue énormément, encore, et il m’arrive de ne pouvoir l’utiliser. Depuis une semaine déjà, j’ai perdu mon don du dessin. Un espèce de hiatus personnel.

Le garde hocha la tête. Il avait entendu parler des fluctuances de don. Il s’était renseigné depuis que sa fille ainée semblait présenter quelques pouvoirs en dessin. Son interrogatoire terminé, pour l’instant, il observa le jeune homme affaiblit devant lui.
La petite salle comportait 3 cellules inoccupées. C’était humide, et les paillasses laissaient à désirer, mais il y avait un toit, et le garde ne voulait pas forcer le dessinateur à passer la nuit ailleurs, d’autant qu’il préférait vivement l’avoir sous la main pour éclaircir cette étrange histoire. Il désigna une cellule, la plus propre :


- Vous pourrez dormir ici, si vous souhaitez réellement être sur place. Je vous ferez apporter une nouvelle paillasse et un repas.

Le visage de Lev rayonna de reconnaissance. Sa voix ne trembla qu’à peine, lorsqu’il répondit :

- Merci monsieur, vraiment merci. Pour tout ce que vous faites.





****
Les pêcheurs étaient partis sans beaucoup s’attarder, une fois rassurés sur la manière dont leur « protégé » était traité. Lev leur avait demandé s’ils reviendraient demain, et ils avaient répondu par l’affirmative. Le garde aurait besoin de leur déposition sur leur version des faits.

Lev les avait remercié, encore une fois. Puis il s’était retrouvé seul. La porte de sa cellule n’était fermée à clé, mais elle n’était pas ouverte pour autant. Il n’avait pas besoin de beaucoup d’imagination pour se figurer être un criminel emprisonné. Quels crimes aurait-il pu commettre ? Une série de meurtres d’un esthétisme poignant, que ne sauraient apprécier les gens du commun ? Des membres découpés avec soin, et des articulations à arracher avec les dents ? Des tableaux de sang giclé, constellations de vies avortées ? L’idée lui alléchait l’esprit. Il ne se sentait pas mal à l’aise, enfermé tel qu’il l’était. Sa solitude lui permettait de songer tranquillement à l’arrestation de Shawna telle qu’il souhaiterait qu’elle se passe. Avec beaucoup de coups de pieds et de tirages de cheveux. Les perles cliquèteraient, et les tissus colorés se déchireraient, dans un bruis organique.

Lev secoua la tête. Il devait rester concentrer. Ne pas commettre d’erreur. Son histoire était plausible, d’autant plus que véridique au plus haut point, sauf le passage sur son voyage. Expliquer une telle fluctuance de don telle qu’un pas sur le côté dans son sommeil lui apparaissait comme trop complexe, et une gêne indéterminée l’avait empêché de parler de sa véritable aventure. Qu’à cela ne tienne, le reste était vrai, Shawna avait véritablement essayée de le tuer, même si indirectement. Comment réagirait-elle à sa manœuvre pour la retrouver, pour la confronter à ses actes ? Il avait hâte d’assister au spectacle. Mais avant, il devait se reposer.

Il ferma les yeux, et sombra dans le sommeil.

Le bruis des pas se rapprochant ne le réveilla pas tout de suite. Le sommeil, lourd, lui sourdait le cerveau. Il eut toutes les peines du monde à soulever ses paupières. Lorsque ce fut fait, cependant, ses prunelles accommodèrent sur un visage connu.

Shawna encadrée par deux gardes, le dévisageait, le regard impénétrable.



[Petit revirement de situation ^^ à l'occasion, si tu le souhaites, tu peux aussi jouer le pnj qui rosse Lev au début du rp, le garde roux à la calvitie ^^ comme ça avec un peu de chance Lev se retrouvera en prison avec Shawna ^^ à ta guise, et si tu as le moindre truc à redire n'hésite pas ! je te laisse mener l'arrestation comme tu le souhaites ^^ I love you et bonne année ]


_______________
Spoiler:
 


J'aurais du sang sur les doigts
et l'éclat de tes yeux vides
comme antichambre au trépas
de mon âme impavide




Lev Mil'Sha
// Anaïel // Miaelle Campbelle




Bois
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MessageSujet: Re: Tout feu tout flamme [Terminé]   Lun 21 Jan 2013 - 21:05

- A moi, à moi !
- Attention, t’as pas vu où elle a mis sa bille rouge ?
- Bon sang j’suis dans la meeerdeuh !
- Ah, ah ? Ouaaaais !

Et Yeleen qui saute, littéralement, de sa chaise, saute de joie, saute si haut qu’elle effleure l’une des poutres au plafond du bout de ses doigts. Kael éclata de rire, alors que Shawna se laissait retomber, loque, sur le dossier de sa chaise, les jambes molles et les talons seulement touchant le sol. Après-midi de jeux chez les Kwen – ils aimaient bien, parfois, s’installer à leur table, et sortir des cartes, un jeu de dominos, un plateau de dames.

- T’as gagnée le droit de te mesurer au grand Maître du Haman-Lô !

Shawna laissa gracieusement sa place à son père, bien contente de ne pas être à la place de Yeleen, avant de se placer sur le côté de la table pour pouvoir suivre les mouvements du jeu. Elle était bien curieuse de voir ce qu’ils allaient faire du plateau. Actuellement, il était rempli des pierres que Shawna avait placées en formes grotesques – elle allait vite mais n’avait aucune précision, aucun talent pour se projeter dans le futur, anticiper les mouvements de son adversaire, et lorsqu’une bille venait soudain se placer là où ça ne l’arrangeait pas, c’était toujours une surprise. Elle n’avait pas hérité des très forts talents de stratège de son père – son père, qui avait toujours refusé obstinément de les faire gagner « pour leur faire plaisir », et qui restait encore, à ce jour, imbattable. Yeleen était sûrement celle des trois sœurs à aimer le plus les jeux de réflexion, de stratégies, et celle qui avait le plus de chance d’y réussir un jour ; Shawna était trop peu douée, et Nahémi refusait souvent de jouer, préférant de loin regarder et commenter. Et Kael qui pose ses deux mains à plat sur la table, pendant que Nahémi retire les billes et prépare le plateau et que Yeleen continue à danser autour de la salle.

- Le grand Maître n’a qu’à bien se tenir, je suis la Reine, et il ne me vaincra ja-mais !

Elle revint s’installer, assise sur l’une de ses jambes repliées, en face de Kael. Shawna laissa échapper quatre notes significatives du suspense qui montait ; Yeleen attrapa une bille bleue entre ses doigts, Kael une bille jaune, et Nahémi, très calmement, donna le silence du départ.

- Trois… Deux… Un… Maintenant !

Et c’était parti ; à peine le mot prononcé, et déjà les deux mains qui fusent à une vitesse hallucinante, les couleurs qui traversent la table pour se joindre au milieu, et les billes qui s’ajoutent au plateau sans qu’il soit toujours possible de suivre d’où elles viennent et à quel moment elles ont été posées. Shawna avait toujours été trop lente, aussi, à suivre les mouvements des yeux – d’où les surprises… Elle arrivait assez à suivre, cependant, pour savoir que Yeleen commençait à avoir l’avantage – chance du jour ? – sans avoir besoin des commentaires de Nahémi sur l’état du plateau, commentaires qui, de toute façon, avaient toujours trois mouvements de retard, même en parlant vite. Shawna se pencha davantage au-dessus de la table, n’en ratant pas une miette, sous les protestations de Yeleen selon qui les foulards de sa sœur la déconcentraient.

Le jeu fut brusquement interrompu par des frappements, à la porte. Une demi-seconde de pause, avant que les deux joueurs ne décident, d’un commun accord, de l’ignorer. Nahémi se leva pour aller ouvrir, les trois autres restèrent à fixer le plateau, et c’est comme dans un brouillard qu’ils entendaient les voix, à l’entrée.

- Garde d’Al Jeit… Je suis bien chez Monsieur Kwen ?
- Oui, c’est bien ça.
- Shawna Djee réside-t-elle bien ici ?
- Oui, un instant s’il vous plait, que je vous laisse entrer…

A la vue de l’homme en uniforme, Kael Kwen s’arrêta immédiatement de jouer, sous le cri de protestation de la cadette ; elle voulait voir comment le jeu allait se finir ! Yeleen, elle aussi, s’arrêta, et se leva, les mains dans son dos, avant de hocher la tête en signe de bienvenue. Devant l’étranger, son attitude humble et polie reprenait le dessus sur celle, plus enthousiaste, qu’elle était lorsque seule sa famille était là pour la voir. Kael alla à sa rencontre, le visage soucieux.

- Puis-je faire quelque chose pour vous ?
- Oui, excusez-moi, Shawna Djee est-elle ici ?
- C’est moi.

Le garde la jaugea du regard, avant de regarder brièvement autour de lui, à la salle, à son père, et, visiblement rassuré, il hocha la tête.

- J’ai ordre de vous amener au poste immédiatement.

Soupir.

- J’ai fait quoi, cette fois ?

Le garde semblait vaguement mal à l’aise, en regardant la jeune femme qu’elle était.

- Il, euh, nous faut éclaircir une accusation qui a été faite à votre égard, concernant une tentative de meurtre.
- Une quoi ?

Et ce furent, à la fois, le père et la fille qui tombaient des nues. Sourire gêné du jeune en uniforme.

- Simple formalité, certainement. Me suivrez-vous calmement, ou dois-je employer la force ?
- Oh, je viens, vous inquiétez pas, j’compte bien découvrir de quoi il en retourne ; c’est quoi c’t’histoire encore…
- Shawna, un instant.

Kael la prit à part.

- Tu commences à sincèrement me courir sur les haricots avec tes histoires.
- Hein ?
- Je suis sûr que c’est un malentendu, mais ça commence quand même à bien faire, ça fait combien de fois depuis ton retour ?
- Ah, parce que tu crois que je compte.

Le regard qu’il lui lança lui fit bien comprendre à quel point il n’aimait pas le ton sur lequel elle lui répondait.

- Mm.

C’était la seule excuse qu’il réussirait à lui retirer, il le savait, et il ne poussa pas.

- C’est sérieux, là – même si ce n’est qu’une plaisanterie d’un de tes compagnons, tu risques gros, et je te conseille très fortement de tourner sept fois ta langue dans ta bouche avant de dire quoique ce soit. C’est compris ?

Shawna hocha la tête ; elle n’était pas à moitié aussi inquiète que son père, mais elle savait qu’elle était impulsive et avait tendance à s’enfoncer dans ce genre de situation. Garder le bec fermé, donc. Son père avait toujours de bons conseils. Il se tourna à nouveau vers le garde.

- Je vais accompagner ma fille, si ça ne vous dérange pas…
- Non, bien sûr, j’en aurais fait de même, allons.

Un autre garde attendait à la porte, et ils l’encadrèrent, alors que son père suivait derrière. Elle essaya de les questionner plus avant sur la situation, mais aucun des deux ne put lui apporter la moindre information supplémentaire ; ils étaient tenus au silence. Ils lui témoignèrent, cependant, d’une vive sympathie, quoiqu’ils ne puissent pas l’exprimer clairement. Apparemment, le deuxième garde avait une dent contre la personne qui l’accusait, même si elle n’arrivait pas à comprendre pourquoi.

- Dites, ça vous arrive souvent, ce genre de trucs ?
- Oh, on en a vu passer, des accusations… Y en a des bien tarabiscotées, parfois… Tu t’souviens du mendiant qui disait qu’on lui avait volé un diamant, Yoan ?

Rires.

- Allez, on arrive…

Le rouquin partit en avant, parler à celui qui s’occupait de l’affaire pour récupérer ses instructions, avant de revenir accompagné d’un troisième homme, qui s’occupait apparemment de son cas et était là pour combler les trous.

- Shawna Djee, j’ai ici votre dossier… Assez… fourni, disons, pour quelqu’un de votre âge, avec certains ajouts récents… Vandalisme… Coups et blessures… Tapage nocturne… Blocage de la voie publique… Turbulences diverses… Diffamation…
- Roo, j’ai dansé dans la rue, j’ai dit ce que je pensais à un aristo qui pense que les pavés lui appartiennent, j’ai cassé une vitrine sans faire exprès et j’me suis baladée avec les autres de mon âge, ouais, on est pas toujours très très calme, mais les dossiers sont tous clos, nan, y a vraiment besoin de tout remettre sur le tapis ?
- …Une belle petite série d’offenses qui n’ont jamais eu de véritables suites, donc, à part quelques nuits passées ici. Mais j’espère que vous avez conscience qu’une tentative de meurtre est quelque chose de… beaucoup plus grave.
- Ben, oui, j’suis pas stupide. Mais comme je l’ai pas fait…

Le garde la regarda d’un air pensif, avant de demander :

- Le nom de Lev Mil’ Sha vous dit-il quelque chose ?

Elle se retint de dire que ça lui disait qu’il n’y avait évidemment qu’un noble pour perdre son temps à la faire venir ici pour des conneries – mais elle se retint, le regard de son père lourd sur son épaule, fronça les sourcils, et réfléchit. Laissa échapper un petit cri de surprise.

- Ah, oui, Lev. Oui.

L’imbécile qui s’était jeté dans la rivière, la veille, après avoir essayé de manipuler son Don. Il avait survécu, alors.

…Et il la blâmait pour sa presque mort.

- C’est une blague. Sérieusement ? Il m’accuse d’avoir essayé de le tuer ? Mais quoi, j’suis quoi, sa nounou ? S’il…
- Shawna.

Voix tonitruante, c’était le moins qu’on puisse dire. Il n’avait même pas besoin de hausser la voix, son ton était déjà trop porteur des pires représailles. Elle se tut d’un coup.

- Pour le moment, nous voulons juste connaître votre version de l’histoire ; mais vous savez, apparemment, très bien de quoi nous parlons… Nous allons aller dans la deuxième salle, ajouta-t-il en se tournant vers les deux gardes. Allez donc chercher Lev Mil’ Sha, qu’elle puisse bien l’identifier, puis rejoignez-nous. Monsieur, si vous pouviez me suivre ?

Dernier regard de son père, où elle trouva autant d’inquiétude que de menaces ; il avait vraiment peur qu’elle fasse une connerie, mais elle le rassura d’un haussement de sourcils. Ils passèrent vers les cellules, s’arrêtèrent devant une, que le rouquin ouvrit simplement en poussant la porte. Shawna fixa le Dessinateur – monsieur au bois dormant quittait seulement le sommeil, sûrement crevé par sa journée de la veille. Pas un seul sentiment, sur le visage de la bohémienne – elle ne lui donnerait rien. Poker Face.

Le rouquin entra, attrapa Lev par le col, et « l’aida » à se relever, avant de se pencher à son oreille.

- S’tu crois qu’tu peux rosser la garde, accuser les bonnes gens de meurtre puis repartir en souriant, tu te mets le doigt dans l’œil jusqu’au cerveau, petit, et crois-moi, j’vais faire tout mon possible pour te le faire regretter.

Ils sortirent de la cellule, et Shawna marchait devant avec le premier garde, Lev derrière avec le second. Ils entrèrent dans la salle – l’homme qui se chargeait de leur affaire était assis d’un côté d’une table, et le long du mur, assis sur des chaises, se trouvaient un vieux pêcheur, deux jumeaux, le père de Shawna. Le pêcheur se leva d’un bond.

- C’est elle ! La brune qui l’a laissé se noyer, c’est elle, j’suis sûr !
- Rasseyez-vous, s’il vous plait…

Le garde roux les rejoint, impassible, s’installant à côté du pêcheur. Kael ne quittait pas Lev des yeux – on aurait dit un oiseau prédateur, et Shawna savait qu’il ne ratait aucun de ses mouvements, que, dans quelques secondes, son opinion du jeune homme serait faite. Elle essaya de deviner ce qu’elle fut, mais il resta impénétrable. L’autre garde la mena jusqu’au-devant de la table, où elle s'installa face à l’homme, dans un geste qui trahissait l’habitude – remarqua au passage sa barbe de deux jours. C’était marrant, à chaque fois qu’elle finissait ici, c’était quelqu’un de différent qui s’occupait de son cas, histoire que la personne en face soit impartiale et ne prenne pas en compte ce qu’elle aurait pu dire dans une autre affaire ; mais elle allait vraiment bientôt avoir fini par avoir fait le tour. Celui-là elle connaissait de vue, pour l’avoir souvent observé lors des entraînements de la garde, du temps où elle rêvait encore à devenir guerrière ; il était assez impressionnant avec une épée…

- Bien, maintenant que nous sommes tous là… Alors, si vous pouviez nous expliquer ?
- Oh, oui, sans aucun souci, que je vais vous expliquer.

Et, malgré la présence de son père, elle sentait son sang bouillir. Alors d’abord. Il essayait de la manipuler pour qu’elle l’aide à retrouver son Don. Ensuite, il essayait de la faire culpabiliser en se jetant dans un torrent. Et maintenant, il la faisait arrêter pour tentative de meurtre ? Il était vraiment, mais vraiment complètement malade. Quel manipulateur. Frimeur. Chouineur. Poseur. Il avait juste besoin de l’attention des autres, de leurs regards, d’être le centre, de s’amuser de la stupidité de tous.

Et si elle se référait à ses souvenirs du cours de Dessin – Lev était bon, à raconter des histoires. Peut-être meilleur qu’elle, même. Certainement, il lui aurait fallu réfléchir – parce qu’il avait sûrement prévu ce qu’elle raconterait, et tout ce qu’elle dirait irait s’emboîter dans son histoire à lui. Certainement, il avait mis en place tout un jeu. Mais elle n’avait jamais été du genre à réfléchir, et puis elle était trop en colère pour inventer quoique ce soit, pour le moment – alors elle laisserait la colère parler. Il voulait jouer ? Il voulait jouer avec sa vie à lui et sa liberté à elle ? Oh, et bien ils allaient jouer. Il était prêt à payer des prix particulièrement forts, il n’avait aucune notion des limites, ne semblait avoir rien qui lui tienne véritablement à cœur, rien qu’il n’ait peur de perdre. Il était dangereux – dangereux parce que, elle, tenait à énormément de choses, au contraire. Mais on ne jouait pas ainsi avec elle. Elle n’était pas une souris, et elle ne se laisserait certainement pas faire.

- Ce crétin arrive sur les rives, ressemblant à rien, transi de froid et mort de faim. J’lui donne ma pèlerine pour se réchauffer et du pain à bouffer, il me raconte que…

Et merde. Ça commençait mal. « J’ai fait un pas sur le côté dans mon sommeil » ? Est-ce que c’était une histoire, ça aussi ? Elle aurait l’air bien fine, si elle disait une chose pareille. Elle allait perdre toute crédibilité – et elle n’arrivait plus à croire qu’elle ait pu être aussi crédule. Depuis combien de temps planifiait-il ce jeu ? Depuis combien de temps essayait-il de la manipuler, de la faire faire ce qu’il voulait ? Est-ce qu’il pouvait Dessiner, avait-il fait un pas sur le côté sur le bateau, ou sur la rive, dès qu’il avait coulé ? C’était plus logique que d’attendre de voir si elle le sauverait ou non. Peut-être.

- Il vous racontait que ?

Pas le moment d’essayer de comprendre ce qu’il se passait sous son crâne, derrière son sourire perturbant – elle n’avait pas choisi le jeu, et ça… l’agaçait, oui, l’agaçait, de devoir jouer à un jeu qu’elle n’avait pas choisi ; mais puisqu’elle y était, mm ? Il y avait longtemps qu’elle n’avait pas eu un adversaire digne de ce nom. Ça pourrait aller loin – mais, justement, n’était-ce pas l’absence de risque, l’absence de conséquences, qui faisait qu’elle s’ennuyait tant en jouant avec les autres ?

- Ben, voilà, qu’il a rien sur le dos, qu’il arrive pas à Dessiner et qu’il est dans la merde, quoi.

Hochement approbatif de la part du soldat.

- Il me demande s’il peut aller se laver un peu. J’lui dis qu’à cette époque de l’année, l’eau est froide et que les baignades sont pas franchement conseillées, mais que s’il veut, le Pollimage est à trois pas. Là, il se confond en une foule de remerciements pour l’avoir aidé et tout, il s’approche de l’eau, et au lieu de juste mettre les pieds dans l’eau et se rincer un peu, il SAUTE !

Un regard vers la gauche – pas vers Lev, mais vers les trois pêcheurs, et son père. Tiens – elle avait peut-être une autre carte à jouer.

- J’devais faire quoi, moi ? Sauter et me noyer à mon tour ? J’tiens à ma vie, moi. Si lui veut refuser le plus beau cadeau que nous a fait la Dame, et rejoindre les flots…
- Mais s’il est ici, et qu’il vous accuse, c’est bien qu’il ne voulait pas mourir ?
- J’sais pas c’qu’il voulait, moi. Je sais juste que moi, j’tiens à ma vie.

Le pêcheur devenait tout rouge, et se retenait visiblement de dire quelque chose – et Shawna connaissait l’importance que les marins donnaient à la vie. Les flots la prennent parfois, et c’est toujours d’une grande tristesse ; l’homme face à la grandeur de l’océan, face à sa force incroyable. Mais l’eau donne aussi la vie, et ils respectaient les deux plus que toute autre chose. Que l’on souhaite se suicider – c’était déjà difficile à avaler. Mais par la noyade, en plus ? Double affront fait à la Dame, et l’un des jumeaux fit, d’un geste effrayé, un signe devant lui.

- Il y a encore beaucoup trop d’incertitudes dans tout ce que j’ai entendu jusqu’ici ; j’ai besoin d’en entendre plus, pour savoir s’il y a question de non-assistance à personne en danger, ou… Enfin, aucune de vos histoires ne tient debout, et les motifs de personne ne sont clairs... Messieurs Gran’Robi, Luis et Jelan, j’aimerai que vous restiez ici pour me dire très exactement ce que vous avez vu. Monsieur Kwen, j’aimerai que vous restiez, vous aussi, pour répondre à certaines questions que j’aurais sur votre fille. Rodrik, tu disais avoir eu affaire à Lev Mil’ Sha hier matin, et avoir pensé, toi aussi, qu'il voulait quitter ce monde, qu'il cherchait juste une occasion ; reste, toi aussi. Quant à vous deux – je vous garde pour la nuit, l’une en garde à vue jusqu’à ce que cette affaire soit éclaircie, l’un pour coups et blessures envers la garde.

Hochement de tête, et des gardes accompagnèrent Shawna et Lev – retour à la cellule qu’il avait un peu plus tôt.

- Attendez, vous n’allez pas nous mettre dans la même cellule, quand même ?
- Désolé, mais on manque un peu de place, là, et les ordres sont les ordres.

Vociférations. Pas le choix, cependant. Oh, il y avait bien pire – elle avait déjà eu bien des compagnons de cellules, certains agréables, d’autres moins. La porte se referma ; les pas du garde s’éloignèrent, dans le couloir ; à peine disparurent-ils que Shawna se tourna vers Lev, et lui envoya son poing dans la figure, faisant resauter la croute de son arcade sourcilière. Ce ne serait certainement pas un avantage pour elle lorsqu’ils ressortiraient, la garde ayant une forte tendance à être plus dure avec les bagarreurs, mais il le méritait tellement que ça n’avait aucune importance, ça lui faisait bien trop de bien. Elle l’aurait bien frappé encore – mais, finalement, il n’en valait pas la peine. L’attraper par les épaules, alors, et le fixer, le fixer grâce au peu de lumière qui filtrait, le fixer dans ses yeux vraiment, vraiment, vraiment trop bleus.

- Tu le trouves drôle, ton petit jeu ? Woua, bravo, t’as réussi à me mettre derrière les barreaux. C’est quoi, l’intérêt, exactement ? T’as dû rater un truc, en plus, parce que j’te vois pas rigoler de l’autre côté. Tu trouves que t’as de quoi être fier ? D’avoir embobiné deux gardes et trois pêcheurs ? Tu ne joues qu’avec des moutons. J’espère que t’as profité du spectacle, au moins – parce qu’à cause de toi, ma sœur a loupé l’occasion d’écraser mon père au Haman-Lô.

[ hug ]


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MessageSujet: Re: Tout feu tout flamme [Terminé]   Jeu 21 Fév 2013 - 21:22

[Oulala Shocked pile un mois de retard dis donc ! ]

Ça allait un peu vite pour quelqu’un qui venait tout juste de se réveiller. Quelque part dans son esprit, un « et merde » retentit lorsque le garde roux le choppa par le colbac et l’aida un peu brutalement à se relever. Il trébucha et la peau son cou frotta contre le tissu tendu dans la poigne du garde. Bon, sur ce coup-là il jouait de malchance. Et Shawna devait bien l’avoir compris. En revanche, le qualificatif de « bonne gens » dont l’autre affubla la bohémienne le fit doucement rigoler, intérieurement, s’entend – il se contenta de garder un air endormis, et s’engouffra à la suite des autres dans les couloirs de la prison.

Il lui fallait réfléchir. La fatigue lui engluait encore les cils, mais déjà son esprit cherchait à tirer parti de la situation, ou à défaut, de trouver les moyens de ne pas l’empirer. La présence de ce garde n’était pas prévue et risquait fortement de discréditer ses assertions, d’y apporter un doute qui ne lui plaisait pas tellement. Quoique… Le jeu devenait plus intéressant ainsi. Son regard suivait sans vraiment la voir la chute de rein camouflée de foulard de la bohémienne qui chaloupait devant lui. Le silence était pesant. Mais lui il aimait ça.

En coin, il jeta un regard au garde roux, d’un air pensif. Celui-ci sentit son regard posé sur lui, et le poussa brutalement pour s’en détourner. La colère lui allumait les yeux d’un éclat plutôt malsain. Il y avait quelque chose à faire avec lui. Son nez n’était pas très fin, mais il décelait clairement les molécules alcooliques imprégnées dans le tissu de ses vêtements. Son haleine était saine, mais pas le reste. Des petits hématomes sur les joues, une calvitie jeune, et un œil qui se colorait délicatement de jaune, sur les bords. Il n’avait pas bu lorsqu’ils s’étaient rencontrés. Quoi que. Mais les signes évidents d’alcoolisme lui laissaient peut-être une porte de sortie pour mettre en doute, à son tour, la version du garde. Il verrait en temps voulu.

Son regard dériva alors sur l’homme imposant qui accompagnait Shawna. Un frisson d’expectative le mis sur ses gardes, parce qu’instinctivement, il ne se sentait pas en sécurité dans ses parages. Un nouveau danger en perspective, le père de Shawna, mais d’un côté ça ne l’étonnait pas. Elle avait un caractère bien particulier, la noiraude, et les chiens ne font pas des chats. Et pour la faire taire d’un simple regard, il devait avoir des pierres à la place des yeux. Lev n’était vraiment pas souvent apeuré par qui que ce soit. Mais pour une raison qu’il n’expliquait pas, le père Djee lui faisait l’effet d’une bombe à retardement. Qui pouvait n’exploser que pour lui, et le réduire en pièce d’une inflexion de voix.

Lorsqu’ils entrèrent dans la salle d’interrogatoire, les pêcheurs étaient déjà là. Lev leur adressa un signe de tête mais garda le silence. Tout n’était pas perdu, il avait encore le soutient de ses 3 témoins, n’en déplaise à Shawna et à son père : leur salut encourageant et leurs mines inquiètes et colériques le lui attestaient.

Ensuite, le folklore commença.

Tout était d’une habitude, d’un ennui ! Mais il s’amusait néanmoins, du protocole imposé, et surtout du feu que Shawna apportait à la pièce sombre et froide. Ses prunelles brûlaient, brûlaient à son encontre, et ça lui faisait tellement plaisir de voir qu’elle tentait de cacher sa colère derrière une façade d’innocente peu convaincante. Il réfréna le désir de lui décerner un petit clin d’œil : ce serait des plus puérils. D’autant que le père ne le lâchait pas des yeux. Dans un sens, il se concentrait sur elle, sur ses paroles, non seulement pour ne louper aucune minute de l’entretien, dans l’attente d’une éventuelle bascule de situation, mais de l’autre, c’était surtout pour ne pas s’appesantir sur le malaise qu’il créait de son regard fixe. Etrangement, en même temps qu’un trouble dérangeant, c’était bien de l’excitation qu’il ressentait. Comme de marcher devant un tigre attaché, qu’on sait pouvoir se libérer. Jouer avec le feu – avec les flammes. Il se risqua à un léger sourire à l’encontre du Djee, et un regard pénétrant lui répondit, sans même un battement de cil. Il apprécia et, au-delà de toute raison, un bref élan de sympathie lui traversa les yeux. La reconnaissance de plus fort que soi. Une mise à l’épreuve un peu tordue, en fin de compte.

Son attention retourna à Shawna lorsqu’elle hésita. Le « crétin » lui passa carrément au-dessus de la tête (après tout c’était la moindre des choses, après ce qu’il lui faisait subir, il ne s’attendait pas à moins de la part de la fougueuse Shawna). Il avait misé sur sa présence d’esprit pour qu’elle ne dévoile pas la véritable raison de sa présence à Jeit, et en fut récompensé par un regard fuyant lorsque le garde la poussa à continuer. Il visualisait tellement sa frustration, et ses regards haineux, il lui faisait perdre son temps, et elle le savait pertinemment. Parce que lui, sincèrement, il n’en avait rien à foutre de la faire inculper de tentative de meurtre. Simplement, il adorait se confronter, et jouer, jouer, avec les chats comme avec les souris. Pousser Shawna à bout, ça lui plaisait, vraiment.

Finalement, l’interrogatoire ne dura pas bien longtemps. Pas assez pour véritablement pousser Shawna dans ses retranchements. Oh, son langage des rues ne a servait probablement pas, ses antécédents non plus, du reste. Mais il n’en restait pas moins que, comme le souligna le garde, il y avait des zones d’ombres trop distordues pour que lui-même espère un jugement rapide de l’inculpation.

Au tour des témoins, à présent. 3 pêchers contre le prédateur Djee et ses yeux d’acier. Le combat n’était pas gagné d’avance. Il le suspectait même d’être inégal, et pas en sa propre faveur. Qu’importe. A présent, il ne pouvait rien faire de plus. Après un dernier regard à ses témoins, il suivit le garde, s’esclaffant intérieurement de l’indignation de la bohémienne. Lui, il se frottait les mains, au sens figuré du terme, s’entend. Une nuit en tête à tête avec sa noiraude préférée, quoi de plus excitant ? Il peignit néanmoins un air fatigué et las sur son visage, lorsqu’on le poussa derrière les barreaux et que cette fois-ci, on verrouilla la porte de fer.



Déjà, une petite réplique piquante sur les lèvres, il se retourna vers Shawna. Qui ne lui laissa pas même le temps de cligner des yeux. Une douleur cuisante à l’acrade, et le sang qui coule dans l’œil, l’aveuglant. Tâchant de rouge la moindre aspérité, les flammes dans les yeux de sa Shawna. Tout tressautait, il cru qu’il s’évanouissait. Mais non. C’était tout simplement Shawna qui le secouait comme un prunier, et l’abreuvait de paroles stridentes Peut-être que ce fut l’accumulation des sons, ou les tremblements – Lev n’aimait pas les tremblements, les ondes, tout ce qui était stroboscopique- ou simplement le sang qui l’aveuglait à moitié. D’un mouvement de bras, il repoussa brutalement la poigne de Shawna et, sans lui laisser le temps de se reprendre, il la poussa contre le mur, la suivit, et l’y plaqua d’une rafale de phalange sur son petit cou de femme. Ses yeux brûlaient. Fixaient Shawna. Imaginait ses doigts trop fins écraser la trachée, s’enfoncer comme dans de la pate à modeler dans les muscles, les veines, les artères qui battaient sous la peau. Et lui briser le nez de la paume, lui enfoncer ses yeux trop noirs dans les orbites, exploser sa petite boite crânienne de tueuse, la faire taire, à jamais, la gorge arrachée par les dents, par les oreilles, par n’importe où.

Il se reprit et s’éloigna. Un rire malsain lui secoua les épaules et il se détourna, la laissa s’affaler légèrement. Entendit le tissu de ses nippes frotter contre la pierre rude. Il s’assit sur la couche sobre, lui faisant à nouveau face. Ses mains se joignirent sur ses genoux, et il pencha la tête, l’observant dans la semi pénombre, plus serein à présent. Ses yeux ne brûlaient plus, ils brillaient. Brillaient d’excitation, de l’espace clos autour d’eux, des murs aveugles et sourds, des chandelles qui sifflotaient sans que le silence ne s’aéré, ne se trouble. Les propos de Shawna étaient hilarants. Et c’est un sourire doux que ses lèvres dessinèrent.


- Tu sais pertinemment que j’en ai rien à carrer de ta sœur, de ton père, et de leur partie de Haman-Lô. Et ton avis sur la question ne m’intéresse pas plus. Et puis tu te trompes. J’en rigole depuis bien longtemps, déjà, de me retrouver avec toi ici. C’est vrai que ce n’était pas prévu. Mais t’imposer légalement ma présence dans un lieu confiné comme celui-ci…

Il embrassa la petite pièce du regard, appréciateur.

- C’est très plaisant.

Elle resta étonnamment silencieuse. Il ne pensait pas lui avoir fait peur, juste avant, Shawna n’était pas ce genre de femme à avoir peur. Mais la folie latente de ses gestes et sa brusquerie avaient peut-être laissé des traces. Ou pas. Peut-être qu’elle préparait simplement sa contre-attaque. Tant mieux, le jeu n’était pas terminé.

Il ricana :

- Parce que tu crois que c’est d’eux que je me joue ? Si ces « moutons » étaient importants, ce seraient eux qui seraient ici avec moi. Ce que j'y gagne, à tout ça ?

Il lui décerna un petit clin d'oeil joueur.

- Et bien la même chose que lorsque tu chante, que tu danses ou que tu joues. Moi, c'est ma manière de jouer. Tu fais chier les gens avec ta voix stridente, et tu t'en amuse. Moi j'te fais chier avec mes combines, et c'est pareil.

Il se passa les mains sur le visage, grattant doucement la croute de son arcade qui commençait seulement à coaguler. Le sang sur ses doigts étaient chaud, gluant, grumeleux. Il tendit la main devant lui, en forme d’arme à feu, et fit mine de viser la tête de Shawna. Son index était maculé de sang.

- C’est toi qui m’intéresse, Shawna. Pas les moutons. Moi j'aime les loups. Et franchement…


Il tira métaphoriquement.

- Je te croyais plus joueuse que ça.


Il s’allongea nonchalamment sur la couche trop dure, les bras passés derrière la nuque. Les yeux fixés sur le plafond, il savourait d’être ce qu’il était, où il était. Peut-être que ça lui poserait des problèmes, et son don du dessin lui manquait cruellement, trop cruellement, mais il aimait bien Shawna. Elle était de feu, et sous ses apparences de j’menfoutiste, il y avait des failles monstrueuses de self contrôle. Il lui semblait bien qu’il était particulier pour elle, qu’il parvenait à la faire sortir de ses gonds comme peu de fois il l’avait vue faire. Elle était sans doute très en colère, contre lui, contre ses manigances, contre tout ça. Ou plus simplement, d’être la proie d’un jeu qu’elle n’avait pas initié.

Sa voix se fit douce, presque tendre, alors qu’il tournait la tête vers elle. Il n’y avait plus aucune violence dans son timbre, plutôt un intérêt curieux, de la délicatesse dans les yeux, et les cils qui s’emmêlent.


- Allez… Je suis sûr qu’au-delà de ta précieuse partie d’Haman-lô, tu t’amuses bien avec moi. Je me trompe ?

Il s’étira un peu.

- Bon, c’est clair que rien ne t’oblige à discuter avec moi. Mais sérieusement, ça ferait passer le temps, non ?

Ne pas laisser paraître la vérité. La vérité sur le fait que finalement, toute cette mascarade n’aboutissait qu’à cet unique instant, cette retrouvaille entre eux deux dans cette bulle de rocaille et de fer. Que l’aboutissement n’était pas leur sortie d’ici, mais bien leur entrée en chacun.

Oh, il aurait pu lui faire un chantage : tes paroles contre ma plainte que je retire. Mais il comptait bien sur l’esprit compétitif de la jeune femme pour continuer le jeu, pour l’étonner, encore une fois.


- Tu es étonnante, Shawna. T’en a peut-être rien à faire des compliments, mais le fait est. Je pensais vraiment que tu viendrais me chercher, dans le fleuve. Outre le concours de vêtement mouillés qui aurait pu être plaisant, j’voulais… Oui, j’voulais savoir jusqu’où tu pouvais aller par fierté. T’as relevé le défi avec un brio peu commun. Mais tu te doutes que le jeu n’est pas terminé. Si j’voulais être à ta hauteur, il fallait bien que je surenchérisse. Tu connais le poker ?

Il sourit.

- Et bien la mise, ici, c’est notre capacité à nous foutre du monde qui nous entoure. Des conventions, tout ça. T’as juste pas de bol de t’être retrouvée là. Mais à mon avis, ce n’est pas du hasard. T’es la seule à être allée aussi loin. J’connais peu de personnes capables de laisser quelqu’un mourir par fierté.

Oh, ça ne lui déplaisait pas de s’expliquer. Non par fierté, il ne cherchait pas sa considération, mais par le simple plaisir de partager ça avec quelqu’un qui lui ressemblait, au moins sur ce point : la mise du poker. Peut-être qu’elle n’en avait rien à foutre, que la colère l’aveuglait encore. Ou peut-être qu’elle comprendrait que malgré le but initial de leur rencontre, son retour du don du dessin, il y avait quelque chose entre eux qui les liaient. Ils étaient semblables. Et c’était peut-être ça qui l’énervait, finalement.



[j'espère que ça te plaira, vraiment I love you ]


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et l'éclat de tes yeux vides
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MessageSujet: Re: Tout feu tout flamme [Terminé]   Sam 6 Avr 2013 - 19:39

Les doigts de Lev vinrent se refermer sur sa gorge, et son dos rentra brutalement en contact avec le mur. Sa tête, aussi, qui partit en arrière et frappa violemment la pierre. Et ses yeux qui fixaient les siens – les siens où il y eut, bien sûr, la frayeur. Comment pourrait-il ne pas en avoir ? Attaque, brutale, de son espace, de son intégrité. Son cou, vulnérable, à sa merci. Elle ne s’était pas attendue à ça.

Il la lâcha, et elle prit une grande respiration, la douleur pulsant à l’arrière de sa tête, en se laissant glisser au sol pour essayer de faire taire le vertige. Se relever, ensuite, lentement, restant pliée en deux, sa tête tournant.

Elle était toujours tellement en sécurité, dans sa façon d’être – à agir comme si elle était invincible, comme si personne ne pourrait jamais lui faire de mal, jamais l’atteindre, ni par les gestes ni par les mots. Elle riait, moqueuse, sous le nez de l’Empire entier – et personne ne pouvait l’attraper. Elle s’était déjà fait bien tabasser ; plusieurs fois, même, et elle en gardait les traces. Comme son nez, en plein milieu de sa figure. Ecrasé. Par quelqu’un dont elle n’avait pas attendu le coup, comme elle n’avait pas attendu la réaction de Lev, tellement persuadée qu’il n’avait pas ça en lui. C’était un homme-à-particule, et, surtout, elle l’avait toujours regardé, jusque-là, avec un peu de pitié.

Elle n’avait pas peur qu’on lui fasse mal. Elle connaissait les rues, connaissait la douleur du corps qui hurle sous les coups. On pouvait la frapper. Peu importait – parce qu’elle n’hésitait pas à frapper en retour. On ne l’obligerait jamais à rien, jamais. Et surtout, elle n’avait pas peur. Elle n’avait pas peur de risquer plus qu’une côte brisée et quelques jours… d’inconfort. Tant de fois, elle avait été dans des situations de danger, et tant de fois, elle n’avait pas eu la moindre goutte de peur pour la faire transpirer. Parce que même ceux qui avaient le pouvoir physique de la mettre hors d’état de nuire n’en avaient pas le culot, et qu'elle n'avait jamais donné à qui que ce soit une raison de le trouver. Elle savait jouer avec les limites, narguer les gens aux frontières de la décence et de leur colère - s'arrêter juste assez tôt pour qu'ils n'explosent pas. Elle n’avait pas peur de cinq misérables empreintes de doigts sur sa peau noire. Ce genre de meurtrissures partaient vite, tout comme les bosses – bien que celle-ci allait être particulièrement belle, pensa-t-elle en frôle l’arrière de son crâne de sa main et en grimaçant. Il n’hésitait pas à y aller, Lev – comme elle, qui frappait toujours avec tout ce qu’elle avait.

Une fois qu’elle eut repris sa respiration, elle s’appuya contre le mur, les bras croisés, les sourcils vaguement levés. C’était bien beau, de traverser le monde comme une déesse, et ça suffisait à faire réfléchir à deux fois les trois quarts de la population, voir les quatre cinquièmes. Lev venait de lui rappeler l’existence du dernier cinquième. De ceux qui, comme elle, conduisaient le chariot de leur confiance en eux. Un peu comme les vrais aristocrates de ce monde – ceux qui ne se prennent pas pour de la boue, peu importe le nombre d’éclaboussures qui leurs souille le visage. Ceux qui n’en avaient rien à faire, de regarder un homme couler dans une rivière, ou de venir écraser la trachée d’une femme. Ceux qui osaient agir, plutôt que de se laisser arrêter par les convenances et la crainte. Ceux qui n’avaient pas peur de la mort. Ceux qui ne retenaient pas leurs coups, et allaient au bout du jeu – jusqu’à ce qu’il y ait un perdant, et un gagnant.

Elle avait été tellement en colère. Tellement en colère qu’il la traîne dans son misérable jeu – qu’il joue à la mort pour savoir si elle tenait à sa vie, qu’il joue leur liberté sur un plateau comme si elle ne valait pas plus que des petits fours – pas qu’elle ait jamais eu l’occasion d’en goûter. Parce que peu lui importait. Qu’on pouvait bien lui faire n’importe quoi – puisqu’il n’avait pas peur. On peut tout faire, une fois qu’on est délivré de cette vilaine chose-là.

Elle s’humecta les lèvres. Tout le monde avait peur, pourtant, à un moment. Peur de quelque chose. Certains le cachaient juste mieux que d’autres. Elle le jaugeait ; à se demander si elle ne lui en avait pas déjà trop dit. Elle tenait plus à sa vie que Lev à la sienne. Elle tenait plus à sa liberté que Lev à la sienne. Elle tenait plus à beaucoup de choses que Lev – ou bien, tout simplement, elle ne savait juste pas à quoi il tenait. Et ça donnait au jeune homme un énorme, énorme avantage dans le jeu auquel ils jouaient.

Mais elle l’écoutait – elle l’écoutait parler d’elle qui chantait, dansait et jouait, et un sourire de serpent vint s’étendre sur ses lèvres, très, très lentement.

Elle venait de réaliser qu’elle pouvait mettre fin au jeu à n’importe quel moment.

Ce n’était pas bien compliqué, de ne plus l’entendre chanter. Il suffisait de partir ou de la faire taire.

Elle ne jouerait que tant qu’elle aurait envie de jouer. Et puis après, elle arrêterait. Il suffirait d’accepter d’avoir perdu, et de laisser la victoire à ce sociopathe. Comme ça. Claquement de doigts.

Mais elle n’en avait pas envie – pas encore. Parce qu’il venait de lui faire l’un des plus beaux compliments qu’il pouvait lui faire en lui tirant dessus. Parce qu’il avait raison sur une chose – elle avait rarement l’occasion de rencontrer des gens dont les échanges ne l’ennuyaient pas. Et qu'elle valait la peine d'être chassée. Même les proies peuvent se trouver flattées.

Ils étaient en prison. Ce qu’il se passait entre ces quatre murs resterait entre ces quatre murs.

Ça en effraierait plus d’un ; pas elle. Le secret pouvait apporter son lot d’angoisse comme son lot de réconfort.

Elle s’approcha. Il était allongé sur la couche, la tête tournée vers elle, et, passant une jambe au-dessus de lui, elle s’assit sur son ventre, un genou de chaque côté du corps du jeune homme, avant de poser ses mains sur les épaules de Lev, et de le regarder droit dans les yeux.

- Qu’est-ce qui te fait croire que tu joues mieux que mon père et ma sœur, que ton jeu est plus amusant que le leur ?


Regard de reine, sourcils railleurs.

- Mais puisque tu as ruiné le leur… Il faudra bien que le tien soit à la hauteur. Il y a juste un petit détail que tu ne sembles pas avoir compris, cela dit. Pour le poker… C’est un peu difficile de la jouer solo.

Il suffisait que les joueurs se retirent pour qu’il n’ait plus rien. Contrairement au chant. Pour chanter il suffisait d’avoir une voix, il n’y avait pas besoin de compter sur autre chose que sur soi-même. Les combines de Lev impliquaient forcément de jouer avec le mental des autres. Ce n’était pas faire chier les gens avec sa voix, qui l’amusait. C’était chanter. Et elle n’avait pas besoin des autres pour s’amuser, bien qu’ils lui permettent de passer le temps plus agréablement. Elle aussi, elle jouait avec les autres, avec leurs sentiments, avec leurs croyances. Mais s’il voulait jouer à qui irait le plus loin par rapport aux convenances, il était certain de gagner. Parce qu’elle avait des principes. Pas lui, a priori. Mais à présent qu'elle le savait - elle se sentait à nouveau maîtriser ses actions. Elle ne jouerait pas pour gagner. Elle jouerait pour savoir jusqu'où ils étaient capables d'aller, tous les deux - parce que personne n'était capable de la suivre bien loin, elle non plus. L'important était de se souvenir que tout ceci était un jeu, de se souvenir de ce qui lui importait et de ce qui ne lui importait pas. De ce qu'elle était prête à miser, et à ne pas miser. Jouer au bord de la folie, tourbillonner comme une toupie.

- Mais tu as de la chance. Parce que je suis peut-être un peu plus joueuse que tu ne veux bien le croire…

Tout en parlant, elle laissa sa main glisser le long de la mâchoire de Lev, lentement, puis gentiment sur l'arcade sourcilière qu'elle avait martyrisée un peu plus tôt, et puis sur ses lèvres, doucement, tout doucement, avant de descendre sur son cou, passant les doigts sur sa peau au niveau de ses clavicules, sous ses vêtements, tentatrice. Il avait dit que c’était par fierté qu’elle l’avait laissé à sa mort. Elle ne releva pas ; se contenta de faire remonter sa main, sur son cou, et de la placer comme si elle allait l’étrangler. Assez longtemps pour qu’il se demande si elle allait le faire ou non.

- Si tu te fous du monde qui t’entoure… Assez pour mourir…

Elle fit glisser sa main, sans la resserrer sur son cou, pour aller jouer avec les mèches de ses cheveux crades.

- …J’imagine que tu t’en fous assez pour me dire tout ce qui pourrait bien me passer par la tête de te demander.

Elle se pencha vers son oreille, son visage frôlant le sien au passage, avant d’y murmurer :

- De quoi as-tu peur ?

Et ses dents qui vinrent le narguer, joueuses, en mordillant son lobe d’oreille.

Cette fois, c’était sa manche. Sa manche, ses règles.

[En espérant que ça te plaira aussi - désolée pour le retard hug ]



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MessageSujet: Re: Tout feu tout flamme [Terminé]   Lun 1 Juil 2013 - 15:51

 Ca changeait tout doucement, l’air de pesant qui scintille, et qui devient électrique. Avec un sourire appréciateur, il jaugea son silence, et les mimiques fermées de son visage qui se noyait dans la pénombre brune. Ah… Voilà. Elle commençait à comprendre. Et sur ce point, au moins, il ne s’était pas trompé : elle était joueuse. Qu’importe une prison, la loi, les gardes et la société. Elle était joueuse, et le jeu n’en devenait que plus intéressant.

Oh qu’elle était vive, la Shawna. L’étincelle se propagea rapidement, et il n’eut pas le temps de réajuster ses pensées que déjà, elle s’approchait, une flamme nouvelle dans le regard. Et à présent, réalisa-t-il, il aurait beaucoup plus de mal à décrypter, à analyser la bohémienne. Parce qu’elle avait le jeu dans le sang. Sous la colère, la fierté, la peur, il lui était facile d’engluer ses proies. C’était de l’instinctif, de l’émotionnel, et il l’était tellement. Mais lorsque quelqu’un de la trempe de Shawna se mettait à jouer, il n’y avait plus que le contrôle, le sourire de biais, les braises qui crépites et les paroles qui s’enroulent comme des lianes de vent. Oh qu’il aimait cette sensation. Cette sensation de perdre pied dans le jeu de l’autre, cette sensation d’insécurité, comme une perte de contrôle qui ne le concerne pas. Les frontières qui se réajustent, et les murs de pierre froide comme écrin de velours.

Elle s’approcha donc, et il l’observa fixement s’agenouiller sur son ventre, lascive comme une déesse, et brune, ses prunelles scintillaient dans la pénombre. Il répondit à son sourire, à la provocation légère de ses paroles qui voulaient dire à présent : « Je veux bien jouer ».

Et parce qu’il était un homme, bien entendu, il observa intensément son corps arc bouté sur le sien, ses genoux qui apparaissaient à la frange de la robe en jupon, ses clavicules creusées dans la nuit, et sa poitrine qui se balance doucement alors qu’elle déplace délicatement ses mains pour les poser sur son cou.

Malgré la situation, et cette promesse de mort qui plane encore trop loin pour être véritablement effrayante, il sentit son souffle s’accélérer.

Il y avait quelque chose de terriblement félin dans Shawna. La grâce en moins, l’animalité en plus. Une lave incandescente et rouge sous la peau, comme si elle s’était pigmentée pour résister à l’assaut des flammes internes. Et cette manière d’entrer en tournoyant, de faire un pas après lui, de le suivre, dans ses gestes comme dans ses paroles. Elle était forte, et grande, au-delà des limites de son corps, une aura formidable à peine contenue dans l’enveloppe corporelle atypique qui était la sienne. C’était flatteur, en un sens, d’être parvenu à entrainer dans ses filets une femme de cet acabit.

Mais le jeu n’était pas terminé, oh non.

Il sourit derechef, s’abstenant pour une fois de répondre à sa première phrase. Attirées comme des aimants, les mains de Lev se posèrent sur les hanches de Shawna, qui ne cilla pas.

Il rigola légèrement. Les obligations. Il avait bien ça en horreur. Il fallait donc que son jeu soit plus amusant que le leur ? Mais il l’était déjà. Il l’était déjà parce que Lev ne s’amusait pas du Haman Lô de la sœur de Shawna. Il s’amusait de la situation qu’il créait de ses boucles de manipulations et de pouvoir. Qu’elle ne s’amuse pas autant que lui était ennuyant, mais accessoire.

Il secoua la tête lorsqu’elle lui exposa les règles de « son » poker.


-    Les règles existent pour être transgressées. Dans mon poker à moi, je construis mes propres adversaires. Et s’ils ne veulent pas me suivre, je les y force.


Sa main droite remonta doucement au creux des reins de la bohémienne, effectuant de lents va-et-vient, leurs deux peaux se frôlant à peine.

-    Mais tu as raison. C’est tout de même bien plus drôle quand la personne est consentante. Et quand la personne c’est toi.

Il lui décerna un sourire violent, quelque chose de la dague qui tranche le visage en biais. Elle secoua ses épaules larges, dodelinant de la tête de manière aguicheuse, voulut-il croire. Son corps était très chaud, encore plus que celui du dessinateur, ce qui était rare. Il sentait les flammèches lécher ses flans, les hanches de Shawna contre son ventre, et ses cuisses qui enserraient ses côtes. Ses mains à présent contre sa gorge étaient râpeuses, calleuses, mais d’une douceur étonnante, poussiéreuse. Il avait l’impression de se faire toucher par un morceau de lave à peine refroidie. L’idée lui tira un sourire de contentement.

Sans manifester aucune frayeur, il fit glisser les siennes le long du corps de Shawna, s’attardant à peine sur les épaules, pour redescendre le long de ses bras en un effleurement constant, interminable. Finalement, il s’empara doucement de ses poignets.


-    Pose tes mains plus hautes. A la bifurcation du pouls.

Il lui montra l’emplacement, délicatement, comme s’il pouvait lui apprendre à jouer d’un instrument.
Il ferma les yeux et soupira, son cœur redescendant à un rythme beaucoup plus faible.




-    Tu peux faire baisser la fréquence du cœur en appuyant ici.

Il la regarda soudain droit dans les yeux :



-    La personne meurt étouffée en ayant l’impression de s’endormir, c’est très esthétique.

Puis il sourit. Presque tendrement.
Il soupesa l’offre, trouvant dans les paroles de Shawna des timbres qui ne lui plaisaient pas tellement. Il ne se foutait pas vraiment du monde qui l’entourait. Simplement il aimait le plier à sa volonté. Lui faire ressentir des choses qu’il n’était pas à même d’appréhender, qu’il croyait son cœur incapable de comprendre.

Mais elle coupa court à ses pensées en devenant plus entreprenante. Son cœur qui pulsait doucement à présent eut un sursaut qu’elle du sentir sous ses doigts. Son visage s’approcha du sien comme une ombre en dentelle brune, le nez écrasé et disgracieux qui frôle le sien, mais les pailettes dans les yeux étaient terriblement attrayante.

Quel revirement de situation. Elle qui lui injectait sa fureur par spasme quelques minutes plus tôt se retrouvait à présent en train de le charmer, ce qu’elle réussissait. Son odeur lui semblait terriblement familière. Terriblement… Confortable.

Ses mains se posèrent à nouveau sur ses hanches, comme pour s’y accrocher. Le souffle de Shawna sur son oreille lui donna un frisson.

Quelle femme. Quelle femme, pour retourner ainsi le jeu contre lui, pour avoir l’audace de lui faire subir pareil plaisir. Pour la récompenser, il décida de lui répondre. « Je te suis » voulait dire sa réponse. Qu’importe s’il lui donnait des armes pour la joute suivante, de l’audace, et de l’esbroufe, le jeu en avait terriblement besoin.


-    J’ai peur de disparaître. De ne pas être.

Au présent de l’indicatif, s’il vous plait. Il sentit son air interloqué.


-    Ce qui est bien différent de simplement mourir, crois-moi. Mourir… c’est simplement le sang qui arrête de couler, le cœur qui cesse de battre. L’esprit continue peut-être sa progression. Je suis profondément optimiste, vois-tu.


Il réfléchit un instant. Mettre des mots sur ses peurs primaires était un exercice difficile, et lui remuait quelque chose aux alentours du ventre. Quelque chose qui rampait, et possédait plein de tentacules dégoutantes. Mais c’était le jeu, « cap ou pas cap ».

Soudain, il ricana, et crispa ses mains le long du dos de Shawna, la forçant subitement à s’allonger un peu plus sur lui. Son oreille passa à portée de ses lèvres, et il murmura, provocant :

-    Alors, tu y trouves des armes, dans les mots que je te donne ?

Il la laissa se redresser ensuite, et repositionna ses mains sous sa tête. Le visage de Shawna ayant effleuré le sien, une trace de sang scintillante barbelait sa joue. D’un doigt, il en apprécia la texture, s’en barbouilla l’index, qu’il porta à sa bouche pour le lécher. Sans la quitter des yeux.


-    Et toi, Shawna, de quoi as-tu peur ? Il rigola. De ne pas pouvoir observer les parties de Haman lô de ta famille ?

Il susurra ensuite, enjôleur :

-    Ou bien de te laisser aller complètement avec moi ?


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MessageSujet: Re: Tout feu tout flamme [Terminé]   Sam 3 Aoû 2013 - 13:50

Il lui apprenait la mort ; le regard de la bohémienne resta voilé, illisible, alors qu’il lui montrait comment tuer d’une pression. Elle se contentait de passer du stade d’ignorance à celui de savoir, sans véritablement enregistrer autre chose que le geste, sans analyser, sans en tirer la moindre conséquence. Ni en ce qui concernait Lev – le fait qu’il sache faire ce genre de choses, qu’il l’avait sûrement déjà fait auparavant – ni en ce qui la concernait elle – le fait qu’elle aurait à présent le choix d’utiliser ou non ce savoir.
 
La réflexion ne l’intéressait pas.
 
Tout ce qui l’intéressait, à présent – c’était sa nouvelle compréhension de l’homme qu’elle surplombait, c’était de savoir à quel point Lev jouissait de ressentir si proche le danger de la mort, qu’il appréciait sa main sur son artère, prête à appuyer, comme il avait dû apprécier de penser qu’il allait être au bord de la noyade, et qu’elle n’aurait pas assez de fierté pour ne pas le sauver. Remarque – il avait été sauvé quand même, par les pêcheurs, et avait dû ressentir une exaltation encore plus grande, s’étant davantage rapproché de la mort, ayant tant joué avec les limites de l’existence, senti l’eau l’étouffer, lui remplir les poumons, le noyer, lui qui existait. Il devait aimer la douleur ; aimer se sentir vivre. C’est qu’il devait être une coquille bien vide, pour qu’il ait ainsi besoin de la combler par des sensations si fortes. Elle ressentit, à nouveau, comme une once de pitié pour lui, mais ne s’y attarda pas.
 
Les mains de Lev l’invitaient à continuer, preuve de l’attrait qu’elle avait sur lui, qu’elle avait si facilement obtenue de lui.
 
Sa réponse l’avait surprise d’abord – mais elle était en fait logique pure, s’imbriquait parfaitement avec les éléments qu’elle avait déjà, et, si elle avait été un peu plus vive, un peu plus intelligente, avec un esprit un peu plus analytique, elle aurait pu ne jamais poser la question et en deviner la réponse. Mais Shawna n’était pas tout ça ; elle n’était qu’impulsion, sensation, vie violente. Il était tellement plus simple de l’attirer à elle, de l’attirer tout court, et de le laisser lui donner la réponse de lui-même. Et il l’avait donnée sans réfléchir, sans hésiter, cette réponse, cette peur viscérale de disparaître – encore ce besoin de se sentir en danger, de donner des cartes aux autres, pour frôler le pire. Pour être en vie ? Ou pour survivre. Presque mourir pour survivre.
 
Il lui sembla perdre un peu de son attraction, soudainement. Il y avait quelque chose d’étrange, chez Lev, ses yeux étaient déroutants, son imprévisibilité, aussi, l’impression de sans cesse perdre pied, de ne pas savoir ce qu’il ferait, puisqu’il ne suivait aucun des codes, ne semblait avoir aucune valeur, aucune limite, pouvoir véritablement être capable de faire n’importe quoi, ne pas comprendre le sens du mot impossible, le défier, même. Parce qu’il misait la vie, parce qu’il misait la liberté. Il lui semblait si incompréhensible, et c’est ce qui rendait le jeu si intéressant – ne pas savoir. L’attrait, l’adrénaline, la peur de l’inconnu.
 
Mais à présent qu’il lui avait donné les clefs qui permettaient de comprendre la motivation derrière ses actions – c’était comme s’il tombait à présent dans des motifs connus, que le labyrinthe était résolu, que son imprévisibilité si captivante devait prévisible, ennuyeuse.
 
Ce n’était plus lui qui jouait avec elle, c’était elle qui jouait avec lui.
 
Ce n’était pas elle, son jouet, c’était lui le sien à elle.
 
Et elle ne le trouvait plus si amusant. C’était trop facile ; il lui suffisait d’ignorer Lev pour qu’il n’existe plus, en tout cas pour elle, et s’il voulait exister pour elle, s’il se sentait ne plus exister, alors il essaierait d’imposer son existence, de la faire plier à sa volonté, de lui infliger ce qu’elle ne voulait pas vivre. Il serait facile de gagner pour Shawna ; il suffirait de garder, toujours, le masque de l’indifférence. Il savait ce qui lui importait, il saurait sur quels boutons appuyer pour lui faire comprendre qu’il n’avait pas disparu ; et elle devrait payer un prix faramineux, couper tous ces liens, retirer l’importance à tout ce qui en avait, pour que, quoi qu’il fasse, quelles que soient les limites qu’il pousse, elle ne réagisse pas, continue à ignorer son existence.
 
Elle ne serait pas prête à payer ce prix-là. Le prix de son existence à elle, pour sa non-existence à lui. Gagner serait trop perdre pour elle, alors que la victoire de Lev ne lui coûtait pas grand-chose. Alors c’est lui qui gagnerait, qui existerait, et elle ne perdrait davantage que tant qu’elle refuserait d’accepter sa défaite. Le fait de le savoir, de pouvoir si facilement lire la pente vers laquelle glissait l’avenir, retirait tout son intérêt au jeu.
 
Il n’y avait que deux façons de le garder intéressant.
 
La première ne relevait pas d’elle. Lev était-il capable d’épicer davantage le jeu ? De la surprendre encore. D’agir sans que ses actions ne soient dictées par sa peur, et donc de rester imprévisible.
 
Mais il y avait la seconde, aussi. Celle où Shawna n’utilisait pas l’arme que lui avait donnée Lev, qui ne menait que dans une belle impasse où ils ne pouvaient plus jouer. Celle où elle jetait sa meilleure carte, pour jouer avec de moins bonnes, compliquant ainsi le jeu. Celle où elle lui proposait une protection éternelle contre sa peur – un jeu qui en valait la chandelle, des sensations toujours renouvelées. Des ‘presque’ permanents, une frustration continuelle, celle qu’il recherchait pour se sentir vivre.
 
Il avait plus ou moins menacé de la violer si elle n’était pas consentante, de la forcer à jouer si elle s’y refusait – elle n’avait pas peur, puisqu’elle avait compris où tout cela menait. Elle ne craignait rien tant qu’elle acceptait de jouer. Il devait avoir cassé tellement, tellement, tellement de jouets par le passé – il serait trop dommage de la casser si vite, elle, n’est-ce pas ? De la plier à sa volonté, de se prouver qu’il existait, qu’il était, en s’imposant, alors qu’elle avait accepté de jouer, qu’elle lui promettait des sensations fortes pour encore un long moment. On ne casse qu’un jouet qui ne nous amuse plus, un jouet qui ne sert plus à rien. Ce qu’elle n’était pas. Le fait qu’elle ne suive pas sa volonté, qu’il ne suive pas la sienne – c’était ce qui rendait le tout intéressant pour lui.
 
Et pour elle ? Il la narguait, tentait sa fierté, posait, à son tour, des questions. Si jamais elle se lassait du jeu – non, il ne serait pas si facile de s’en dégager. Il ne suffirait pas de dire « j’en ai marre » et de s’éloigner du plateau, comme elle pouvait le faire avec Yeleen. Elle doutait qu’il se lasse le premier, qu’il la laisse partir sans séquelles ; et elle se voyait mal avoir envie de jouer éternellement, bien que pour le moment, il ne pouvait que lui apprendre énormément sur elle-même. Elle ne voyait qu’une façon de s’en sortir sans dommages collatéraux – apprendre à Lev à ne plus avoir peur de disparaître.
 
Ce qui lui semblait une tâche beaucoup trop complexe pour le moment, et à laquelle elle n’avait aucune envie de s’atteler. Il était tellement, tellement plus amusant, pour le moment, de se contenter de jouer. Alors elle répondit au sourire qui la narguait par un sourire tout aussi railleur ; et ses doigts vinrent caresser le torse du jeune homme, lentement, alors qu’elle faisait mine de réfléchir. Ils descendaient. Lentement.
 
Trop lentement.
 
La respiration de Lev s’accéléra, et les mains sur ses hanches se firent plus pressantes. Shawna ne put réprimer un nouveau sourire ; ce qu’elle aimait sentir le pouvoir qu’elle pouvait avoir sur les hommes… La main de Lev remonta sa cuisse, sous sa jupe ; elle fit encore un mouvement de défense, puis l’autorisa d’un regard, comme pour répondre à sa question, comme pour accepter de se laisser aller. Hoquet. Sa respiration s’accéléra à son tour, et c’est avec agacement qu’elle se rendit compte d’à quel point elle aussi avait envie de lui. Leurs mains dansaient ; celle de Shawna effleura, enfin, le sexe de Lev, en une caresse prometteuse. Soupir. Et puis leurs mains qui remontent ; se collant contre lui, ses lèvres tout contre son oreille, elle susurra, avec l’accent de celle qui ne sait pas comment finir sa phrase, ou même si elle ne serait pas déjà terminée :
 
- J’ai peur…
 
Glissant un peu, elle trouva Lev, à la lisière de ses cuisses ; gémissement, plainte alors qu’il s’apprêtait à la pénétrer, qu’il attendait qu’elle descende sur lui. Ses yeux de reine fixèrent les siens si bleus, s’accrochaient sans vouloir les laisser filer, s’emplissant mutuellement du désir qu’ils y trouvaient, de manière douce. Et puis, tout aussi doucement, elle glissa au long de lui – à l’extérieur.

Bascula, soudainement, pour le laisser seul allongé sur la couche, se retrouvant, elle, par terre à côté. Posant ses bras sur le rebord, et sa tête sur ses bras, au niveau du visage de Lev, elle termina, fixant à présent son regard changé, si différent de celui qu’il lui dédiait quelques secondes plutôt.
 
- J’ai peur de ne pas vouloir mettre si facilement fin au jeu. Ce serait dommage, ne penses-tu pas ?
 
Elle sourit ; carnivore. Puis se mit à fredonner une berceuse, se permettant, d’une main, d’aller jouer avec une mèche de cheveux de Lev. Il ne lui en voudrait pas pour si peu, n’est-ce pas ?
 
- Barrons-nous ; il y a des endroits bien plus intéressants que ces quatre murs.
 
Et, refusant toujours d’écarter son regard des iris de son compagnon de jeu, jouant la manche de poker sans ciller, les siens devinrent vides, figés, alors qu’elle entrait dans les Spires.

[J'espère que ça te plait hug]



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