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 Le sang des silences sur nos mains de pantins [Terminé]

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La Borgne
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MessageSujet: Le sang des silences sur nos mains de pantins [Terminé]   Jeu 3 Nov 2011 - 22:20

Fallait-il que la Dame et le Dragon aient de l’humour, pour que se dresse encore et toujours devant ses yeux l’Académie de Merwyn. A croire que rien ne saurait l’en détacher, comme une énième chaine à son poignet. Du moins, c’est ce qu’elle aurait pensé quelques semaines plus tôt, en contemplant avec dégoût les tours qui partaient vers les étoiles et le parc sombre qui s’étendait vers les abysses.

Mais ce soir, non, ce soir la silhouette nocturne de l’Académie la laissait de marbre. Elle ne venait plus pour elle, pour errer dans les couloirs, frôler les endroits qu’elle connaissait du bout des doigts, hanter les consciences, immoler les chimères. L’ombre vêtue de noir traversa le parc, apparue quelques minutes auparavant dans les ténèbres de la forêt, et rejoignit bientôt les portes mal scellées qui menaient aux caves, auxquelles peu de gens faisaient attention, et qui permettaient à toute ombre discrète d’entrer dans l’Académie sans éveiller de soupçons, ni risquer d’escalade audacieuse. La jeune femme avait choisi de faire son pas sur le côté à l’extérieur, car elle se méfiait trop des pièges de Merwyn et des surveillances pour oser apparaître à l’intérieur des murs dont la configuration avait de toute manière pu changer dans les mois précédents. Après tout, le hall d’entrée avait été complètement détruit. Et les chevaux qu’elle avait préparés, et qui devaient transporter leurs affaires, étaient trop voyants, et elle avait du les attacher dans les fourrés.

Il ne fut pas très difficile à la Mentaï de se glisser jusqu’au quatrième étage de l’aile principale sans éveiller les soupçons. Si elle était vêtue de sombre, c’était pour l’instant sans ostentation, ni particularités, et il suffisait, soit de contourner un couloir, soit de se fondre dans les ténèbres projetés par une armoire, soit d’adopter une attitude endormie d’élève qui vagabonde dans les couloirs. Le personnel ne connaissait pas toutes les nouvelles têtes de l’Académie. A un moment, cependant, elle dut redoubler d’efforts pour contourner un escalier, et trouver un autre chemin d’accès au quatrième étage, car des gens susceptibles de la reconnaître y stationnaient, à cette heure pourtant très tardive de la nuit.

Le plus difficile fut de trouver l’endroit précis qu’elle cherchait, avec l’espoir que celui  qu’elle cherchait s’y trouve vraiment. Marlyn aurait tout aussi bien pu le contacter par les Spires, et lui demander de la rejoindre à un endroit tierce et sans danger. Mais elle n’avait aucune certitude qu’il la recevrait, et de toute manière, elle n’avait eu que très peu de temps pour préparer la mission qu’elle devait accomplir en catastrophe, et pour laquelle elle avait besoin de son apprenti. Attendre qu’il puisse se libérer de ses obligations merwynesques pour la rejoindre était un luxe qu’ils ne pouvaient pas se permettre.
Le dortoir des Kaelem était plongé dans l’obscurité. Les fenêtres nimbaient les draps d’un halo diaphane qui permettait à peine de distinguer les silhouettes des élèves endormis dans tous les coins. Le visage de la Mentaï se fendit d’un sourire en voyant sa propre ombre distordue sur les murs, comme un monstre à l’affut de ses proies. C’était ironique. Elle retint partiellement son souffle pour ne pas déranger le sommeil partiel de certains, et se dirigea vers le lit d’où sortait une tête hérissée d’épis blonds, et dont elle pouvait sentir l’esprit effleurer le sien inconsciemment.

Tapis dans l’ombre, Marlyn se pencha sur la silhouette d’Elio Tharön, et lui plaqua la main sur la bouche.  Son corps se convulsa en se réveillant, les draps bruissèrent comme s’il était pris d’un mauvais rêve, mais son cri de surprise fut étouffé par la main gantée de Marlyn qui s’était crispée sur le bas de son visage. Le jeune homme se calma en reconnaissant les traits caractéristiques de la jeune femme borgne, et elle put retirer sa main des lèvres désormais closes du Kaelem, pour poser ses doigts sur la tempe de son élève. Son dessin se concrétisa rapidement, et elle transmit par le contact tactile ce message directement dans l’esprit d’Elio :

« Prends tes armes, et des affaires pour quelques jours. On part en mission. Pas de temps à perdre, pas le temps de dire au revoir. Rejoins-moi dès que tu es prêt dans le parc, le merisier fendu par la foudre près de la forêt. Je t’ai préparé un cheval. »

Des élèves s’agitaient dans leur lit à cause de la commotion créée par le réveil brutal d’Elio. Il était risqué pour elle de se trouver encore dans le dortoir si jamais d’autres élèves s’éveillaient et la voyaient. Mais il était surtout encore plus dangereux pour lui d’être vu en compagnie d’une Mentaï recherchée, et si les geôles de l’Académie n’avaient plus servi pour les élèves depuis son propre passage, mieux valait ne courir aucun risque. Alors qu’Elio s’habillait à la hâte, Marlyn quitta le dortoir comme une voleuse et retraversa les couloirs avec prudence, en empruntant les mêmes détours qu’à l’aller. Elle ne doutait pas que le jeune homme aurait plus de facilité qu’elle à sortir de l’établissement sans être remarqué.

*

L’attente fut très brève à partir du moment où elle rejoignit leurs chevaux. Mais elle lui parut interminable, car la réussite de leur mission dépendrait essentiellement du timing, et de leur rapidité. Depuis qu’elle était sortie de Fériane, une énergie nouvelle traversait son corps en permanence, et il lui arrivait fréquemment d’avoir des accès de fébrilité extatique à sentir tous ses muscles bouger parfaitement, ou ses sens répondre parfaitement à ses besoins. Elle n’avait pas encore eu complètement le temps de s’ajuster à cette nouvelle vie, et il fallait pourtant qu’elle reste parfaitement calme, cette nuit. En dépendait non seulement la réussite de leur mission, mais aussi leur sécurité à tous les deux.
Quand Elio arriva enfin, avec ses fontes, elle s’était changée : dissimulée sous ses vêtements sobres de coton noir se trouvait désormais l’armure de cuir propre aux mercenaires du Chaos, à laquelle elle avait accroché une dague, des poisons qu’elle s’était procurée, des filins, tout ce dont ils auraient peut-être besoin. Elle fut ravie de voir qu’Elio avait également opté pour des couleurs de ténèbres ; ils allaient vraiment de pair, les deux renégats de noir vêtus. Tout en harnachant les affaires d’Elio au deuxième cheval, Marlyn lui expliqua rapidement les tenants et les aboutissants de la nuit à venir :

- Nous devons nous rendre le plus rapidement possible sur la route du Nord qui mène à Al-Vor. C’est trop loin pour y aller à cheval, je nous transporterai par les Spires, mais les chevaux nous serviront à nous rapprocher une fois l’endroit approximatif atteint. J’ai besoin de toi parce j’ai confiance en tes capacités et que je ne peux pas mener tout de front seule. Nous devons d’abord attaquer un convoi précis. C’est la première étape. Tu dois être prêt à tuer, rapidement et proprement.

Lui expliquer les détails de cette cabale politique dont ils seraient les agents de l’ombre ? Tout à l’heure. Le temps filait. Le convoi avait secrètement quitté la demeure des Yil’Jemur au crépuscule, et s’il entrait à Al-Vor avant qu’ils ne puissent l’intercepter, tout le reste du plan partirait en fumée. Ils devaient absolument lui couper la route avant qu’il ne parvienne à la ville.
Et pourtant il lui semblait hypocrite de taire tous les risques avant de l’emmener avec elle. C’est pourquoi elle se tourna vers lui, qui attendait qu’elle continue, posa une main sur son épaule,  fixa son regard du sien mutilé, avant de poursuivre d’une voix pleine de gravité.

- Je veux que tu comprennes que nous courrons énormément de risques au cours de cette nuit et de la journée suivante. Si tu me suis, tu seras impliqué jusqu’au coup dans un complot politique complexe, qui nécessite que nous soyons les acteurs avec les mains couvertes de sang. Si tu es blessé et arrêté, et que je ne parviens pas à te tirer de là, tu pourrais être exécuté pour haute trahison envers l’Empire, ou au mieux, pour meurtre. C’est ta dernière chance de tourner les talons. Quand nous serons partis, il ne sera plus temps de faire marche arrière. Comment te sens-tu ?



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MessageSujet: Re: Le sang des silences sur nos mains de pantins [Terminé]   Sam 10 Déc 2011 - 15:11

Ce n’était pas le sommeil le plus paisible qui existe en Gwendalavir. Elio n’avait plus de sommeil paisible depuis bien longtemps à présent. Mais c’était un sommeil tout de même. De ceux qui sont courts, mais qui réparent tout de même un peu. Juste ce qu’il faut pour tenir, quoi.

Ce soir, en se couchant, Elio avait eu une drôle d’impression. Comme la veille d’un départ. Comme si demain serait complètement différent de tous ces jours ennuyeux à l’Académie. Comme si demain tout s’achevait. Les remords. Les cours. Les doutes parmi les élèves.
Parfois il se demandait ce que devenait Elera, qui n’avait pas dit un mot du meurtre. On ne la voyait plus entre ces murs, beaucoup la disait partie définitivement.
Serait-ce bientôt à son tour de s’enfuir ?
Enelyë non plus n’avait rien dit. Pourquoi ? Il n’était pourtant pas des plus tendres avec elle ! Il faudrait qu’il songe à la remercier, un jour.
Non. En fait, en guise de merci, il jurerait de ne jamais lui faire du mal, de ne pas la tuer. Promis juré craché. Et gare à qui voudrait la toucher !

Alors que ses songes fonctionnaient à sa place, une présence s’amplifiait dans le dortoir des Kaelem. Présence qu’il ne sentit qu’au moment où une main se plaqua sur les lèvres, l’empêchant d’appeler au secours.
Ouvrant les yeux d’un coup sec, il voulut attraper sa dague sur la table de nuit, gémissant autant qu’il le pouvait.
Jusqu’à ce qu’il reconnu l’œil unique de son maître.

« Marlyn ! »


Il se calma de suite, engendrant la libération de son corps. Il lui afficha de suite un grand sourire. L’impression était bonne. Fini l’ennui ! Elle était enfin de retour !

Il écouta attentivement ses instructions par les spires, sentant son estomac faire des bonds à l’idée d’une mission !
La vie reprenait !

Elle disparut à travers la porte, invisible aux yeux des autres qui commençaient à s’agiter dans leurs couettes. Il se leva en silence, choisit des vêtements sombres de cuir qui épousaient ses formes musclées. Le temps, et peut-être bien Kylian, l’avait aidé à guérir, à reprendre goût à la nourriture, afin de cesser ce laisser-aller. Refusant de réellement mettre un mot sur sa relation avec Kylian, il passait le plus clair de son temps à s’entrainer avec acharnement afin de ne plus penser.
Il attrapa quelques affaires dans un sac, puis s’arma de sa dague, et de l’arc faël de sa mère, n’oubliant pas son carquois de flèches.

La descente des escaliers fut fluide et inaperçue, un véritable fantôme. Il put même passer en vitesse à la salle d’arme pour voler deux autres dagues et coutelas, et quatre étoiles en argent.

Il sortit dans la nuit, à l’apparence calme et professionnelle, mais le cœur palpitant d’excitation.
Marlyn l’attendait avec deux chevaux. Il sourit doublement en constatant qu’elle avait su prendre le sien. Eolwyn, l’Alter Real à la robe alezane, l’attendait, apparemment tout aussi impatient de partir. Voilà un moment qu’il ne l’avait pas chevauché. Pas depuis son voyage en pays faël, en fait.
Il se dressa, fier et prêt face à son maître. Il voulait qu’elle voit également qu’il avait changé, qu’il était un homme, et que plus rien ne saurait l’atteindre.
Plus aucune barbe ridicule ne parsemait son visage, et sa chevelure blonde reflétait blanche dans la nuit, descendant avec grâce et finesse au milieu de son dos. Ses yeux bleus pétillaient d’envie.
Plus il devenait homme, et plus Elio ressemblait à un faël.

Il attacha son sac à la monture d’Eolwyn, tout en écoutant les instructions de Marlyn.
Il la regardait avec attention, plissant ses pupilles sur l’absence de ventre. Elle avait bel et bien accouché. L’avait-elle gardé ? Qui s’en occupait durant leur mission ? Fille ou garçon ? Quel nom ?

Tu dois être prêt à tuer, rapidement et proprement.

Il hôcha la tête, on ne peut plus sérieux. Il avait choisi cette voie. Et ne la regrettait pas.
A présent, plus rien ne pouvait déchirer son cœur. Il n’en avait tout simplement plus. Juste un chiffon en boule, qui s’imbibe de désirs sexuels et de jeux de sentiments avec Kylian.

Les risques encourrus lui donnèrent des frissons dans le dos, redressant son échine dorsale. Pas par peur. Ça non.
Par fébrilité.

Enfin !

Ses yeux bleus se plantèrent sur Marlyn, un sourire amusé sur ses lèvres fines, dévoilant à peine ses dents, qui avaient gardé l’apparence de dent de lait d’enfant.


-Fin prêt. On y va ? On perd du temps, et de la nuit. Autant profiter de l’obscurité pour n’être que des ombres, non ?

Il s’approcha d’elle, prêt à être transporté par les spires pour la toute première fois.

-Je ne t’attendais plus. T’en as mis du temps. Mais ça vaut l’coup. Tu as changé.

Il l’avait vu de suite. Elle semblait comme guérie, comme plus forte. Neuve.
Ils seraient deux nouveautés dans le noir.
Sortant enfin de leurs prisons respectives.



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                 Et toi, Invité, veux-tu connaitre mon histoire ?

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La Borgne
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MessageSujet: Re: Le sang des silences sur nos mains de pantins [Terminé]   Dim 8 Jan 2012 - 1:47

Les étoiles étaient masquées d’un lit de nuages, sombre et épais, que la lune faisait luire comme de la brume ; l’astre était lui-même dévoré par les ténèbres, et le vent mugissait dans la forêt, rompait le silence. Le temps se couvrait.
La Dame aille se faire mettre.
La Mentaï décolla son regard de la voute céleste dans ses ruminations pour le reposer sur le jeune homme qui lui faisait face. Elio était plus élancé que dans ses souvenirs ; beaucoup moins famélique, beaucoup moins cave, et les mains agités de tics d’excitation plutôt que de tics d’épuisement. Il semblait mieux manier ses psychoses, mieux gérer ses ressentiments, et par-dessus tout, il était beaucoup moins facile de l’apparenter au Chaos. Ce qui était très loin d’être négligeable. Intérieurement, elle était satisfaite d’être parvenue partiellement à le redresser alors qu’il commettait exactement la même erreur qu’elle au même âge.

La victoire avait toujours un gout de miel dans la bouche, et plus particulièrement cette victoire sur la colère intrinsèque d’Elio Tharön.

Avoir à ses côtés un jeune homme que les insomnies ne rongeaient plus et qui avait vaincu ses propres chimères était très loin d’être négligeable. Ils auraient besoin de toute leur puissance et de toute leur intelligence conjointe pour réussir cette mission de bout en bout, et elle préférait de loin ne pas avoir à toujours surveiller du coin de l’œil que son apprenti ne se laissait pas aller à la folie.
Encore que cet aspect là, elle préférait encore le surveiller ; en connaissance de cause, elle se sentait toujours capable d’y sombrer elle-même. Même sans être sous l’influence d’une quelconque plante ou d’un quelconque dopant depuis plusieurs semaines.

Elle prit une dernière minute pour les dernières observations ; il lui importait de manière cruciale de savoir exactement quels étaient leurs avantages et leurs inconvénients. Elio Tharön était par sa nature un demi faël, et possédait son propre arc et nombre de flèches, cet élément était crucial et l’arrangeait au plus haut point : son propre handicap l’empêchait de tirer correctement à l’arc ou même d’évaluer les distances. Après un bref coup d’œil dans les fontes d’Elio, elle fut satisfaite du nombre d’armes blanches qu’ils possédaient en propre ; les Spires n’étaient jamais sûres, et pour la première partie de leur mission, il valait mieux être armé.

Tout allait bien se passer.

Il le fallait, sans quoi c’était la corde ou le bourreau. Marlyn n’avait aucune véritable confiance dans les informateurs et le réseau qui avait été déployé spécifiquement pour cette nuit, mais c’était se pendre à sa propre corde que de jamais faire confiance à ce genre d’individus. En son for intérieur, une certaine angoisse l’étreignait quand même, sans qu’elle en montrât le moindre objet : cette mission avait été commandité par quelqu’un d’autre que son propre maître, et elle agissait de son propre chef, et dans une configuration extérieure aux Mercenaires du Chaos. Et surtout, avec un réseau qu’elle avait elle-même contribué à mettre en place, et qui était donc moins sûr encore que celui du Chaos.

Un sourire s’étira sur ses lèvres devant l’impatience morbide d’Elio. Il avait raison : que cela soit un jeu pour eux, et que les autres en soient les perdants. Elle posa calmement la main sur son épaule, un frisson parcourut ses Spires au contact physique avec son élève, comme chaque fois qu’elle le touchait. Les mots semi accusateurs d’Elio retardèrent de quelque seconde son investiture des Spires et le pas sur le côté qu’elle était originellement en train de créer.

Ils avaient tous les deux changés, pour le meilleur, et pour le pire du reste du Monde. Ils vibraient tous les deux d’une énergie nouvelle, lui s’était relevé des chimères qui dévoraient son esprit, elle avait vaincu le corps qui lui servait de prison. Tout aurait pu se dérouler bien pire pendant les mois de silence qui les avait séparés. Etait-ce une sorte d’affection qu’elle entendait dans la voix d’Elio ? Bien sûr, comment en douter avec ses antécédents familiaux et la ferveur avec laquelle il la suivait ?

Si elle ne pouvait lui rendre autant qu’il en donnait, et si elle était prête à le laisser en arrière s’il tombait ou menaçait sa propre vie, elle devait bien reconnaître qu’elle éprouvait une sorte d’affection d’un lépreux pour un autre, d’un paria pour son consort.

- Quoi qu’ils fassent, ils ne parviendront jamais à m’abattre complètement, Elio. Je reviendrai toujours. C’est une promesse. Bien, prêt à n’être qu’une ombre ?

Il hocha la tête sans se départir de son sourire, et elle ferma les yeux. Les collines brumeuses apparurent dans son esprit, elle en modifia les contours pour les ajuster à ses souvenirs, y fit apparaitre le bosquet de hêtres qui constituait la croisée des chemins, rajouta les tourbières traitresses dissimulées par la nuit, et le chemin impérial, dallé et négligé, les plaines d’herbe jaunie, et les ornières creusées de boue. Ses spires, tentacules imaginaires, forcèrent contre la porte de la Réalité, et bientôt…
Ils disparurent ensemble sans un bruit.

La nuit favorisa leur apparition dans les plaines et les champs qui saupoudraient les alentours d’Al-Vor comme une immense tapisserie, mais elle se laissa à peine le temps de reprendre son souffle et de glisser un «
Attends-moi ici » que déjà, les Spires la firent re-disparaître. Il lui fallut deux allers retours supplémentaires pour transporter leurs chevaux un à un, car les Spires ne permettaient pas, malgré son don démesuré, de faire un pas sur le côté avec plus d’un être vivant. Et cet effort répété déjà, lui avait laissé le souffle coupé et la tête lourde, mais elle conserva le dos droit, et enfourcha son cheval sans flancher ; ils partirent de conserve au petit galop dans la direction qu’elle leur indiqua. Le chemin emprunté par le convoi des Yil’Jemur était derrière un des collines qui apparaissait à l’horizon.

Une malédiction franchit ses lèvres : le mauvais temps n’était pas uniquement centré à Al-Poll, et les premières gouttes de pluie frappèrent leur visage alors qu’ils étaient sur le point d’atteindre leur point de destination. La pluie signifiait qu’ils allaient perdre en visibilité, qu’ils risquaient de déraper dans l’herbe, et que leurs vêtements mouillés seraient suspects dès lors qu’ils devraient infiltrer des bâtiments, plus tard dans la nuit.

Toutes à ses ruminations, Marlyn manqua un autre détail, et la surprise occasionnée par cette découverte brutale manqua de la jeter à bas de son cheval. Il lui semblait qu’on venait de lui plaquer soudainement des oreillers sur les oreilles et sur la bouche, ou plongé la tête sous l’eau. Elle constata avec horreur que les Spires lui étaient inaccessibles, et que malgré toute l’énergie avec laquelle elle tentait de les investir, elle ne pouvait même pas franchir la barrière entre le monde réel et l’Imagination. Cette sensation d’être aveugle et sans ressources lui serra le cœur. La dernière fois qu’elle avait éprouvé un tel étouffement de son pouvoir, elle était enfermée dans une cellule de l’Académie de Merwyn, ou vissée sur un chevalet de bois pour être battue. Une seule chose était capable de supprimer son pouvoir à ce point-là…

Le convoi avait un gommeur.

Ce n’était pas prévu. C’était même un énorme imprévu. Ils démontèrent sur un aplomb boisé qui donnait sur une route, et où ils étaient invisibles du moment que leurs cibles ne levaient pas les yeux. C’était le point où tout se déroulerait, de ses prévisions. Le convoi, constitué d’une diligence de belle facture encadrée par deux charrettes, passerait sous cet aplomb dans quelques minutes. D’après Ecket, qui lui avait livré les informations sur le convoi, les deux charrettes avaient été ajoutées à la dernière minute, et Al-Vor n’était prévenu que de la venue de la diligence. Ils pourraient donc s’en débarrasser sans la moindre mesure.

Le plus important était de tuer les quatre gardes répartis dessus, le cocher de la diligence. Quant à celui qui se trouvait dans le carrosse…

Marlyn se sentait écorchée vive sans les Spires, comme un poisson hors de l’eau, mais il faudrait faire avec. Alors qu’Elio observait lui aussi la situation, elle se porta à sa rencontre d’un air neutre. Il ne fallait absolument pas qu’il se mette à penser que tout n’allait pas comme prévu, pas si tôt. Elle lui indiqua le chemin en contrebas et lui murmura ses instructions :

- Tu as un arc et tes deux yeux, j’ai confiance en ta capacité de t’en servir, même par temps de pluie. Tu resteras sur l’aplomb pendant la durée de l’attaque pour me couvrir par en haut, tu comprends ? Il y aura un carrosse encadré par deux charrettes. Tue en priorité les gardes et les gens qui n’ont aucune valeur. Essaie si possible de blesser seulement le cocher, mais ce n’est pas très important. Je descends sur le chemin, près du bosquet de frênes.

Elle fouilla un instant dans les fontes de son cheval, attaché à un bouleau un peu en arrière, et en extirpa une poignée de flèches plus courtes, dont la pointe avait été enroulée dans l’ouate imbibée d’essence et d’amadoue. Elle les tendit à Elio en lui précisant :

- Elles s’embraseront sous la pluie, la poche d’étoupe contient du feu grégeois. Utilise-les pour enflammer les charrettes si la situation se corse, mais évite de m’inclure dans le brasier. Fais attention à toi, ils ont un gommeur, je ne pourrai pas communiquer par les Spires avec toi.

Dans cette dernière phrase, elle avait tenté de masquer cette petite angoisse qui lui étreignait la gorge, avec plus ou moins de succès. Il ne pouvait sans doute pas comprendre pleinement la portée de la perte de son Don, mais elle le sentait bien : elle se basait sur les Spires pour se battre avec elle et l’aider à survivre, à voir plus clair, à pallier à son handicap.
C’était comme perdre son dernier œil.
Mais il faudrait bien faire sans. Et gérer la pluie, cette pluie qui rendait sa vision quasi inefficace tant que les ténèbres seraient présentes. La jeune femme contourna furtivement la colline et s’engouffra en contrebas dans le bosquet de hêtres qu’elle avait indiqué à son élève. De là où elle était, elle pouvait distinguer sa silhouette dégingandée se découper dans le noir. «
Une vraie ombre » pensa-t-elle, un sourire flottant sur les lèvres.

Une corde fixée à un arbre et un affleurement rocheux traversait la route de part en part à hauteur des pattes des chevaux, et qui avait pour fonction de stopper le convoi qui alternait, à ses informations, entre trot et galop. On entendait d’ailleurs d’ici le clapotement des sabots sur les pavés ; elle devait faire vite. Si jamais la corde ne suffisait pas, un tronc d’arbre mort barrait la chaussée quelques mètres plus loin qui était déjà installé là avant qu’ils n’arrivent.

L’attente lui parut extrêmement pénible, dans ce silence cottoneux sans Imagination, et avec la pluie qui lui martelait les tempes comme seule compagnie, tandis qu’elle surveillait ponctuellement Elio, toujours guettant sur son amont rocheux.

Le convoi arriva enfin à leur portée. Deux charrettes qui entouraient un carosse, comme prévu. Mais trois gardes par charrette, et un près du cocher. C’était beaucoup plus que prévu, et l’imprévu agaçait profondément Marlyn, et lui faisait souvent courir des risques inutiles. Lorsque un cheval manqua de chuter à cause de la corde et que le convoi s’immobilisa dans un grand fracas, la jeune femme leva le poing en l’air, et le sifflement d’une flèche retentit à travers la pluie, suivi d’un gargouillis d’agonie.

L’action commençait vraiment. Elle sortit de son bosquet, dagues empoisonnées au poing, et trancha rapidement la gorge d’un premier garde avant qu’il n’ait pu dégainer. Son objectif à elle, tandis qu’Elio la couvrait et se débarrassait des gardes par en haut, était de neutraliser le noble qui se cachait dans le carrosse, et de s’assurer qu’il ne s’enfuie pas, ni ne meure.

Mais d'abord, trouver et tuer ce putain de Gommeur.

Leur réussite dépendrait essentiellement de la capacité d’Elio à la débarrasser des ennemis qui l’entouraient. La pluie, battante et très puissante, empêchait désormais complètement Marlyn de le discerner dans le noir, ou d’entendre le claquement caractéristique de son arc.
Avoir mis sa survie entre les mains d’une ombre que la pluie a dissous.
Quelle ironie.


[Comme je t'ai dit, tu as toute liberté pour la suite des évènements quant à cette attaque, fais-toi plaisir : ) ]


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MessageSujet: Re: Le sang des silences sur nos mains de pantins [Terminé]   Dim 8 Jan 2012 - 15:36

La promesse de Marlyn lui fit l’effet d’une grande fierté, et à la fois de reconnaissance.
La fierté d’avoir un maître que rien ne pourrait abattre, et pouvoir ainsi en devenir de même un jour.
La reconnaissance de pouvoir avoir conscience en elle, de savoir que, pour une fois, il pouvait compter sur quelqu’un qui ne l’abandonnerait pas.
A sa question il hocha la tête, dans un sourire non feint. Enfin, ils pouvaient rentrer en scène de nouveau.

Sa main sur son épaule, son mentor ferma les yeux. Elio se prépara mentalement. C’était la toute première fois qu’il touchait au dessin de prêt, et qu’il allait effectuer un pas. Un boule de stresse le prit au ventre, mais il n’eut pas le temps de la sentir plus, qu’ils disparaissaient déjà.

Ils atterrirent dans un champ, au milieu des plaines non loin d’Al Vor. Marlyn eut tout juste le temps de lui donner une consigne alors qu’il se remettait de ses émotions, qu’elle disparut de nouveau, ramenant tour à tour leurs chevaux. Encore un peu troublé du dessin, Elio se hissa sur Eolwyn, et respira un grand coup l’air frais de la nuit pour se ressaisir. Ils partirent de chœur dans un léger galop, Elio suivant la direction que lui indiquait la mercenaire du Chaos.

Il ne savait rien de la mission. Ni le comment du pourquoi. Qui allait-il tuer ? Dans quelles circonstances ? Tout était de surprise. Et ce côté imprévu le mettait en alerte, plein de stress positif. Excité. Impatient. De l’action pure et dure. Et le meilleur des entrainements qui lui restait à avoir !
Il sentit une substance humide claquer soudainement sur son nez. Il leva la tête et constata que les premières gouttes d’une pluie les atteignaient. Il espérait que ce ne soit qu’une averse, et qu’elle ne s’amplifie pas trop, sinon quoi il serait un peu plus handicapé que d’habitude pour se battre. Il ne s’inquiétait pas trop pour son don à l’arc. Même en temps de pluie, il devrait atteindre facilement ses cibles. Mais le combat à terre l’inquiétait plus.

Alors qu’ils avançaient, et que l’apprenti percevait un convoi au loin, il crut sentir Marlyn se braquer. Mais elle ne fit signe d’aucune remarque, et paraissait au deuxième regard des plus normale. Elio savait, de toutes manières, que même s’il y avait un problème, elle ne lui en dirait mot que si cela le menaçait vraiment. Ils pouvaient donc continuer leur route en toute sécurité.

Ils se postèrent sur un aplomb, de telle hauteur qu’ils pouvaient avoir une vue parfaite sur le convoi. Elio comprit alors que ce dernier était leur cible. Marlyn le lui confirma en l’intimant de rester ici, afin de la couvrir. Il hocha la tête, satisfait de son rôle et fier de sa confiance. Les flèches allaient fuser !
Son cœur rata un battement lorsqu’elle lui tendit des flèches plus courtes. L’embout lui désigna de suite quelles sortes de flèches il s’agissait. Des inflammables. Un véritable bijou ! Ses yeux bleus brillèrent de remerciement envers Marlyn.
Il allait lui répondre, mais l’histoire du gomeur lui fit l’effet d’une douche froide. Il vit alors de suite que c’était de ce détail que s’inquiétait son maitre tout à l’heure.
Aucune communication possible.
En cas de gros imprévu, de danger…Ils en seraient tous les deux plus que paralysés !
Toutefois, il tenta de masquer à son tour l’inquiétude.

-Compte sur moi.

Il la laissa aller se mettre en place en s’énumérant les consignes.
Tuer en priorité les gardes et les peu d’importance.
Si possible se contenter de blesser le cocher.

Les consignes étaient on ne peut plus simples. Toutefois le convoi serait en mouvement, il pleuvait, et à son premier assaut ce serait la panique, ils bougeraient sans cesse, rendant son don plus ardu.
Il se posta, accroupi sur une pierre, dans l’ombre d’un arbre. Il prit une première flèche de son carquois, et l’étira jusqu’à son oreille, corde tendue, prête à être meurtrière.
Contre toute attente, Elio était des plus sereins.

L’attente pouvait paraitre longue, mais le kaelem ne bougeait pas d’un poil, axant sa concentration sur le point du convoi qui grossissait à vue d’œil, ne cillant que ses prunelles pour guetter le signe de Marlyn.

Lorsqu’Elio pu distinguer correctement leur ennemi, il grogna. Il y avait trois gardes par charrettes. Ce qui était un nombre plutôt conséquent. Il ne doutait pas de pouvoir tous les tuer. Mais de la vitesse et du temps dont il disposait. Dès que le premier s’écroulerait, ils seront tous en alerte, et il n’avait aucun moyen de savoir si d’autres gardes se cachaient à l’intérieur, arcs en main. Il espérait de tout cœur que non. D’une parce qu’ils tireraient à l’aveuglette en direction d’où provenait ses flèches, et qu’il y avait donc un risque pour lui. Mais surtout il craignait pour Marlyn. S’il la couvrait, c’est qu’elle s’approcherait au plus près du convoi. Et le véritable danger serait pour elle, surtout si elle était privée de dessin.

Le convoi s’immobilisa brusquement, sûrement causé par un artifice de Marlyn, et celle-ci leva son poing.
Elio ne fut pas long à réagir. Sa première flèche fusa de suite. Droit dans le cœur du premier garde. Il n’attendit pas de voir les diverses réaction, et encocha trois flèches. Qui tuèrent les deux autres gardes de la première charrette.
Comme prévu, les autres hommes se mirent en action, mais le soulagement envahi le cœur du jeune garçon lorsqu’il constata que la pluie, à présent battante, les empêchait complètement de deviner sa position. La panique était de mise.
Mais bientôt, des deux charrettes entourant le carrosse principal, sortirent des arcs. Juste des bouts d’arcs et des flèches volant en l’air. Des arches s’y cachaient à l’intérieur. Ils s’handicapaient eux-mêmes, puisque leur cachette ne leur permettait pas de tirer à une hauteur suffisante pour atteindre Elio, même si celui-ci avait été visible.
Toutefois le sourire d’Elio s’effaça bien vite.

La pluie évoluait. Et se transforma en orage.
Si bien que de grands éclairs retentirent, révélant ainsi non seulement sa position, mais également celle de Marlyn !
L’apprenti mercenaire n’hésita pas une seconde.
Il encocha une flèche de Marlyn et la tira dans la deuxième charrette. Il ne fit pas de même pour la première, ayant peur de pénaliser son mentor ensuite dans sa mission. Le feu ne devait pas atteindre le carrosse, et avec l’orage…
Il attrapa en vitesse ses propres flèches et les encocha par trois, tirant sur les gardes en feu, et ceux surprises de l’intérieur de la charrette. Ceux de la première sortirent et le mitraillèrent de flèches, mais Elio fit un bond sur le côté, se protégeant pas l’arbre.
Il repéra alors un des cochers qui prenait une arme à un garde mort pour s’attaquer à Marlyn.
La flèche ne prit qu’une seconde. En pleine tête.

Marlyn ne prit pas le temps de le remercier d’un regard, et Elio en ressenti un grand soulagement. C’était la grande panique à bord, les charrettes étaient en fait pleines de garde, et cachaient encore le carrosse, ce qui pénalisait le guerrier. La cible de Marlyn devait être protégée de l’intérieur également. Et il n’y avait aucun accès.
Et impossible de la contacter.

Ses flèches continuaient à fuser, tandis que son cerveau bouillonnait. Il perdait Marlyn de vue, et risquait de la blesser. Il lui fallait bouger. Se mettre à découvert, certes, mais bouger. Sinon quoi, il la livrait en pâtée.

Il encocha une deuxième flèche enflammée, ayant soudainement une idée. Dans un grand éclair, il bondit de son rocher, ayant presque la sensation de voler. Il décocha le feu non sur le convoi, mais sur le champ sur le devant, empêchant ainsi les gardes d’avancer plus et de l’atteindre. Marlyn étant déjà sur le lieu, elle ne craignait rien, pouvant sortir par derrière, ou par pas sur le côté. Quand à lui…et bien déjà il lui faudrait attérir.



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MessageSujet: Re: Le sang des silences sur nos mains de pantins [Terminé]   Lun 9 Jan 2012 - 0:29

C’était un traquenard.
Un foutu traquenard.
Trois gardes étaient déjà tombés sous les flèches d’Elio et elle avait réussi à se frayer un chemin jusqu’à la porte du carosse en évitant le cocher qui sortait un estramaçon de sous son siège. Si tout s’était passé normalement, il n’aurait du rester que trois gardes et ce cocher vindicatif, qu’elle laissait aux soins d’Elio. Mais apparemment, le Dragon s’acharnait à ce que rien n’aille comme prévu dans cette mission depuis le commencement.
La Mentaï avait égorgé un autre garde pour éviter de se trouver empalée sur sa pique, et fracassé le crâne de deux autres, et pourtant, il en affluait encore, dans la nuée, impossibles à compter, infinis sous ses coups et qui l’encerclaient. Quelle était cette sorcellerie, encore ?! La colère se mua en rage glaciale, elle eut le temps de noter en s’écartant à reculons de la scène que la perte de son Don du dessin lui permettait de garder la tête froide plus facilement, même si le manque lui creusait un vide dans la tête.
Un éclair illumina la scène, et le ciel s’ouvrit en deux sous la force de l’arc lumineux, teinté tout d’or blanc et de halos fantomatiques, la pluie distordait les formes, mais elle les distinguait en otant la pluie de son visage d’un revers de main : les toiles de jute qui recouvraient les ballots des charettes déversaient ce qui semblait être des torrents de gardes sur le chemin, des gardes qui s’étaient dissimulés comme des fagots dans la prévision d’une attaque. «
La voilà ! » cria l’un d’eux à la voix ouatée par la pluie, car les éclairs lui permettaient à elle de distinguer la scène, mais aussi à eux de la repérer. Les gardes se tournèrent d’un bloc du côté où elle se tenait, sans qu’elle bougeât.
Elle distinguait ce qu’eux ne pouvaient pas voir, dos tourné à l’aplomb rocheux qui les jouxtait. Un petit soleil dans la tempête, une étoile incandescente, qui dessina l’espace d’une seconde les traits concentrés de son élève, une étoile filante sous les flots, et qui alla s’abattre comme un courroux et embrasa une des charrettes dans un rugissement d’enfer.

Le monde n’est que déception, artifices.

Qu’ils croient que quelque magie invoquait la pluie de flèches qui s’abattait sur eux, et embrasait les alentours en nimbant la scène de couleurs carmins.
Qu’ils croient, et qu’ils en meurent de peur.

La scène était à présent pleinement illuminée par le brasier, et aucun de ces bleus n’avait pour l’instant réussi à lui cause plus que des éraflures sur sa combinaison de cuir, et une ecchymose sur le bras. Il leur manquait l’expérience, et le calme, et surtout, il leur manquait l’envie de tuer. Marlyn agissait en vitesse et non en force…

et le plus gros des troupes, ou du moins la dizaine qui en restait, était concentrée à tenter d’abattre l’Ombre. Pour l’heure, trouver le Gommeur. Elle sauta lestement sur la deuxième charrette et retourna les ballots de paille et les sacs en toile, en maudissant toutes les divinités entre ses dents. Sa recherche, ponctuée d’esquives et de parades, était un échec. L’autre charrette était en flammes et elle l’aurait aussitôt senti si le Gommeur avait été dévoré par l’incendie. Il ne restait qu’une seule solution.
Elle se dirigeait d’un pas furieux vers le carosse et envoya un nouveau garde rejoindre les champs étoilés de la Dame d’un coup de dague dans la colonne vertébrale. Alors qu’elle avait la main sur la poignée de la porte, un cri d’agonie explosa contre son oreille et elle sentit un masse d’abattre non loin d’elle. Un cocher aux joues frappées de petite vérole et de larmes de sang, la tête fendue en deux par une flèche en plein lobe occipital.

Et la fournaise redoubla alors qu’elle reculait à nouveau un peu plus loin sur la route pour prendre une mesure d’ensemble du spectacle. La charrette avait presque achevé sa consomption et la pluie empêchait le feu de se répandre sur les ridelles des autres voitures, à son grand bonheur, mais il semblait que des flammes surgissent brusquement du sol en rugissant.

Elio, qu’as-tu donc fait ?

La petite dizaine de gardes, auxquels s’était joint le dernier cocher, avait l’air pétrifié des catastrophes, et la plupart s’échinait désormais à pousser la charrette indemne hors de danger sur le bas côté opposé de la route. Elle profita de la confusion générale pour rengainer, et rabattre sur sa chevelure la capuche de cuir qui la protégerait des flammes.
Une course à travers les ornières boueuses, et, les bras levés devant le visage, les membres ruisselant de pluie, elle se dirigea droit vers le mur de flammes qui luttait contre l’orage, et le traversa d’un bond. Le feu ne prit pas à ses vêtements détrempés et couverts de boue, et elle étouffa du plat de la main la seule flammèche qui avait réussi à prendre dans le tissu non protégé.
Elio venait manifestement de sauter depuis l’affleurement rocheux car il venait tout juste de se relever en chancelant un peu. Sans un mot, elle le saisit par l’épaule et le remit complètement sur pied, après avoir vérifié du regard qu’il n’avait rien de cassé. Le feu grégeois les protégeait de la vision des ennemis pendant un instant dont elle profita pour reprendre son souffle.

Toute à l’adrénaline de l’action, la Mentaï donna une claque fraternelle sur l’omoplate de son apprenti et sortit d’une des nombreuses poches de sa tenue un flacon d’essence de rougeoyeur, qu’elle tient précautionneusement loin des flammes. Il lui servit à imbiber deux couteaux sans grande valeur qu’elle pouvait se permettre de perdre dans l’action.
Et ils repartirent en traversant de nouveau les flammes, que la pluie avait déjà à moitié dévorés et qui ne leur arrivaient plus qu’à la taille. D’une pirouette, Marlyn plongea ses couteaux dans le feu, et ils s’embrasèrent aussitôt.

La victoire venait quand l’ennemi croyait qu’il avait déjà perdu. En voyant les deux silhouettes guindées de noir surgir des flammes, dont l’une tenait deux lames embrasées, la moitié des soldats prit peur et s’enfuit en criant qui au démon, qui à la sorcellerie. Ils furent aussitôt abattus dans le dos par les traits précis d’Elio Tharön que la pluie n’empêchait pas de faire mouche à chaque tir.
La Mentaï se dirigea pour de bon vers le carosse et ouvrit la porte dans un grand fracas de tonnerre. A l’intérieur, comme il fallait s’y attendre, un noble doublé de manteaux damassés, chamarrés, un noble recroquevillé sur le plancher de son estafette et qui tremblait de peur en invoquant la baleine céleste. Il tenait serré contre son cœur le Gommeur, visqueux et lippu, et la source de toutes les malédictions de Marlyn. Sans autre forme de formalité, la jeune femme asséna à l’imbécile un coup du pommeau de sa dague et arracha de ses bras inertes la bestiole flasque et vaguement batracienne.

Elle jetta sur la chaussée ses dagues enflammées, qui ne lui servaient plus à rien, sortit un stilet de sa botte et transperça la créature de part en part. Et comme des vannes qu’on ouvre, les Spires se manifestèrent de nouveau à son esprit, s’y accrochèrent comme le remora à son requin, et elle fut complète de nouveau.

Dès lors, tout se termina très vite. Elio avait fini d’abattre la plupart des gardes et elle poignarda dans le dos le dernier contre lequel le jeune homme luttait avec vaillance et sans merci. L’esprit affamé de la Mentaï investit les Spires, et des torrents d’eau se déversèrent sur les dernières flammes de l’incendie qu’ils avaient causé.
Leur attaque avait clairement manqué de discrétion. Mais comptait seulement qu’ils avaient vaincu. Elle se serait volontiers laissé aller à un rire d’adrénaline, mais leur tâche ne faisait que commencer. Ils poussèrent les corps et les charrettes pour les dissimuler dans le bosquet. Restait sur la route inondée seulement le carrosse.
Exactement ce à quoi s’attendaient les gardes à la poterne d’Al-Vor.

Marlyn délesta le cocher, mort de ses blessures, de ses habits, et les lança en direction d’Elio. Pour elle-même, elle choisit un haubert de garde peu abimé, et prit sous le bras le casque à visières de celui qui devait être leur captaine.

- Tu incarnes Morat, le cocher du Sire Yil’Jemur, qui est chargé de le conduire en catastrophe à Al-Vor pour être reçu par le sire Hil’Muran en secret. Tu as peur pour la sécurité de ton maître. Des bandits vous ont attaqués en chemin, ce qui explique le sang sur ton surcôt. Sire Yil’Jemur n’a pris que deux gardes avec lui, par souci de discrétion, je suis celui qui a survécu à l’attaque.

Pendant qu’il s’habillait et s’habituait à son nouveau rôle, elle monta à nouveau à l’intérieur du fiacre. Le noble venait manifestement de reprendre connaissance, car il tremblait de tout son corps en regardant par les ouvertures de sa voiture. Il esquissa un geste pour s’enfuir, mais la Mentaï lui saisit implacablement la gorge pour le remettre sur son fauteuil capitonné.

- Tu fais mine de nous résister, et tu rejoins toute ta compagnie à nourrir les vers dans le fourré.

- Vous ne savez pas… à qui vous avez affaire, j’ai des amis très puissants vous savez !
marmotta-t-il dans une vaine tentative de sembler courageux. Elle le regarda droit dans les yeux d’un air calme et lui montra sa paume ouverte. Une lanière de cuir fixait à l’intérieur de sa paume un petit aiguillon d’acier qui luisait encore de poison. La main du noble Yil’Jemur se porta précipitamment à son cou ; il avait compris.

- Tu ne mourras pas tout de suite. Le poison met cinq jours à se répandre dans ton corps et trois autres à le détruire. Si tu veux l’antipoison, tu as intérêt à suivre mes instructions à la lettre. Pour quelle raison dois-tu rencontrer en secret le fils cadet des Hil’Muran cette nuit ?


- Il.. Nous devions discuter de plans, pour.. pour son coup d'état. Je le finance pour sa milice, et il m’offre des privilèges. Vous n’en saurez pas plus, je resterai muet comme la Dame !

Elle sourit ironiquement. C’était déjà plus qu’elle n’en attendait. Le reste viendrait plus tard, quand il aurait pris le temps de réfléchir à son sort pendant qu’ils le conduiraient à Al-Vor.

- Tu le rencontreras cette nuit comme prévu. Agis normalement, ou c’est un autre poison qui noircira tes lèvres.

La lueur d’incrédulité dans son regard manqua de tirer à Marlyn un rire sardonique quand elle descendit de l’estafette pour rejoindre Elio sur le devant, à côté du cocher. Il savait de toute évidence conduire ce genre d’attelage, et ils partirent de nouveau au triple galop en direction d’Al-Vor. Le répit offert par le voyage permit à Marlyn de souffler, et d’appesantir son demi regard un peu plus longtemps sur Elio. La lueur dans son regard trahissait son excitation et l’implication avec laquelle il suivait ses ordres. Ca irait parfaitement pour le moment.

- Tu t’en sors parfaitement. Puisse le Dragon nous permettre de continuer comme ça toute la nuit. Quand nous arriverons aux portes d’Al-Vor, c’est à toi qu’échera la tâche de parler. Je ne suis qu’un garde, c’est le cocher qui est au courant des secrets de son Seigneur. Fais-nous passer la porte sans encombre, et mène-nous au palais des Hil’Muran, puis trouve un moyen de nous faire entrer à la suite de notre Seigneur.

Elle répéta un dernier «
j’ai confiance en toi. » tandis qu’ils chevauchaient à bride abattue. C’était ce dont manquait Elio, la confiance qu’on plaçait en lui. Il fonctionnait à ça ; elle lui en donnerait autant qu’elle pouvait se le permettre. Mais une légère grimace de son élève, alors que le fracas des sabots sur pavé couvrait les autres bruits, l’avertit que quelque chose n’allait pas. Elle tira elle-même sur les rênes des chevaux pour stopper leur attelage.

Avait-elle manqué quelque chose, détourné le regard trop longtemps pendant la bataille ? Quelques gouttes de sueur perlaient sur le front d’Elio.

- Elio, tu es blessé… ?



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MessageSujet: Re: Le sang des silences sur nos mains de pantins [Terminé]   Mer 11 Jan 2012 - 17:07

Ses deux pieds frappèrent le sol, et ses jambes fléchirent dans un craquement heureusement bénin. Le feu hurlait autours de lui et sa vision en fut quelque peu atterré. Il remercia dont du regard Marlyn qui l’aida à se ressaisir en le hissant par l’épaule. Il n’avait rien de cassé. Que la Dame en soit louée. Une mauvaise chute de se genre aurait bien pu lui faire perdre toute activité motrice.

Il reçut une claque amicale dans le dos, qui l’emplit de fierté. Elle semblait par ce geste satisfaite de son travail, malgré le risque qu’il leur faisait courir avec les gerbes de flammes qui se multipliaient et tentaient de tout dévorer dans leur périmètre.
Il regarda avec curiosité son mentor préparer des dagues à l’aide d’une viole, qui devait certainement contenir un poison quelconque. Cela le fit sourire. Si son arme de prédilection était la flèche, le poison était l’une de ses destructions, de ses morts favorites.
Il garda toutefois un œil attentif à ce qui se passait autours. Si les flammes les cachaient partiellement, il restait encore des gardes possiblement vifs. Et leur cible ne faisait aucun doute.
Ils traversèrent le brasier qui diminuait avec la pluie.
En voyant les silhouettes de leurs agresseurs s’avancer, les gardes paniquèrent, hurlant à l’hérésie, au démon et autres créatures jugés maléfiques. Elio en rajouta une couche en offrant son plus horrible sourire, tandis qu’il encochait deux flèches sur sa corde d’arc faël.
Ils ne purent faire deux pas de plus, qu’ils s’écroulaient, morts sur le sol humides léché par le feu.

Marlyn s’engouffra dans le carrosse tant convoité, tandis qu’Elio restait à l’entrée, guettant le moindre signe d’un homme encore vivant.
Il entendit un gémissement apeuré qui devait venir de l’homme en question. Il esquiva un sourire, en l’imaginant bien s’être fait dessus tant l’attaque avait du le traumatiser. Oh, pauvre petit noble !
Puis il perçut le son qu’il aimait le plus au monde avec celui du sifflement d’une flèche.
Celui de la dague qui se plante dans la chair, puis s’en extrait, emportant avec elle des lambeaux de peau et un flot de sang.
Il ne put retenir un léger rire. Leur première partie de mission était réussie.

Sa joie fut de courte durée. Un des survivants venait de lui sauter au cou. Pris par surprise son arc tomba à terre, et lui aurait été de toute façon bien inutile de si près. Il parvint à sortir sa dague de son écrin, tentant de transpercer avec la gorge de l’homme. Mais les bras massifs de celui-ci le tenaient à terre.
Il lui assena un coup de genoux dans l’entrejambe, qui le fit se plier à terre. Mais le garde était protégé d’une ferraille épaisse, et si son souffle en devint défaillant, il put éviter le coup mortel d’Elio.
Il riposta en balançant son poing dans le vide. Elio l’évita, mais le poing fit un tour et se transforma en un enlacement qui le prit d’épaules à épaules, puis de gorge à gorge. Collé l’un contre l’autre, ils se débattaient, s’étouffant mutuellement. C’est alors qu’il sentit l’autre main de l’abruti agripper la sienne et la retourner. Il grimaça contre son poignet qui se tordait, mais continua le combat. Il ne comprit qu’en sentant le métal froid contre sa peau l’ambition du garde vis-à-vis de son poignet. Il venait de le retourner pour utiliser l’arme d’Elio contre son propre propriétaire.
La lame s’enfonça légèrement dans l’abdomen du kaelem qui refusa de hurler, préférant grogner tout en serrant la mâchoire si fort qu’il s’en fit mal.

Soudain son ennemi s’écroula. Et sa vision quelque peu floue devina Marlyn derrière le corps du mort. Elle venait de le sauver.

-Merci. Grogna-t-il.

Une main sur son abdomen, il cacha la blessure qui l’élançait, refusant d’en finir là. Il nettoya sa dague dans l’herbe et la rangea, affichant un visage d’une totale neutralité.
En se levant, il constata avec surprise que la lame n’avait, grâce à Marlyn, pas eut le temps de pénétrer totalement son ventre. Une enfilade sans doute légèrement ouverte, mais rien de plus.

Des torrents d’eau se déversèrent alors sur les champs, et le jeune homme mit un temps à comprendre qu’il s’agissait du don de Marlyn. Il pensait pourtant qu’elle ne pouvait pas l’utiliser ! Avoir tué le noble du carrosse lui avait-elle rendu son pouvoir ?
Il songea à la questionner, n’y connaissant rien au dessin. Mais plus tard.
L’eau lava sa blessure, ne laissant plus qu’apparaitre une déchirure dans son uniforme.

Ensembles ils déplacèrent les corps, eux aussi quelque peu lavés par la pluie magique de Marlyn.
Celle-ci délesta alors le cocher de ses vêtements, les lançant à son apprenti. Il les attrapa, comprenant que rien n’était fini, ou réussi. Leur mission allait bien plus loin, et il ne pouvait en être qu’enchanté.

Morat.
Un rôle.
Ses yeux brillèrent d’excitation. Il allait jouer un rôle, rentrer sur scène, enfin !
La levée des rideaux pouvait avoir lieu, de son masque, Elio ferait un carnage !

Il s’habilla, prenant soin de se mettre dos à son mentor. Non par pudeur. Mais parce qu’il préférait examiner sa blessure seul et ne pas l’inquiéter inutilement.
Il y vit ce qu’il pensait être. Une simple enfilade, légèrement plus profonde. Rien qui ne saurait entraver leurs plans. Il se ferait soigné une fois de retour.

Il l’entendit remonter dans le fiacre, et se retourna, fin prêt, fronçant ses sourcils blonds. Qu’avait-elle donc encore à faire à l’intérieur ? Piller les richesses du noble ?
La voix, alors, du noble encore vivant, le surpris.

Pas mort !
Comment ça pas mort ?
Alors…Comment Marlyn pouvait-elle avoir son don ? Ce n’était donc pas ça ?
D’un côté, c’était purement logique. Si elle l’avait voulu privé de toute vie, elle aurait donné libre champ à Elio.
Alors, comment… ?

Il tendit l’oreille, écoutant la conversation. Le noble ne résista pas longtemps à l’annonce du poison et se donna en chair à pâtée.
Elio rit.
Que l’homme était stupide. Pensait-il vraiment qu’ils le laisseraient en vie après s’êtres servi de lui ? Laissant ainsi des preuves ? Naïf.
Et cette peur…Cette peur qu’ils avaient tous de la mort et qui les faisaient capituler si vite, trahissant ainsi leur Empire entier !
Ce n’était que lâcheté. Et égoïsme !
Mais surtout, à nouveau, il ne comprenait pas. Et méprisait ces hommes.
Car lui, n’avait pas peur de la mort. Il l’avait bien trop cherché pour cela. Et si un jour elle venait, il se battrait, certes, mais pas au dépend des autres. Il mourrait en héros.
Et pas en pleurnichard ayant peur d’un poison.
Il accepterait la mort. Et cracherait sur elle en guise de remerciement.

Elio prit sa place de cocher, attendant que son maître ne la rejoigne, et donna un coup sec pour faire avancer les chevaux.
Il était très à l’aise avec Eolwyn, resté là-haut, près du rocher. Il le regrettait, d’ailleurs et espérait qu’il ne lui arrive rien. Et il avait déjà conduit la charrette de son père. Il savait donc comment guider l’attelage, mais n’était pas non plus des plus sereins.
Peut-être parce que son abdomen le brûlait, comme s’il menaçait de se rompre…

Les mots de confiance de Marlyn passèrent comme le plus beau des compliments. Mais il ne put rien répondre, trop concentré à serrer les dents pour évacuer la douleur de sa blessure. Il commençait à transpirer, à avoir de sérieuses bouffées de chaleurs. Il fallait qu’il tienne.
L’attelage s’arrêta brusquement sous les mains de son mentor.

- Elio, tu es blessé… ?

Il répondit par un râle rauque et lâcha les rennes, regardant son abdomen. Une tâche de sang était apparue sur le vêtement du cocher.
Déglutissant, il le releva, furieux de tacher son rôle.
La plaie n’était pas très belle. Et s’était clairement élargie depuis tout à l’heure. Elle se déchirait, en réalité, la peau s’étirant à chaque respiration.

-Et merde…


Il était hors de question de tout foirer. Pas maintenant. Pas alors qu’il allait faire son entrée sur scène !
Comment faisaient donc les comédiens ?!

-Du maquillage.


Devant le regard interrogateur de Marlyn, il s’expliqua.

-Il me faut un putain de truc qui fasse office de maquillage et tout ira bien. Moat peut être blessé, lui aussi. J’me ferais soigner là-bas si on en a le temps.

Ils descendirent du carrosse, et Elio se dirigea à l’intérieur de celui-ci, ouvrant la porte avec fracas.
Le noble les regarda avec frayeur.

-Toi.

Il bredouilla une réponse inaudible.

-Dans tes dentelles de noble, t’as bien un truc pour moi ?

Le noble baissa les yeux sur le torse nu d’Elio qui relevait ses faux vêtements.
Sous la menace, il s’activa dans ses affaires, et en sortit des linges blancs et des gouttes qu’on emporte pour désinfecter les blessures les plus bénignes.

-Tu t’fous de ma gueule ? Vous étiez sécurisé de la tête au pied, et rien n’a été prévu pour soigner en cas d’attaque autre chose qu’une coupure de cuisine ?


-Dans…dans l’autre…C’était dans les autres charrettes…


Elio se tourna, exaspéré, vers Marlyn.

-C’est con, un noble. Vous mettez le nécessaire à soin, ce qu’il y a de plus important, dans les charrettes annexes. Comme ça, en cas d’attaque, s’il ne reste que la votre, et que vous êtes mourant, vous ne pouvez rien faire ?


Devant le visage livide du noble, Elio explosa de rire, mais s’étouffa dans sa douleur.

-J’suis con. Vous êtes exactement dans ce cas !

Il sortit, et aidé de Marlyn, désinfecta la plaie.
Elle n’était pas très rassurée. Il savait tous deux que la blessure continuerait de s’ouvrir…

-D’la couture. J’suis sûr que cette tapette à de la couture avec lui, pour s’occuper...

Le noble avait en effet une magnifique mallette pleine d’aiguilles et fils, et de jolis points de crois. Il en fallu un moment au jeune homme pour se remettre de son fou rire, malgré la douleur de son entaille.

Une fois les émotions passées, Elio fixa Marlyn de ses yeux bleus.

-Recouds-moi. Même si c’est moche. Une fois là-bas, j’me ferais passer pour blesser. De toute façon la chemise du cocher est déjà tachée. Tu feras ce que tu auras à faire, et j’te rejoindrais de suite après. Ou j’te suis, et on attend notre retour en espérant que ça tienne.

Ils n’avaient pas vraiment le choix. Il leur fallait repartir au plus vite pour le palais des Hil’Muran. La nuit avançait bien trop vite !



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MessageSujet: Re: Le sang des silences sur nos mains de pantins [Terminé]   Jeu 12 Jan 2012 - 17:12

[ Lala We march along, don’t care who’s wrong, we still stand strong and keep marching on ]

La nuit noire et son œil mort ne pouvaient lui cacher plus longtemps le liquide vermeil qui suintait de la tunique de jute de son apprentie. La voix trop rauque de son apprenti l’alarma légèrement.
Où était l’erreur, la faille, où avait-elle failli à être attentive ?
La plaie suintait, superficielle, sur son abdomen, on pouvait entendre distinctement chaque fibre de peau gémir quand on l’arrachait, quand chaque respiration la brisait en deux. Elle en approcha rapidement la lanterne, le muscle pectoral saillait sous la peau boursouflée mais il n’était entamé que superficiellement.
Ce n’était pas mortel, ou Elio n’aurait plus pu parler.
Mais comme toutes les blessures, elle pouvait gangréner, et la gangrène était la pire des malédictions qu’un humain pouvait subir. Elle frissonna à cette pensée, et formula une bénédiction muette à la Dame d’avoir été épargnée par ce mal malgré tout ce que son corps avait subi, fracassé par des flots de haine. La tunique du cocher était sale, et de la terre avait commencé à se glisser dans la plaie. Ils devaient absolument la nettoyer tout de suite, ou elle s’infecterait à cause de la saleté, et ça ferait échouer tous ses plans de la nuit.

Les divinités prenaient-elles tellement de plaisir à tenter de l’envoyer à l’échafaud ?

Elio ne tenait pas en place, il ne cessait de proposer des solutions, sous l’œil un peu surpris de son Maître. Le maquillage en de telles circonstances ne ferait pas longtemps effet, le sang aurait tôt fait de le dissoudre. Mais elle ne pouvait lui en vouloir de se montrer fébrile pendant qu’elle réfléchissait elle-même à une solution. Les blessures, même minimes, avaient le don de faire naitre la colère chez les gens. Colère d’être faible, colère de n’être pas à la hauteur, colère de retarder les opérations. Elle ne pouvait que trop reconnaitre ses propres faiblesses dans la précipitation d’Elio ; il lui semblait revenir des mois en arrière, quand elle grinçait contre sa propre faiblesse en dégouttant dans le manoir d’Al-Jeit, à deux pas de la mort par hémorragie.

Rien de si grave ce soir, mais elle ne le retint pas quand il s’engouffra dans le carrosse à la recherche d’une solution. Toujours ce besoin de prouver ce qu’il valait… Elle avait remarqué à quel point il avait serré les dents pour ne rien paraître. Un mélange de fierté et d’inquiétude passa sur le visage de Marlyn brièvement, avant de revenir à la concentration.

Elle suivait d’une oreille les éclats de voix qui émanaient de la calèche, mais pendant ce temps, elle cherchait dans ses propres affaires de quoi réparer son apprenti. La majorité de leurs affaires était restée dans les fontes des chevaux, c’était une erreur qu’il lui faudrait réparer sur l’instant, s’ils ne voulaient pas se retrouver désavantagés. Dans les poches de son armure de cuir dissimulée par le haubert du garde mort, elle trouva des cataplasmes de base, et une fiole de drogue. Ca suffirait pour quelques minutes, mais il fallait absolument recoudre la plaie d’Elio avant qu’elle ne s’aggrave et que quelqu’un ne la remarque.
Le rire d’Elio se fracassait sur ses dents et égrenait dans l’air l’énervement du jeune homme. Marlyn, quant à elle, manqua d’esquisser un sourire quand il se mit en quête des fils de couture fins dont se servait le noble pour se distraire de ses longs voyages en carosse.

En temps de crise, elle aurait approuvé le réflexe d’Elio de chercher n’importe quel moyen de recoudre sa plaie. Heureusement, il avait un Maître paranoïaque et armé en permanence de tout un armada de soins… resté avec les chevaux. Elle l’aida à désinfecter rapidement sa blessure le temps de trouver une solution viable et prit le temps d’y jeter un œil plus prolongé. Elle était plus impressionnante que dangereuse, et une fois que les bords seraient recousus, en espérant que les points de suture tiendraient le temps des opérations, Elio n’en garderait qu’une cicatrice minime, le muscle était peu entamé et la peau tranchée net.
Mais trève d’observations. Elle prit une voix profonde et calme, autant pour apaiser Elio que pour se convaincre elle-même que ce contretemps n’aurait aucune conséquence :

- Calme-toi, les gardes à la poterne d’Al-Vor peuvent bien attendre quelques minutes de plus, le temps que je te soigne proprement. Je pourrais te recoudre ta plaie avec le fil de couture, mais il est bien trop fin, et si jamais nous devons nous battre à nouveau, il se rompra très facilement.

Elle ne réagit pas à la lueur agacée – inquiète ? – dans les yeux d’Elio, et reprit d’un ton toujours apaisant :

- Je retourne chercher nos chevaux grâce au Dessin, mes fontes contiennent de quoi te rabibocher correctement. En attendant, continua-t-elle en lui tendant de ses poches les cataplasmes de simples et la fiole de drogue, applique ça sur ta plaie pour la maintenir propre, et bois ça. Le temps que je revienne, ça supprimera toute la douleur et je pourrai te soigner sans te faire mal.

Elle se retint évidemment de préciser que cette drogue pouvait avoir des effets secondaires comme une certaine accoutumance à trop haute dose, et pendant qu’il appliquait ses conseils, elle sortit d’une autre poche des liens très fins, constitués de boyaux de chat tressés, et retourna dans le carosse.
Avec Elio drogué et blessé, le noble allait peut-être tenter quelque chose, et elle n’était plus d’humeur à courir le moindre risque. Sans un mot, elle attacha ses mains grasses et tremblantes, et fit de même pour ses pieds. Elle aurait pu lui mettre un baillon, mais il était de toute manière trop terrorisé pour émettre le moindre son.

Après un regard pour s’assurer que son apprenti allait toujours bien, elle investit les Spires et visualisa l’arbre où les brides des chevaux avaient été attachées. Puis elle disparut sans un bruit, les sens éperdus ivres du pouvoir des Spires.
A voir les marques sur le tronc des bouleaux, les chevaux avaient tentés de s’échapper, probablement pendant le combat à cause des flammes dont certaines pourléchaient l’affleurement rocheux. Mais les brides de bon cuir avaient tenu. La Mentaï flatta l’encolure de leurs montures et essuya d’un revers de main l’écume qui restait sur les flancs du sien. Les fontes étaient intactes, et la jument placide d’Elio broutait le peu d’herbe qu’elle trouvait autour d’elle.

Les deux allers retours furent rudes pour son esprit, peu habitué à devoir effectuer tant de pas sur le côté en une seule nuit, et elle avait du se concentrer plus longtemps que d’ordinaire pour ramener le dernier cheval sur la route où se trouvait le carosse de l’imbécile Yil’ Jemur. Marlyn sentait la migraine poindre dans ses tempes ; plus tard, la priorité était Elio.
A son air, il n’avait manifestement pas apprécié de devoir avaler un anti-douleur, surement dans l’idée de montrer qu’il n’avait pas peur de la souffrance. Il voulut répliquer, mais elle le coupa d’un :

- C’est autant pour ta bravoure que pour éviter que tu gigotes quand je te planterai une aiguille dans le corps. Je vois déjà suffisamment mal pour ne pas avoir besoin de mettre des points de suture à une anguille, compris ?

Elle n’aurait peut-être pas du employer un ton si sec, mais la migraine l’emportait sur le calme. Elle fit s’allonger Elio sur la place du cocher et approcha une lanterne le plus près possible sans s’aveugler. Heureusement, il avait arrêté de pleuvoir.
Suturer et nettoyer la blessure lui prit relativement peu de temps, mais ça avait du sembler une éternité au jeune homme condamné à attendre pendant qu’on lui perçait la peau de part en part. Elle eut la décence de ne faire aucune remarque, et il l’aida à enrouler des bandes désinfectantes autour de son torse pour maintenir les points.

Tant qu’ils n’auraient pas besoin de se battre ouvertement, il n’aurait aucun souci.

Elle lâcha une expiration où se mélangeait le soulagement et la concentration. Elio repassa les vêtements du cocher sur son torse nouvellement rabiboché, pendant qu’elle attachait leurs deux chevaux derrière le carrosse.

- Nos chevaux passeront pour des trophées pris aux brigands, le sire Yil’Jemur est trop arrogant pour laisser derrière deux bêtes d’aussi belle facture. Mais il faudra faire rouler le carrosse moins vite.

Pendant qu’ils repartaient au petit trot, elle retourna dans la cabine et défit les liens du nobliau, puis reprit sa position près d’Elio pendant toute la durée de leur voyage.

- Changement de plan : laisse-moi parler la première, quand nous arriverons. Mais une fois la porte de la ville ouverte, tout dépendra de toi.

*

Al-Vor se découpa enfin dans la nuit, vaste étendue ceinte de murailles qui se répandait sur la plaine, te se prolongeait par un immense port dans la baie. Dire qu’après toutes ces années à s’y terrer comme fugitive, elle y revenait pour y assassiner le Seigneur…

Car c’était bien l’objectif dont elle était chargée. Infiltrer le palais au moyen des Yil’Jemur, trouver ce que tramait exactement le fils cadet des Hil’Muran, puis l’assassiner. Et incapaciter ou tuer également le fils aîné, cet imbécile impotent aussi doué pour le commandement qu’une moule. Ses commanditaires souhaitaient en effet que la succession de la Seigneurie d’Al-Vor échoue au dernier-né, à peine âgé de dix ans, et qu’ils pourraient facilement manipuler.
Les moyens qu’on lui avait donné pour cela ? Carte blanche, tant que rien ne permettait de remonter jusqu’à Eux. La suite des évènements dépendrait des imprévus qu’ils parviendraient à contourner.

- Qui va là ? pérora un garde à la poterne de la grande porte Nord de la ville ?

Initialement, elle aurait du laisser Elio prendre la parole, en sa qualité de cocher, mais les plans avaient changé, à cause de leur contretemps. Le visage masqué par le casque à visière qu’elle portait, la Mentaï modifia sa voix pour qu’elle paraisse masculine, rauque et rustre :


- Le Seigneur Akanophrastre Yil’Jemur, seigneur du Val du Cygne, et cousin au troisième degré de notre Bien-aimé Empereur. Il a été convoqué par le Seigneur Hil’Muran séant. Laissez-nous passer.
- Vous étiez attendus il y a deux heures, que s’est-il passé ?
- Nous avons été attaqués par des reîtres en chemin, lieutenant. Morat a été blessé, Grenn est mort, mais nous les avons tous tués, on a deux chevaux dont il faudrait s’occuper.
- Morat connait le chemin des écuries du palais. Dépêchez-vous, je doute que le p’tit sire Hil’Muran soit d’humeur à attendre toute la nuit à cause de tes conneries, garde.

Les grands battants de chêne s’ouvrirent dans un grand fracas, laissant la place à leur carosse. A partir de maintenant, c’était à Elio de les diriger.
Et de les faire entrer dans le palais des Hil’Muran sans encombre.



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MessageSujet: Re: Le sang des silences sur nos mains de pantins [Terminé]   Mar 17 Jan 2012 - 18:04

Les mouvements précipités d’Elio furent stoppés par les paroles de Marlyn. A la manière d’une grande douche froide.
Fil de couture trop fin.
Et merde !
Doublement merde !
Comment allaient-ils faire ? Putain, mais pourquoi faillait-il toujours qu’il gâche tout ! S’il n’avait pas été aussi curieux, à écouter les conversations du noble et de son mentor, il aurait vu ce crétin de garde à des kilomètres à la ronde. Et ne se serait pas fait poignardé par sa PROPRE dague !
Quel con !
Mais quel con !

Les consignes qui suivirent eurent pour effet de le foutre sur le cul. Littéralement.
Evidemment ! Evidemment que son mentor n’était pas aussi débile que lui, et qu’elle avait prévu du nécessaire de soin, elle !
Il s’était excité, avait bougeé pour rien, grogné comme un bélier têtu, et pas une seule fois, non pas une seule fois, n’avait pensé à l’éventualité que Marlyn avait de quoi le soigner.
Abruti de première. Qui faisait office de bien piètre mercenaire dans tout cela.

Il cessa alors de gigoter, appliquant les conseils de la mercenaire sur sa plaie, tandis qu’elle disparaissait. Il cligna des yeux, s’il commençait à s’habituer au don de Marlyn, beaucoup de choses lui échappaient encore dans cette matière.

Il hésita un long moment avant de prendre la drogue, regardant avec méfiance le flacon. Il savait que Marlyn ne l’empoisonnerait pas, cela n’avait aucun sens. Toutefois, il se défiait des conséquences de ce liquide, outre l’anesthésie. Une potion contenait toujours bien plus qu’il n’en était nécessaire.
Le bouchon fit un plop malfaisant lorsqu’il le retira, et il plissa les yeux, retroussant les narines pour le boire, tel un médicament au goût infect.
Et le goût était bel et bien infect, lui brûlant la gorge. Il sentit le liquide s’immiscer dans son corps et s’éprendre de ses organes, glissant tel un serpent dans son sang.
Plus jamais ça !

Au retour de Marlyn, il voulut grogner que plus jamais elle ne lui ferait avaler un truc pareil, mais n’eut que le temps d’ouvrir la bouche, que son mentor le coupa.
Il se contenta de clore à nouveau ses lèvres pour signifier qu’il avait compris. Jouer le mécontent ne fonctionnait pas avec elle, il aurait du le savoir. Et il la retardait déjà suffisamment, pas la peine d’en rajouter.
Il baissait donc la tête, penaud, et se laissa faire, malgré cette putain de sensation que le procurait la potion.

Allongé sur la place du cocher, il prenait enfin conscience de l’efficacité du liquide. Son corps ne ressentait presque plus rien, et il ne devinait ce qui se passait que par le toucher des mains de son maitre sur sa peau, étirant celle-ci pour la recoudre.
C’était désagréable. On lui rafistolait sa peau, et c’était désagréable. Et long.
Mais il ne soupira pas, ne bougea pas, ayant trop peur qu’un mouvement fasse tout rater, et surtout tout recommencer. C’en était suffisamment pénible comme cela.
Il se releva, groggy, et aida la mercenaire à enrouler les bandes autour de son torse afin d’éviter que les coutures ne lâchent.
Il ne faudrait toutefois pas qu’un nouveau combat corps à corps ne survienne.
Alors qu’ils se remirent en place, il remarqua qu’Eolwyn était de retour. Il flatta le flanc de son hongre, soulagé de le retrouver. C’était un compagnon de combat en plus, et de fait non négligeable.
Il écouta attentivement la marche à suivre de la suite. Le plan ne changeait pas, juste les détails en étaient modifiés. Par sa faute. A présent, il se promettait d’être le plus attentif qui soit !

Ils reprirent donc route, en silence.



Les murailles d’Al Vor firent enfin leur apparition, et le corps d’Elio eut un regain d’énergie.
Ils arrivèrent prudemment devant le portail, et un garde leur cria de sa hauteur de se présenter.
Comme prévu, il laissa Marlyn parler, mais ne put retenir un haussement surpris de sourcil en entendant la voix modifiée de celle-ci. Masculine. Et qui ne lui allait pas du tout !
Il dut également serrer les dents pour ne pas exploser de rire.
Akanophrastre. A tes souhaits !
Inventé ou non, le nom était des plus ridicules ! Comment pouvait-on porter un nom pareil ?!

Toutefois le jeu de la mercenaire fonctionna à merveille, et malgré la mauvaise humeur évidente du garde qui devait sans doute trembler d’une quelconque punition d’avoir annoncé si tard le visiteur tant attendu du Seigneur Hil’Muran, ils rentrèrent dans l’enceinte.
Pas de bagarre à l’horizon, la supercherie suffisait, et ce n’était autre qu’un grand soulagement pour Elio.

Il resta vigilant, auscultant les lieux d’un rapide coup d’œil. Morat connaissait le chemin.
Pas lui.
Il donna un léger à-coup aux chevaux afin de faire avancer le carrosse, laissant son cerveau tourner à mille à l’heure pour trouver la logique du Palais. Une erreur remarquée, et ils sauraient tout de suite qu’il n’est pas Morat.
Ses pupilles bleues faisaient mille tours pour déceler un indice dans son chemin. Mais ce fut le cheval de traie qui résolut son problème en ayant une soudaine envie.
Automatiquement il inspecta avec le plus de discrétion possible le parterre d’Al Vor, repérant les crottins de chevaux, et les traces de paille ou tout autres activités de canasson.
Bingo ! Il savait où se trouvait les écuries !

Il offrit un léger sourire à Marlyn, et fit avancer le carrosse dans la direction qu’il venait de deviner. En effet l’odeur du foin l’emporta vite sur celles des étalages de tissus, et le maitre des écuries les accueillirent avec empressement.

-Oui, monsieur Morat, je m’empresse. Le Seigneur vous attend, je ne dois pas vous attardez. Soyez sans crainte, je prends soin des chevaux, allez le retrouver…Et donnez-lui mes salutations, et dites-lui que j’ai fais au plus vite et que je prends soin de ses deux nouvelles montures et…

Il continua ainsi à se pisser dessus tout en s’activant tellement vite qu’il en faisait n’importe quoi. Le « Seigneur » devait être de bien mauvaise humeur.
Et quelque chose lui disait que ce n’était pas forcément bon pour eux…

Il descendit avec son mentor, et ouvrirent le carrosse pour faire sortir le noble.
Il ne parlerait pas. Il était bien trop terrifié pour cela, mais se redressa toutefois devant le regard noir de ses ravisseurs.

Elio prit soin de ne pas parler. Morat semblait bien connu, et la différence de voix se verrait de suite.
Il fit donc juste un signe de tête pompeux pour signifier qu’ils partaient pour le Palais.

Dans les brouhahas de la foule, il chuchota à Marlyn.

-Jusqu’à Hil’Muran sans encombres ?


Il ne connaissait rien de la mission, et préférait s’en assurer. Peut-être l’histoire de la visite n’était qu’une excuse, et qu’il faudrait à Marlyn du temps pour investir des lieux précis du palais.

Ils entrèrent donc dans le Palais, sous le visage important, pressé et légèrement en colère que se donnait Elio, repoussant ainsi les éventuelles questions.
Ne pas faire de vagues. Surtout ne pas faire de vagues. Car une personne connaissant bien Morat se rendra bien à l’évidence qu’Elio ne lui ressemblait pas tant que ça…
Ce n’était qu’une question de temps.



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                 Et toi, Invité, veux-tu connaitre mon histoire ?

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MessageSujet: Re: Le sang des silences sur nos mains de pantins [Terminé]   Sam 4 Fév 2012 - 21:41

Le cœur de la Mentaï battait dans sa poitrine lorsqu’ils franchirent les grandes portes de chêne de la ville. Le risque, à nouveau, le goût de risque se distillait entre ses dents, et ses veines de battre le long de ses tempes où la migraine pointait encore. A présent, il suffisait d’une seule erreur pour les envoyer balloter au bout d’une corde, non sans avoir passé un délicieux séjour dans les geôles d’Al-Vor, en compagnie des rats et des maladies… Et pourtant, malgré ce risque, malgré ce risque énorme qu’à nouveau, elle pourrait en sortir mutilée, amoindrie ou les pieds devant, la jeune femme sentait l’adrénaline faire cogner son cœur.

Elle était mieux préparée qu’avant. Mieux informée, mieux organisée, elle avait son apprenti avec elle, et la colère qui l’habitait ne lui commandait plus autant de brûler le monde et les conséquences. Ses Spires se dardaient toujours, monstrueuses et sauvages, mais…

S’ils faisaient preuve de la plus extrême prudence, rien ne devrait les empêcher d’accomplir leur difficile mission. Du moins l’espérait-elle lorsqu’elle formula dans sa tête une prière muette à la Dame, au Dragon et à toutes les divinités que les croyances humaines faisaient vivre.

Le carosse faisait un vacarme d’enfer contre les pavés inégaux qui recouvraient les ruelles d’Al-Vor, ballotant les deux passagers, comme s’ils étaient deux fétus de paille. Dans une position volontairement apathique, les coudes posés sur les genoux et les mains croisées, Marlyn observait non moins attentivement les gestes d’Elio derrière la visière de son heaume intégral. Il semblait savoir les guider sans éveiller les soupçons, elle voyait les traits de son visage se fondre dans l’expression du cocher, et ses yeux alertes surveiller la sente. La Mentaï, quant à elle, n’aurait su distinguer la route, dans cette nuit de poix qui plongeait le monde dans des ténèbres que son seul œil n’arrivait pas à percer.
C’est pourquoi elle avait besoin d’Elio pour cette mission : il était ses yeux.

Et, si la situation l’exigeait vraiment…

Il serait son sacrifice.
Si elle ne pouvait les sauver tous les deux, s’il fallait, pour survivre, le laisser en proie à l’Empire.. Mais elle préférait éviter de s’attarder sur cette éventualité, tant qu’elle n’aurait pas à y faire face. Mieux valait qu’il n’entende jamais ce genre de pensées. Et qu’il les amène aux écuries avec cet air confiant qui ne le quittait plus, quand bien même elle pouvait percevoir la tension dans les muscles de ses épaules.

Pendant qu’Elio discutait avec le maître des écuries et tenait, de ce qu’elle entendait, magistralement bien son rôle, la jeune femme se tenait immobile et muette près du noble Akanophraste Yil’Jemur, dont la lippe tremblait encore de peur et d’horreur devant sa probable agonie. Il n’y avait pas besoin de lui rappeler le chantage par quelque moyen que ce soit, et sa crainte pouvait passer pour la crainte contre les représailles du tempétueux cadet Hil’Muran, réputé pour ses accès de colère.

Les couloirs, à cette heure avancée de la nuit, étaient quasi déserts, sans compter quelque page qui courait dans un sens où dans l’autre pour satisfaire un des besoins de son maître ou bien commencer de préparer son lever. Le bruit que leurs bottes faisaient se répercutait à l’infini dans les couloirs de pierre. Manifestement, ils finirent par arriver à un vestibule qui précédait l’aile des appartements de l’individu qui leur servait de cible : Bonifaste Hil’ Muran, fils cadet du Seigneur de la Ville Marchande du Sud. Akanophraste leur jeta un coup d’œil anxieux : il ne s’attendait pas à entrer accompagné, lui qui voulait à l’origine que la rencontre soit secrète.

-
Z’inquiétez pas Sire, on va vous attendre dans les cuisines, Morat et moi, sûr qu’ils auront bien une chope ou deux en réserve pour nous, hein ? fit-il d’une voix d’homme rustre en donnant une claque sur l’épaule d’Elio. Son rire gras effaroucha un page qui passait dans le couloir à ce moment-là ; il l’avait manifestement entendu, et c’était le but recherché. « Allez mon gars, on va s’taper une bonne fringale toute la nuit ! »

Ils repartirent tous deux en sens inverse tandis qu’Akanophraste était introduit dans les appartements de leur cible. Profitant d’être seule dans le couloir avec Elio, Marlyn posa la main nonchalamment sur son épaule comme le ferait un compagnon d’armes, et ce contact physique lui permit de transmettre directement dans l’esprit du jeune homme des phrases qu’elle ne pourrait en aucun cas prononcer à voix haute dans le palais :

* Morat et Rann-Deux-Sous doivent avoir un alibi pour quitter le palais, ou demain, on se posera des questions sur leur disparition. Les cuisines ne sont qu’une première étape. *

Les cuisines et la salle des gardes résonnaient des exclamations des nombreux hommes qui s’y trouvaient, plongés dans leur litron de bière et leur miche de pain. Personne ne fit attention à eux, tant il n’était pas rare de voix débarquer de nouvelles têtes. Une remarque en coin fusa seulement d’un hussard éméché, sur le manque de carrure de Ran-Deux-Sous que la silhouette de Marlyn ne lui permit pas de compenser, mais ce fut tout.

Ils s’assirent tous les deux à un banc reculé, la jeune femme dos à la salle. Elle ne pouvait se permettre d’enlever son heaume, ou tout le monde remarquerait la supercherie ; si elle pouvait imiter les manières et la voix des hommes, elle ne pouvait néanmoins affecter d’en avoir le visage. Deux chopes de bière immonde purent posés devant eux.
Une bagarre éclata près de la cheminée, ponctuée seulement par l’exclamation de joie des témoins de cette scène de beuverie. La main de Marlyn effleura négligemment l’avant-bras d’Elio tandis que celui-ci affectait de boire et sa voix résonna à nouveau dans la tête de son apprenti :

* C’est là que nous devons agir chacun de notre côté. Le Hil’Muran qui trafique avec Yil’Jemur, Bonifaste doit mourir, et c’est moi qui me chargerai de l’empoisonnement. Mais ce n’est pas tout. L’assassinat doit être inculpé à son frère ainé, Bekleos, de manière à ce qu’il soit exécuté pour fratricide. C’est là que tu interviens. Je ne peux être à deux endroits en même temps. *


La bagarre qui avait éclaté prit fin sous les holas des gardes quand le vaincu cracha ses dents et s’en alla dans une trainée de jurons, tandis que le vainqueur se noyait dans une nouvelle chope, la bière dégoulinant sur son plastron.

* Répands des rumeurs parmi ces abrutis, séduis une des servantes de Bekleos, place des objets prouvant sa culpabilité dans ses appartements, soudoie des témoins, mais surtout, reste en vie. Je ne veux pas te voir balancer au même gibet que ce galeux riche d’Hil’Muran. *


Rann-Deux-Soux se leva brusquement, repoussant le banc sur lequel il était assis, et balança la cruche en étain de Morat d’un revers de bras, sous l’emprise de la colère. Le garde saisit son homologue aux cheveux délavés par le col et le secoua comme un prunier : « De quoi t’as traité ma sœur, espèce de chien ?! »

* Frappe-moi. *

Après un instant d’hésitation, un coup de poing la cueillit au creux de l’estomac, pas suffisamment fort pour lui faire mal mais suffisamment pour qu’elle puisse valser quelques pas plus loin en renversant un chandelier. Son heaume intégral lui interdit d’entendre la réponse que fit Elio-Morat, mais à la réaction hilare de la salle, il devait jouer son rôle à la perfection. Marlyn-Rann retourna vers son acolyte et lui répliqua : « Tu peux la garder, ta foutue besace, pour le bien que ça me fout ! Pour me l’avoir refilée sans rechigner, sûr que t’as compissé dedans ! » en jetant dans les bras d’Elio une petite besace en cuir qu’il rattrapa au vol.

* Sois devenu un garçon d’écurie en train de ranger la paille ou un palefrenier en train d’étriller nos chevaux au lever du soleil. *

Cette besace serait cruciale pour le jeune homme. Elle contenait un parchemin falsifié qui donnerait l’impression que Bekleos Hil’ Muran était au courant des complots de son frère et s’était résolu à le faire empoisonner ; une petite fiole presque vide dans laquelle restaient des résidus du poison que Marlyn allait utiliser ; une bourse pleine de picaillons et pièces d’or, si Elio avait besoin de soudoyer des gens ; des messages d’un faux informateur à Bekleos sur les agissements de son frère et le meilleur moment pour frapper ; et d’autres objets variés qu’Elio pourrait utiliser pour accomplir sa mission.

* Je t’entendrais, si tu me parles dans ta tête suffisamment fort. Le Dragon nous protège. *

Rann-Deux-Sous prit son baudrier d’épée d’un air rageur et regarda les témoins hilares de la scène. Un grognement rageur s’ensuivit, et la jeune femme se dirigea vers la sortie des cuisines, non sans jeter derrière elle une flopée d’injures et d’invectives : « ‘Vais aller m’rincer le gosier en ville, pour la pisse qu’on sert ici ! » « V’savez même pas c’que c’est de trousser la gueuse, vous, à rester dans ce trou pourri, pas moi qui vais rester là sans tâter d’la fillette ! »

C’est dans cette kyrielle d’injures à faire rougir la plupart des gens bien élevés de Gwendalavir que Rann-Deux-Sous disparut de la salle, et plus surement encore, de la mémoire des gens. La Mentaï remonta une volée de marches et se faufila dans les quartiers des domestiques, où elle troqua son haubert de mailles, son heaume rouillé et les atours du soldat de base pour enfiler des habits neutres et rapetassés, un tablier de servante et un foulard pour remonter ses cheveux.

Sa tenue de Mentaï saillait toujours sous ce nouveau déguisement, et elle passa rapidement la main sur sa sacoche à poisons pour s’assurer qu’elle était encore là ; un sourire fielleux étira ses lèvres diaphanes tandis qu’elle regardait rapidement dans un petit miroir de bronze la nouvelle apparence qu’elle venait d’endosser.

Personne ne ferait attention ni ne se souviendrait de Myr, l’échanson du seigneur Bonifaste Hil’Muran, l’œil bas et la figure morne sous son foulard de tissu sale, quand elle entrerait dans les appartements de son maître pour changer les draps et attiser le feu.

Myr la petite servante saisit un plateau avec une cruche de vin épicé et deux gobelets et s’en fut dans le couloir, avec la mort en poudre dans ses affaires et l’étincelle de l’innocence dans le regard.






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MessageSujet: Re: Le sang des silences sur nos mains de pantins [Terminé]   Sam 18 Fév 2012 - 14:25

Ils touchaient au but. Tout proche du seigneur Hil’Muran.
Ils touchaient au but.

Et pourtant Marlyn l’enjoignit à aller boire un coup.
Boire un coup ? Alors qu’ils se trouvaient devant l’appartement de leur cible ?
Elio chercha dans les yeux de son maître la réponse à ses questions. Pourquoi ne pas attaquer de suite ? Pourquoi n’entre-t-elle pas avec leur otage ? Ne risque-t-il pas d’avoir la langue trop pendue et les trahir ?

Alors qu’ils se dirigeaient vers les cuisines, le kaelem sentit la main de Marlyn se poser sur son épaule, établissant ainsi un contact. Il ne sursauta pas en entendant sa voix à l’intérieur de sa tête, mais grimaça. Il n’aimait pas cette sensation qu’on puisse s’immiscer si facilement en lui, et n’aimait pas le dessin en général. Même s’il savait celui-ci plus qu’utile dans leur mission.
Il hocha simplement la tête pour lui signifier son accord.

Les cuisines étaient telles que se l’imaginait Elio. Sales, aux parterres collants et tâchés du sang des diverses bagarres, remplie d’habitués, buveurs d’infâmes boissons dégageant des gaz malodorants qui envahissaient la pièce.
Il se força toutefois à offrir aux autres une mine réjouie d’être dans un lieu de beuverie avec son compagnon.
Ils s’assirent, Elio prenant soin d’avoir toutes les manières du rustre possibles. Ainsi quand les chopes furent posées devant eux, il émit un grognement satisfait en guise de remerciement.

Il but une gorgée, et se retint de ne pas tout recracher. Il lui faudrait trouver une astuce pour ne pas boire réellement tout ce qu’on lui servirait, d’une parce que le breuvage était infecte, de deux parce qu’il doutait que se saouler fasse partie de la mission.
Marlyn le frôla à nouveau pour établir un contact, et il l’en remercia du regard.
Il se sentait complètement aveugle dans cette histoire, ne sachant pas où aller, se contentant juste d’endosser des rôles. Un simple pantin.

Il tenta de se concentrer sur les explications de la jeune femme, malgré les brouhahas de la bagarre qui battait son plein derrière eux.
Inculper le frère. Rien que ça !
Il déglutit. C’était du pur suicide.

Et pourtant, il lui faudrait sortir ses meilleures cartes.
Alors même qu’elle finissait ses instructions, dans la peau de Rann-Deux-Soux, Marlyn se le va des plus brusquement, envoyant valser la cruche d’Elio-Morat, et le prenant au col, prêt à le frapper. Il écarquilla grand les yeux, prêt à répondre « mais j’ai pas d’sœur », puis comprit.
La frapper ?
Frapper Marlyn ? Son mentor ? Son guide ? Son employeur ?
Impossible.

Il balança son poing dans le ventre de son maitre, prenant garde à ne pas lui faire mal, mais à ce que l’illusion suffise amplement, la faisant reculer.
Il venait de frapper Marlyn.
Et se sentait à présent vraiment mal.


-T’es jaloux ? C’est vrai qu’t’es l’seul gars dans c’foutu pays à pas être passé dessus ! Elle est pas terrible terrible, pour sûr elle a hérité d’ta gueule, mais en couche elle s’débrouille !

Il attrapa au vol la besace rendue par son compagnon de boisson, devinant qu’elle contenait tout ce dont il aurait besoin par la suite.
Il la regarda partir, une boule au ventre. Il ne s’était encore jamais retrouvé seul en mission.


-La seule fillette que t’es capable de tâter, c’ta propre sœur, rentre donc dans ta case !

Il rit, se laissant tomber sur le banc.
Et maintenant ? Que faire ?
Semer le trouble dans les cuisines avant de bouger. Avant toutes choses, savoir à qui parler pour répandre les rumeurs le plus sérieusement possible !

Il n’eut pas même à chercher qu’on l’appela, lui faisant signe de s’assoir à une autre table.

-Hé garçon ! Reste don’ pas sans cruche !

Elio se leva et se dirigea vers son nouveau compagnon de boisson.

-Pour sûr faut pas être à sec ! Ça rouille le gosier après !

L’homme bourru qui semblait diriger toute sa table, et même régner sur les cuisines, rit, et lui assena une tape amicale.

-Bien parler garçon ! C’quoi ton nom ? Où c’est qu’tu bosses, toi ?

Alibi n°1 fait.

-Morat. J’travaille pour Yil’Jemur et l’empereur. J’conduis les canassons.

L’attention autour se fit soudain bien plus prenante. L’homme meneur poussa un sifflement admiratif.


-Eh ben, ça doit pas être drôle tous les jours ! Mais avec des bonnes oreilles, ça doit pas manquer d’croustillants toutes leurs histoires à ces bourges !


Bingo !
Morat lança un clin d’œil à l’assemblée, tout en buvant nonchalamment son verre.


-Et y a pas meilleures qu’les oreilles de Morat, c’moi qui vous l’dit !


Il sentit les compagnons des cuisines se trémousser.

-Par la Dame, parle ! Qu’est-ce qu’ils nous cachent encore ces poules de luxe ?


Morat fit une grimace.

-Tout doux là, ce serait me mettre dans un sacré pétrin que d’parler !


Ils se concertèrent du regard, et le meneur lui rempli à nouveau son verre.


-On sera des tombes, compagnons ! Mais comprends-nous, on sent qu’y a des trucs louches pas loin, et on a peur pour nous ! On est qu’des gueux à leurs yeux !

Elio devina de suite ce que voulait faire l’homme. Le faire boire. Il rentra donc dans son jeu. S’il semblait ivre, tous croiraient plus encore à ses paroles !
Il fallait donc ruser.

Tout en réfléchissant au moyen de boire sans devenir vraiment ivre, il pensa à Marlyn.
Comment s’en sortait-elle ?



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MessageSujet: Re: Le sang des silences sur nos mains de pantins [Terminé]   Dim 4 Mar 2012 - 20:21

Elle rabattit le foulard de tissu uni et grisâtre sur son front de manière à ce que l’ombre des torches dissimule son orbite vide facilement reconnaissable. Il lui suffisait alors de baisser la tête et de prendre l’air le plus neutre possible en passant dans les couloirs qui commençaient lentement à sortir de leur torpeur à mesure que la nuit avançait et que les pages les plus matinaux remplissaient leurs premiers devoirs.
La plupart des nobles, surtout dans une ville comme Al-Vor où la population était brassée rapidement par le commerce maritime et la grande foire annuelle, n’avaient aucune idée de qui composait exactement leur valetaille, quand ils en avaient une. La piétaille du palais des Hil’Muran n’appartenait pas spécifiquement à l’un ou l’autre des Seigneurs, mais était assignée pour un temps plus ou moins long à l’intendance de chacun, suivant leur préférence.

Bonifaste avait choisi d’avoir auprès de lui une espèce de grande échalas sans saveur mais à l’aspect relativement décoratif, et elle savait de source sûre qu’il n’avait aucune idée de son apparence exacte ou même de son nom, tant elle lui était aussi indifférente que la plupart des serviteurs ; c’est pourquoi Marlyn s’était rendue dans les logements des serviteurs, avait pris ses vêtements et s’était assurée qu’elle dormirait d’un sommeil profond jusqu’au lendemain matin avant de repartir dans les couloirs en empruntant son identité.
Elle aurait pu tout aussi bien s’arranger pour lui remettre la carafe de vin empoisonné et la regarder faire son devoir matinal habituel, mais c’eut été jouer de trop de chance, et elle déléguait déjà une trop grande partie de sa mission à son élève pour ne pas faire le reste elle-même.
Un plateau encore vide dans les mains, elle se rendit à l’endroit où les serviteurs et les pages venaient chercher le petit déjeuner matinal de chacun de leur maître, préparé de bonne heure par les cuisines. La Mentaï posa sur le plateau à côté de la carafe de vin épicé la vaisselle nécessaire et les scones dont, apparemment, Bonifaste se régalait tous les matins.

- T’as l’air palichonne aujourd’hui, Myr, tu veux qu’j’te laisse un morceau de tarte quand t’auras fini ton service ?
lui demandait d’un ton paternel un des cuisiniers qui lui avait tendu les scones et semblait bien connaître la jeune fille.
- J’veux bien, le Sire Hil’Muran me donne de plus en plus de travail, c’est juste un peu de fatigue.

- Tu sais que si le sieur Bon’faste te traite mal, les gars et moi on ira y cogner sa tête de noble, pour sûr, tu peux compter sur nous
, termina-t-il avant de retourner à ses occupations pressantes.

L’ironie de la situation tira un sourire sur les lèvres de Marlyn, tandis qu’elle repartait en direction inverse en tâchant de ne rien renverser du plateau qu’elle tenait avec ses deux mains. Ces serviteurs étaient si prompts à critiquer leurs employeurs dès que ceux-ci avaient le dos tourné, et ils étaient loin de se douter que celle qu’ils prenaient pour Myr allait porter dans quelques minutes la mort chez leur Seigneur.
Loin de se douter qu’au lendemain, quand on découvrirait le crime, on irait tirer la véritable jeune fille de son lit, et qu’on la fouetterait probablement pour tenter de découvrir la vérité sur le crime, et à ce moment-là, soit tout le monde lui tournerait le dos en la croyant coupable du crime dont on l’accuserait, soit la valetaille s’insurgerait contre l’injustice cruelle dont elle serait victime.

En tous les cas, elle était un dommage collatéral. Et que les harmonieux s’insurgent s’ils voulaient, mais la vie n’avait rien de juste. Elle peut vous détruire au tournant, et pour cette jeune servante sans saveur et sans ambition, que ça soit à cause d’un complot où elle n’est qu’un bouc émissaire ou bien lors d’une soirée où son mari médiocre la frapperait plus durement qu’une autre fois, cela ne faisait qu’une différence de principe.
On ne la pendrait probablement pas en même temps que Bekleos, un fois qu’on découvrirait le pot-aux-roses. Si Elio remplissait la tâche qui lui avait assignée correctement et ne se faisait pas capturer.

En tout état de cause, Marlyn ne parviendrait jamais à éprouver la moindre pitié pour chacun des êtres humains qui peuplaient Gwendalavir et qui subissaient une épreuve injuste.

- Holà ma jolie, ce plateau a l’air bien lourd pour tes mains, elles seraient mieux adaptées à s’occuper de leur seigneur..

La voix doucereuse et envinée provenait d’un couloir adjacent, et Marlyn eut tout juste le temps de reprendre son allure de servante mongoloïde lorsque le nobliau sans galons apparut dans la lueur d’une torche fixée au mur par une applique en étain. Ses joues rouges, sa lippe molle et les veines infimes qui lui striaient les yeux étaient autant d’indices qu’il était fin soûl, et par là-même aussi dangereux qu’inoffensif.
La jeune femme eut un mouvement de recul alors que l’inconnu voulait poser les mains sur elle ; manifestement, Myr était de ces servantes qui baissaient le regard et se laissaient faire dès que les seigneurs imbus d’eux-mêmes avaient envie de passer un peu de bon temps … L’humanité pouvait être tellement pathétique. Et maintenant, elle était coincée dans le rôle d’une petite gourgandine qui ne pouvait pas lever les yeux ; si ça ne tenait qu’à elle, l’importun se trouverait blessé, voire mort, dans quelque réserve reculée où les gens n’allaient que dans les grandes occasions.

- Je dois aller chez Sire Hil’Muran, j’ai des devoirs, Sire..

- Tes devoirs peuvent bien attendre un peu, si les devoirs que je t’assigne sont plus.. pressants ?

- Oui m’sire.

- En v’la une p’tite bien obéissante
! fit-il en plaquant un bras autour de ses hanches et en cherchant à l’embrasser de ses lèvres baveuses, ce qu’elle parvint à éviter en détournant la tête.

Se laisser attraper par ce sac-à-vin hérissait les sens de Marlyn et réveillait de vieux instincts de meurtre, mais pour le bien de sa couverture et de leur opération toute entière, elle devait être patiente. Il l’emmenait manifestement dans une pièce où ils ne pourraient pas être dérangés, et faillit plusieurs fois, dans son ivresse et sa luxure, renverser le plateau qu’elle tenait malgré tout entre les mains. Il n’eut pas tôt fait de refermer la porte derrière eux qu’il tendit ses mains poisseuses vers elle avec un air concupiscent ; manifestement, il n’avait pas l’habitude qu’on lui résiste ou qu’on le fasse attendre, et peut-être que moins alcoolisé, il pouvait faire soupirer la moitié de la valetaille du palais. Mais pas la Mentaï, que le dégout raidissait de seconde en seconde.

Et le temps défilait.

La Dame aille se faire mettre, elle n’avait qu’une seule solution pour échapper à ce contretemps. Le décadent s’était à moitié effondré d’ivresse contre un lit de camp en lui murmurant des insanités, elle profita de ce laps de temps pour poser son plateau et faire glisser dans sa main une petite fiole opaque, avec le contenu de laquelle elle imprégna le torchon de Myr. Elle n’avait pas besoin d’être spécialement discrète dans ses mouvements, le truand était tellement soûl qu’il ne se souviendrait plus de rien au réveil, voire qu’il s’imaginerait que tout serait allé comme d’ordinaire.

- Dépêche-toi don’ d’enl’ver tes vêtements ou j’te les arrache moi-même
, fit la voix pateuse dans son dos alors qu’au même moment, un grand bruit de meubles bousculés lui signala qu’il mettait sa menace à exécution sans attendre plus longtemps. Malgré son ébriété, il restait plus rapide et beaucoup plus fort qu’elle n’aurait cru, et avant d’avoir pu réagir, il l’avait bousculé et s’acharnait à lui oter sa chemise sans se soucier des griffures et des marques qu’il lui infligeait. Mais la Mentaï reprit rapidement ses sens, et un coup de genou vint cueillir le noble à l’endroit où il le méritait le plus, pendant que la jeune femme lui plaquait le torchon sur la bouche.

L’imbécile s’effondra et des ronflements sonores s’échappèrent bientôt d’entre ses lèvres ; le chloroforme avait fonctionné aussi rapidement que prévu. Après lui avoir décoché un coup de pied d’énervement, Marlyn recomposa son allure et ses vêtements, et posa le corps inconscient sur le lit de camp, où il se réveillerait tard le lendemain sans aucun souvenir de ce qui lui était arrivé.

- Saletés de nobles.

Le porc lui avait fait quelques estafilades sur les épaules avec ses ongles, ce qu’elle dissimula facilement avec le tablier, mais l’égratignure sur sa joue le serait plus difficilement. Elle disparaitrait au bout d’une heure ou deux, elle ne saignait même pas, mais elle était gênante. La Mentaï profita d’être dans cette pièce isolée pour enfin verser le poison qui devait tuer Bonifaste dans la cruche de vin et dans les scones.

Le même poison qui se trouvait dans la fiole qu’elle avait donnée à Elio, et qu’il devait impérativement placer dans les affaires de Bekleos avec les autres preuves falsifiées, pour que leur complot marche. Elle espérait de tout cœur qu’il n’oublierait pas, et qu’il ne se ferait pas prendre.

Sinon elle n’aurait pas d’autre choix, pour sa propre survie, que de lui faire porter le chapeau. Voire de le tuer avant que la torture ne divulgue le nom de celle qui lui servait de maître et ses intentions.
Elle préférerait qu’il n’attire pas ce destin par maladresse.

- C’est la troisième fois en un mois que tu es en retard,
fit une voix grave dans le bureau alors qu’elle pénétrait enfin dans les appartements où se trouvaient Bonifaste et Akanophraste. Qui est ton contremaître ?
- Hurelm, m’sire
, répondit Marlyn d’une voix plus haute et plus blanche que sa voix habituelle, en prenant soin de ne pas se montrer à Akanophraste, pour éviter tous les risques qu’il la reconnaisse.
- Tu lui diras de te donner dix coups de bâton, et si ça se reproduit, de te renvoyer à la rue d’où tu viens. Et maintenant dépêche-toi, et pas un seul bruit.


Marlyn posa le plateau sur une table de la chambre à coucher du Hil’Muran, et profita de quelques minutes pour ajuster une dague dans sa manche au cas où l’empoisonnement tournerait mal. Puis elle bougea un peu les bûches pour ne pas alerter les deux victimes.

Et maintenant, le moment le plus crucial de la soirée.

Quand elle entra dans le bureau où Yil’Jemur et Hil’Muran, sa victime se tenait face à elle, heureusement pour elle. Elle déposa en silence et sans gestes brusques le litron de vin empoisonné, deux coupes ornées et le plateau de scones. Sans même lui concéder un regard, Bonifaste Hil’Muran s’empara d’un des petits gateaux et l’avala en trois bouchées. Elle attendit quelques pas en arrière, comme on attendait d’un échanson au service de son seigneur. Puis le silence se fit dans le petit bureau, brisé seulement par une toux étranglée. Les lèvres de Bonifaste avaient viré bleu, et ses yeux exorbités la regardaient avec un air extrêmement surpris. Akanophrastre Yil’Jemur se leva brusquement au moment où la cible s’effondrait dans un dernier râle, la mousse aux lèvres, et son teint pâlit extraordinairement lorsqu’il reconnut enfin son ennemie borgne.

- Vous !


Le noble scandalisé et paniqué tenait entre ses doigts une coupe de vin aux trois quarts vidée.
Marlyn se contenta de sourire.
Et d’attendre.

[A toi d'assurer, champion Twisted Evil ]


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MessageSujet: Re: Le sang des silences sur nos mains de pantins [Terminé]   Jeu 22 Mar 2012 - 13:56

Les gosiers allaient à bon train, on parlait, de plus en plus. Et Elio n’avait jamais, au grand jamais son verre vide, sans cesse rempli. Alors, petit à petit, il faisait mine de dévoiler quelques secrets, quelques amorces de la mascarade qui se préparait.
Il jouait le pauvre idiot qui venait de se faire avoir par la boisson.
Sauf qu’aucun liquide ne coulait dans sa gorge, et aucune vapeur d’alcool n’empoisonnait son estomac. Pour cela il multipliait différentes techniques qui passaient inconnues aux yeux de ses camarades de table.
Les verres étant en réalité des gobelets de bois, personne ne pouvait voir s’il buvait vraiment ou s’il faisait simplement jouer sa glotte. Il fit donc mine d’avaler le liquide, prenant soin d’ajouter des grimaces, des réactions à l’alcool, des toux, puis « sans faire exprès », renversa son verre à terre.


-Zut alors, il en restait ! Remets ta tournée patron !

Il put utiliser cette manigance de plus en plus, prétextant son ivresse. Mais entre temps il trouva d’autres subterfuges, comme se balader avec son gobelet en abordant des jeunes filles, ou tapant la discute à d’autres hommes, profitant de leurs inattentions sur ses gestes pour leur déverser son liquide dans leurs verres.
Parfois il mit même le liquide dans sa bouche, le recrachant en pouffant de rire.

Il ne fallut donc pas longtemps pour que tous croient que le jeune Morat était complètement ivre et hors d’état de nuire, la langue bien pendue !


-Bekleos est vert de jalousie envers son abruti d’frangin ! Aaaaaaaah c’est qu’ça doit donner envie d’gouverner Gwendalaviiiir ! Ils s’disputent tout l’temps, et j’compte plus les fois où…heyu….beh…*rot*…une fois, et ben une fois Bekleos a dit qu’il voudrait l’tuer…héhé ! Poil au nez ! Tuer ! Poil au nez ! Fratricide ! Poil aux acides !

Morat riait à gorge déployé devant les yeux qui s’écarquillaient et les oreilles qui s’approchaient de lui.

-Moi j’dis il est pas net Bekleos ! Poil aux os ! Hahahahaha ! Il frappe des gens ! Poil aux dents ! J’voudrais encore moins l’avoir pour maitre que Bonifaste, poil dans sa face ! Hiiiiiiihiiiiihihihihi !

Il s’écroulait sur la table, renversant une nouvelle fois son liquide.


-Bataaard poil au dard ! Tous des manipulateurs, poil au tracteur ! Y ont des souuuus, pleiiiin de souuuus, et ça leur suffit pas ! Hypocrites, poil à la b…

-ça va, ça va, garçon !

La grosse main du chef de la bande se posa sur l’épaule de Morat qui trembla et s’écroula une nouvelle fois sur la table. Il sentait très bien les regards qui se jetaient entre tous. Mais l’un d’eux le releva, lui parlant d’une extrême gentillesse.


-Pour sûr qu’on est dans la mouise avec eux ! T’es un chic type Morat, on dira rien de rien ! Mais tu devrais p’tètre prendre l’air, non ? T’es palôt garçon !

Morat hocha vivement la tête, se leva, tomba, se releva avec de l’aide et disparut en titibuant et chantant.


-Tchao, poil au dos ! Les zamiiiiis, poil au zizi !!!


Il attendit d’avoir passé ainsi deux ruelles dans cet état, pour fortifier son alibi jusqu’au bout, puis se plaqua dans un cul-de-sac et redevint Elio, frais et fier.
Doutes semés dans tous les esprits. La culpabilité de Bekleos ne sera une surprise pour personne. Mais cela ne suffisait pas. Il fallait des preuves.

Il se dévêtit, retrouvant ses habits noirs de mercenaire. Ceux-ci pourraient très bien passer pour ceux d’un légionnaire en repos.
Il passa sa main dans sa longue chevelure blonde la remettant gracieusement en place.

Il marchait, d’un air assuré, à la limite du prétentieux, errant dans les couloirs. En réalité, Elio savait très bien ce qu’il cherchait, mais en aucun cas cela ne se voyait. Comme si une promenade nocturne dans le palais était une habitude pour lui.
Enfin, il la croisa. Charlize. La belle suivante de Bekleos, rongée comme d’autres par la violence de son maitre. Forcée. Chaque jour elle devait être forcée, humiliée, traitée comme un objet. Et à nouveau un autre homme allait jouer avec elle.

-Quelle magnifique vue en cette sombre nuit !
Lança-t-il d’une voix doucereuse.

Charlize se retourna, le rouge aux joues. Peut-être plus parce qu’il était évident qu’elle venait de pleurer plutôt que par flatterie. Mais la surprise se lisait sur son visage. La rage suivit de suite.

-Et qui êtes-vous pour aborder de la sorte une Dame ? Encore un de ses rustres à qui l’on a promis que la pauvre suivante du Seigneur Bekleos accéderait à son profond manque de…Êtes-vous donc tous impuissants qu’il vous faille vous défouler sur des pauvres femmes comme moi ?

Elio fut surpris de la haine qui déferlait la voix de la jeune fille. Et à la fois admiratif du culot qu’elle venait d’avoir face à un supérieur. Il se reprit toutefois, gonflant son torse.

-Tu devrais surveiller ta langue, ou du moins vérifier à qui tu parles avant de dévoiler ce qui pèse ton cœur. Cela pourrait t’être dangereux, en vue de ton rang. Mais tu as raison, je me suis conduit en rustre à t’aborder de la sorte. Mais qu’y puis-je si tu illumines ces couloirs malgré ses restes de tristesse sur ton beau visage ?!

Il s’avança à elle, lui offrant son sourire le plus charmeur et lui prenant avec précaution la main, pour la baiser.

-Je me nomme Naël Gil’Huyran. Je viens d’arriver au Palais, en tant que légionnaire. Je servais auparavant Al Jeit, j’ai été transféré ici pour différend avec des camarades. Des rustres, tout comme celui que tu as cru voir en moi.

Le rouge des joues de la suivante s’élargit sur tout son visage.


-Oh…je..je suis désolée…si j’avais su que vous étiez légionnaire..je..

Les larmes redoublèrent, comme alors en suspens.

-Je vous en supplie, ne dites rien à mon maitre, je…j’accéderais à toutes vos demandes, je…

La panique était réelle, et Naël posa un bras réconfortant sur l’épaule maltraitée de Charlize.


-Calme-toi ! Je ne dirais rien, et je ne veux rien de toi ! Ou ne serait-ce que le chemin d’un appartement libre où passé la nuit ? Et ton prénom, peut-être ?


Les larmes cessèrent aussitôt, et elle resta un moment, bouche ouverte devant cet homme, qui, pour la première fois de sa vie, la respectait. Alors il vit apparaitre un sourire, un sourire d’enfant, plein de charme.


-Avec plaisir Sieur Gil’Huyran ! Je ne sais comment vous remercier ! Et…et je m’appelle Charlize.

-Appelle-moi Naël veux-tu ?! Et ne me remercie pas, je n’ai fais que me conduire comme tout homme devrait se conduire avec toi.

Il se permit alors de passer une main sur son visage, essuyant la suie de larme encore humide.


-Comment peut-on porter un aussi joli nom et être ainsi traitée ? Accompagne-moi, je ferais mine de t’occuper comme tous ces idiots occupent les suivantes. Mais en réalité je te laisserai te reposer, prendre un bain si tu le souhaites, et être plus forte pour la suite.
Et je ne pense pas me tromper en pensant que Bekelos serait de bien mauvaise humeur en te voyant si peu coquette ce soir ?


Elle rit, flattée et déjà amoureuse. Avec audace, elle récupéra sa main et le conduit dans les escaliers.


Pauvre petit chose.
Tu passes d’hommes en hommes, et aucun ne t’enlève vraiment tes fils de pantin.
Tu passeras un moment fabuleux avec Naël, tu te sentiras considérée et aimée, la plus belle chose au monde.
Mais demain ne sera pas encore arrivé que tu l’auras déjà perdu.
Mais je peux te promettre, en échange, que plus jamais Bekleos ne te touchera.



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MessageSujet: Re: Le sang des silences sur nos mains de pantins [Terminé]   Lun 26 Mar 2012 - 17:27

Le légat s’effondra dans un dernier sursaut, les lèvres aussi noires que la mort qui venait de s’abattre sur lui.

Marlyn retourna son corps du pied, que sa face tourmentée et figée dans une dernière horreur regardât le plafond plutôt que le sol. Le corps de Bonifaste était encore figé sur sa chaise, ses yeux morts avaient encore une étincelle de stupeur, de surprise et de terreur, comme s’il sentait encore le poison lui raidir lui muscles du cou et l’enserrer dans un étau mortuaire et invisible.
La Mentaï s’autorisa une expectoration profonde, pour chasser la gêne dans sa poitrine qui cognait encore – elle avait retenu son souffle toute la durée de l’attentat, dans la tension de l’action.

Ses Spires vagabondèrent sournoisement du côté de l’étincelle que représentait son apprenti dans le cosmos de son pouvoir, une étincelle ténue qu’elle était la seule à pouvoir atteindre et percevoir. La conscience d’Elio était effervescente, mais pas tendue, elle était très probablement occupée et il aurait fallu un effort supplémentaire pour communiquer avec lui ; elle espérait seulement que c’était la concentration de son côté de la mission, et pas autre chose.
Les actes d’Elio étaient tout aussi importants que les siens. Tuer Bonifaste ne leur apporterait rien si on pouvait remonter jusqu’à eux ou imputer l’attentat politique à une quelconque organisation extérieure. Il fallait que Bekleos meure publiquement et que son nom soit trainé dans la boue, il fallait que son nom soit trainé dans l’opprobre et dans le sang, sans quoi ses commanditaires ne pourraient se satisfaire de ses services, et prime risquerait d’être amoindrie ; échouer présentait même des risques pour sa réputation et sa vie, et c’’est pour ça qu’Elio devait absolument réussir.

Et dans le cas où il ne réussirait pas, parce que tu ne l’as pas assez formé avant de l’envoyer en pâture à la Mère de la Nuit ? s’entendit-elle penser. Il ne fallait absolument pas l’exclure, et moins que l’exclure, il lui fallait trouver un moyen de mener sa mission à bien ; et d’y survivre.

Ses réflexions, alors qu’elle tournait autour des deux corps en quête d’une solution, l’empêchèrent d’entendre tout de suite les bruits de pas précipités qui se jetaient dans le couloir dans la direction des appartements de Bonifaste. Quand elle s’en rendit finalement compte, il était trop tard pour songer à s’enfuir dans le couloir avant d’être repérée, et se cacher dans la pièce ne servirait à rien, car à la vu des corps, les intrus fouilleraient sûrement la pièce de fond en comble. D’un coup d’œil, la fuite par les fenêtres lui apparut impossible, les barreaux de la fenêtre et le vide qui surplombait la côte et les falaises lui seraient fatals.

Merde, et merde. Quand cesseras-tu donc d’être inconsidérée, Marlyn, tiens-tu tant que cela à brûler ?

Myr s’effondra à genoux auprès de son maître mort, et ses épaules se secouèrent de larmes et d’effroi. La Mentaï n’avait jamais vraiment su pleurer, et quand bien même, elle n’arrivait pas à les amener à ses yeux volontairement quand les circonstances l’exigeaient. Quand le petit quadrige de garde, alerté par le bruit qu’Akanophraste avait fait en renversant la table dans son agonie, entra dans les appartements de Bonifaste dans un fracas d’acier et de cris, la jeune femme se tordait les mains, à genoux sur le sol, le visage aussi pâle que la mort elle-même et la lippe tremblante.
Elle fut saisie violemment au col par le capitaine de la garde, qu’elle reconnut grâce à la broche spécifique qui tenait sa cape de toge rouge au plastron d’acier, et remise sur ses pieds sans ménagement, dans un petit gémissement de désespoir qu’elle n’était pas sûre de rendre complètement crédiblement.
Avant même que le capitaine, l’œil exorbité par le meurtre qu’il avait sous les yeux, ne put lui vociférer ses questions, elle leur dit d’une voix blanche et peu maitrisée :

- J-j’ai rien.. c’est pas moi Sire, j-je suis rentrée pour porter son vin à sire Hil’Muran comme tous les matins et.. – sa voix s’étrangla dans sa gorge- et je savais p-pas quoi faire il se tordait en tenant sa gorge et il-il criait..

Le capitaine de la garde mugit des ordres que se mirent en devoir d’exécuter deux de ses surbordonnés sur le champ, et ils se ruèrent dans le couloir, probablement à courir après un meurtrier fantasque dans l’espoir de le capturer encore sur le fait. Un autre garde fut envoyé chercher le sire Père Hurj Hil’ Muran poru qu’il soit averti du crime qui venait d’être commis, et qu’il fasse fermer les portes du palais pour traquer le meurtrier.
Marlyn se crut sortie d’affaire, car l’officier l’avait rejetée brutalement sur le sol et tournait autour des deux corps comme un lion en cage que l’on narguait avec une idée qu’il ne parvenait pas à saisir. C’était sans doute un échec pour lui, chargé de la sécurité du palais, et il serait sans doute dégradé, voire passé en court martiale, pour une telle faille dans son système de sécurité. Le deuxième fils du Seigneur Marchand assassiné dans ses propres appartements, et sous son nez.

La Mentaï ne s’autorisa à respirer que quand le gradé fit mine de se diriger vers la sortie de la pièce, comme s’il avait oublié la présence d’une petite échanson sans importance, mais alors qu’elle se crut hors de danger, il s’arrêta sur place, et la fixa de ses deux yeux bleus pâle, comme s’ils euent été fait de quartz fumé, ses sourcils se froncèrent dans un geste soupçonneux, et il lui enserra le bras sans ménagement, l’obligea de nouveau à se mettre debout :

- Toi tu viens avec moi, et dans les fers jusqu’à nouvel ordre, le Sire ne voudra négliger aucune piste.

Marlyn le suivit sans résistance, tout d’abord, l’air apparemment pâle et incapable de prendre la moindre décision, comme l’on attendrait d’une simple d’esprit qui est tombée sur une scène de crime, mais derrière le masque son cerveau turbinait pour trouver une solution.
Il la menait à présent d’un main de fer à travers les couloirs, suivi de près par son sous-officier qui surveillait les agissements de la Mentaï de trop près.

L’opportunité se présenta enfin –elle crut ne jamais la voir venir- quand il renvoya son lieutenant aller chercher les guérisseurs pour s’occuper des deux cadavres pour les premiers soins et les premiers diagnostics, et elle se trouvait enfin seule dans un recoin de couloir, tenue seulement par la main gantée de maille du Capitaine de la Garde, qui ne lui prêtait qu’une attention mineure.

Son coude libre vint percuter le militaire sous le menton et la surprise le fit lâcher son bras, elle lui asséna un coup de poing dans la trachée pour lui bloquer la respiration, ce qui lui permit de s’enfuir en courant dans le dédale des couloirs du palais des Hil’ Muran et de prendre quelques précieuses secondes d’avance sur son adversaire, qui ne tarda pas à se remettre sur pied et à la courser.
La Mentaï avait pour elle la vitesse et la légèreté alors que l’officier courait en armes, et elle partit en sprint, dérapant dans les angles et percutant les gens alentour qui lui barraient la route. L’haleine lui manqua bientôt et créa un feu dans sa poitrine, mais elle n’en eut cure, seul importait qu’elle atteigne la chambrette de Myr le plus rapidement possible, et avec le plus d’avance possible, alors que les vociférations du Capitaine de la Garde la talonnaient à chaque détour de vestibule.

La véritable servante, Myr, dormait profondément dans sa chambrette où Marlyn avait déjà été volé les vêtements nécessaires à son déguisement, et l’arrivée fracassante de la Mentaï dans la pièce la fit se réveiller en sursaut. Aussitôt Marlyn se jeta à son visage, lui griffa la joue au même endroit où elle-même était griffée, et la secoua violemment ; elles luttèrent un instant sur le sol, et la jeune femme assassin parvint enfin à agripper ses tempes, et à envahir l’esprit faible de la servante avec toute la puissance de son Imagination.

Elle avait tout juste le temps d’un battement de cœur.

L’ouragan de ses Spires écrasa véritablement les souvenirs de Myr dans la précipitation, elle n’avait pas le temps de faire dans la finesse. Les images de l’assassinat, de l’agression et de la course-poursuite se gravèrent comme un fer rouge dans l’esprit de la servante, ainsi que le souvenir d’avoir servi son maître, et pris le pichet des mains de son cuisinier responsable.
Arrachant littéralement sa conscience à celle de sa victime, Marlyn la rejeta en arrière et profita de la seconde de latence, de suspension spir-ituelle pour se glisser à force de torsions sous le lit de camp de la soubrette, où l’ombre la dissimulait totalement.

Et maintenant, ne plus exister.

Mur, les mains sur la tête et des larmes plein les yeux d’avoir été aussi violemment agressée commençait à perdre haleine : les faux souvenirs de la course-poursuite et de la panique provoquaient en elle les effets escomptés : elle était complètement paniquée, et hors d’haleine, et faisait des pas chancelants dans la pièce, tous repères perdus.

Pendant ce temps, la Mentaï, les poumons brûlants, la sueur froide dégoulinant le long de son échine et le cœur battant la chamade, plaqua la main sur sa bouche pour s’empêcher de respirer, pour rester complètement silencieuse malgré le besoin incessant d’air qui résultait de la course.
Les poumons ne lui en brûlèrent que davantage, mais être pris, c’était être mort.

Le capitaine de la garde ne fut pas long à apparaître dans l’encadrement de la porte, flanqués de deux gardes dont l’épée était au clair. Il semblait fulminer d’avoir été frappée par une inférieure, et l’aveuglement de la fureur lui fit confondre Myr, perdue de larmes et de panique, pour la véritable assassin qu’il poursuivait sans le savoir.

- Holà petite, maintenant tu nous suis jusqu’aux cachots, et si jamais tu fais encore mine de t’enfuir, mes gardes n’hésiteront pas, tu es accusée du meurtre de Bonifaste Hil’Muran, fils de notre Seigneur Marchand Hurj’Hil Muran, et du légat propriétaire du domaine du Croissant de Lune, le seigneur Akanophraste Yil’ Jemur. Emmenez-la !

Le silence fut long à se rétablir dans la pièce, une fois qu’ils furent partis, et que les sanglots de Myr et les vociférations des gardes s’étiolaient dans le temps. Encore en proie à l’adrénaline de la fuite, la Mentaï resta quelques minutes sous le lit avant d’oser ôter la main de sa bouche et de bouger le moindre membre. Un point de côté lui perçait le flanc, de n’avoir pas pu reprendre sa respiration à grandes goulées, et elle se glissa hors de sa cachette avec difficulté, les membres raidis par la sueur.

Elle était sauvée. Pour un moment, elle n’y croyait plus.
Mais personne n’irait la réconforter de cet état, et il ne lui fallait pas commettre à nouveau l’erreur de rester sur place. Petit à petit, elle remit en place son masque de maître Mentaï. Le soupirail de la chambre de Myr était extrêment étroit, mais avec des efforts elle parvint à se glisser dans l’air glacial du dehors, le long de la paroi de pierres mal dégrossies sur la facade ouest du palais.
Ses bras tremblaient encore du contrecoup, mais elle se glissa parmi les ombres, et redevint ombre.

Le jeu était fini, ce soir. Elle ne prendrait plus d’autre visage que celui de la Nuit.
Il était temps qu’elle se rende dans les combles des écuries, et qu’elle y attende le retour d’Elio et.
L’arrivée du soleil sur la Mer Aline.



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Marlyn Til' Asnil | Duncan Cil' Eternit | Einar Soham | Shannon Seng
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MessageSujet: Re: Le sang des silences sur nos mains de pantins [Terminé]   Lun 9 Avr 2012 - 23:38

Elle avait de magnifiques boucles blondes qui tombaient sur sa poitrine nue, quelque peu gâchées par son visage cerné et les marques apparentes de coups sur son corps.
Mais quel corps ! Ourlé, peu de formes, une taille menue, un côté enfantin, pur. Un corps qu’on ne devrait surtout pas touché. Encore moins frappé.
Elle se glissait dans les bulles, sous le regard en colère de Naël en découvrant les multiples bleus marquant sa peau hâlée.
Brute. Bekleos. Les deux mots se mariaient à jamais et n’allaient pas tarder à disparaitre.

Charlize le regarda, amoureuse transi, goûtant pour la première fois au plaisir de la compagnie d’un homme.


-Tu ne viens pas me rejoindre ?


Ses doigts fins créaient des clapotis dans la mousse qui parsemait l’eau du bain, découvrant le plaisir d’un bain comme un enfant découvre sa première neige.
Attendrissante. Elle ne pouvait qu’être attendrissante, là, amoureuse, aveugle, à se faire avoir.

-Pas ce soir. Répondit-il, doucereux. Demain ?

La possibilité d’un demain tira le plus grand sourire qui existe sur le visage de la jeune fille, qui rit et se laissa s’enfoncer plus profondément dans l’eau.
Naël aurait pu profiter de l’occasion, de la fille. Mais il n’en avait pas le temps. La nuit était déjà plus qu’avancée, et il devait rejoindre Marlyn. Ou il finirait à la potence.
Elle ne l’avait pas formulé, mais il s’en doutait, en rien idiot. Elle était sa seule chance de sortir d’ici incognito, de ne pas être retrouvé sitôt le meurtre découvert.

Il sortit de la salle de bain, laissant trainer sur la suivante un regard charmeur, la rassurant de fait. Il ne partait pas loin.
Il lui fallait faire vite, et efficace. Finis les doutes, place aux preuves.
En chemin vers l’appartement libre, ils avaient parlé. Longuement. Et sur Bekleos. Il avait pu donner le plaisir immense à Charlize de se défouler sur son maître, l’insultant copieusement. Et dévoilant sans le savoir l’emploi du temps du Seigneur. Naël en avait d’ailleurs joué pour lui promettre de douces heures ensembles, lorsque son maître sera assez loin.
Il savait donc précisément qu’il était actuellement en dehors de ses appartements, occupés aux jeux d’argent et de boissons. Mais il allait revenir.
Le temps de la toilette de Charlize, et il serait de retour. Tout au plus.
Ce qui laissait à Naël l’espace d’à peine un quart d’heure. Court. Mais faisable.

Guidé par le souvenir des paroles de la suivante, il trouva de suite la chambre de sa proie. Il se glissa, comme une ombre, frôlant les murs, au cas où. Jusqu’ici il avait eu beaucoup de chance. Pourvu que cela continue !

Il trouva l’affaire parfaite. Un petit coffre dans un coin. La difficulté résidait dans le fait de forcer la serrure sans qu’elle paraisse forcer. Il n’avait absolument pas le temps de s’amuser à cache cache et de trouver la véritable cachette de la clé.
Il s’y prit avec une barrette, volée à Charlize lorsqu’elle s’était déshabillée et avait décoiffé son beau chignon. Les pointes de l’accessoire dansèrent dans la serrure, cherchant le déclic, qui ne tarda pas à venir.
Bingo !
Dans le coffre, des bijoux de valeur. Seulement quelques bijoux de valeur. Maigre trésor pour un Seigneur. Ou alors ils valaient vraiment leur pesant d’or.
Elio en saisit quelques uns : un magnifique collier d’or blanc qui formait des entrelacs se terminant en une goutte de pierre précieuse aux reflets rouge et violets. Il voulut voler également une bague en or rehaussée d’un énorme rubis. Puis la raison l’emporta. Si un suivant, un ami, n’importe qui connaissait l’inventaire des richesses de Bekleos, cela suffirait à ouvrir une enquête visant à prouver l’innocence du Seigneur. Il reposa donc le tout, prenant juste soin de mettre en évidence ce qu’il rajoutait à ces précieux secrets.
Quelques fioles de divers poisons se parsemèrent donc au milieu des bijoux, cachette logique pour un Seigneur préparant un mauvais coup.
A présent, il fallait laisser le coffre ouvert. Sinon qui irait l’ouvrir ? Il fallait qu’on trouve ces fioles. Absolument !

Naël sursauta. Des pas résonnaient en direction de la chambre, et le soupir ne se fit pas attendre pour comprendre que Bekleos revenait bien plus tôt que prévu.
Pas le choix. Il fallait fermer ce maudit coffre. Il le rabattit le plus silencieusement possible et se faufila dans la salle de bain, disparaissant comme une ombre.
Mais une ombre coincée dans un tiroir.
Rien n’était fin prêt. Comment sortir ? Charlize se rendrait compte de son départ, et parlerait de lui. La potence était au rendez-vous. Et personne ne regarderait le coffre.
Merde. Merde. Merde.

Le Seigneur se laissa tomber comme un rustre sur son lit, grognant une soirée mauvaise en jeux.
Naël serra des dents, se sentant redevenir Elio. Il lui fallait fuir. Par n’importe quel moyen. Et trouver une solution pour qu’on fouille ce satané coffre !
Son cerveau fonctionnait à mille à l’heure, tandis que le Seigneur vaquait à il ne savait quelle occupation.
Comment ?
Comment ?
COMMENT ?

La solution vint naturellement, et si rapidement qu’il crut laisser échapper un cri de victoire.
Sur la pointe des pieds il se dirigea vers la fenêtre, et l’ouvrit, en grand, laissant le vent s’engouffrer dans la salle d’eau.
Tout allait aller très vite. Trop vite. C’était quitte ou double. La mort ou la victoire.
Un vase, posé sur une table en bois, près de la baignoire en pierre polie. Il était aussi léger qu’une plume, de cristal peut-être, mais qui devait couter mille fois le prix de l’arc d’Elio, et tomba, négligemment, d’une pichenette de doigt.
Aussitôt il s’agrippa au paravent qui séparait la baignoire de l’entrée de la salle de bain, et se percha dessus, en équilibre.
Dangereuse position. Un corps penchant légèrement sur l’avant ou l’arrière et il tombait, dévoilant son identité.

Bekleos arriva, sur le qui-vive, cherchant ce qui avait pu causer le bruit et déranger ainsi sa tranquillité. Il vit la fenêtre ouverte, et constata le vase en morceau.
Elio n’eut pas le temps d’entendre le cri de fureur, et la cause mise sur Charlize qui avait oublié de fermer la fenêtre lors de son dernier passage. Il avait déjà bondi en silence de l’autre côté, filant en douce.

Il courut rejoindre l’appartement où l’attendant Charlize. Il souffla, espérant qu’elle soit toujours là. Les deux secondes de son entrée lui furent insupportables à attendre, aussi entra-t-il en trombe dans la salle où devait se trouver sa protégée.
Elle était là, attachant ses cheveux. Elle se retourna, inquiète.

-J’ai perdu ma barrette. Et Bekleos déteste que je vienne cheveux détachés, il trouve que cela donne l’air d’une débauchée.

Naël s’approcha, enfouissant sa main dans les blondeurs de la suivante.

-N’y va pas.

-Quoi ? Bredouilla-t-elle.

-Pas ce soir. S’il te plait, n’y va pas ce soir.


-Je…je n’ai pas le choix…

-Le choix n’appartient qu’à toi. Reste avec moi ce soir. Ou j’en mourais de jalousie.


Ses pupilles vertes brillèrent face à cette démonstration d’amour du légionnaire.

-D’accord. Souffla-t-elle.

Il sourit, pourtant écœuré. Que ferait-elle donc par amour ? Amour né d’une simple gentillesse ?
Elle se ferait avoir. Toute sa vie.
Il posa ses lèvres sur les siennes, et l’invita à s'assoir au lit avec lui.


-Champagne ? Sourit-il.

Elle gloussa, se sentant soudain mondaine.
Pauvre idiote. Le champagne n’est qu’un moyen d’intégrer un somnifère pour te faire dormir, te priver de ta nuit d’amour et te réveiller seule. Indéfiniment seule.
Mais remercie-moi. Il ne te touchera plus jamais.

En effet, la coupe ne fut pas même finie, que Charlize tomba dans un profond sommeil, un sourire d’extase sur les lèvres. Naël la mit en position allongée, et la borda.
Il ne lui restait qu’un unique problème. Comment trouver le coffre ?
Il fouilla alors activement dans la besace donnée par Marlyn, celle dans laquelle il avait prise les fioles de poison et le somnifère. Il retrouva alors une lettre.
Mais quel CON !
Quel con d’avoir oublié les lettres !
Elle était une preuve irréfutable de la culpabilité de Bekleos. Il devait retourner dans sa chambre, au plus vite. Il fallait le faire sortir.
Ou il sortirait seul. Pour chercher Charlize. C’en était logique ! Il se précipita dans le couloir, lettres à la main, et se blottit dans un coin.
S’il venait, tout était bon.
S’il ne venait pas, tout était mort.
Vif ou mort.
Il vint, d’un pas colérique.

-Où est cette garce ?! Où est-elle donc ? Le vase et pas de service ? Mais pour qui se prend-elle ?!

Elio ne prit pas le temps de plaindre celle à laquelle il avait promis que plus jamais il ne la toucherait.
Il n’était qu’un idiot d’avoir cru qu’il pourrait mener à bien sa mission tout en protégeant une suivante.
L’heure n’était pas aux regrets, il lui fallait faire vite. Déjà il entendait les cris dans les couloirs rapportant le meurtre du frère de Bekleos.
Il se hâta. Si tout se passait bien, la présence du frère en colère dans les couloirs donnerait lieu à de plus amples suspicions !
Il entra en trombe dans la chambre, en prenant même plus garde à l’éventuel risque d’une personne présente. Il posa les correspondances sur le bureau, et y ajouta, à la plume même de Bekleos, un petit dessin. Un simple brouillon d’un coffre, comme dessiné au hasard, lors d’un songe en lisant une lettre. D’une envie. Le genre de dessin que l’on fait lorsque l’on songe à ses envies, comme un arc, un cœur, un poney, un…coffre.

Les hurlements se firent beaucoup plus forts, et il quitta la chambre, cœur battant à s’en décrocher de la poitrine.
Naël mourut, tout comme Morat. Et Elio fut. Puis redevint autre.
L’écurie était vide, complètement vide, hormis les chevaux. Les rares encore endormis s’éveillaient aux résonnements des cris et stupéfactions. Double meurtre. Au palais même des Hil’Muran. Un Bekleos trouvé hors de sa chambre, malmenant une pauvre suivante endormie à propos d’une histoire de vase. Des correspondances trouvées au hasard, alors qu’on voulait simplement trouver le frère du mort dans sa chambre. Et un coffre ouvert…Sous les murmures des taverniers et buveurs du soir.

L’écurie n’était pas vide. Il n’y avait pas que l’ombre d’un palefrenier. Il y avait cette deuxième personne, inconnue, qui l’attendait.

-On dit que notre Seigneur est mort. Et que son frère en serait le coupable. Quelle triste nuit, n’est-ce pas ?


Phrase anodine d’un palefrenier à son collègue des écuries, le matin venant.
Grand V de victoire d’un apprenti à son maître.




[Edition à volonté, hein Very Happy Et bon retour sur l'Aca o/]


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                 Et toi, Invité, veux-tu connaitre mon histoire ?

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MessageSujet: Re: Le sang des silences sur nos mains de pantins [Terminé]   Dim 22 Avr 2012 - 15:47



Le jour commençait à poindre sur l’horizon de la Mer Aline, et les reflets du soleil levant se réfléchissaient sur les vitraux qui ponctuaient les murs du palais des Hil’Muran. La fatigue commençait à poindre dans ses membres, mais il lui fallait fournir un dernier effort. Les doigts légèrement tremblants et perclus de crampes, Marlyn se hissa sur le muret à la force des bras, et retomba de l’autre côté en faisant le moins de bruit possible. Les écuries du Seigneur HIl’ Muran étaient plongées dans l’obscurité et dans le silence, en dehors de quelques hennissements ou de bruits de sabots qui raclaient le sol en terre. Derrière les murs de torchis, on pouvait néanmoins percevoir le tumulte de la garde, qui courait en tout sens dans la cour, lançant ici et là des ordres contradictoires, des prières, des jurons, parfois des insultes.

Nul doute que plus personne ne dormirait cette nuit, avec la tragédie qui avait frappé le bon Bonifaste Hil’ Muran. L’heure était à la panique. En tendant l’oreille, accroupie derrière un tas de foin, la Mentaï entendait les rumeurs qui se clamaient. Le maitre-palefrenier sortit des écuries, une chemise jetée en hâte sur les épaules, et se dirigea en courant vers le hall du palais, comme s’il avait une part importante à jouer dans l’affaire, alors qu’il s’agissait probablement de la curiosité la plus malsaine.

La jeune femme attendit quelques minutes que les écuries se remettent du tumulte, et enfila la tunique raide de terre qu’un des garçons d’écurie avait laissée sur la porte de l’un des boxes par négligence. Quelques instants plus tard, elle était assise sur un tabouret raide qui se trouvait à l’entrée du couloir principal des écuries et qui devait probablement service de poste de garde quand il fallait garder un œil sur les chevaux des grands seigneurs la nuit. Il ne lui restait plus qu’à attendre.

Et surtout, à tendre l’oreille pour saisir un quelconque bruit qui annoncerait la capture, la mort ou la fuite de son élève. Elle n’avait aucun moyen de savoir si tout le vacarme causé par le corps de garde était du exclusivement à la découverte du cadavre de Bonifaste et à sa propre fuite, ou bien s’il s’était passé quelque chose de terrible à cause d’une erreur qu’aurait pu commettre Elio. Soudain prise d’un soupçon, la jeune femme chercha dans les Spires la petite étincelle qui la reliait mentalement à son apprenti aux cheveux blonds, et se concentra dessus. Elle aurait pu communiquer directement avec lui, mais c’était risquer de le déconcentrer au milieu d’un moment difficile, et elle ne tenait pas particulièrement à courir ce risque. Les Spires aux aguets, elle respira plusieurs fois profondément, et tenta de s’imprégner des pulsations de ses propres Spires, des pulsations lourdes, chargées de pouvoir, et qui n’étaient pas encore complètement au repos. Dans cette désymphonie, elle perçut la pulsation que représentait la présence vitale d’Elio.



Son rythme et sa vivacité rassura la Mentaï. S’il avait été pris, nul doute qu’elle aurait perçu une aura de panique ou de douleur, ou bien justement, le silence de celui que la mort a saisi ou qu’un Gommeur de cachot isole de ses complices.



Nul doute qu’il la rejoindrait dans peu de temps. En attendant, la jeune femme posa la tête contre le mur et s’octroya quelques minutes de repos, l’œil clos et les membres déliés.



Quand la porte des écuries grinça sur ses gonds, Marlyn se redressa et dissimula sa longue silhouette dans l’ombre d’un renfoncement, au cas où l’inconnu qui arrivait n’était pas celui qu’elle attendait. Ce fut cependant le cas, et quand il se dirigea vers elle d’un pas nonchalant, la jeune femme adopta la même attitude pour ne pas éveiller de soupçons.



Victoire.

Complète.

Cette mission était une réussite. Plus rien d’autre ne comptait en cet instant. Un sourire satisfait se dessina sur les lèvres diaphanes de la Mentaï, à cette perspective. Le contrat qu’elle avait accepté avait été rempli dans ses moindres modalités, et s’ils restaient vigilants pour les jours à venir, il ne devrait pas y avoir de danger supplémentaire.



- Une sinistre affaire, à ce que j’ai entendu. J’espère que le seigneur Bekleos sera pendu haut et court, je n’ai jamais aimé la manière dont il traitait son cheval, toujours à tirer sur le mors, le pauv’ avait encore les babines ensanglantées aujourd’hui. Quel monstre, quel monstre..



Ils s’autorisèrent tous les deux un sourire complice, qui allait de pair avec leur soulagement mutuel. A n’en pas douter, Elio avait du affronter sa propre part de difficultés, et les avait surmontées. Il progressait bien plus vite qu’elle n’avait osé espérer. Et surtout, il avait réussi, pour cette nuit, à contenir cette fureur qui l’habitait et que la Mentaï pouvait encore saisir dans certaines de ses expressions.

La nuit leur avait profité autant à eux qu’aux clients de qui Marlyn avait reçu le contrat…



Après un regard circulaire pour s’assurer que personne ne se trouvait à portée de voix, la jeune femme vêtue de noir se rapprocha de son acolyte et lui souffla près de l’oreille :



- Mieux vaut ne pas rester dans les environs, la garde a peut-être attrapé Bekleos, mais il vaut mieux ne courir aucun risque. Prends ton cheval par la bride, nous avons un dernier rôle à jouer pour sortir du palais…



Après avoir donné ces instructions, Marlyn fit un détour par les quartiers des garçons d’écurie et prit deux manteaux de grosse toile, qui devait leur servir à se protéger de la pluie lors des mauvais jours. Elle s’enroula dans l’un d’entre eux pour dissimuler sa silhouette et ses habits d’assassin, tandis qu’Elio faisait de même. Ils menèrent chacun leur cheval en dehors des batiments et se dirigèrent d’un pas calme et réguliers vers une poterne annexe qui servait d’entrée aux servants et aux cargaisons. Le garde avait quitté son poste pour aider la garnison à fouiller les recoins du palais : quelle grossière erreur. Elle puait presque le piège, et pourtant, ils passèrent sans encombre et marchèrent quelques minutes dans les bas quartiers de la ville. Une fois loin du tumulte, ils enfourchèrent leur monture et partirent au petit trot dans les ruelles crasseuses d’Al-Vor, près du vieux port d’où l’on entendait la rumeurs des premières criées.



- Hil’Muran sera exécuté sur la place publique dans deux jours, si la justice suit tranquillement son cours. Nous devons faire profil bas jusque là, car nous devrons y assister. Mes clients ne considéreront pas le contrat comme rempli si je ne m’assure pas que cet imbécile finit six pieds sous terre… et je pense que ça peut être un spectacle intéressant pour ton apprentissage.



Ils se dirigèrent dans une rue un peu moins vétuste que les autres, au milieu de laquelle se profilait l’enseigne d’un armurier comme il en existait tant d’autres. Le rythme sourd du fer que l’on bat perçait depuis l’atelier. Ils contournèrent le bâtiment et démontèrent dans l’arrière-cour, petite et coincée entre trois grands murs. Au regard interrogatif d’Elio, Marlyn le rassura :



- Tout assassin se doit d’avoir des bons amis auprès de qui pouvoir disparaître pendant quelques jours, tu ne crois pas ? Tu peux avoir confiance en Khal, c’est un fidèle recéleur de la guilde. Le voilà qui arrive, justement
, termina-t-elle en pointant le menton vers la porte arrière du bâtiment, qui s’ouvrait sur une large silhouette.


- Ah, je me doutais bien que je verrais apparaître tôt ou tard un ou deux Cafards noirs dans ma cour quand j’ai entendu l’alarme de la garde retentir dans toute la ville, par le feu du Dragon ! Entrez vite avant qu’on vous voye donc.



- Et nos chevaux ?



- Y’a bien la grange de ma cousine, près du nouveau port, c’est là qu’les Cafards y mettent leurs bestioles quand y z’en ont. Mais c’est que le fourrage, c’est pas donné, ces derniers temps..



Agacée, Marlyn glissa une piècette percée d’un trou en forme d’étoile dans la paume caleuse de Khal, qui la regarda avec un air de profonde satisfaction.
« C’est qu’y faudra aussi quelqu’un pour les y mener… ». Une deuxième pièce suivit la première et disparut tout aussi vite dans la bourse rebondie du contrebandier. « Ca l’fera, un de mes apprentis va s’en occuper tout de suite. »



- Bif ! Lache ton soufflet deux minutes et va porter les montures à l’endroit habituel, et magne-toi.



Pendant que Khal donnait ses instructions à ses apprentis, les deux assassins entrèrent dans les bâtiments. Marlyn mena Elio directement dans une petite salle, puis déplaca deux tonneaux de poix qui dissimulaient une trappe et descendit les escaliers qui menaient dans un sous-sol secret. Les lieux étaient vides, mais il n’était manifestement pas rare que quelqu’un s’y trouve, à en juger par les lits de camps, les tables et les différents meubles grossiers dans les pièces.

Marlyn mena Elio à une table un peu à l’écart, éclairée par trois chandelles en bout de mèche, et prit ses aises sur une des chaises rempaillées.



- Pas du grand luxe, mais je ne connais pas d’endroit plus sûr pour jouer les cafards discrets, ponctua-t-elle avec un sourire ironique.



Ses pensées dérivèrent vers le contrat. Plus que deux jours d’attente, et ils pourraient se séparer pour signer la fin de la mission. Elio devrait certainement retourner à l’Académie malgré l’aversion qu’il lui portait. Et elle, elle retournerait à son réseau. Ce contrat leur rapporterait beaucoup d’or à tous les deux, songea-t-elle, et l’assurance d’une réputation dans les guildes souterraines pour les mois à venir.



- Tu dois sûrement avoir beaucoup de questions, je regrette de n’avoir pas eu le temps de te préparer mieux à cette mission, mais il fallait faire vite. Tu as tout le temps du monde pour les poser maintenant… et j’essaierai d’y répondre dans la mesure du possible.



Car, et je le regrette, c’est l’apanage d’un maître de s’entourer d’anonymats et de secrets.



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MessageSujet: Re: Le sang des silences sur nos mains de pantins [Terminé]   Dim 6 Mai 2012 - 13:54

Le sourire complice et fier qui apparut un court instant sur le visage de Marlyn fut la plus belle récompense au monde pour Elio.
Il tira lui-même un sourire au souhait de son acolyte souhaitant que Bekleos soit pendu. Comme prévu, il ne toucherait plus Charlize.
Il ne devait pas s’attacher aux pantins. Et pourtant la pauvre fille l’avait quelque peu touché. Il savait que c’était encore un trop gros défaut et qu’il lui faudrait l’améliorer.

Il suivit son maître, tenant fièrement le cheval par la bride, se retenant de ne pas sortir la tête haute. Un visage de victoire ne serait sûrement pas apprécié en de telles circonstances et surtout sujet à des soupçons.

Il fut surpris de ne voir aucun garde à l’entrée, et se braqua, persuadé qu’il s’agissait d’un piège. La petite suivante avait-elle compris la double identité d’Elio et avait demandé sa poursuite ?
Non. Impossible.
Ce n’était pas un piège. Ces abrutis de garde avaient juste quitté leurs postes suite au mouvement de foule et de panique que provoquait le meurtre.
Elio poussa un petit rire moqueur silencieux. L’homme était vraiment des plus imprudents. Pas un seul n’avait songé à mettre le palais en quarantaine, afin que le tueur reste dans les parages. Pas un seul n’avait donc douté un seul instant de la culpabilité de Bekleos !

Alors qu’ils traversaient les ruelles tristes d’Al Vor, la jeune femme fit part de la suite des évènements. L’apprenti sursauta sur sa monture à la nouvelle d’assister à l’exécution, pour afficha un grand sourire. Non pas qu’il était des plus réjouissant de voir un homme s’accrocher comme un fou à la corde, se cassant les ongles à tenter de la couper pour se libérer la gorge. Mais que cela prouvait la confiance que Marlyn plaçait en lui, et la reconnaissance d’être plus qu’un petit élève de pacotille comme on pouvait lui faire ressentir à l’Académie.
Deux jours. Mais qu’allaient-ils faire durant deux jours ? Il cessa de sourire en pensant qu’elle allait peut-être le renvoyer à l’Académie. Il savait qu’il devrait bien y retourner, mais après toute l’adrénaline de cette nuit, il voulait continuer l’aventure, continuer d’être libre.

Mais elle le guida dans une arrière cours d’un armurier, sans piper mot, et le garçon fronça les sourcils, interrogeant du regard la jeune femme.
Il sourit, soulagé de ne pas avoir à rentrer à l’Académie, et la remercia silencieusement, pendant que le fameux Khal arrivait à leur rencontre.

Il écouta avec attention comment se prenait Marlyn pour négocier avec l’armoire à glace qui leur faisait face. Il ne semblait pas des plus commodes, et devait se faire un bon petit blé en accueillant ainsi tous les « cafards ».
Il retint toutefois son nom et sa localisation, sachant que cet homme pourrait être plus qu’utile pour la suite de son avenir.
Il aima également le bref regard admiratif qu’il leur jeta avant de les laisser s’engouffrer dans la trappe secrète. Il prit alors conscience que la mission qu’ils venaient d’accomplir, était sans doute une mission de taille, et qu’il n’était pas de la capacité de n’importe quel mercenaire d’y avoir accès.
Marlyn avait de l’influence dans le domaine. Il en était certain, et en regorgeait d’autant plus de fierté d’être son élève.

Ainsi ils s’attablèrent, jetant des coups d’œil aux lits qui semblaient avoir accueilli des corps en fuite assez récemment. Il lui faudrait connaitre ainsi les nombreuses planques que cachait Gwendalavir. Lorsqu’il serait libre de toute Académie.
Si cette mission était la première, il espérait sincèrement qu’elle ne soit pas la dernière. Il savait qu’il disposait des qualités pour être une personne d’influence dans ce milieu, tout comme Marlyn.

Pour l’heure, ils avaient deux jours à tuer, se reposer, s’entrainer sans doute. Mais surtout se faire tout petits. Plus ombres que cafards.
Il crut qu’un long silence allait s’établir, mais elle lui proposa de laisser libre cours à ses questions.
Des questions. Il en avait des tas. Des milliers qui se bousculaient dans son esprit en ébullition.
Par où commencer ?

Il se demandait ce qu’elle avait bien pu faire de l’enfant. S’il avait un nom. Un père. Ne serait-ce même que la vie ?
Mais il doutait qu’elle ne voudrait sans doute pas répondre à cela. Le sujet, il l’avait vu, était plutôt fragile. Ce n’était qu’une bouée de survie. N’empêche une bouée de survie vivante.
Il songea alors à lui demander quand il pourrait cesser d’être son espion à l’Académie, à lui parler de son ennui. Mais il refusa cette possibilité aussi. Il n’avait passé encore aucun passage, n’avait pas fini sa scolarité. Et s’il n’en avait plus besoin, il n’était pas assez stupide pour croire que Marlyn accepterait de laisser l’occasion de perdre l’avantage énorme qu’elle avait d’avoir Elio encore à l’Académie. De plus, c’était une parfaite couverture. A lui de s’en accommoder.
Il se repassa les évènements de la nuit, et pensa à l’attaque du fourgon, et Marlyn qui…ne dessinait pas. Jusqu’à l’élimination de la bestiole. Le dessin. Le plus obscur et mystérieux des dons à ses yeux.

-C’est quoi l’dessin ? Et pourquoi tu ne pouvais pas utiliser ton pouvoir ? C’était quoi cette bête gluante ? Et…


Conscient qu’il posait déjà un tas de question, il souffla et tira un sourire abattu en haussant les épaules.

-J’comprends pas. J’arrive pas à comprendre ce pouvoir…

Il réfléchit un instant, fronçant les sourcils.


-C’est avec ça que tu as fait revenir ma mère, pas vrai ?

Et tu le pourrais encore ?


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MessageSujet: Re: Le sang des silences sur nos mains de pantins [Terminé]   Jeu 17 Mai 2012 - 22:43

Deux géants, ils étaient, deux géants tordus sur le mur, deux grandes ombres parées de noir, vacillantes au gré des flammes, de cette petite chandelle qui illuminait leur table et rien autour. Le silence, autour, était confortable. Ils étaient seuls dans le repaire, ou bien les autres se faisaient discrets, et ce n’était pas plus mal. Après la cavalcade, le tintement des armes et des flammes pendant les combats, les hurlements de gardes, et le battement du cœur affolé dans les poitrines, le silence était…
De toute beauté.

Et elle avait proposé à Elio de le rompre comme on rompait le pain entre deux alliés, sur un certain pied d’égalité illusoire. A le voir chercher dans sa tête la formulation des milliers de questions qu’il devait sûrement avoir, la MentaÏ repensait à ses propres débuts en tant qu’apprentie, auprès de son maître. Des centaines de questions lui tournaient dans la tête à cette époque, qu’elle prononçait d’une voix naive, pleine d’espérance et de confiance.
Oh, des questions, elle en avait encore des centaines qui lui pourrissaient la tête, certaines auxquelles elle ne souhaitait jamais de réponse, d’autres qu’elle n’oserait jamais poser, d’autres dont elle avait décidé qu’elle n’irait pas chercher la répons, et qui somme toute, n’avaient pas énormément d’importance. Au fil du temps, elle avait posé de moins en moins de questions… mais quand elle reverrait enfin son maître, le Mentaï Dolohov Zil’ Urain, si longtemps et après tant d’épreuves, pourrait-elle, encore, retenir le feu de questions amères qui se formaient lentement dans sa tête ?

Ah, le dessin… Pas étonnant qu’il lui pose des questions dessus, même si elle se serait attendue à ce qu’il en connaisse au moins les bases, vivant sous le même toit qu’une petite armée de dessinateurs plein de bonnes intentions.
Et lui répondre serait… ardu. Le dessin était un pouvoir tellement incompréhensible, complexe et versatile, et elle ne connaissait qu’une proportion infime de capacités qu’il lui permettrait si elle avait eu une véritable éducation. Elle ouvrit la bouche, mais la referma quand elle entendit le flot de questions que le jeune homme exprimait.
Tant de questions… C’était tellement compréhensible. Elle le laissa finir tranquillement, même s’il devait surement oublier ses questions au fur et à mesure vu son ton fébrile.

Par contre, quand il évoqua sa mère, Marlyn garda un silence volontairement mesuré, en le regardant d’un œil qu’elle tentait de rendre neutre. Bien sûr, elle n’avait jamais tenté de cacher le subterfuge, encore moins de faire croire au jeune homme que les apparitions de sa mère étaient réelles, et qu’elle avait le pouvoir de la ramener d’entre les morts. Seulement, il n’avait encore jamais confronté le problème à voix haute, et cela l’inquiétait un peu.

Ce pourrait être un premier acte de rébellion ? Et si elle confirmait ses doutes, comment le prendrait-il, la traiterait-il de tricheuse et de manipulatrice ? Les étoiles dans ses yeux, et la lueur d’espoir qu’elle percevait dans son ton, indiquaient le contraire. Il voulait la revoir, encore et encore, s’accrocher à son passé autant que possible, s’immoler dans les illusions, et ça, Marlyn avait le pouvoir de le maintenir dans cet état d’envie, permanente, langoureuse…
Il resterait à elle tant qu’elle aurait le pouvoir de lui ramener son passé.
C’était une certitude.

- Même ceux qui possèdent le Don n’arrivent pas à le comprendre complètement… Dans mon cas, c’est autant un pouvoir qu’une contrainte, car bien des facettes du Dessin sont obscures et dangereuses.

Elle prit une respiration. Elle répondrait à ses questions dans l’ordre, et éviterait le sujet de sa mère le plus longtemps possible, même si c’était évidemment ce qu’il rêvait d’entendre le plus.

- Quant au dessin lui-même… Pour simplifier, c’est un pouvoir qui te permet de créer un objet dans ton esprit, et de le faire basculer dans la réalité. Tu visualises l’objet dans une sorte de… oui, de monde un peu à part dans ta tête, auquel tu es le seul à avoir accès, et qu’on appelle l’Imagination, ou encore les Spires. Regarde, si je visualise une chandelle dans les Spires…
sa voix se tut une fraction de seconde, le temps pour son esprit fatigué d’accéder aux Spires et d’en tordre les possibles rapidement - je peux la faire apparaître sur cette table.

En effet, une petite bougie toute simple apparut sur la table, éteinte, similaire à la réelle.

- Et les Gommeurs sont les pires ennemis des Dessinateurs. Ce sont de répugnants crapauds, et je ne sais pas comment c’est possible, mais quand un Gommeur est dans les environs, je suis incapable d’accéder à ce « monde » qui permet de Dessiner. Le meilleur moyen de tuer un Dessinateur est de le rendre impuissant grâce à ces Gommeurs
, finit-t-elle sur un ton de répugnance fini.

Pour avoir vécu trop longtemps dans des cachots avec son Don écrasé par la présence de Gommeurs, Marlyn vouait une haine viscérale à ces bestioles.

Elio attendait patiemment en écoutant ses explications, mais elle sentait son impatience grandir. On allait venir lentement au sujet qui l’intéressait. Marlyn sourit légèrement – elle ne pourrait jamais le comprendre, sa haine viscérale pour son père, son amour viscéral pour sa mère… Mais il ne pourrait jamais comprendre le vertige que procurait les Spires et cette sensation de puissance infini quand on se laissait dériver à créer des merveilles.
Une petite flamme apparut au bout de son doigt, et elle alluma négligemment la chandelle qu’elle avait dessinée quelques minutes plus tôt au cours de ses explications, avant de reprendre le silence.
Il leur suffit d’attendre quelques instants pour que les deux – chandelle et flamme- disparaissent, comme une fumée que l’on évente. Elio croisa son regard, perplexe.

- Ah, le dessin comporte tant de particularités capricieuses… Nous pouvons créer des choses infinies, mais elles sont condamnées à disparaître… ou bien à rester pour l’éternité, ce qui est à éviter. Objets, images, sons, odeurs, sensations, douleur, lumière… Tous voués à disparaître.

Son esprit, pendant ce temps-là, montait minutieusement dans les Spires. La prudence lui commandait de remettre ses illusions au lendemain, après cette nuit de fatigue, d’attendre, mais Elio ne supporterait jamais de renvoyer au lendemain ses espoirs….

- Les dessins ne sont pas vraiment réels. Une dessin de poignard peut tuer, un dessin de flamme peut brûler, un dessin de lumière peut aveugler, mais aucun n’existe vraiment.. et aucun ne vit vraiment.

Et lentement, en architecte, elle rebatit dans son esprit ce réseau de sensations, de souvenirs, de fragrances, de voix, de sensations et de bouts d’image qu’Elio associait à sa mère, cette mère qu’il aimait tant et dont il conservait pourtant des souvenirs si étiolés.

- Ta mère n’existe pas non plus, Elio. Elle ne vivra plus jamais.

Une main fantômatique, incorporelle, se posa sur l’épaule d’Elio, et Marlyn fit basculer, au prix de beaucoup d’énergie, l’image de la mère d’Elio –dont elle avait elle-même oublié le nom- dans la réalité. Irréelle mais présente, avec un sourire figé vers son fils.
Il n’avait pas besoin de savoir qu’un dessin ne survivait que sur l’énergie de son dessinateur.
Qu’il profite des quelques secondes pendant lesquelles la Mentaï pourrait maintenir l’illusion avant de s’évanouir toutes les deux.



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MessageSujet: Re: Le sang des silences sur nos mains de pantins [Terminé]   Mar 5 Juin 2012 - 15:38

Il s’apprêtait à boire ses paroles, à en ressortir plus fort encore. Avec Marlyn, il ne pouvait jamais se déshydrater, apprenant toujours plus encore. Elle le faisait boire, l’alcoolisant, le rendant avide et dépendant de toute cette connaissance, de cet apprentissage pas comme les autres. Jamais rassasié, il voudrait pouvoir faire des missions de ce genre tous les jours.
Il aimait ce qu’elle faisait de lui, ce concept de Mercenaire du Chaos, sans en être vraiment un. Il se savait dans le Chaos, pas de doute là-dessus, la preuve de leur cachette. Toutefois elle prenait soin de le détacher de ce réseau afin qu’il ne coule pas avec. Il se savait capable de travailler seul comme en groupe. Il pourrait répondre aux missions comme le faisait son mentor avec celle-ci, tout en programmant ses propres missions personnelles. Indépendant.
Peut-être monterait-il son propre réseau de vengeance et d’actions d’ombre. Ce serait le pied !

Il savait qu’elle ne répondrait pas à toutes ses questions. Elle tenait à garder des secrets. Pour les biens de tous. En temps normal, il en aurait été furieux, comme il avait pu haïr son père de lui cacher la vérité. Mais il en était tout autre chose avec Marlyn. Il savait qu’il n’était tout simplement pas prêt à savoir certains secrets, qu’il n’était encore qu’élève même s’il s’améliorait de plus en plus. Il savait aussi qu’il ne devait pas la connaitre, pas vraiment. Cela pourrait en être dangereux, d’autant plus que son apprentissage consistait à se faire ombre, et pas livre ouvert.

Toutefois, elle répondit à ses questions sur le dessin sans mystère, sans cachotterie. Il se concentra sur les réponses, sachant qu’il n’en serait pas de même quant aux questions sur sa mère. Parfois, il regrettait un peu de ne pas posséder le don du dessin, même s’il n’avouerait ce désir pour rien au monde. Il préférait dire que le dessin n’était que de la triche, destiné aux nobles, et pas une vraie arme contrairement à son arc. Marlyn était une exception, bien entendu. Il se saurait mille fois plus fort avec un don. C’était précisément pour cela qu’il voulait le connaitre, pour s’entrainer d’avantage et ne pas plier face à un dessinateur.
Lors de la dernière bataille il avait affronté un mentaï, pour sauver Kylian, et avait bien failli y laisser la vie. Il refusait que cette situation se réitère. Il voulait régner sur l’ombre.

Il jalousa un instant la bougie sur la table, apparue comme par enchantement. Il jalousa surtout en se rendant compte que c’était bel et bien grâce au dessin que sa mère lui apparaissait. Il n’aurait jamais ce pouvoir de la faire revenir par bride pour se sentir mieux, pour se droguer un peu plus. Quand Marlyn ne serait plus là, qui le ferait ?

Il méprisa avec Marlyn les gomeurs, pour la forme, parce qu’ils entravaient son maitre. Mais retint le nom avec une mémoire sans faille, trouvant par là le possible moyen de ne pas se mettre à genoux face aux dessinateurs. Il suffisait d’une simple bête, bien dissimulée ou protégée, pour couper court à la puissance d’un homme. S’en était si simple qu’Elio failli échapper un rire. La mercenaire lui offrait bien plus d’informations qu’elle ne le pensait.
Il ne se servirait au grand jamais d’un gomeur contre Marlyn. Elle serait l’exception. Pour toujours. Mais il se promit de se renseigner sur la manière de s’en procurer pour conserver un avantage constant contre ses possibles ennemis.

Le sujet sur le dessin était clos. Enfin presque. Restait la dernière partie dont Elio avait peur qu’elle taise l’explication.

Je sais qu’elle est un dessin. Je veux juste en savoir plus. Comment. Et pourquoi. Encore.

La bougie disparut sous ses yeux, emportant avec elle bien des espoirs du jeune homme. Qu’en était-il du super pouvoir du dessinateur si ses créations étaient vouées à mourir ? Ephémère. Il n’aimait pas ce mot. Et n’aimait pas ce que tout cela voulait dire, ce que Marlyn allait lui dire.
Il le savait déjà, mais il ne voulait pas l’entendre.
Pourquoi avait-il donc posé la question ? A présent il était obligé d’en entendre la réponse, aussi dure soit-elle.

Le dessin n’existe pas.
Ma mère n’existe pas.
Elle est morte.
Morte.
Tout comme mon père.
Et le dessin n’est qu’une illusion, qu’une flamme, prête à s’éteindre si l’on souffle trop fort.

Il déglutit, mais ne dit rien, sentant aussitôt le dessin de son mentor basculer à ses côtés, comme une main sur une épaule. Il prit alors conscience de l’effort que cela devait demander à Marlyn de faire apparaitre ainsi une image inconnue à ses yeux.
D’ailleurs, comment pouvait-elle - ?
La main de sa mère empoigna son épaule avec plus de force au moment où il comprit.
Il l’avait toujours su, mais avait préféré jouer l’autruche.
La jeune mercenaire avait fouillé son cerveau, ses sentiments, s’était servi de lui comme d’un pantin.
Il sentit une première colère monter et voulut repousser l’image d’Héliane, mais n’en fit rien.

Il s’enivra de son parfum, la laissant prendre possession de lui, la laissant le rendre vulnérable. On pourrait l’attaquer mille fois, qu’il n’arriverait pas à esquiver le moindre coup.
Il refusa toutefois la larme qui perlait au coin de son œil droit, préférant fermer les yeux et profiter de l’éphémère, s’en droguer, s’en remplir le cœur pour tenir encore plus longtemps, pour supporter les mois qui viendront. Jusqu’à nouveau qu’il ait besoin de la revoir, la sentir.
Il lui faudrait une machine à dessin, un masque pour respirer les dessins de sa mère chaque fois qu’il serait en manque. Mais pour ça, il faudrait un dessin trop puissant, éternel, même. Bien trop complexe.
L’image de quelques instants épuisait déjà Marlyn. Une pompe à drogue de souvenirs serait capable de la tuer.
Il eut alors une idée. Des plus folles et des plus irréalisables.


-Stop.

L’image d’Héliane resta en suspens, le regard vide.

-J’ai dis STOP !

Elle s’évanouit en fumée, ne laissant que le regard surpris et interrogatoire de Marlyn.
Overdose.

-Je n’en peux plus. Je n’en veux plus venant de toi.

Son ton était dur, mais pas belliqueux. Il ne lui en voulait pas.

-Je veux être la propre source de ma drogue. Dépendre d’autres dessinateurs serait me mener à ma perte. S’ils peuvent fouiller en moi comme tu as pu le faire, je ne ferais jamais un bon mercenaire. Et je veux être plus qu’un bon mercenaire. Je veux être l’ombre.

Ses poings se contractèrent, faisant craquer les jointures de ses phalanges.

-Mais je ne suis pas dessinateur, je le sais. Je n’ai pas le pouvoir de m’abreuver de son essence comme tu le fais pour moi.

Il faisait de plus en plus sombre, et entre deux phrases, la bougie reprit feu. Il la fixa, puis fixa la responsable de cette flamme.

-Tu ne seras pas toujours là pour raviver cette flamme. Pour me raviver.

Je le sais. Et tu le sais aussi. Tu m’apprends, mais tu es de moins en moins là. Je te sers d’espion pour l’Académie, mais lorsque j’en sortirais, à quoi te servirais-je ? Quand j’aurais bu tout ce que j’ai à retirer de toi, je ne resterais pas éternellement dans tes pieds pour avoir la dose de ma faiblesse.

-Je veux un objet, un mécanisme dans lequel on enfermerait ma mère. Son essence du moins. Je n’ai pas besoin de son corps, de son image comme tu t’épuises à le faire. Des odeurs, des paroles me suffisent.

Il vit le regard horrifié de Marlyn qui comprenait.

-A volonté.

Il avait conscience de devenir fou. Mais au-delà de la volonté de n’avoir personne à qui dépendre, il lui trottait un acte des plus machiavéliques.

-Ce qui nécessite un dessin éternel. Je sais. Tu viens de dire qu’il ne vaut mieux pas. Mais depuis quand nous contraignons-nous à ce qu’il vaut mieux ? Tu n’auras pas à le faire. Il suffirait de prendre en otage un dessinateur suffisamment puissant. Et de le tuer pour qu’il ne parle jamais.

Il laissa un silence. Il devait lui faire comprendre la nécessité de son besoin, alors il lui chuchota :

-On a tous une faiblesse. Et la mienne est des plus dangereuses et trop simple à atteindre du point de vue d’un dessinateur. Il me faut cette indépendance.

Il parlait entre ses dents, comme si sa vie en dépendait.

-Ils ne sont que des flammes, prêtes à disparaitre. Et je veux être l’ombre qui les soufflera. Sans crainte d’être soufflé à mon tour.

Ses yeux brillèrent dans l’obscurité.

-Tu peux m’aider ?




[Surpriiiiiiise Very Happy Et édition à volonté, of course =)]



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MessageSujet: Re: Le sang des silences sur nos mains de pantins [Terminé]   Dim 17 Juin 2012 - 22:06

Pourquoi arrêter ? Elle ployait des Spires si fines que son esprit parvenait à peine à les percevoir, elle les parcourait minutieusement, construisait comme une œuvre d’art une symphonie d’odeurs, de réminiscences visuelles, montait d’un cran, fortifiait l’apparition. Pourquoi arrêter, elle tenait l’Imagination sous son pouvoir, elle la parcourait, reine, en connaissait la moindre pulsation, elle pouvait à tout moment imaginer un détail supplémentaire, et le faire basculer dans la réalité, et ainsi de suite. Chaque seconde l’appelait à investir un peu plus de concentration, à ciseler davantage ce qu’elle avait déjà fait intervenir dans le réel. Elle contrôlait. Elle contrôlait tous les mouvements, et les souvenirs attachés à l’illusion, pourquoi ne pourrait-elle pas brûler d’énergie, et monter achever cette œuvre, pourquoi arrêter, alors que son pouvoir n’avait pas de limites ?

Mais il fallait éteindre l’incendie et taire la grandeur, et pour quoi ? Par caprice de l’être humain en face d’elle, alors qu’il mourait de consommer ce que l’étendue de ses pouvoirs avait à lui offrir ? Que comprenait-il à l’élan, au vertige ? Lui, figé par le passé, que comprenait-il à l’abstraction mentale ?
Si la fatigue n’avait pas pesé sur ses membres comme du goudron, et si le décrochage de son esprit des Spires ne l’avait pas laissée haletante, comme un poisson échoué sur une plage rêche, si ses tempes ne la lancinaient pas comme chaque fois qu’elle s’aventurait dans les Spires, si elle était dépourvue du moindre sentiment d’affection pour l’être-sans-Spires en face d’elle..
Elle l’aurait étranglé. Aveuglé. Fait taire cette supplique, ce stop. Elle aurait pressé les doigts contre ses tempes, jusqu’à lui arracher la peau des ongles, et aspiré tous les souvenirs, jusqu’à ce qu’il en meure. Et elle aurait joué à les recréer, à parfaire cette œuvre enivrante, cette illusion d’être humain qui le laissait pantelant, et envieux, comme un enfant à qui on arrachait son jouet favori.

Et pourtant, malgré cela, malgré la fatigue, les crampes de la soirée, l’énervement, la migraine, malgré l’attention qu’elle portait à Elio, dont elle ne comprenait pas encore le but, malgré tout cela, ses Spires ne purent s’empêcher de recréer, par réflexe, par avidité, la chandelle aux flammes.
Et maintenant, fermez-la.
Elle aurait pu en vomir, du sentiment de vide et de nudité dans laquelle elle nageait dès lors qu’elle parvenait à séparer complètement sa volonté du monde des Spires.
Peut-être plus tard, quand elle serait seule, elle en vomirait.


Si elle ne l’avait su sain d’esprit, Marlyn aurait considéré Elio fou. Ou juste inconsidéré.
Cette demande renforçait sa nausée. Par tous les aspects.
Son attachement à son passé était bien pire que tout ce qu’elle pouvait imaginer.
Et l’implication qu’elle aurait là dedans… Non, c’était beaucoup trop risqué. Ca ne pouvait se faire. C’était contraire à toutes les lois de l’univers, et toutes les valeurs auxquelles elle croyait, et ne croyait pas. Se rendait-il seulement compte ? Etait-il à ce point aveugle ?

Comment peut-on tenir si fort à une illusion, quand on sait parfaitement qu’elle est une faiblesse pour soi ? Comment pouvait-on offrir si ingénuement sa faiblesse à la merci de n’importe qui ?
Marlyn songea qu’elle était plutôt mal placée pour en parler, et elle se renfrogna. Elle préféra le laisser parler, développer son idée, cette folie d’idée qui lui tenait à nouveau à cœur, une nouvelle passion dont il ne démordrait pas.
Elle devait être la plus responsable des deux.
Elle qui avait toujours jeté l’univers par-dessus bord quand elle voulait, il fallait qu’elle se restreigne, et qu’elle les restreigne.
Fou que tu es, Elio.

- Non.

Elle leva la main pour l’empêcher de l’interrompre. Fébrile comme il était, il voudrait défendre son idée jusqu’au bout, maintenant qu’elle semblait à portée de main, si proche que ses doigts se tordaient déjà autour d’un fétiche imaginaire.

- Non, tais-toi et écoute-moi.

Sa voix, empreinte d’autorité, ne laissait pas place à la désobéissance.
Elle fit jouer sa tête à droite et à gauche, pour délasser sa nuque des crampes qui commençaient à la pétrifier, ce qui produisit de menus craquements. Il fallait qu’elle soit extrêmement prudente avec son élève. Il serait extrêmement néfaste de lui refuser cette lubie. Elle risquait même de le retourner contre elle, aveugle d’amour comme il était pour cet amalgame d’illusions dégueulasse qu’il appelait sa mère. Et Elio était dangereux, dans sa lubie, dans son caractère enflammé, et cette espèce d’immense trou noir d’émotions sans fond dans lequel il puisait son énergie.

- Crois-tu qu’en enfermant ta faiblesse –ta mère- dans un objet, tu en seras protégé, crois-tu que personne ne t’atteindra ? Réfléchis seulement deux secondes.

Elle n’avait pas le choix. Elle n’appréciait pas spécialement son ton rembruni, l’étincelle de déception qu’elle lisait dans ses yeux bleus, et les épaules qui s’affaissaient, alors que son idée semblait la meilleure idée du monde. Pouvait-elle vraiment lui en vouloir ? Mais si elle ressentait de la compassion parce qu’elle se reconnaissait dans son inconséquence, son impatience, sa manière de jeter le monde à l’envers et de ne pas regarder en arrière, elle l’empêcherait de faire les mêmes erreurs.

- Il suffit que quelqu’un te prenne cet objet, et s’en serve pour te faire chanter. Et te voilà à genoux, le cœur ouvert, et ce quelqu’un a le pouvoir de le faire battre au rythme qu’il désire.


Elle se tut, le laissa assimiler tout ce que cela impliquait.

- Il suffit que je te dise « Demain, tu l’auras, mais vas tuer ta sœur, ta famille, tes amis, va plonger ton cœur dans un volcan et laisse dessécher ton corps sur la grève, renie tes serments et jure-moi mille vœux. »

Elle en avait déjà le pouvoir, ils le savaient tous les deux, mais ce n’était pas ainsi que leur relation fonctionnait. Mais elle n’hésiterait pas à employer ce mécanisme, pour peu qu’il se montre téméraire, ou irrévérencieux, ou qu’il compromette sa position par cette lubie maternelle qu’il avait.

- Il suffit qu’un dessinateur s’empare du dessin qui émane de cet objet, et le manipule à sa guise. Il suffit qu’il le décortique, et il remontera jusqu’à mon identité. Il suffit qu’il apprenne l’empreinte de ta mère, et il pourra la faire apparaître à tes yeux. Et toi, tu seras à sa merci, et tu ne pourras pas l’empêcher.

Chacune de ses phrases sonnait comme un marteau frappant l’acier bouillant, lui tirant mille désespoirs, mille gémissements, mille sifflements quand elle trempait l’acier, et qu’il exhalait la fumée de ses espoirs envolés.

- Il suffit que l’Académie de Merwyn, ou n’importe quel agent de l’Empire tombe sur cet objet, et tu seras torturé. Pendu, et moi avec, s’ils me rattrapent.

Elle soupira.

- Je suis désolée, Elio.

Les mots qu’elle s’apprêtait à prononcer lui écorchaient la gorge. Il était probable qu’ils seraient accueillis avec colère. Mais avec le temps, peut-être la remercierait-il.

- Le seul moyen d’empêcher cette faiblesse d’être ta déchéance un jour…

Elle croisa son regard.

- C’est d’oublier ta mère. Laisse la partir. Tu n'es plus un enfant.

Sous la table, la main de la Mentaï frôla le dessus de sa botte, d’où pointait le manche d’un stilet. Qu’il se montre violent, insistant, qu’il se rebelle, qu’il refuse de comprendre…
Et il ne lui laisserait plus le choix.



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MessageSujet: Re: Le sang des silences sur nos mains de pantins [Terminé]   Ven 22 Juin 2012 - 11:44

Il lui semblait que des milliers de graviers roulaient sous ses pieds. Des petits bouts d’univers qui se dérobaient à lui, s’effondrant dans un grand fracas de vide.
Pour la première fois depuis son enseignement il ne se construisait pas, il se détruisait. Elle le détruisait.
Mais que lui prenait-elle ? Pourquoi attaquer ainsi ? Pourquoi refuser ? Pourquoi lui infliger ça, à lui ?
Il lui faisait bizarre de la haïr autant, en quelques secondes, en un mot. En un non. Marlyn le décevait. Et ça, c’était tout nouveau. Il avait l’habitude de spectaculaire, de confiance accordée en silence, de montages russes qui ne redescendent jamais. Il avait le goût d’un pouvoir toujours plus grand, d’une force accrue. Et là. Elle le laissait pourrir dans sa faiblesse, dans son addiction.
Les élans de haine allaient et venaient, sans jamais s’attarder sur les explications minables de la mercenaire. Il ne savait que lui accorder. Entre le regard de haine, de dégout, ou de déception.
Il n’avait pas même envie de pleurer. Il ne pleurait plus depuis bien longtemps. Non, il avait juste envie de cracher, ou vomir peut-être.
L’idée même de l’attaquer, de l’étrangler lui vint à l’esprit, mais il n’était pas stupide. Elle le maitriserait en quelques secondes et n’aurait aucun remord à se débarrasser de lui, trouvant un autre pantin dans la rue d’à côté. L’aversion pour son maitre se décupla. Il ne lui en avait jamais voulu pour l’utiliser comme bon lui souhaitait, car jusqu’ici cela l’arrangeait aussi. A présent il lui voulait. Il lui en voulait de tirer sur les cordes sensibles plutôt que de les couper petit à petit.

Que crois-tu ?
Qu’à me tenir ainsi je resterais toujours auprès de toi ? Fidèle petit animal de compagnie ?
Que je te servirais toujours, sans plus aucun intérêt ?
Que je réclamerais ma dose maternelle chaque jour comme un enfant réclame le lait à sa mère ? Mais l’enfant grandit, Marlyn. Et tu n’es pas ma mère.
Tu m’as tout pris.
Tu as arraché mon cœur.
Tu as tué mon amour, tu l’as brisée, tu m’as conduit dans mes pires retranchements pour l’achever. A travers moi.
Tu n’étais pas là pour m’empêcher de tuer mon père, tout juste tu me l’aurais demandé comme preuve.
C’est sous ton influence, sous ton enseignement à toi que j’ai fais tout ça. Que j’ai sacrifié ma famille, le peu d’amis que j’avais. Que j’ai mis mon cœur en miette dans une cage où plus aucun oiseau ne veut venir picorer.
Un enseignant doit être responsable. Il doit assumer.
Et tu oses me refuser le moindre service, la moindre demande ? Comme s’il s’agissait d’un énième caprice ?
Si tu voulais me garder, tu aurais mieux fait d’accepter, Marlyn.
La haine et mon esprit rancunier n’ont jamais bon ménage, tu le sais bien. Oh, je ne te tuerais pas. Je n’en ai pas encore les capacités. Mais tu viens de me perdre.

Il réfléchit un instant. Partir serait une erreur. Il ne trouverait pas meilleur apprentissage ailleurs. Et pourtant il ne voulait plus la voir. Plus jamais croiser le regard de cette femme manipulatrice qui voulait le garder. Qu’elle aille donc garder son gosse !
Il resterait, physiquement, parce que lui aussi avait à tirer d’elle. Lui aussi pouvait jouer aux intérêts. Mais elle l’avait perdu. En tant qu’adoration. En tant qu’allié confiant. Il ne la trahirait pas. Ce serait à nouveau mauvais pour lui. Et en cas d’affrontement il se positionnerait à ses côtés. Par pure intérêt. Là s’arrêterait tout semblant lien d’affection.

Peut-être te pardonnerais-je un jour. Peut-être pas.
Mais tu ne m’arrêteras pas. Je ne te laisserais plus conduire ma personnalité, ma vie.
Si je veux voir quelqu’un, avoir des amis, j’en aurais. Et tant pis si cela est dangereux, si cela est une faiblesse. Et ne prétends pas ne pas en avoir. Si je ne les connais pas, cela ne veut pas dire qu’elles sont inexistantes. Et je regrette que tu connaisses les miennes. Je comprends la nécessité d’une telle connaissance dans l’apprentissage. Mais s’en est fini.
Rien que ton enfant est une faiblesse, même je doute qu’il soit encore en vie. Au fond, tu es un monstre. Au final, j’espère ne pas devenir totalement comme toi.
Tu n’es plus un modèle, Marlyn. Tu as été rejeté de tous. Sauf de moi. Et si tu n’étais pas si douée, efficace, tu pourrirais dans un égout. Je me demande qui a bien pu te faire cet enfant, et pourquoi il t’abrite. Le manipules-tu aussi de ton dessin ?

Certes, que l’on tombe sur cette faiblesse pourrait signer sa fin, il en était conscient. Mais dans ce cas là, pourquoi ne proposait-elle pas une variante de son idée, une solution autre que le banal « oublie ta mère ». As-tu oublié toi, le mal et le bien qu’on a pu te faire ? As-tu oublié tes mois de grossesse, l’enfantement ? As-tu oublié ce qui se cache derrière ton masque ?
Ne ment pas.
On ne peut pas oublier ses faiblesses. Alors non, je ne peux pas la laisser partir. Enfant ou pas.
Et même si je le pouvais, je ne le veux pas. Tout comme je ne veux pas éloigner Enelÿe, ou Kylian. Tout comme j’ai pu leur dire ce que j’avais fait sans être rejeté.
Le monde n’est pas qu’ordures, Marlyn.
Alors oui, ma proposition incite un danger pour mon futur. Mais ton rôle est de la transformer en un bouclier. Pas de l’abolir d’un geste de la main.

Il eut alors un rire, jaune et rauque. Dégouté. Il était dégouté d’elle.

-Alors ta réticence vient en partie du fait que tu ne veux pas tomber avec moi. Touchant. C’est bien pour cela que je t’ai dis ne pas le vouloir de toi.


Il se leva, marchant dans l’obscurité de la pièce, déglutissant sa haine nouvelle. Il s’en sentait nauséeux de pouvoir détester celle qu’il avait tant idolâtrée.

-En effet, quelle terreur qu’un dessinateur puisse me manipuler. Pourtant les cordes sont déjà prises, n’est-ce pas ?

Il lui jeta un regard des plus neutre. Aucune accusation, juste le constat. Je le sais Marlyn. Je le sais.

-Tu veux donc me protéger de ce que tu fais toi-même ? Madame voudrait-elle l’exclusivité ?


Je ne voulais plus dépendre de toi pour grandir, et pour cesser de t’épuiser. A présent, d’autres raisons jaillissent.

-Je t’ai suffisamment laissé jouer avec ma faiblesse comme ça. Car oui, je suis faible. Je suis homme. Homme, comme mon père.

Je sais le reconnaitre, n’est-ce pas grandir, ça ? Hein ? Tu veux bien que je grandisse ?

Il soupira, laissant ses lames d’acier qui vrillaient dans ses pupilles assassiner celle qu’il ne pourrait jamais tuer.

-J’attendais de toi que tu m’aides. Que tu trouve une solution pour que le dessin ne puisse être pris. Je ne sais pas, moi. Me le greffer dans la peau, ou je ne sais quoi. Qu’importe.

Il se dirigea vers une banquette, se l’attribuant d’un coup d’œil.

-Si tu ne le fais pas, quelqu’un d’autre le fera pour moi…

Il serra des poings. Ce n’est pas une menace. Juste une fatalité.


-…Sauf que j’aurais voulu que tu m’aides à rester en vie. Baisser les bras à la moindre difficulté ne te va pas vraiment. La grossesse ne t’a pas réussi, apparemment.

Il se coucha, laissant son corps tomber lourdement, et tous les sentiments, toute la déception écraser le semblant de matelas.

-J’en ai finis de mes questions. Tu peux aller te reposer.

Mais félicite-toi, oh si bon maître.

Aujourd’hui tu m’auras au moins appris une bonne chose.
C’est de ne plus rien attendre de toi.



[Mais moi je t'aime toujours, hein I love you Edition à volonté ! ]



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MessageSujet: Re: Le sang des silences sur nos mains de pantins [Terminé]   Dim 1 Juil 2012 - 2:37

Les bras croisés, adossée dans le fond de sa chaise, elle le laissa tourner en rond.
Déverser toute la colère capricieuse qui s’accumulait à chaque seconde où il faisait les tours des possibilités qui lui restaient et des conséquences qu’un non engendrait sur sa personnalité.
Comme un gosse à qui on refuse son premier jouet. Quelqu’un avait-il seulement dit non à Elio une seule fois dans sa vie ? Pas vraiment moyen de le savoir. Toute une vie passée dans l’adoration d’une mère absente et la haine d’un père fautif, protégé dans une Académie qui le renforçait dans son sentiment de justice… Et jusqu’à elle-même, à ne jamais lui avoir dit non. Ce qu’elle aurait manifestement dû faire plus tôt, elle se rendait compte de l’erreur qu’elle avait commise ; il aurait fallu lui refuser tout de suite sa mère, achever directement ce lien de dépendance qu’il avait avec l’illusion.
Mais sa propre faiblesse à elle venait de sa trop grande puissance. De l’appêtit de dessin, et l’excuse de sa mère était parfaite ! Parfaite pour apprendre à mieux forger des illusions, à parfaire les possibles et ployer de nouvelles Spires inexplorées, raffiner son art et son exploration de l’imagination…
Fallait voir où tout cela menait.
De marbre elle restait devant toutes les imprécations de son élève. Des rebellions, il y en avait toujours. Combien de fois n’avait-elle pas maudit elle-même les décisions de son propre maître, même si très peu souvent expectorées de vive voix ? Combien d’heures à tourner en rond dans le manoir en maudissant son nom, ses actions, ses choix de la laisser enfermée ? Que se passerait-il dès lors qu’elle le reverrait, après tout ce qu’elle avait traversé, l’enfant, les soins, la mort, la convalescence ?
Mais ça n’avait pas vraiment d’importance pour l’heure.

Sans rien dire, elle laissa son apprenti s’affaler sur un canapé dans un des coins de la pièce.
Effectivement, ce soir, il n’y avait plus rien à en dire.
La nuit refroidirait leurs deux consciences, autant la colère d’Elio que l’agacement que la jeune femme sentait poindre dans sa propre gorge. Mais toute la clef résiderait dans sa propre capacité à rester calmer. S’énerver ou menacer le jeune impétueux ne ferait que décupler sa colère. Le défi résidait dans sa capacité à lui faire rendre raison.
Mais demain.

Avec un soupir de fatigue, la Mentaï se leva, les pieds de la chaise raclant dans la poussière. La plus grande prudence lui recommandait de ne pas dormir et de surveiller le jeune homme qui avait déjà sombré dans un sommeil de plomb, environné de ses pensées noires. Qui sait s’il n’essaierait pas, de rancune, de lui ouvrir la gorge pendant la nuit ? Mais la fatigue de cette nuit de course et d’assassinat lui pesait sur les épaules comme une chape de plomb, et l’énergie nécessaire à la création des dessins lui avait ôté toute envie de rester éveillée pour le restant de la nuit.

Mieux valait privilégier la prudence. Elle aurait tout le temps de dormir à son aise lorsque la mission serait finie et qu’elle devrait retourner pour quelques jours dans les grands lits à baldaquin du manoir d’Al-Vor, à préparer ses projets et terminer certaines manipulations.
La chaise grinça quand elle se rassit dessus ; le menton dans les mains, la Mentaï s’octroya une pose de repos suffisante pour restaurer son énergie, mais suffisamment inconfortable pour la laisser dans un sommeil léger dont n’importe quel bruit suffirait à la tirer.

*
Pas plus de quelques heures avaient passé, mais le grand jour filtrait par la vieille lucarne poussiéreuse qui laissait entrer la lumière du soleil.
Elio dormait toujours.

Marlyn profita du répit que ce sommeil d’adolescent lui offrait pour étirer tous ses muscles endoloris. Un baquet d’eau propre près de la sortie lui permit de se rafraichir et de se remettre les idées en place consciencieusement.
Assise de nouveau sur la chaise qui l’avait accueillie pour la nuit, la Mentaï dégustait des morceaux de pomme qu’elle tranchait méticuleusement avec sa dague quand la tête blonde sur le canapé commença à émerger. Marlyn lança une pomme dans sa direction sitôt qu’il fût redressé, et son apprenti la rattrapa bon gré mal gré. Qu’il la mange ou non, ce n’était pas son problème.

- Tu as fini tes caprices et on peut reprendre la discussion comme deux personnes responsables, ou préfères-tu continuer de bouder comme si tu avais trois ans ?

Pas de moquerie dans la voix ni d’accusation, juste une froideur signifiant qu’elle ne souffrirait pas de nouveau changement d’humeur impromptu à chaque parole qu’elle prononçait. Le mieux qu’il pouvait avoir fait était de reconsidérer l’irresponsabilité de son comportement et la facilité avec laquelle il s’était rappelé ce qu’elle lui devait, en oubliant ce qu’il lui devait.
Il resta muet. C’était sans doute la meilleure des réponses.

- Bien.

Elle croqua allègrement dans un morceau de pomme acide et juteux. Ce fruit était connu pour redonner de l’énergie sur le court terme, et c’était exactement ce qu’il lui fallait pour affronter les prochains jours.

- Je pense qu’une mise au point s’impose, puisque tu es si prompt à m’accuser de beaucoup de choses.

Elle aurait pu lui trancher la gorge mille fois dans la nuit par facilité, et jeter son cadavre dans les égouts pour qu’il soit charrié jusqu’à la rive et disparaisse dans les Mers Alines. Elle aurait pu demander à ce qu’il soit transporté ailleurs, et torturé. Ou bien jeté à la rue. Elle aurait pu profiter de son sommeil pour s’infiltrer dans ses pensées, manipuler ses souvenirs, lui en implanter de nouveaux, lui forger des menaces directement dans la tête…
Elle n’en avait rien fait.

- Rappelle-moi qui m’a demandé à revoir les illusions hier soir, tout en sachant parfaitement d’où elles provenaient, et dans quel but ?
Pause. Et rappelle-moi combien de fois je l’ai fait sans ton accord ?

Elle lui laissa une dizaine de secondes de silence pour se rendre compte de la réponse.

- Jamais, c’est la réponse. Si j’avais voulu utiliser tes souvenirs pour te manipuler à mon gré, tu ne penses pas que ta mère te serait apparue tous les jours ? Elle t’est apparue une seule fois, à l’Académie, parce que j’avais besoin de te contacter sans attirer l’attention des autorités. Et depuis, quand est-elle apparue ?

Hier soir, et seulement hier soir, exactement. A ta demande. Et au vu de ta réaction de cette nuit, nous ne rejouerons pas à ce jeu de sitôt.

Cette sentence était définitive. Qu’il y comprenne une sanction, et il aurait tort. Il voulait la liberté de ses émotions, et ne plus se sentir manipulé contre son gré. Soit. A partir de maintenant, tout ceci serait terminé, tant qu’il n’aurait pas compris toutes les conséquences, les tenants et les aboutissants. Tant qu’il considérerait ça comme de la manipulation intéressée et non comme une récompense, un cadeau qu’elle lui faisait.

Son ton s’adoucit légèrement quand elle reprit :

- Le monde te semble terriblement injuste, n’est-ce pas ? Tu as toujours eu ce que tu voulais, du moment que tu le demandais. Même la vie de ton père, que tu voulais si fort, tu l’as prise. Et voilà que quelqu’un te dit non.

Elle sourit amèrement.

- Bienvenu dans le monde adulte, Elio Tharön. On n’a que très peu souvent ce que l’on veut. Même nous, qui nous octroyons tous les droits au prix du sang.

Elle se leva, dépassa Elio sans un regard, et alla s’adosser près de la sortie, après s’être assurée que le ferrant était à son poste d’un coup d’œil, à jouer les couvertures par les interstices de la trappe.

- La porte est ouverte. Si tu veux partir, ne compte pas sur moi pour te rattraper ou te dire quoi faire. Ou te sauver la vie le jour où tu seras en danger.

Marlyn grinça des dents, et après un silence, le temps de le laisser attendre sa contre-proposition, elle termina :

- Bien sûr, il y a d’autres moyens d’obtenir ce que tu veux. Si tu sais attendre.

La perche était tendue. Son regard, malgré l’agacement qui lui battait les tempes de devoir jouer à la discussion, était dépourvu de colère ou de rancœur. Ce qu’elle lui proposait était une offre. Reste avec moi, et oublie tes caprices d’enfant, et je t’obtiendrai ce que tu veux.

- Plus de tricheries ni de manipulations.



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MessageSujet: Re: Le sang des silences sur nos mains de pantins [Terminé]   Mar 17 Juil 2012 - 13:08

La chaleur des rayons du matin brulèrent les paupières closes du garçon, qui se contenta de bouger sur sa couche, retardant le réveil difficile. Si Marlyn ne lui avait rien dit hier, elle ne se tairait pas aujourd’hui, il pouvait en être sûr. Et la journée risquait d’être des plus dures. Il prenait conscience qu’à présent l’entrainement avec son mentor ne serait plus une partie de plaisir, mais presque un supplice. Fini l’enthousiasme d’apprendre. Bonjour la galère.
Il tenta ainsi de se rendormir pour obtenir répit, en vain. Au bout d’une bonne heure, il fut bien obligé de se lever, laissant libre court à Marlyn de fondre sur lui dès le réveil.
Ce fut donc groggy, qu’il attrapa tant bien que mal la pomme qu’elle lui jeta. Il la serra avec force dans son poing, se refusant à la manger. Bien entendu il ne pourrait pas refuser de manger tout ce que lui donnerait la jeune femme. Se serait se condamner tout seul. Mais là, à l’instant, il ne voulait pas croquer dedans de suite, juste par esprit de contradiction.
Non. Je ne t’ai toujours pas pardonné.

Elle le voyait comme un gamin. Un simple gamin dont elle était la mère. Quand comprendrait-elle que mentor ne veut pas dire parent ? Il se foutait de ce qu’elle pouvait bien penser, et n’était pas prêt de lui obéir sur le comportement qu’il devait avoir. Les seuls ordres qu’il devait recevoir concernaient le travail. Et sa maturité ne relevait pas de leur travail actuel. Il ne répondit pas, cependant, se contentant de la regarder d’un ton détaché.
Une mise au point. Il failli rire, mais ne s’y risqua pas. Malgré le ridicule de la chose, comme une mère engueulant inutilement son ado en pleine crise, Marlyn était d’une humeur qui ne permettait aucune réaction de ce genre. S’il ne lui montrait pas un minimum d’attention, feinte ou non, ce n’est pas son argent de poche qu’il allait perdre. Mais bel et bien sa vie.

Ah, et voilà qu’à présent l’unique coupable n’était autre que lui. Il dut serrer un peu plus fort la pomme pour ne pas éclater. Certes, il avait demandé à voir sa mère. Mais si Marlyn ne la lui avait pas fait apparaitre une première fois, lui laissant voir tout ce qu’il n’aurait jamais osé même espérer dans ces rêves les plus fous, l’addiction ne serait pas là. Il n’aurait eut aucun besoin plus fort que la raison. Pas de réclamations. Pas de faiblesses.
Alors non, je ne suis pas le fautif. Mais la victime de tes petits tours mesquins. Même si oui, je n’y ai pas mis un terme avant et que je m’y suis complais.
Tu es bien garce de te couvrir de bonnes intentions.

Elle l’énervait à se sentir ainsi supérieure, à connaitre sa vie, à supposer des « tu as toujours eu ce que tu voulais ».
Comme il aurait voulu, à cet instant, connaitre lui aussi le passé de cette femme pour la mettre plus bas que terre, tant elle prenait un plaisir malsain à le rabaisser.
Mais regarde, je suis sage. Je ne dis rien. Je te regarde juste. Je ne te vois même pas morte. Parce que tu m’indiffères. Tu peux toujours essayer de m’atteindre. Tu sais que tu le peux. Alors vas-y. Amuses-toi donc. Joue de mes faiblesses.
Après tout, comment me retiens-tu auprès de toi ? De mes faiblesses. Aaaah, quelle grandeur !
Je ne te demande pas de m’éduquer. Je te demande de m’apprendre à tuer. Arrête de croire que tu peux me faire devenir le pantin dont tu as joué des fils si longtemps. Pour ça, il aurait fallu que je te fasse confiance, que je t’admire pour te suivre indéfiniment.
Tiens, voilà donc une autre chose que tu as ratée. Ton pantin. Moi. Garder mon engouement et ma dévotion.

Bienvenue dans le monde adulte.
Elle se foutait vraiment de sa gueule, hein ?
Elle croyait vraiment faire office de mère ou je ne sais quoi ?
Je n’ai pas besoin de toi pour savoir ce qu’est le monde adulte. A moi de décider comme il me plait si je veux être un adulte ou non. Mais je sais très bien dans quel monde je vis, merci.

Ses pupilles bleutés se dirigèrent vers la sortie, un court instant tentée.
Il ne ferait pas trois mètres. D’une parce qu’il représentait un témoin, et donc un danger. De deux parce que son apprentissage n’était pas terminé, et qu’importe le dégout qu’il éprouvait pour Marlyn, il ne lui ferait pas le plaisir de la quitter si vite, sans être allé jusqu’au bout.
Aussi ne bougea-t-il pas, toujours la pomme en main. Il s’autorisa à fixer la mercenaire dans son œil.
Non, semblait-il lui dire. Non, je reste. Je m’en tape de ta petite crise de maternité. Va donc t’occuper de ton rejeton, si tu ne l’as pas encore tué. Et laisse-moi apprendre tranquille.

- Plus de tricheries ni de manipulations.


L’agacement l’emporta sur l’indifférence, et la pression de son poing coupa la pomme en deux.


Toutefois il tenta de contrôler son timbre de voix pour ne pas partir dans l’une de ses colères, sinon quoi elle allait encore lui faire un de ses sermons.

-Ce que je veux apprendre, c’est justement la tricherie et la manipulation. Et non être un bon garçon.


Arrête de me materner. Tant pis si je fais des erreurs. Tant que je n’en meurs pas, je m’en tape. Oh et puis même si j’en meurs je m’en tape.

-Je veux connaitre tous les recoins de la guilde du Chaos. Toutes les astuces, les failles…


Il vérifia que leur hôte ne les entende pas, continuant à mi-voix.

-De sorte que le jour où je le souhaite, je puisse les manipuler, et renverser d’un coup d’ombre tout leurs petits pions.

Je ne veux pas être un simple mercenaire du Chaos. Tu voulais que je sois indépendant, je le veux aussi. Alors laisse-moi voler, et me ramasser s’il le faut.

Je n’ai accompli que la moitié de ma vengeance en tuant mon père. Je n’ai pas oublié qui se cache derrière la stupidité de mon géniteur.

-Chose promise, chose due.
Chuchota-t-il.

Il croqua dans la moitié de sa pomme. Tu veux des compromis ? D’accord.

-Je ne veux pas de promesses de ta part, je ne connais pas la valeur de tes promesses. Mais je suis sûr des miennes. Et je me baserais sur les miennes pour continuer avec toi.

Je ne renonce pas à mon plan. Je trouverais moyen de le mettre en œuvre. Car je doute fort que tu réussisses à me séparer de cette faiblesse. Et même si tu le pouvais, le voudrais-je vraiment ?

-Ma faiblesse, celle que tu veux que j’anéantisse, fais de moi ce que je suis. Elio Tharön. Oui, Tharön. Et non Cya’Wël. N’empêche. Ce Cya’Wël, cette faiblesse, c’est ce qui me fait avancer. C’est ce qui me procure un but nouveau dès que le précédent est atteint. C’est ce qui fait que je ne deviens pas fou de toutes ces illusions.

Ne crois-tu pas que j’y ai pensé, à tuer définitivement cette faille de ma force que tu m’aides à construire, petit à petit ?

Bien sûr que si.
Mais tu ne peux pas me demander de me tuer, moi. Ce serait me perdre complètement. Déjà que je ne suis pas des plus stables…alors enlève-moi ce qui me maintiens debout et j’emmène tout ce qui peut tomber avec moi.

-Alors si tu n’as pas d’autres solutions que de me rendre fou ou me tuer, passons à autre chose, veux-tu ? Parce que ce serait franchement con de mourir avant ma première exécution en public !









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MessageSujet: Re: Le sang des silences sur nos mains de pantins [Terminé]   Mer 25 Juil 2012 - 5:51

La Mentaï fronça les sourcils.
Elio Tharön, tes projets seront ta perte…
Evidemment, elle aurait du y penser. Elle n’avait pas pris suffisamment au sérieux ces sentiments viscéraux qui le liaient à son passé, à sa famille. Ni considéré qu’il puisse toujours être tiraillé par les mêmes sentiments de vengeance malgré le meurtre de son père et les mois qui auraient dû servir à passer à autre chose. Regarder de l’avant et non plus vers l’arrière. A croire qu’en cela résidait l’essence du jeune homme.
Elle jeta un coup d’œil par la trappe. Khal actionnait le soufflet de sa forge de manière méthodique, avec l’air morne des grands jours. Les Spires de la Mentaï frolèrent celui, réceptif, du receleur.

* Envoie Bif porter un message à Eberhard *

Son regard se reporta sur Elio. Détruire la Guilde du Chaos, rien que ça ? Et à quel point il comptait sur elle pour mettre à bien ce projet de dément, à quel point il dépendait, sans le savoir, des informations qu’elle voudrait bien lui divulguer et de ce qu’elle déciderait de lui apprendre, et de lui cacher. Se rendait-il seulement compte ?
Non, bien sûr. Le monde d’Elio Tharön tournait autour de trois personnes : ses deux parents, et lui-même, et rien ne pouvait lui semblait plus important que les quêtes spirituelles dans lesquelles il se lançait pour l’un ou pour l’autre. Alors qu’ils étaient tous les deux morts et enterrés, alors qu’il avait passé la majeure partie de sa vie sans eux, qu’il avait été éduqué ailleurs.
Fondamentalement, cela dépassait la compréhension de la Mentaï.
Et, elle le savait, c’était la clef de son échec.


* Dis-lui que tu as vu hier, au zénith, un chien renifler près du port*

Il était hors de question qu’elle laisse Elio mettre en péril la Guilde du Chaos. Elle avait beau ne plus être impliquée directement dans leur hiérarchie et leurs plans de grande envergure, la Guilde du Chaos restait néanmoins un réseau extrêmement puissant et dont elle usait de manière extrêmement régulière.
Songes-y, Elio, sans la Guilde du Chaos, nous n’aurions pas cette cache prête à être utilisée dans les moments de besoin.
Un sourire fantômatique s’étira sur les lèvres de la jeune femme borgne à la pensée qu’il essayerait peut-être de commencer par détruire le réseau de recel de Khal. Grand bien lui en fasse. Si refermé sur son propre monde, le blondinet ne devait pas imaginer qu’on ne pouvait détruire une hydre, et qu’à chaque tête coupée, une autre, autrepart, repoussait aussitôt, et sans crainte.

* à la recherche de l’orange que son maître l’avait envoyé chercher, mais qu’il est tombé sur deux pommes *

Silencieuse, les bras croisés, le regard dans le sien, elle le laissa continuer, vider son cœur, ses projets, ses sentiments, la manière dont il fonctionnait, la manière dont il fallait le comprendre, l’appréhender. Il brandissait ses noms de famille comme des bannières. Malheureux ! Toi qui souhaite des repères pour noyer les illusions, voilà que tu brocardes ton âme, que tu l’épingles d’un nom qui ne veut rien dire, et qui n’a jamais rien signifié à personne.
Et l’énervement le fit faire l’erreur qu’elle attendait. Cependant, elle n’allait pas le démentir, car il pavait de marbre la voie qu’elle préparait minutieusement dans les Spires depuis quelques minutes.

* une Admirable Blanche, et un Calvau Noir, il a délaissé le calvau et croquée dans l’admirable blanche *

Elle décolla les omoplates du mur et alla prendre ses affaires, restée sur la table de leurs méfaits, qu’elle boucla à sa ceinture. Songeuse, elle regarda Elio, et lui fit part de ce qu’elle pensait sincèrement de sa diatribe :

- Cy’Waël, Tharön, ou même tous les noms de famille que j’ai porté tout au long de ma vie… Du vent, tout ça. Pour autant qu’on sache, Tharön pourrait très bien ne pas être ton père, et tu n’en auras aucune idée, Cy’Waël un nom d’emprunt. Où est-elle, ta vérité, là dedans ?


Elle s’approcha de lui. Il eut un mouvement de recul, mais elle fit un pas en avant de plus, et posa sa main sur son épaule, comme elle l’aurait fait à n’importe quel moment, sans prendre compte de toutes les insolences et de toutes les menaces qu’il avait prononcées sans même se rendre compte.

- Mais trève de cela. Nous devons nous rendre à ta première exécution en public, comme tu le dis si bien.

* et à sa grande surprise, elle était faite d’or à l’intérieur.*


Ils remontèrent par la trappe au moment où Khal fourrait une brassée de pointes de flèche dans les mains de son apprenti, avec pour mission d’aller les porter chez le lieutenant sans délai, et le dépassèrent.
Une fois dehors, la Mentaï jeta un œil au soleil ; il n’était pas encore tout à fait au zénith.

- On va couper par le port, les avenues menant à la grand-place risquent de grouiller de gardes et de badauds pour l’exécution
, lui indiqua-t-elle brièvement.

Ce qu’il ne pouvait pas avoir, c’est que ce ne serait pas le cas. Si pressé de changer de sujet, et manifestement énervé, il avait oublié que l’exécution ne devait avoir lieu que le lendemain. L’esprit de la jeune femme tournait à toute vitesse, mettant chaque rouage en place. Sûrement par esprit de contradiction, Elio marchait deux pas derrière elle ; comme pour lui montrer qu’il ne la suivait plus comme avant, et qu’il s’en distançait, comme il tenait si fort à le dire.
Ils arrivèrent sur les quais, peu fréquentés, car le soleil, presque à son zénith, tapait trop fort pour le front des matelots et des marchands avides d’aller le rafraichir à l’ombre des tavernes. Ils dépassèrent une première ronde de gardes, en gardant le regard bas.

- Peut-être qu’avant de te lancer dans tes vengeances personnelles contre la Guilde du Chaos, tu écouteras peut-être la leçon que tu dois tirer de la mort de Bonifaste, et de l’exécution qui aura lieu pour son meurtre
, commença-t-elle.

Son œil valide se posa sur la silhouette du Lieutenant Eberhard, encadré de son escouade d’honneur, qui apparaissait nonchalamment à l’encoignure d’une rue.

- Toute action est suivie de sa conséquence.

Elle entendit son apprenti renifler de dédain, certain sans doute qu’elle allait lui infliger une série de phrases théoriques qui ne lui seraient en rien utiles pour ses projets, et ses « promesses », comme il les appelait. L’escouade allait bientôt les croiser. Eberhard était depuis longtemps un gradé de la légion d’Al-Vor soudoyé par le plus offrant, n’hésitant pas à fermer les yeux sur certains crimes…. et à résoudre d’autres crimes par ce qu’une bourse bien remplie lui indiquait. Il s’était forgé une réputation de fidélité à son commanditaire, on le racontait imperturbable lors des interrogatoires, niant toute accusation qui pourrait être faite contre son client, fermant les yeux sur le reste. L’appât du gain se lisait dans ses yeux, alors qu’il n’était plus qu’à deux mètres.
Heureusement pour elle, et tous ceux qui connaissaient la corruption de ce Eberhard, il était complètement dénué d’intelligence. De surcroît, le système carcéral d’Al-Vor ne pratiquait pas la torture, ce qui, dans le cas de Marlyn, arrangeait bien les choses.


- Et te croire dans ton univers fermé ne te dispense pas de souffrir les conséquences des dommages que tu as infligés aux autres univers.

- Gardes, arrêtez ce jeune homme !
criailla la voix du lieutenant, et cinq prétoriens encadrèrent Elio. Vous êtes accusé d’avoir comploté avec sire Bekleos Hil’Muran pour assassiner son frère, le sire Bonifaste Hil’Muran, et vous serez exécuté demain à ses côtés pour complicité !

Elio se débattit comme un diable et réussit presque à se libérer de leur emprise, mais les gardes étaient trop nombreux, et avaient réussi à entraver ses poignets avec une corde.
Marlyn les regarda s’éloigner ; le lieutenant Eberhard s’attardait sur place, le chien à qui on a promis l’Admirable Blanche. La Mentaï sortit une bourse pleine de son aumonière et lui jetta avant de tourner les talons et de retourner à son repère.
Oui, c’eut été dommage que tu meurs avant ta première exécution en public.
A demain, Elio –Tharön, Cy’Waël, qu’importe ?
Ce n’est pas ce qui te sauvera.

[A l'évidence, toute édition possible ]


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MessageSujet: Re: Le sang des silences sur nos mains de pantins [Terminé]   Mer 15 Aoû 2012 - 9:37

-Maaaarlyyyyn ! Maaarlyn aide-moi !!!

En réalité, l’unique son qui sortait de la gorge d’Elio n’était que simples onomatopées.

-Ahaaahyyyynnn ! Ahhaaahynn aiii-oiii !!

Le bâillon coincé entre ses dents lui étirait le coin des lèvres à lui en faire vraiment mal, particulièrement lorsqu’il tentait de tirer dessus pour se libérer de l’emprise.
Voilà près de trois quart d’heure qu’il se débattait inlassablement, tandis que les gardes le trainaient à travers les cachots. A plusieurs reprises il leur avait échappé. L’espace de trois secondes à peine. Trois secondes qui n’avaient pas suffi vu le nombre de garde à ses trousses. Les hommes avaient compris de suite qu’ils n’avaient pas affaire à un simple voleur ou escroc de pacotille mêlé par hasard dans le plus grand scandale de l’Empire. Ligoté, bâillonné, et privé de ses armes, il pouvait toujours se secouer en tout sens, rien ne pouvait plus le sauver.
Rien. Mais pas personne.
Aussi hurlait-il en vain le nom de son mentor, priant, espérant pour qu’elle vienne à son secours. Il se refusait encore à comprendre qu’elle tenait le plus gros rôle dans cette arrestation et préférait se persuader qu’elle ne tarderait pas à venir le chercher.
Il fut jeté sans ménagement dans une cellule déjà pleine, et fouillé, privé de toute arme. Il remercia alors le ciel de n’avoir pas emporté son arc, si précieux, même si à présent l’arme de sa mère se retrouvait gentiment posée à la merci de tout mercenaire. La situation n’était pas des plus grandioses. Lorsque les gardes lui enlevèrent le bâillon et lui assénèrent un coup sévère dans le crâne pour qu’il ne continue pas à se déchirer les cordes vocales inutilement, Elio eut soudainement un retour violent à la réalité.

S’il n’avait pas son arc avec lui, s’il n’avait aucune possibilité de s’enfuir de cette arrestation, s’il se trouvait en direction de la grande place alors que la pendaison n’avait lieu que le lendemain…Tout cela n’avait qu’un seul dénominateur : Marlyn.
Marlyn venait de le trahir et le l’envoyer droit à la mort, se débarrassant de lui avec une facilité déconcertante.
Il voulut se relever et crier à qui voulait entendre qu’elle était la responsable de ce meurtre, mais il percuta de suite que ce serait en vain. Si des hommes, dits honnêtes et loyaux par l’Empire, venaient d’arrêter un parfait inconnu, sans preuves concrètes de sa culpabilité, il n’y avait que deux solutions : ou Marlyn les avait contrôlés grâce à son don, ou elle les avait achetés. Et l’apprenti penchait pour la deuxième solution, ne connaissant que trop l’homme à son goût.
Il se laissa tomber contre le mur froid, dépité. Pourquoi ? Pourquoi avait-elle fait cela ? Mais la réponse il la connaissait déjà. Sauf qu’il était hors de question de l’admettre. Pour l’instant du moins.

-Ben gamin, c'pas ta place ici, l'orphelinat c'est l'aut' côté !

Le visage d’Elio se durcit et il sortit lentement son visage de l’ombre pour planter ses yeux bleus dans ceux de l’homme qui venait de se moquer à tort de lui. Même homme qui déglutit légèrement en constatant qu’il ne s’agissait plus du tout d’un gamin. Certes il ne devait avoir qu’une vingtaine d’années, et pourtant, là, à la faible lumière transperçant les grilles, il faisait face à un homme. Et dangereux.
Plutôt que de s’excuser, car entre meurtriers on ne s’excuse pas, il se contenta de changer de ton.


-Qu’est-ce qui t’a valu ce magnifique séjour dans la chambre des condamnés à mort ?

L’attention des autres prisonniers se resserrèrent, avides de connaitre si le nouveau allait ou non retarder leur propre pendaison. Les meurtres les plus graves passaient à la corde en premier. Tant que tu avais plus grave que toi dans ta piole, tu pouvais espérer vivre encore un peu. Elio le comprit de suite.

-Je serais pendu demain. Vous pouvez dormir les deux oreilles sur vos méfaits. Demain vous serez encore en vie.

Il sentait les paires d’yeux se croiser, tentant de deviner le pourquoi du comment. Certains regagnèrent leur coin, soulagé de cette nouvelle. Mais pour d’autres cela ne suffisait pas. La curiosité prenait le pas.


-Demain ils pendent ce chien de Bekléos. Plus pourris que nous tous et qui a droit à une piole de luxe, seul…Alors, toi, qu’est-ce qu’t’as pu faire pour clapser à ses côtés ?

Un sourire s’étira sur les lèvres d’Elio en guise d’unique réponse, et il sentit pour la toute première fois de sa vie un immense respect s’imposer dans leur habitat provisoire.

-Qu’est-ce qui pourrait bien t’faire plaisir, garçon, pour ta dernière soirée ? Golian est là d’puis un bout de temps et arrive à marchander quelques alcools certains soirs. Fito quant à lui a réussi à récupérer son jeu de dé, après qu’les geôliers aient vérifiés que c’étaient bien qu’des dés. On arrive à avoir deux trois trucs comme ça. Sauf les filles. Les filles, on arrive pas à en avoir. Faut dire certains en ont que trop eu, et sont ici pour ça, alors…

Les filles.
Il repensa à Charlize et eut soudain un doute. Que Marlyn soit de mèche avec cette arrestation, soit. Mais s’il y avait bien une personne qui pourrait se douter qu’il soit véritablement mêlé à tout cela, c’était bien la jeune suivante. Seulement il avait permis à cette amoureuse de ne plus jamais être touchée des sales pates de Bekléos. La reconnaissance et son amour niais était l’unique porte de secours pour qu’il n’y ait pas un double témoignage contre lui, et que Marlyn le sorte de là.
Il ne dormit pas cette nuit là. Buvant, jouant, faisant connaissance avec les pires vermines de l’Empire. Finegan, le premier à l’avoir interpellé, était celui qu’il appréciait le plus, et qui semblait bel et bien faire sa loi, même entre les barreaux. Enrôlé dans une sombre histoire de trafic de drogues puissantes et dangereuses, qui avait tourné en règlement de compte entre son réseau et celui de mercenaires du Chaos, il s’était retrouvé ici avec une bonne partie de son réseau mis à jour. Les quelques qui en avaient réchappés s’étaient terrés dans leur coin, abandonnant toute activité illicite. Le guerrier vit de suite que Finegan n’avait pas abandonné la partie pour autant, et qu’il cherchait depuis son premier jour ici, un moyen de s’en sortir. « Jamais abattu tant que pas mort » était sa devise. Et il l’appréciait vraiment pour cela.
Golian méritait la pendaison pour avoir saoulé la femme du père du défunt empereur, c’était dire depuis combien de temps il résidait là. Il l’avait dit-on, fait boire à contrecœur, et donc débauché. Mais les gardes sachant très bien que la précédente impératrice n’avait nul besoin d’un tavernier pour se débaucher, et étant eux-mêmes des habitués du bar de Golian, ils lui fournissaient alcools et parfois quelques gâteaux pas trop secs. Le temps passant, il y avait toujours pire méfait que Golian pour passer à sa place.
Fito, organisateur de jeux d’argent interdits, s’était fait prendre pour avoir assassiné un client qui lui devait de l’argent.
Et les méfaits des uns allaient de pire en pire des autres. Le demi-faël s’appliqua d’ailleurs à ne pas adresser la parole à ceux qui étaient là pour avoir violé des jeunes filles, ou tuer des femmes et enfants, les méprisant de leur faiblesse d’actes.

Au matin, il fut plus triste de quitter certain que de mourir.
Finegan le serra avec force, puis le dévisagea. Grand et musclé, la vie de drogué l’avait privé de la véritable couleur de ses yeux, à présent trop blancs pour être considérés comme bleus. Son regard en devenait des plus intimidants et gênant que sa crinière sombre lui donnait d’hors et déjà l’allure d’un mort.

-Tu sais où m’trouver, garçon.

Elio rit, sachant d’autant plus qu’il ne parlait pas de cette prison, mais bel et bien de sa future base pour son réseau dont il lui en avait touché un mot la veille.


-Jamais abattu tant que pas mort, hein ?

Ce fut au tour du colosse de quarante ans de rire de sa voix gutturale.
Les adieux avec les autres furent plus courts, et moins tristes. Et lorsque les gêoliers vinrent le chercher, il se contenta de les saluer avec ironie.




Lorsqu’il monta sur l’esplanade, il repéra de suite Marlyn, bien que tapie dans sa propre ombre. Il n’avait été qu’un sale petit con, méprisant son enseignement, criant sa volonté de détruire tout un réseau pourtant utile et nécessaire, se pensant, quoi, invincible ?
Il regrettait, amèrement. Il regrettait car il n’en avait pas fini. Il regrettait car il voulait suivre l’exemple de Finegan, ne jamais tomber tant que vivant. Il regrettait car il aurait voulu pouvoir sortir Finegan de ce trou à rat. Et goûter à nouveau au respect d’hier soir. Mais dans l’œil de Marlyn.
Il bomba le torse, refusant la moindre larme qui serait venu tellement facilement autrefois. Son dernier mot ne serait pas « maman ». Il n’y aurait pas de dernier mot. Et avant qu’on ne lui mette l’horrible sac puant sur le visage, il chuchota, hurlant dans son esprit en priant la Dame pour qu’elle l’entende.


-Jamais abattu tant que pas mort. Ensembles.

Sa façon à lui de s’excuser, en peu de mot.


_______________

                 Et toi, Invité, veux-tu connaitre mon histoire ?

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MessageSujet: Re: Le sang des silences sur nos mains de pantins [Terminé]   Ven 24 Aoû 2012 - 18:06

Eberhard apparut à la forge de Khal en fin d’après-midi, portant au forgeron des affaires qu’il voulait réparer. Un arc faël, qui appartenait à sa famille depuis que son père avait quitté les vergers pour s’installer à Al-Vor. Le lieutenant rayonnait de joie. La capture du complice du Bekleos Hil’Muran dans cette histoire tragique lui avait attiré la faveur de ses supérieurs, étonnés de son efficacité et de sa célérité à remonter les pistes. Il avait été promu capitaine d’escadron, un poste qu’il prisait manifestement depuis plusieurs années. Eberhard bombait le torse afin de montrer à qui ne l’avait pas encore vu les nouveaux galons de fil d’argent cousus sur sa poitrine.

- Une belle journée pour la justice, aujourd’hui
! fanfaronna-t-il à l’adresse du forgeron taciturne. Mais il faudra plus d’une admirable blanche au trognon d’or pour que le chien ne retourne pas aboyer auprès de son maître. Un sourire mauvais étira ses lèvres.

Le capitaine des gardes n’était pas un homme intelligent, et Marlyn le savait. Négligemment posée sur un tabouret de l’arrière-boutique, elle posa un regard scrutateur sur la silhouette de l’homme cupide. Comme tous les hommes cupides, il cherchait à voir jusqu’à quel point il pouvait tirer l’or des gens dont il était le pantin volontaire. Une manœuvre inconsciente. Quand l’autre peut t’abattre et te laisser pourrir dans un caniveau de cent manières différentes, il est plus sage de te taire et d’accepter ton rôle.
Eberhard posa d’ailleurs les yeux sur elle, pas dupe de la hiérarchie. Ce furent cependant les lèvres de Khal qui s’animèrent, sous les injonctions mentales de la Mentaï :

- J’ai revu ce chien, à la nuit tombée. Il portait à un mendiant à l’œil manquant une autre pomme, peut-être une admirable blanche, mais je n’ai pas bien vu, il faisait noir. Du moins tout un côté en était pourri, et le chien n’en aurait pas mangé.

Eberhard s’assit, impatient de connaître la suite de l’histoire, et si le chien tombait à nouveau sur un fruit précieux. Khal frappait son enclume de manière intermittente, sans qu’aucune émotion ne pétille dans ses yeux noirs charbon.

- Et le mendiant à l’œil mort a récompensé le chien en lui jetant un os fait d’or, c’est bien cela ?
- Non.
- Quoi ?
Le regard d’Eberhard se fit méfiant.
- Le chien,
reprit le forgeron en activant le soufflet de sa forge, le chien a voulu retourner chez son maître en aboyant, car les mendiants étaient interdits sur la grand-voie.
- Jamais de la vie, voyons, c’est-
- Le mendiant, sachant cela, a rattrapé le chien, et l’a rossé jusqu’à ce que le chien ne soit plus qu’un cadavre de plus dans le caniveau.


Eberhard se leva, la figure pâle et alarmée. Le forgeron restait de marbre, et Marlyn arbora un air admirablement désintéressé lorsque le capitaine chercha son appui du regard.

- Une.. une autre pomme, c’est bien ça, de préférence une admirable blanche, ce soir ?
fit-il d’une voix déconfite.

- Tu as tout compris,
termina Marlyn.

Le capitaine, dans un mouvement de cape offusqué, partit dans la nuit tombante.
La jeune femme soupira. Khal lui tendit sans un mot le sac contenant l’arc et les affaires d’Elio Tharön. Elle l’inspecta rapidement pour s’assurer que rien ne manquait, puis le posa à côté de ses propres affaires.
Elle n’avait toujours pas décidé de ce qu’elle comptait faire concernant son élève. La pendaison aurait lieu demain. Cependant, l’empêcherait-elle ? Il avait émis des propos au bord de la trahison et de la rébellion, et la prudence lui commandait de voir pendre cette preuve dangereuse au bout d’une corde. Néanmoins, fallait-il en rester là, sur cet échec ? Qu’aurait fait Dolohov Zil’ Urain, le mentaï si elle était elle-même compromise ?
Maussade, elle rompit une miche de pain et en trempa un morceau dans le ragoût que Biff lui avait apporté. Plus besoin de se cacher dans les sous-sols, la milice de la ville était en liesse, on préparait l’exécution du lendemain avec une joie morbide. C’est à peine si Al-Vor allait être patrouillée, cette nuit là.

- M’étonnerait pas que les tavernes soient patrouillées quatre fois plus que de normal ce soir,
maugréa Khal, sortant de son silence habituel.

La jeune femme lui tourna des yeux étonnés. Le receleur n’adressait d’ordinaire jamais la parole aux « cafards » qu’il hébergeait, et ils ne lui adressaient pas la parole non plus. Comme ça, rien de compromettant n’était échangé, et le business pouvait tourner. Qu’y avait-il dans l’air de ce soir ? De lourds nuages s’amoncelaient dans le ciel, gorgés d’une pluie qui tardait à tomber.

- Y’aura un cafard écrasé sur la grand-place, demain, à ce qui parait,
fit-il sans avoir l’air d’y toucher.
- J’pourrais y aller, patron ?
- Nan. Y’a une commande qui attend pour sire Ril’Krysant, et tu dois alimenter l’âtre.

L’apprenti maugréa, avide de scandales et de pendaisons spectaculaires. Marlyn lui aurait volontiers laissé sa propre place, mais il allait sans dire que sa présence à l’exécution, demain, allait être… capitale. Qu’elle y soit simple spectatrice, ou qu’au final, elle change la donne.

- Des cafards meurent tous les jours, pas pour ça qu’il y en a moins dans ton arrière-boutique miteuse.
C’était tout de que voulait savoir le forgeron, qui retourna à ses affaires, rassuré sur le futur de son entreprise souterraine.
Avec la fatigue, la colère la quittait, suivie par une lassitude sans bornes. Chaque tâche se révélait plus difficile avec Elio, chaque défi plus irréalisable que le précédent. Néanmoins, était-ce pour cela qu’il fallait renoncer ? Nombre de fois, nombre de fois elle avait elle-même failli, émis des doutes, des propos à la limite de la sédition dans la colère de l’instant, et toujours son Maître avait été là. Toujours il l’avait sauvée des passes difficiles, où il aurait pu la laisser pour lui montrer la profondeur de ses échecs, toujours il l’avait relevée, et sans jamais porter la main sur elle, sans jamais éclater d’une colère autre que légitime.

Sauver Elio Tharön après l’avoir expédiée elle-même en Enfer rajoutait un pavé sur le chemin de contradictions qu’elle laissait sur son passage. Il n’avait comme tort que d’aimer sa mère. Et de l’exprimer beaucoup trop à son goût. Les mots qu’elle aurait dû dire dès le départ venaient à présent à son esprit, bien trop tard, évidemment.
Lui laisser une seconde chance, c’était se laisser une seconde chance à elle-même de rattraper ses erreurs.

A ce moment-là, Eberhard revint en grand vacarme, portant sur l’épaule un corps enveloppé dans sa cape.

- Votre chargement du jour, maître forgeron !
Une nouvelle fanfaronnade, qui tira un sourire à Khal. Cette fois-ci, Marlyn sortit de l’ombre ; elle ne pouvait vérifier qu’elle-même. Une fois le paquetage posé sur la table, elle s’en approcha et déplia la cape. Un homme, ou plutôt un sac d’os jaunâtre, à la peau tendue sur son squelette voûté, les cheveux blancs filandreux, la peau des joues ravagée par la petite vérole et par l’alcool. Il respirait faiblement, un coin de sa bouche bavait. Ses yeux, vitreux, à l’iris jaunâtre, roulaient faiblement dans ses orbites.
- Trouvé où ?

- Par terre. Des déchets de taverne, y’en a à la pelle, ce soir.

- Mort ?

- Sais pas. Vu tout ce qu’il a du s’enfiler dans la lampe, devrait par tarder. Moins de cerveau qu’une botte de persil, en tout cas.

- Il a un nom ?

- Qu’est-ce que j’en sais ?

- C’est bien, tu apprends vite
, termina Marlyn d’une voix satisfaite. Le poivrot puait la piquette et la mort. C’était exactement ce qu’il lui fallait. Son nez crochu et son front bas seraient pour la foule une tête suffisamment coupable.

- Pour ta rapidité,
reprit-elle en tendant à Eberhard une broche en or ornée de grenats. Et que je n’entende aucun chien aboyer dans la ville cette nuit, tu sais que je n’aimes pas les chiens qui aboient.
- Rassurez-vous, les chiens savent à quel derrière il faut mieux renifler…
lança le capitaine en coulant sur la silhouette de Marlyn un regard dépravé.

*

La grand-place grouillait de badaux venus assister au scandale de l’année. On pendait sire Bekleos, voyez-vous ça ! La foule aimait les pendus, elle les affectionnait presque autant que ses enfants. C’était « ses pendus ». C’était leur seigneur, et ça allait être leur pendu !
On avait trainé les deux coupables sur l’échafaud avec promptitude. Marlyn aperçut le visage jaunâtre, malade de mort, de Bekleos Hil’Muran, et celui de son apprenti, avant qu’ils ne soient dissimulés aux yeux de la foule par des sacs aussi noirs que leur destin. Elio l’avait vue.

Un coin des lèvres de Marlyn s’étira lorsqu’elle perçut la fierté d’Elio résonner dans sa tête.

- Ensembles
, répondit-elle comme une caresse dans l’esprit de son élève, pour le rassurer. Ca va secouer un peu, par contre.

La foule huait l’homme à qui elle obéissait, et de nombreux légumes suris jaillissaient de la masse pour aller s’écraser sur l’esplanade. Une trainée rougeâtre décora la chemise du seigneur. Prompte justice, lente agonie. Le bourreau tendit le bras vers le levier. «
Maintenant », chuchota la jeune femme.

Brusquement, il y eut un bruit de dénotation, et l’esplanade fut dissimulée derrière un écran de fumée aussi noire que la suie. Empoignant le poignet du corps de remplacement, Marlyn traversa les Spires en toute hâte. Un claquement et deux exclamations de douleur indiquèrent que le bourreau venait d’ouvrir les trappes. Les cordes grinçaient.
Elle réapparut au milieu de la fumée, à l’abri des yeux du monde entier, et rabattit instantanément capuche et foulard pour se protéger de la poudre. Borgne, elle avait appris à se fier à ses autres sens bien plus qu’à sa vue, et manœuvrer dans le noir complet ne lui posa pas de problèmes. D’un geste, elle trancha la corde d’Elio, qui tomba à genoux sur l’échafaud. Rapidement, elle lui ôta le sac qu’il avait sur le visage pour le passer sur la tête du comateux éthylique, et quelques secondes suffirent à détacher la corde tranchée et à en remettre une autre.
Où se balançait, cette fois, celui qu’Eberhard avait ramassé, puant, dans une ruelle.

La foule huait, houspillait. «
Montrez-nous nos pendus ! », hurlaient-ils. « On va nous voler nos pendus ! »
L’écran de fumée se dissipa peu à peu, et les huées laissèrent place aux rires et aux exclamations de joie. Certains applaudirent, d’autres firent une prière à la Dame. Le Seigneur Hil’Muran, qui avait trouvé le courage d’assister à la scène jusque là, quitta livide la grand-place, et repartit souffrir entre les murs de son palais.
Les deux pendus se balançaient, comme deux pantins désarticulés, leurs jambes ballotaient de manière risible. Sur la tête du pendu qui avait été Bekleos Hil’ Muran, une couronne luisante, ornée de cornes de démon recourbées à l’allure grotesque, un masque aux traits caricaturaux qui souriait, découvrant des crocs théatraux.

- Bravo ! Hip au Seigneur Cornu !
- Notre plus beau pendu !
- Faites-le danser !


Si bien que personne n’avait fait attention à l’autre pendu, et que le scandale ne retint même pas son nom dans l’histoire.

*

Marlyn et Elio atterrirent dans l’herbe folle, roulant sur plusieurs mètres. Dans la précipitation, elle avait du faire son pas sur le Côté en sautant de l’échafaud, car les gardes agitaient leurs hallebardes dans tous les sens, dans la panique.
Sur le dos, elle respira quelques secondes, toussa pour dégager les restants de poudre d’artifice de ses poumons. Elio roula sur le côté. De son poignard, elle trancha les liens qui lui retenaient les mains dans le dos. Un bivouac était installé à l’écart, et leurs chevaux attendaient, près de toutes leurs affaires, qu’elle avait transportées ici avant de se rendre à la grand-place.

Levée, Marlyn jeta un œil aux alentours ; personne.
La mission était terminée.
La mission était un succès.
Leur mission était un succès.

- Alors, ta première mort ?
s’enquit-elle d’un ton un peu bourru, mais amical. Meurs pas trop souvent, tu finiras par me rattraper. Ca va ? termina-t-elle, la voix dépourvue de toute la colère et de tout le ressentiment de la veille.

Sa main, tendue, paume ouverte, était tendue vers Elio.
Relève-toi, relève-toi à mon niveau, et redeviens mon égal.
Ensemble.

Jamais abattus, jamais morts.



_______________



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Le sang des silences sur nos mains de pantins [Terminé]
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