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 On s'entrecroise, petites fleurs aux liannes tressées. [Terminé]

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MessageSujet: On s'entrecroise, petites fleurs aux liannes tressées. [Terminé]   Mar 15 Mar 2011 - 20:19

Il y en avait eu des fantômes à pleurer sur elle, ces derniers temps... Des gouttes froides et sanguine, ou translucides, seveuse, qui poissaient son corps la nuit, au gré des cauchemars, d'un film vitrifié à la peur et à la détresse. Son Papa était mort. Mais du temps avait passé, des bouts de minutes crochetées au présent à la force des tiges, les larmes avait asséchées son petit corps, le rendant plus frêle encore que d'habitude, ses cheveux plus sec, toujours aussi noirs cependant. La flamme, toujours là, encore, au creux de son ventre, lorsqu'elle rencontrait quelque curiosité, mais pour combien de temps encore ? Elle avait déjà vu tant de chose dans l'Académie, elle en connaissait presque chaque recoin, et chaque recoin de recoin, tant ses déambulations affectées de tristesse lui déliaient les jambes. Elle était trop petite pour conscientiser pleinement le gouffre qui lui rongeait l'âme, mais elle était trop grande pour oublier, ne fut-ce qu'un instant, l'éclat des yeux vitreux de son Papa qui la regardaient passer, dans les bras d'une Marlyn couverte de sang.

Etait-ce cela la vie ?

Alors elle marchait, les pieds dans un état de saleté repoussante, les genoux crayeux et marrons, tant elle était maladroite, tant son corps la trahissait à la moindre occasion : défenestration d'elle même. Trop jeune pour partir et se reconstruire un semblant de vie, trop jeune pour ne cesser d'y penser, d'y rêver, sans que cela ne l'angoisse à lui en crever le cœur. Trop jeune. Trop elle. Trop fantôme pour cette vie qui défilait et ne la retenait pas dans ses mailles-secondes. Elle errait, parmis les fleurs, chardon calciné d'un besoin de son Papa viscéral, de ses bras autour d'elle, du visage familier de Marlyn qui voulait la protéger, calciné par le manque d'amour, par le manque de tendresse, qu'elle fuyait, mécaniquement, paradoxalement.

Elle n'avait revu le corps qu'une seule fois, lorsqu'on lui avait demandé de le reconnaitre. Elle ne se souvenait que de son visage, une brève seconde, son visage haché par le sang, traçant des cicatrices qu'il n'avait pas, et qui rendait ses traits détruits encore plus monstrueux. Elle avait vomi, contre le mur fracassé, s'attirant des regard noirs des personnes qui déjà balayaient le carnage. Mais rien n'avait pu balayer son cœur. Puis elle s'était rapprochée, en évitant soigneusement de regarder la carcasse, puis elle avait demandé à ce qu'on l'aide à creuser un trou sous un saule du jardin, à la voute viride magestueuse. Elle était jeune, toute petite, salle, triste à en crever. Alors on fit ce qu'elle demandait, on enterra le corps dans la terre, au creux des racines, puis on grimaça, parce qu'aucun merci ne vint effleurer ses lèvres. Seules quelques larmes qui brûlait la peau. Et on s'en alla. Parce qu'après tout : "la pauvre petite".

Elle shoota dans une motte de terre, après l'avoir observée pour s'assurer qu'il n'y avait pas de petit animal à l'intérieur. Naturiste de nature, après les événements traumatisants, elle était devenue complétement obsédée par la vie, paradoxalement à son besoin compulsif à éviter toute forme de conscience. Enfin, c'était pas vraiment elle qui évitait les gens, au début oui, peut-être, surement, mais son aspect dégradé, bouffi, salle et moche avait découragé les derniers audacieux. Elle volait de temps en temps quelque nourriture dans la cuisine, pour confectionner ses biscuits qu'elle essayait d'améliorer, toujours dans sa quête de perfection, mais la passion dans son cœur se racornissait chaque jour un peu plus. Mais par reflexe, insinct de survie, qu'en savait-elle ? elle continuait à se racrocher à chaque stimulation de son étonnante intelligence, cherchant en chaque chose des liens, des hypothèses, des nouveautés à exploiter, pour savoir et utiliser, ou tout simplement savoir, parfois cela lui suffisait.

Elle s'accroupi près du sol, le visage au dessus d'une jolie fleure qui ne dévoilait sa beauté que lorsque le soleil déployait ses premiers rayons. Elle ne pouvait encore comprendre le phénomène, mais une idée germait peu à peu sur l'angle de la lumière à travers les nuages, et tout un tas d'arc en ciel qu'elle imaginait illuminer la fleur lorsque les curieux ne regardaient pas. Avec une douceur extrême, elle creusa un sillon autour de la plante dorée, à la corolle fermée, creusa, et finit par la déterrer en prenant bien garde à ne pas abimer les racines pleine de terre. Puis elle se redressa lentement, pour éviter l'hypotension, et se dirigea vers le saule pleureur qui étendait ses ramures quelques dizaines de mètres plus loin. Arrivée à destination, elle posa doucement le paquet de terre contre la partie du tronc septentrionale, le côté qui n'était pas recouvert par la voute de l'arbre, à l'endroit où l'herbe recommençait seulement à pousser, d'une teinte étrangement différente de sa voisine. La tombe de son Papa.

Elle n'avait pas voulu l'enterrer vraiment sous l'arbre, elle n'aurait pas pu planter beaucoup de plante puisque le soleil n'aurait filtré que faiblement. Aussi, le saule s'épenchant seulement d'un côté, elle avait "planté son Papa de l'autre, et s'acharnait à recouvrir de temps en temps la terre de quelques couleurs et quelques souvenirs bariolés aux effluves florales. Après un temps, une petite larme piqua sa paupière. Elle l'essuya machinalement, se barbouillant la joue d'une trainée de boue. Perdue dans un dédale de pensées qu'elle repeignait consciencieusement en blanc-neutre, elle replanta le petite fleur dans la terre, ajoutant quelques poignées d'un terreau qu'elle composait dans son coin secret, à base de nourriture subrepticement volée.

La chose faite, elle s'assit sur la tombe, dos au tronc, et laissa, comme à chaque fois qu'elle était si pret de son Papa, ses larmes couler, en douceur, tandis que ses bras fluets remplaçaient ceux du seul homme qu'elle avait aimé et qui lui avai rendu son amour gargantuesque. Son cœur se déchira, une fois de plus, dans sa petite cage thoracique, et elle ouvrit la bouche pour hurler de douleur.

Un son un peu raque en sortit, mais du temps avait passer. Elle ne cria pas. Alors à la place, elle entonna une petite chanson aux mots inintelligibles, faisant revivre pour un temps, à travers ses arpèges, le souvenir de son Papa qui lui souriait en la berçant. Sa voix était cassée, sa gorge encombrée, le son était pour tout dire, très moche. Mais le rythme entraina ses oreilles et son coeur dans un univers où son corps liait son âme, et son âme à son Papa. Le soleil brillait.



[ Désolée, j'ai pas encore répondue avec Anaïel mais j'avais trop envie de poster avec Miaelle ^^ si quoi que se soit te gène, j'édite ! ]


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MessageSujet: Re: On s'entrecroise, petites fleurs aux liannes tressées. [Terminé]   Mer 16 Mar 2011 - 19:22

Se griser dans le gris de l’avant-aube, alors que les journées s’étendaient à l’infini et rongeaient la nuit un peu plus chaque matin, un peu plus chaque soir ; peut-être était-ce pour cela qu’elle aimait tant l’été. L’hiver, le froid gelait les doigts et les bouts de nez, les corps frémissaient, et si par hasard elle trouvait le courage de quitter la grisaille des murs, elle en rentrait gelée jusqu’à la moelle, trempée, et de mauvaise humeur. Alors que maintenant… Les oiseaux chantaient bien avant le soleil, et elle se réveillait le sourire aux lèvres, elle, la grognasse de service, le sourire aux lèvres et emplie d’une énergie dans laquelle elle mordait sans se retenir. Enfant, elle avait été parmi les gamins surexcités qui ne s’arrêtent jamais de courir et qui, le soir, tombent littéralement de sommeil, le marchand de sable n’ayant même pas besoin de glisser plus de deux ou trois grains sous leurs paupières. Elle avait été du genre à manger en permanence, aussi, et à tout brûler, dans ses mouvements brusques, énergiques, amples, et dans ses cris tout aussi assurés, bruts, effrontés même. Elle s’était toujours moquée des gens qu’elle pouvait réveiller, ou gêner ; ils n’avaient qu’à ne pas être au mauvais endroit au mauvais moment.

Ce matin là n’avait pas été une exception, et quand elle s’était levée, les yeux à peine ouverts, elle avait fait grincé le lit et tambouriné le parquet comme si le soleil déversait ses rayons à l’intérieur depuis longtemps déjà. Elle avait entendu les grognements de quelques endormis, et avait éclaté de rire, sans penser à moucher celui-ci non plus. Quelqu’un avait jeté une pantoufle, ou un objet quelconque, dans sa direction, mais la porte avait déjà claqué derrière elle.

C’était grisant, de se lever avant le soleil. De marcher dans les couloirs fantomatiques, et savoir que, pendant qu’elle vagabondait dans le clair-obscur, des milliers d’âmes perdaient ces secondes enivrantes de vie en dormant. Elle avait presque pitié d’eux. Si seulement elle ne pouvait jamais sombrer dans le sommeil, pour pouvoir profiter de chaque inspiration, de chaque instant. Et pourtant, ces longs moments de non-souvenirs permettaient de ressentir de manière tellement plus profonde. Elle creusait les secondes, les savourait, s’émerveillait de ces milliers de gravier qu’elle jetait en l’air à coups de pelles. Elle aimait le bruit des gravillons. Moins le dallage. Etre éveillée, et rester à l’intérieur, malgré ce ciel suspendu, entre deux airs, entre deux tons, entre deux limpidités, était presque aussi blasphémateur que dormir, et ne pas pouvoir poser les yeux dessus. Alors elle s’échappa. Croisa quelques autres matinaux, à qui elle adressa un geste de reconnaissance, ou un clin d’œil, comme s’ils faisaient partis d’une secte secrète, et que leur seule présence les liait entre eux, en une foule dont les noms et les visages se flouaient, mais envers qui elle se sentait pour le moment plus proche que n’importe quelle personne dénommée qu’elle pouvait connaître. Ils étaient les matelots du matin, les soldats du soleil, les haricots abricots de l’aurore.

Elle enleva ses sandales une fois dans le jardin ; c’était devenu une habitude, en quelque sorte, comme ça l’avait été de marcher pieds nus sur les muraux d’Al Jeit, à une époque. Et elle se baladait, ses chaussures à la main, attendant que le soleil ose darder davantage de rayons, et que sa lumière douce se transforme en luminosité chaude, pour que les peaux deviennent cramoisies, écrevisses, ou s’assombrissent, pour s’approcher un peu de sa peau terreuse. Elle avait noué son haut couleur ocre devant, en un nœud raté, laissant son nombril au vent, en plus de ses bras nus et de ses chevilles qui craquaient parfois, ses os crissant de l’effort qu’elle leurs demandait continuellement. Pourquoi les cours de combat n’avaient pas lieu à cette heure là ? Ce serait moins fatiguant que sous la chaleur torride qui envahirait bientôt, en vague, le petit monde d’habitudes où ils vivaient.

Elle l’entendit bien avant de la voir. Une chanson. Un marmonnement, vraiment, plus qu’autre chose, mais pour avoir été plongée dans une marmite de sons dès sa naissance, ses oreilles avaient appris à discerner la différence entre quelqu’un qui mâchonne des mots incompréhensibles pour tous à part lui-même, et ceux qui tentaient vainement de se souvenir d’un air, qui n’osaient le laisser sortir de leurs poumons qu’à moitié, et qui se retrouvaient à laisser siffler quelque chose d’étrange entre les deux. C’était une voix d’enfant, une voix d’enfant qui chantonnait, des sons rauques, en trois temps, qui se balançaient entre ses cordes vocales et ses lèvres, comme une berceuse. Atypique, alors que la lune était déjà loin, et ne reviendrait pas avant un certain temps.

Il lui fallut encore un moment avant de discerner la petite fille ; elle s’était arrêtée dans l’allée, mais elle était si petite, si chétive, roulée contre le tronc, et Shawna avait une si mauvaise vision que, si ça n’avait pas été pour le son qui lui humectait les lèvres, elle aurait passé son chemin sans la voir. A la place, elle s’approcha du saule, par réflexe. Certaines personnes réfléchissaient, avant d’adresser la parole à quelqu’un, ou décidait intentionnellement de les éviter. Shawna, elle agissait, et ne savait pas pourquoi les trois quarts du temps. Elle l’avait vue, elle s’était approchée, action, réaction, stimuli, réflexe. Ses cheveux noirs étaient crades, emmêlés, et ses joues étaient barbouillées de terre et d’eau, poussières et humidité, boue et larmes. Pas que ses joues, d’ailleurs. Elle avait l’air complètement paumée, la petite. Elle était toute seule, en tout cas, et au vu de son état, cela faisait un moment qu’aucun adulte ne lui avait ordonné d’aller saluer le baquet d’eau.

Shawna n’avait pas véritablement l’habitude des petites filles. Elle s’entendait bien avec les enfants, en général, à cause de son insolence qui la mettait immédiatement dans le camp des « alliés qui nous apprennent à faire des bêtises » plutôt que dans celui des « adultes qui nous grondent et ne veulent pas qu’on s’amuse. » Ou plutôt, les enfants s’entendaient bien avec elle, parce qu’elle, elle en avait vite ras-le-bol de leurs cris incessants et de leurs caprices. Les petits garçons, encore, ça allait. Elle jouait aux pirates ou aux bandits avec eux, comme elle avait aimé jouer avec Seun et Othan, et une fois qu’elle débarquait dans leurs histoires, elle avait autant de mal qu’eux à s’en démêler. Elle n’avait pas vraiment besoin de faire attention, avec eux, ils avaient autant d’énergie et de brutalité naturelle qu’elle. Les petites filles, par contre… La petite Estel était une vraie perle, peut-être, mais elle aimait beaucoup moins s’occuper d’elle. Les filles, il fallait leurs parler, écouter leur fierté naïve d’enfant qui croit en savoir tellement plus que les autres, s’intéresser à leurs créations de pâtes et de boue qui ne ressemblaient à rien, et Shawna manquait énormément de patience. Combien de fois en avait-elle fait pleurer, des petites filles, en brisant leurs espoirs tremblotants d’un simple, « c’est moche » ? Alors cette fillette là…

Mais elle était toute seule, enterrée dans son jardin avec ses larmes, et ça la révoltait. Pas pour ça qu’elle allait mentir, n’empêche. Juste voir ce qu’elle faisait là, vérifier que tout allait bien, parce que c’était la seule chose humaine à faire, et puis basta.

- Tu chantes mal. C’est normal, on peut pas chanter et pleurer en même temps, ça casse tout, ça bloque les poumons. Faut respirer. Attends.

Shawna sortit un mouchoir de l’une de ses poches, un mouchoir multi couleur, fabriqué grâce à plusieurs chutes de tissus cousues ensemble par des points grossiers. Il n’était pas très propre, lui non plus, mais davantage que le visage de la fillette.

- Tiens, minette, sers t’en, t’en as besoin. Elle est où, ta maman ?

Que j’aille lui dire ce que je pense de laisser son enfant se balader seule dans un état pareil.


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MessageSujet: Re: On s'entrecroise, petites fleurs aux liannes tressées. [Terminé]   Mer 16 Mar 2011 - 20:47

Ça lui écorchait un peu les lèvres, ça faisait remonter des souvenirs, pleins de souvenirs, des couleurs aussi, et des sourires, plein de sourires, quelques disputes qui se finissaient par des câlins, quelques cauchemars, et les mains qui cherchent à se blotir contre le ventre tout chaud, contre la poitrine qui protège de tout, même du vent que font les fantômes en se faufilant sous les paupières. Elle avait fermé les yeux, et laissait son Papa revivre, derrière la scène de ses paupières clauses, et le son continuait, haché, saccadé, terriblement maladroit, mouillé, dans les larmes qu'il faisait couler, un peu sèches, les larmes, il n'y en avait plus beaucoup. Imprégnée de l'atmosphère ambiante, le nez saturé des odeurs qui montaient de la terre fraiche par vague, sous l'assaut du vent dans l'herbe, les oreilles pleines de vent et de sifflements, de caquètement et de bruits d'insecte. La plante s'était ouverte dans une explosion de douceur, toute de pétale et de dentelle, les couleurs comme des coups de pinceaux plus fin que la plus fine plume.

La voix qui brisa sa quiétude lui fit tellement peur qu'elle sursauta, tremblante de tout son corps, tout en lâchant un cris de détresse. Les yeux fous, elle regarda de tout côté, cherchant d'où allaient provenir les claques qu'elle s'imaginait fondre sur elle, à pleine main. Lorsqu'elle posa les yeux sur le visage buriné, aux yeux flamboyants, elle mis un certain temps, avant même de saisir le sens des paroles, pour comprendre que l'autre ne lui voulait apparemment aucun mal. Elle avait une voix chaude, un peu rocailleuse et sifflante, une voix à l'image de sa peau, si particulière.

Un instant, elle resta là, les pupilles dilatées et la bouche légèrement entrouverte. Cela faisait longtemps, déjà, qu'elle n'avait pas parlé à quelqu'un. Et elle ne comprenait absolument pas pourquoi cette fille venait la voir. Lorsqu'elle compris le sens de ses paroles, sa bouche se ferma, lèvres serrées et sourcils froncés, et elle détourna la tête, pour ne plus croiser les yeux inquisiteurs. Elle ne répondit pas, se contenta de clore les lèvres, les émotions bouillonnant dans sa petite tête.

Mais lorsque la femme lui parla de sa Maman, elle releva vivement le menton, sans toutefois tourner le visage vers elle, la lèvre inférieure agitée d'un petit tic qu'elle mordilla violemment. Ses poings se serrèrent, à en craquer les jointures, et chaque muscle de son coprs se tendit, sous la vague de douleur qui naissait sous le simple mot que la femme avait prononcé.

Une Maman ?

Jamais elle n'avait eu de Maman. Elle n'avait eu qu'un Papa, le plus beau, le plus gentil, le plus merveilleux de tous les Papa de la terre. Jamais elle n'avait eu de Maman. Et son Papa n'était plus là. Un sanglot monta dans sa poitrine contractée, fusa entre ses lèvres en un gémissement sifflant et rauque. Mais lorsque l'autre s'approcha d'elle et lui tendit un mouchoir, s'en fut trop.

Elle se releva d'un bond, le menton dressé, la colère sifflante entre les dents, les mains un peu en avant pour se protéger, et les larmes qui lavaient son visage. Tourbillon de boue, vortex de douleur, terreur infinie. Dans son esprit défilèrent les images de son Papa souriant, de sa musique autour de lui, mais aussi les cicatrices de Marlyn, Marlyn qu'elle aimait tant. Pourquoi le monde lui avait-il enlevé les deux êtres les plus chers à sa vie ? Elle hurla, la voix fendillée, craquelée, mais profonde, crevassée d'illusions, de peurs, d'avenir avorté :


- J'en ai pas besoin de ton mouchoir ! qu'est ce que ça peut te faire d'abord ? Tu crois que j'ai besoin d'un mouchoir maintenant ? Tu crois que c'est un pauvre mouchoir sale qui va tout arranger ? T'as pas l'habitude de marcher pieds nus, garde donc le pour essuyer la coupure que t'as au talon, ça t'évitera de chopper le tétanos.

Puis elle se retourna, reniflant bruyamment, tentant de juguler la fatigue qui se déversait dans son cœur et diluait sa colère, magma informe ou vivotaient quelques monstres qui s'exprimaient par ses lèvres. Elle ne voulait pas qu'on l'aide mais recherchait si désespérément qu'on l'aime... à vrai dire, ça lui trouait le ventre. Jamais personne ne serait comme son Papa ou Marlyn. Le monde était injuste. Et bien trop grand et trop sombre pour la petite fille terrifiée qu'elle était.


Elle murmura, le dos tourné, des spasmes agitant ses frêles épaules :

- Et pi j'ai pas envie de chanter. Je chantais pas, d'abord. Pas besoin de bien chanter de toute façon. Y a que le souvenir qui compte. La mort qui revit. Et mon Papa avec.


Elle ne pleurait plus. Elle se retourna vers Shawna, et vrilla ses prunelles dans les siennes. L'océan agité qui en barbouillait les bords, l'horreur qui reluisait contre l'iris, l'obscurité qui en noyait les éphémères contours... C'était un regard de terreur et d'abandon absolu. Terrifiant.

- A quoi ça sert de bien chanter d'abord...


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MessageSujet: Re: On s'entrecroise, petites fleurs aux liannes tressées. [Terminé]   Mer 16 Mar 2011 - 22:21

Shawna sursauta.

C’était quoi, cette fillette qui lui allait à peine à la taille, dans un corps si menu, et qui criait si fort ? Elle était beaucoup trop petite, pour le trop plein d’émotions qui tournoyait dans son enveloppe charnel. Elle se prit les paroles et la défense dans sa voix comme un coup de fouet, comme un raz-de-marée, et en resta d’abord toute ébahie. Les petites filles, c’était calme, normalement, et ça ne criait pas. Ca tirait les cheveux, ça mordait et ça griffait, ça donnait des coups de pieds sous la table quand c’était en colère, mais ça ne criait pas.



Quoiqu’elle avait crié bien fort, à son époque. Criait encore bien fort. Il faudrait qu’elle mette un couvercle sur ses préjugés, un jour. Peut-être.

Et la petiote continuait, et la suite la déstabilisa encore plus. De quoi, souvenir, la mort ? Ca ne parlait pas de la mort, les enfants, ça ne savait même pas ce que c’était. Ou si vaguement. Comme quelque chose dont on connait le nom, mais qu’on n’a jamais vu, un truc dans les livres d’histoires, comme les goules et les brûleurs. Une goule, c’est froid, un brûleur, c’est chaud, et la mort, c’est noir. Ou pas. Et c’était pas grave, de pas en connaître la couleur, parce que c’était tellement mieux, de penser à ce chuchoteur, là, dans la cage d’un marchand placé sur la place pour la journée, entre ses perruches, ses serpents et ses poules. Shawna fronça les sourcils. Baissa les yeux. Elle vit la fleur, d’abord, qui buvait le soleil comme elle buvait la vie, ses pétales écartées au maximum pour ne pas en laisser échapper une goutte, éclatante de couleurs, et de beauté. Et puis elle vit la terre retournée, aussi, où l’herbe n’avait pas encore réussie à repousser aussi drue qu’autour.

Elle venait de fouler une tombe des pieds, sans même en prendre conscience.

Etrange. C’était quelque chose, de piétiner une tombe en connaissance de cause, par défi, par fausse rébellion, par dépit, ou par indifférence ; c’en était une autre d’écrabouiller le carré de terre où était enterré un cadavre sans le savoir. Il était là, exactement au même endroit qu’elle, sauf qu’elle était au dessus de la surface, et qu’il était sur un autre plan, séparé d’elle par ces grosses meutes de terre. Physiquement, c’était la seule chose qui les séparait ; elle pourrait y être, là-dessous, il suffisait de creuser. Mais il y avait tout un monde, aussi, entre eux. Lui, n’était plus qu’un morceau de chair, et elle, elle bougeait, muée par un mécanisme bruyant et incompréhensible, son cœur battant dans sa poitrine pour lui prouver que le pantin qui lui servait de corps marchait encore. Elle, elle était en compagnie d’une fillette, et lui, il grouillait avec les vers.

Ouais. Ben il était mort et elle était vivante, et il n’en avait rien à faire, qu’elle soit debout sur sa tombe. Ce n’est pas comme si c’était important. Elle jeta un œil rapide à son pied, où il y avait bien une entaille ; les ronces avaient gravé leur présence à son passage un peu plus tôt, et elle s’était empressée de s’éloigner de la zone qu’elles protégeaient si férocement, après qu’une épine lui eut entaillé le pied. Depuis, la terre s’était mélangé au sang à moitié coagulé, mais elle n’y faisait plus attention. Quand elle releva les yeux, ce fut pour trouver ceux de l’enfant. Bleu océan. Tumultueux. Pas de ce bleu qui tourne au gris que l’on croisait souvent, et auquel on finit par s’habituer, mais un véritablement bleu, air marin qui lui bouffait la moitié du visage. Les hublots qui laissent entrevoir le paysage, de la salle tortueuse où l’on se trouve comprimé, paraissent toujours plus grands qu’ils ne le sont…

Shawna lui jeta son mouchoir à la figure. Fit taire la mer, si rien d’autre.

- J’m’en fous, du tétanos.

Et c’est pour dire – elle ne savait pas du tout ce que c’était. Jamais entendu un mot pareil. Depuis quand était-ce les enfants qui lui apprenaient du vocabulaire ? Ca avait le don de l’agacer. Pas véritablement le fait que la jeune parle ainsi, mais le fait qu’elle était aussi ignorante. Mais ils ne servaient à rien, ces mots. Le tétanos, elle ne le chopperait pas, et même si c’était le cas, elle n’avait pas besoin d’en connaître le nom. Quoiqu’elle fasse, cette bestiole là.

- Chanter, ça sert autant que les mouchoirs. Et t’en as vachement besoin, de mon mouchoir, quoiqu’tu penses. T’as pas vu ta tête.

Elle avait peut-être raison. S’essuyer le visage ne ferait pas revenir son papa, et ça ne changerait pas grand-chose, dans l’absolu. Mais au moins n’aurait-elle plus l’impression de porter un masque de larmes sur son visage. Celles-ci avaient tendance à rester accrocher à la peau bien longtemps après être devenues invisibles à l’œil humain. A la peau, et en dessous, aussi, elle retournait les âmes, fauchait les souvenirs. Craquait, comme un rocher devenu trop sec, et qui tombe en poussières, en fragments de roches, qui s’effritent à leur tour. Le mouchoir, il les décrochait un peu, ces larmes araignées qui continuaient à courir en silence. Et le chant… Les lèvres de Shawna remuèrent, ses cordes vocales modulant une chanson qu’elle connaissait bien.

- Je ne connais rien, de toi de nos chemins, je te parle, comme ça… Par peur d’être sourd, muet quand mon tour, vien-dra…

Elle s'arrêta au premier couplet et passa la main dans ses cheveux, ses doigts trébuchant sur les perles dans lesquelles elle avait glissé certaines mèches.

- C’est parce que ça sert à rien que ça fait du bien, d’chanter. J’sais pas ce que j’ferais, si j’avais pas de voix, ou pas d’oreilles. C’est la seule chose que j’regretterai vraiment, quand j’serais là-dessous, j’crois. Ne pas pouvoir entendre le chant des gens qui marchent au dessus de ma tête. Alors j’espère qu’ils chanteront très fort, des fois que. Et c’est toujours plus agréable quand ils chantent bien, aussi. Genre ma cousine Naïka – pitié, elle elle peut se taire, par contre.

Je parle, petite, mais c’est parce que je ne sais pas ce que c’est, d’être toute seule alors qu’on ne peut pas encore regarder par la fenêtre du rez-de-chaussée sans se mettre sur la pointe des pieds. Moi, y a toujours eu trop de monde, autour de moi, des gens, du bruit et du mouvement. Alors je parle, ça remplacera peut-être le trop de silence, le trop de vide qui t’entoure. Et puis j’sais pas. Mes lèvres savent mieux quoi dire que ma tête, alors tu f’ras avec.

[Pour la chanson, si ça t'intéresse - Debout sur le Zinc, Te promettre la lune Wink]


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MessageSujet: Re: On s'entrecroise, petites fleurs aux liannes tressées. [Terminé]   Dim 20 Mar 2011 - 22:46

Elle avait encore le flou au bord de l'âme, la petiote, les larmes ne coulaient plus qu'à l'intérieur, mais c'était habituel, un bruit de fond, comme un ruisseau salé à la surface trouble et au tourbillon torve. Mais ça s'estompait un peu. Quoi donc ? Elle ne le savait pas elle-même, mais il y avait une petite lumière qui vacillait, à l'orée de la conscience, quelque chose de très fragile, mais qui n'existait que par le vide qui l'entourait et menaçait de l'avaler tout entier. Une petite lueur, oui, un pâle reflet de ce que fut sa curiosité d'antan, mais un reflet quand même, qui, s'il ne la consumait pas, loin s'en faut, lui donnait ne serait-ce que la force d'écouter ce que la grande avait à dire.

Alors elle écouta, d'une oreille discrète, le menton dressé mais les yeux fixés sur un point très au dessus de la tête de son interlocutrice, comme par exemple sur ce nuage qui défilait juste derrière et, si l'on superposait les plans, drapait sa tête d'une perruque floconné de blanc. A vrai dire c'était un peu ridicule. Et lorsqu'elle chantonna un petit air, l'illusion d'un clown à la peau peinturlurée de noir, aux perles bariolées et aux cheveux de neiges en fouillie, lui paru vraiment étonnante. Alors elle sentit les vibrions tirés aux côtés, son visage arrachant à son esprit son premier vrai sourire depuis trèèèèès longtemps. Juste un tressautement de la joue, un pincement des lèvres, de biais et un peu tordu, mais il contamina un temps ses prunelles céruléennes qui s'illuminèrent un bref instant.

Elle en fut la première étonnée. Aussi ne réagit-elle pas lorsque le mouchoir tomba à ses pieds, non loin de la petite fleur dont il reproduisait étrangement les teintes soleil et pourpre, à l'orange sanguine, comme un jus de soleil. Elle se pencha pour le ramasser, et le regarda un moment, comme pour chercher un quelconque mystère à son vortex de couleurs chaudes et vives. à vrai dire, elle y pensait vraiment, mais moins qu'à l'idée de ce que pouvait être son visage pour qu'une inconnue s'acharne à vouloir la débarbouiller. Elle le passa sur sa joue gauche, et le regarda. Une longue trainée de suie marron en maculait l'arc en ciel de couleur.

Elle releva les yeux vers la jeune femme. Qui la regardait sans rien dire. Avec un quelque chose dans le regard qu'elle ne pouvait pas déchiffrer. Allait-elle lui faire du mal ? Allait-elle l'emmener pour dénoncer sa crasse à une autorité qui lui ferait regretter de ne pas s'être lavée plus tôt ? Pourquoi cet air de gène, il y a peu, lorsqu'elle avait compris qu'elle foulait le corps de son Papa ? Les gens se souciaient-ils vraiment des morts et des petites filles ?

Trop de question qui voguaient, au gré des courants de lassitude et de tristesse qui maculait encore son esprit. La mort parcourait ses veines, imbibait le timbre de sa voix, goutaient de la dentelle de ses yeux, mais elle n'était plus seule, pour le moment. Et même si sa conscience refusait les contacts, cherchait à s'émancipée de la douleur d'un monde qui lui avait tout pris, son coeur mourait d'envie de se lier, de rafistoler ses petits bouts à une âme solide, à une main qui caresserait et penserait ses plaies, à deux bras qui écarteraient enfin la douleur, qui amèneraient la lumière dans l'obscurité comme Marlyn l'avait fait. Mais elle avait tellement peur d'avoir mal...

Elle murmura, après un temps de réflexion, la voix perdue dans ses pensées :

- Moi je pense que quand on est mort, on entend plus rien du tout. On a plus rien à faire, on abandonne tout le monde et on fait souffrir les gens. Alors les morts je doute qu'ils aient envie de rester dans ce monde, parce que, de un, ils doivent vraiment s'embêter sans rien faire, mais en plus ils voient la souffrance des autres.

Elle repensa à son Papa et ferma douloureusement les yeux.

- Et moi je sais que mon Papa il aurait pas aimé me voir souffrir, et qu'il serait parti pour me laisser tranquille. Pour pas m'embeter en plus d'être mort.

Elle tourna le dos à la femme qui n'avait pas bougé, et se pencha sur la petite fleur qui s'ouvrait déjà sous le soleil. Elle l'avait bien replantée, et celle-ci semblait déjà se plaire sur la terre retournée, et sur son petit lit de terreau. Perdue dans ses pensées, elle réflechissait maintenant à ce que son Papa aurait aimé qu'elle fasse dans une telle situation. C'était très douloureux, mais ses propres paroles lui avait entrouverts les yeux, et elle se voyait à présent telle qu'elle était : affligée dans son désespoir, s'y noyant, s'y vautrant comme une âme sans vie, comme une vie sans âme, alors qu'un torrent de boue l'emportait sans qu'elle se débatte. Mais son Papa avait tellement pris soin d'elle, avait tellement voulu lui éviter tout tracas, que jamais la question de sa disparition n'avait été abordée. Elle ne savait absolument pas quoi faire, perdue, inutile aux yeux d'un monde qui la méprisait.

Un monde qui la méprisait ? Pourquoi alors la femme était-elle toujours là, à la regarder contempler une petite fleur, au lieu de s'en aller ? Miaelle se releva doucement, sensible à sa petite tension qui lui jouait si souvent des tours, et se tourna à nouveau vers l'autre. Scruta un temps sa posture, ses yeux, sa coupure infectée de crasse au talon, ses perles dans les cheveux, et son air rieur qui ne lui allait d'ailleurs pas bien lorsqu'elle ne souriait pas.

A travers les brumes de son isolement, elle voyait l'élan de vie qui rayonnait tout autour d'elle, la propulsion, la réactivité qui pulsait sous ses talons, l'empêchant de rester vraiment immobile. Et cette femme là, totalement ancrée dans la vie, s'arrêtait pour s'enquérir d'une petite fille aux yeux morts de tristesse. Et ça, ça ça touchait Mia, quelque part près du coeur. Elle pencha la tête sur le côté et demanda, des doutes plein les cils :


- Pourquoi tu restes avec moi ?

Parce que mine de rien c'était important, de savoir si elle allait lui faire du mal ou pas. A cette idée, ses épaules se voutèrent un peu, comme pour protéger l'enveloppe qui la maintenait quoi qu'il arrive dans le monde des vivants.



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MessageSujet: Re: On s'entrecroise, petites fleurs aux liannes tressées. [Terminé]   Jeu 24 Mar 2011 - 22:05

Shawna écouta la petite fille, s’étonnant de plus en plus des mots qui coulaient de ses lèvres. Un tel ruisseau n’aurait jamais dû trouver sa source dans une roche si frêle, trop jeune et trop tendre encore pour être solide et pouvoir se dresser seule sans se raccrocher à autre chose qu’elle-même. Elle souffrait, la minette, et elle le disait avec tellement de désinvolture. Elle ne teintait pas ses propos de l’hypocrisie voilée de ceux qui, malheureux, se noient dans leur mélancolie et refusent de l’avouer, parce qu’ils pensent que personne ne les comprendrait de toute manière, ni celle de ceux qui parlent, mais seulement pour recevoir l’attention, la pitié, la sympathie de leur entourage. Elle, elle le disait simplement parce que c’était vrai, sans rien espérer de ses paroles, parce qu’elle ne s’attendait pas à ce que Shawna fasse quoique ce soit pour laver ce grand chagrin. Shawna pencha la tête vers son épaule droite, attentive.

- Il devait t’aimer beaucoup, ton Papa. Mais même s’il entend pas, tu peux quand même chanter pour lui, tu sais. Moi j’veux chanter aussi fort que possible, tant que j’ai encore une voix pour le faire. Même si personne entend. C’pas grave.

Elle était tellement sérieuse. Elle avait des propos sensés pour une gamine, la petiote. Shawna en connaissait d’autres beaucoup plus âgés qu’elle qui croyaient encore que quand on est mort, on n’est pas mort. Que la Dame les emmenait dans les étoiles et autres… âneries. C’était peut-être joli, mais c’était tout ce que c’était. Elle aurait voulu que la fillette rêve un peu plus longtemps, pourtant. On avait encore le droit de rêver, quand on n’était pas assez grand pour voir au loin sans monter sur les épaules de son papa… Et pourtant, elle, elle savait déjà ce que c’était, de voir des épaules s’affaisser, les gens passer. Peut-être même en avait-elle vu davantage que Shawna. C’était le ton d’une enfant, mais un ton si juste, aussi, qu’il paraissait être celui d’un sage, d’un vieux sage sur sa montagne, ou plutôt, d’un vieux sage accroupi sous son saule pleureur. Depuis combien de temps, déjà, avait-elle perdue les accents de l’insouciance ?

Vu la consistance de la terre sous ses pieds, cela faisait un moment déjà que son père avait été enterré, mais pas trop longtemps encore ; la terre était meuble, mais des brins d’herbe y poussaient déjà, fertiles, se dépêchant aussi vite que possible pour pouvoir étaler à leur tour la confiture de soleil sur leurs fibres. Il y avait des fleurs, aussi, mais elles n’avaient pas poussées seules, et Shawna se demanda si c’était la fillette qui les y avait plantées. Si elle revenait souvent ici, aussi, au dessus de cet homme qui avait été tout pour elle, le seul qui avait été là, puisqu’elle n’avait apparemment pas de mère ni de famille et que personne ne s’était occupé d’elle depuis un bon moment. Elle devait être tellement perdue. Qu’est-ce qu’elle ferait, elle, si son propre père mourrait ? Elle vit Kael, puis le visage larmoyant de ses sœurs, sentit le regard de Nahémi, voyait Umel, et Raelenn, et tous les autres. Sentit le fantôme d’un chagrin immense, d’une absence intenable, d’un gouffre sans fin, et les présences tout aussi brisées qu’elle qui dansasmaient dans son imagination. Elle cligna deux fois des paupières pour éloigner l’image spectrale, loin des yeux et loin du cœur, refusant de laisser cette horreur prendre davantage de substance dans son esprit.

Et puis il y eut cette question tourbillon qui virait de bord dans ses yeux, et l’attente qui crispait son visage, attente qui dura à peine le temps que Shawna l’entende, avant qu’elle ne réponde au quart de tour, sans réfléchir, laissant comme à son habitude sa langue parler plus vite que ses pensées.

- Parce que t’as mon mouchoir.

Réponse on ne peut plus pragmatique. Les hommes cherchaient souvent des raisons transcendantes, la clef d’un monde spirituel supérieur, des motivations profondes au creux des gens ; ils s’imaginaient que tous les gestes, tous les mots, étaient un choix prémédité, pris dans un objectif défini, qui reflétait la personnalité impalpable d’un individu. Et cette force qui poussait les gens de l’avant comme le vent du nord était toujours impossible à agripper, à saisir, à happer, glissant comme l’eau sur la roche ou le rire sur les âmes en peine. C’était toujours des principes, l’altruisme, une penchant irrésistible d’aider son prochain, une curiosité malsaine, le besoin des autres, l’envie d’en savoir plus, de nouer des liens, égoïstement, pour se rassurer, la nuit, et penser que si demain on disparaissait, il y aurait bien quelqu’un pour le remarquer. Toujours des pensées, des virées, des décisions, des envies, des besoins, des idées. Toujours une raison pour tout. Et puis ces idées se mélangeaient, s’entrechoquaient, se confondaient, s’effaçaient, et apportaient le doute dans les esprits, alors que, esprits vacillants, on ne savait plus distinguer le bien du mal, l’altruisme de l’égoïsme et l’envie du besoin. Spirale obscure de dépendance dégringolant les escaliers de l’Hésitation. Les autres suivaient dans cette même spirale, sur différentes marches, cherchant à analyser ce qui se passait de commentaire, comme s'ils pouvaient, à force de plisser ou d'ouvrir grand les yeux, comprendre l'intention de celui qui leur faisait face, prédire ses agissements futurs, et se protéger d'un mal qui pourtant revenait toujours tel un boomerang en pleine figure.

Alias comment devenir parano se faire des nœuds au cerveau pour pas grand-chose. Shawna n’hésitait pas. Elle agissait, sans réfléchir avant, puisque réfléchir, c’était douter, et douter, c’était retarder l’action, pour un certain temps ou pour toujours, et qu’elle était bien trop impatiente pour faire une chose pareille. Elle préférait le regret au doute, les mauvais souvenirs aux non-choix, la douleur à l'indifférence. Elle faisait ce qu’elle voulait, quand elle voulait, sans se compliquer autrement la vie. Alors s’il y avait sûrement une multitude de raisons pour laquelle elle restait, parmi lesquelles une indignation vive à l’idée de laisser la petite seule à nouveau, ou encore le simple fait qu’elle n’avait rien d’autre à faire, elle n’essaya pas d’analyser les raisons de sa présence ici. La petite avait son mouchoir, il lui fallait donc rester. C’était simple, concis, tangible. Et si elle lui rendait son mouchoir, et bien, il serait toujours tant d’éviter de chercher une autre raison et de rester tout de même. Shawna haussa les épaules.

- Mais tu peux l’garder, s’tu veux.

Elle pourrait en avoir encore besoin. Et puis la bohémienne en avait d’autres. N’empêche que ça l’indignait étrangement, de voir ce pâle visage boueux striée d’une trainée de propre d’un côté. Elle avait envie de le reprendre, ce mouchoir, et de lui débarbouiller le visage elle-même, comme Nahémi le lui faisait quand elle était plus jeune et qu’elle jouait dans la boue ou dans le jardin. Elle détestait ça, quand on lui essuyait le visage, elle. Elle voulait le garder, son masque de terre, et retourner jouer aux bandits au visage noir. Le fait que contrairement à ses compagnons de jeu, son visage ne changeait fondamentalement pas de couleur avec la terre lui passait loin par dessus de la tête. Alors elle s’abstint. Pour le moment. Fronça soudain les sourcils, et se désintéressa de l’enfant solitaire.

- Hé, mais qu’est-ce que tu fais, la bestiole ?

Debout, elle plia la jambe pour pouvoir atteindre son pied et posa son index sur son tendon, derrière son talon entaillé, pour que la fourmi qui grimpait le long de sa jambe et en profitait pour la chatouiller au passage cesse là son escalade. La gitane reposa son pied sur le sol, et leva sa main devant elle, regardant la fourmi faire des cercles frénétiques autour de sa phalange. Elle jouait souvent avec les fourmis quand elle était gosse, tiens, ça grouillait de partout dans certains points d'Al Jeit. A les écraser, à leurs faire des circuits, à les obliger à choisir un autre chemin que celui, noir, qu’elles suivaient habituellement, ou à les noyer, même, en regardant leurs minuscules pattes et leurs antennes s’agiter. Ou les faire se balader d’une main à l’autre, en les empêchant de trottiner le long de ses bras, les yeux ouverts ou fermés, pour mieux les sentir cavaler. Elle allait souffler sur celle-ci pour s’en débarrasser, puis retint son souffle en posant les yeux sur Miaelle, et demanda à la place :

- Tu la veux ?


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MessageSujet: Re: On s'entrecroise, petites fleurs aux liannes tressées. [Terminé]   Jeu 7 Avr 2011 - 21:23

Bon, la noiraude semblait sincère, au moins dans le fait qu'elle ne lui voulait pas de mal. Les frêles épaules de la petite Mia se relâchèrent un tantinet, juste de quoi laisser la place à ses poumons de s'ouvrirent un peu plus pour qu'elle prenne une bonne bouffée d'air parfumé. Étonnante, cette période de l'année où la vie s'épanchait en un camaïeux d'odeurs et de couleurs, c'était doux, c'était l'élan, le vif qui circulait dans les bètes et dans les plantes, comme un ruisseau de sève qui prendrait sa source dans l'or fondu du soleil. Étonnant, de plus comme elle avait réussit à se calmer un peu, d'une bouffée d'oxygène. Quelle était cette odeur ? Elle se retourna vers la tombe de son Papa et se pencha vers la petite fleur, le nez tendu. Oui, c'était bien de là que venait l'odeur ! C'était frais, un peu épicé, mais très doux, comme du citron qu'on aurait mélangé à de la framboise sucrée. Soudain, cette odeur lui rappela sa friandise préférée, que seul son Papa savait confectionner. Ils ne pouvaient que rarement se permettre d'acheter les ingrédients nécessaires, mais à chaque fois, les bouchées se faisaient rêves gustatifs et odorants. Ses yeux restèrent sec, et elle ébaucha un tout petit sourire en repensant à ces quelques moments particulièrement heureux.

Alors, sans se retourner, elle murmura, un peu pour elle-même :

-
Si il m'entend pas, ça sert à rien de chanter alors, et je n'ai pas une belle voix. Alors je chanterais pas, c'est tout.

Mais elle réfléchissait aux propos de la jeune femme, ainsi qu'à ses propres spéculation. Quand quelque chose mourait, il servait toujours de terreau pour quelque chose de futur. Même les tombeaux les plus parfaits ne pouvaient résister au temps et à l'ordre implacable de la nature, c'était son Papa qui disait ça. Et il disait que c'était une bonne chose, parce que même la mort servait dans ce cas à quelque chose, à perpétuer la vie derrière elle. Et même si l'idée de la disparition de son Papa ne l'avait pas une seconde effleurée à ce moment là, elle avait pu tirer de sa mémoire cet échange pour décider d'enterrer son Papa à côté du saule. Elle tendit la main et carressa avec une douce tendresse un pétal du chef-d'oeuvre végétal.


- Par contre, il y a peut-être des morceaux de mon Papa dans cette fleur. mais ça ne résout rien, les fleurs n'ont pas d'oreilles, en revanche elle vivent, et ça c'est déjà chouet.

Son Papa ressentait-il les effleurements qu'elle faisait ? Elle en doutais, mais elle n'était pas sur, ce qui était très troublant. Toujours est-il qu'une nouvelle vision des choses commençaient à s'agencer dans son esprit, quelque chose de plus... "global", de moins... "figé", elle ne savais pas comment conscientiser ses pensées. Alors elle se releva vers son interlocutrice, saisit le mouchoir, le regarda et lança :

- tu m'las donné, donc. Alors maintenant tu peux partir puisque tu n'attends plus ton mouchoir.

Elle avait dit cela d'un ton si innocent... Pour elle, la situation était limpide, elle ne pouvait plus avoir son mouchoir alors elle était libre de partir. Mais elle n'était absolument pas consciente du carractère plus qu'impoli de sa remarque, ni de son potentiel à faire souffrir quelqu'un qui pourrait se sentir rejeter. Elle passa les couleurs sur son visage, et par cet acte naquit, comme par magie, un peu de rose sur ses joues pâles débarrassées d'une partie de leurs crasse, comme si l'écarlate du tissu avait pu déteindre sur l'albâtre de sa peau. Après l'avoir regardé, elle fut cependant forcée de reconnaître qu'elle devait être bien sâle pour que la crasse déteigne ainsi sans presque frotter. D'une manière plus énergique, elle se frictionna le visage, en fermant bien les paupières pour ne pas se mettre de microbes dans les yeux. Lorsqu'elle les rouvrit, elle pu voir que l'autre était toujours là, et qu'en plus elle faisait une espèce d'acrobatie bizarre sans but apparent. Ce n'est que quand elle vit la minuscule fourmis sur son doigt qu'elle compris.

Ce qu'elle ne compris pas en revanche, et ne chercha pas à comprendre du reste, fut sa réaction à ce moment là, lorsque l'autre lui tendit la petite bête comme on fait un cadeau d'une babiole qui ne nous sert à rien. Elle serra les poings et une brusque colère fit étinceler ses yeux, leur donnant un aspect surnaturel et un peu effrayant, comme si l'océan de ses prunelles contenait un monstre qui se dresserait en dehors de son corps. Mais, plus maîtresse d'elle même qu'elle ne l'avait jamais été, elle s'approcha, les poings juste serrés, faisant passer le bien être du petit insecte avant sa colère. Elle la saisit délicatement, s'approcha de la tombe de son Papa, et la déposa sur la terre meuble. Alors seulement elle se retourna et vrilla ses yeux dans ceux de l'autre.

Un profond mépris suintait de ce regard juvénile, et c'était quelque chose d'atroce de voir ce visage de poupée déformé par la colère et le dédain, surtout d'une façon aussi franche qu'exacerbée par les traits anguleux. Pendant un moment elle ne dit rien, et soudain, mue par une impulsion soudaine, elle lança, la voix claire et grêlée de roc :


- Tu devrais t'en aller maintenant. Si t'arrive pas à avoir du respect pour une fourmis je comprend pas comment tu pourrais en avoir pour moi. Un animal, une vie, ça se donne pas. T'avais pas le droit de jouer comme ça avec la fourmis.

Aussitôt dit, elle se retourna et partit s'assoir de l'autre côté du tronc, pour ne plus voir la femme. Elle était déroutée par sa colère, alors que l'autre ne respectait pas la vie, même d'une petite fourmis. Mais elle n'était pas assez forte, et elle ne savait pas se défendre. Comment faire donc entendre ce qu'elle avait à dire dans ce monde trop grand pour elle ?

Les effluves de la fleures parvinrent à ses narines, mais elle ne sourit pas, trop troublée pour cela.



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MessageSujet: Re: On s'entrecroise, petites fleurs aux liannes tressées. [Terminé]   Dim 17 Avr 2011 - 22:28

Shawna non plus n’avait pas une belle voix. Un peu rauque, un peu railleuse, abimée d’avoir trop hurlée, et pas toujours juste, non plus, parce que malgré ses oreilles sensibles au moindre demi-ton, elle passait plus de temps à brailler ses chansons à plein poumons pour s’amuser et casser les oreilles des autres qu’à essayer de chanter juste et bien. Jouer d’un instrument et chanter, ça n’avait rien à voir, et si elle passait des heures à entraîner ses doigts, sa voix avait été quelque peu délaissée, côté technique. Alors l’excuse de la petite lui sembla quelque peu ridicule. Ce n’est pas parce qu’on chante mal qu’on ne peut pas chanter, comme ce n’est pas parce qu’on ne sait pas faire de ricochets qu’il faut se priver du plaisir de faire couler des cailloux. Ce n’est pas parce qu’on ne nous entend pas qu’il faut se taire, comme ce n’est pas parce qu’on ne nous voit pas qu’on ne doit pas se débarbouiller la figure. On ne risque pas d’être entendu, si on se tait toujours, ni de faire passer son caillou de l’autre côté de la marre, si on ne le jette jamais. Shawna chantait quand elle voulait chanter, dormait quand elle voulait dormir, mangeait quand elle voulait manger. Se taire parce qu’elle n’était pas fière de sa voix, ne pas manger pour ne pas paraitre goinfre, cela lui semblait tout aussi ridicule et impensable. Les voix sont faites pour être entendues, pas tues. Après, ce n’était pas comme si elle pouvait obliger l’enfant à faire de même. Ni qu’elle le souhaite particulièrement. Ca lui allait très bien, d’avoir le monopole de la casserole. Elle ne put s’empêcher une dernière pique, pourtant.

- Comme tu veux, laisse-donc ta voix dépérir dans le silence puisque chanter ne sert à rien, au moins on entendra bien les cigales, comme ça. Elles, elles n’hésitent pas et n’ont que faire de savoir si on aime leur chant ou pas.

Mais elle était naïve, finalement, la gamine, si elle croyait que son papa était dans un arbre. Sa tante pensait la même chose, et Shawna avait toujours trouvé l’idée puérile. Les gens étaient incapables de vivre avec l’annihilation totale de ceux qu’ils avaient connus, alors ils s’imaginaient qu’ils étaient encore là, dans ce qui les entourait, ou là-haut, hors d’atteinte. Mais un cadavre est un cadavre. Figé, sans plus aucune volonté, sans la moindre étincelle de vie, de mouvement, d’être. Décédé. Pas « sorti de son enveloppe corporelle », dé-cé-dé. C’était trop facile, de s’imaginer que non. Et puis ça ne changeait rien. On ne pouvait pas leurs parler, les toucher, partager avec eux le quotidien, parce qu’il n’y avait plus aucune réponse, jamais. Les gens tenaient trop à la vie pour accepter qu’ils ne soient plus jamais entendus. La môme aussi, elle tenait énormément à la vie, et Shawna écarquilla les yeux à sa réaction. Une enfant qui n’aime pas jouer avec les fourmis ? Ca existe, ces bêtes là ? Qu’est-ce qu’elle se mettait en colère comme ça ? C’était une fourmi, par tous les Ts’lichs. Un insecte, un minuscule insecte qui tenait sans peine sur le bout de son petit doigt. Qu’est-ce que ça pouvait faire, qu’elle joue avec, ou qu’elle la fasse valser ? En plus c’était la fourmi qui avait commencé, elle n’avait qu’à pas lui grimper dessus si elle ne voulait pas qu’on la prenne, d’abord.

Shawna resta un moment interdite, puis répondit, sachant très bien que même sans la voir, la fillette pouvait l’entendre.

- Ouais, j’peux partir. J’peux rester aussi, j’fais c’que j’veux.

Elle commença à faire le tour de l’arbre pour venir s’accroupir devant la petite fille et mit ses mains noires sur ses minces épaules, son visage tout près du sien. Hors de question qu’elle obéisse à une gamine capricieuse en colère.

- Et c’est écrit où, qu’on n’a pas le droit de jouer avec les fourmis ? ‘Fin t’façon j’m’en moque, j’sais pas lire et ça change rien. T’es bien gentille mais t’es trop petite pour me donner des ordres, minette. La fourmi aussi, elle est trop petite, ça vous fait déjà un point commun. Alors grandis un peu, et après tu pourras faire un grand projet pour que les gens se baladent tous avec un balai devant eux pour pas écraser tes amies les fourmis, mais en attendant, ben les gens qui ont joué avec des fourmis ça se trouve à la pelle et à tous les coins de rue et c’est pas pour ça qu’ils respectent pas les petites filles, alors va falloir t’y faire. T’es peut-être petite mais pas autant que la ptite bête, et dans ce monde, plus on prend de place et plus on est respecté, que ce soit juste ou non.

Saleté de monde.

- Par contre t’as raison, j’respecte pas grand monde. Y a pas beaucoup de gens qui sont grands à l’intérieur. Et toi, j’peux pas, j’te connais pas, t’as même pas de nom.

Et puis j'aime pas les petites filles.

Shawna lâcha ses épaules et posa ses bras sur ses cuisses, toujours accroupie en équilibre sur la pointe de ses pieds. Est-ce qu'elle allait se calmer, cette fois ? Ou la pousser, de toute la force de ses petits bras ?


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MessageSujet: Re: On s'entrecroise, petites fleurs aux liannes tressées. [Terminé]   Jeu 28 Avr 2011 - 16:08

Alors elle la poussa, de toute la force de ses petits bras. Elle était en colère, triste, et pour finir, apeurée par la proximité que l'autre lui avait imposé lors de sa dernière tirade. Le geste avait été compulsif, de la défense, de l'instinct. Aussitôt fait, elle en regretta la violence, et ramena les bras contre son corps, baissa la tête, et rentra les épaules dans l'attente du coup qui n'allait pas tarder à pleuvoir. Elle vit l'autre reprendre l'équilibre, se relever, son ombre noyant le soleil, tandis qu'elle imaginait une main gantée de clou se lever au dessus de sa tête, pour lui assener un coup mortel.

Réminiscence.

Le mercenaire qui voulait la tuer. Les yeux fous, injectés, l'armure grêlée du sang des autres, du sang de la vie. Et personne pour venir la protéger. Papa, Marlyn, où êtes vous ? Pourquoi je suis toute seule ? Pourquoi je sens mes cicatrices brûler, et pourquoi j'en ai si peur ? Elle vit rouge, le temps d'un battement de cil, et derrière le voile écarlate, des chaines qui pendaient du plafond en cliquetant, et des cris, plus froids encore que le métal qui enserrait ses poignets. En arrière plan, d'un éclat violin, elle vit briller deux yeux aux contours hachés, qui la fixaient en s'approchant. Il leva un bras gainé de métal. Pénétrée par la douleur, elle hurla...

...Pour revenir à elle, une main en bâillon sur sa bouche, une main couleur terre de sienne brûlée, recouverte de bandages. Elle dévoila les dents, pour mordre dans ce corps étranger, comme l'aurait fait un animal, mais elle se retint en rencontrant les deux yeux marrons qui la fixaient, des yeux aux éclats noisettes d'une profondeur déroutante. Elle ferma les yeux et se recula pour pouvoir respirer le plus amplement possible, pour chasser les souvenirs. L'autre récupéra sa main, sans s'éloigner pour autant. Silencieuse, contre toute attente.

Miaelle s'appliquait à ne pas penser. Elle se concentra sur son corps pour oublier son esprit, s'astreignant à suivre le trajet d'une goutte de sueur froide qui dévalait son dos, passant les cols de chacune de ses vertèbres pour finir sa course dans la rigole crée par les muscles de son dos. Son ventre grogna et lui fit mal, au niveau de l'estomac, tandis que l'acide qui avait envahit sa bouche mettait du temps à se diluer dans sa salive. Ses mains tremblantes et gelées malgré le soleil se détendirent progressivement, et elle pu serrer ses petits doigts pour les réchauffer au creux de ses paumes. Enfin, quand son souffle se fit plus régulier et qu'elle cessa de voir des points noirs danser devant son champs de vision, elle releva les yeux vers la noiraude.

Il y eu un petit silence qui ne la gêna, contre toute attente, vraiment pas du tout. Étaient-ce les souvenirs, la peur, les couleurs sanguines ? Étaient-ce la douleur de la vie bafouée, la souffrance, la méchanceté qu'elle avait vécu ? Toujours était-il qu'à cet instant, elle n'avait plus peur de l'autre. Elle ne l'avait pas frappé, malgré le geste violent de la petite, malgré ses paroles innervées, malgré l'éclat de colère dans ses yeux. Et puis, pourquoi donc restait-elle là, alors qu'elle ne cherchait plus à récupérer son mouchoir ? Elle faisait ce qu'elle voulait, et ça intriguait Mia, tout en la fascinant. Ainsi, il y avait des gens qui pouvaient vivre sans peur, qui pouvaient vivre sans contrainte, avec pour seul maître les seules limites à leur propre corps, sans se soucier de celles que les autres cherchaient à mettre en place pour les brider. Mais pouvait-on vraiment vivre comme ça ? Sans rapports d'équité avec les autres ?

Miaelle pris une mèche de ses cheveux, pensive, et la tournicota autour de son doigts. Son autre main fouillait quelques cm de terre, cradossant un peu plus ses ongles noirs. C'était une enfant. Et les enfants, ça souffre beaucoup, très fort, et ça oublie, très vite. Déjà, elle n'était plus préoccupée par sa pseudo crise, alors qu'elle ne datait que de quelques minutes. Dés qu'une nouvelle problématique se présentait à son esprit, elle éclipsait le reste. Sans cela, elle serait devenue complètement folle depuis longtemps. Et malgré la finesse de ses attaches, l'armature de ses épaules pliait, mais ne cédait pas. Comme le roseau face au vent.

- J'suis pas une cigale. Je cherche pas à attirer des mâles ou à montrer que c'est la période de reproduction. Les gens qui chantent ils le font par plaisir. Moi je n'ai aucun plaisir à chanter. C'était juste comme ça.

Ah ça non, elle ne céderait pas. Les arguments valaient dans les deux sens. Et Miaelle était trop ancrée dans la réalité, enfantine certes, mais pure et dure, pour se laisser culpabiliser et ou convaincre par de telles phrases. Elle détourna les yeux, et repensa aux notes barbouillées qui étaient nées de ses lèvres. A dire vrai, elle aimait bien murmurer, se laisser bercer par les mélodies, elle écoutait toujours avec acuité les rares musiques qu'elle pouvait entendre des troubadours lorsqu'elle en rencontrait avec son Papa. Elle était bel et bien admiratives du pouvoir qu'avaient ces gens là de faire naître quelque chose de leur corps, quelque chose qui vivrait à travers les autres, sans même que leurs auteurs soient présents. La musique pouvait retentirent dans les têtes, suivre son chemin, évoluer et rassembler des foules. Et puis c'était vraiment beau des fois, quand même.

Miaelle se demandait si la jeune femme était une musicienne, chanteuse, ou tout autre forme d'art des rues. Apparemment elle aimait bien chanter, mais est-ce qu'elle chantait bien ? Question existentielle très importante qui fut masquée par l'impact qu'eurent sur la petite fille les arguments de la noiraude, à propos du respect de la vie. Elle releva le menton et lança, de sa voix claire, mais sans animosité :


- On commence les rêves par où on peut, c'est mon Papa qui disait ça. C'est sur qu'entre rendre tous les gens gentils, et la guerre qui ravage les villages, il y a un fossé qu'on peut pas combler tout seul. Surtout quand on est petits. Mais si personne fait rien, ça changera jamais. Tu penses que c'est pas bien d'essayer de faire des choses trop dures ?

Et ce n'était pas une question rhétorique. La petite s'intéressait vraiment à ce que l'autre pouvait penser, non pas par altruisme, mais il lui fallait connaître l'ennemi et ses mentalités pour pouvoir commencer quelque chose. Elle croisa les yeux ambre foncé, et y vrilla son regard, passionnée par ses paroles, par la maturité qui, malgré son très jeune age, pulsait au travers.

- Moi j'veux que tout le monde respecte la vie. Après, tout découle de ça, y a besoin de rien d'autre.

Mais personne n'avait été gentil avec elle. A part son Papa et Marlyn. Elle était la petite assistante, la bouche de plus à nourrir, l'enfant blafarde avec ses grands yeux qui faisaient peurs, et ses marques aux poignets et cheville. Des gens leurs avaient jeté des cailloux, souvent, alors même qu'ils avaient soignés leurs amis. Mais on ne pardonnait pas facilement à quelqu'un de supérieur, qui n'acceptait pas de rester dans le village pour soigner tout le monde. On acceptait pas de voir que quelqu'un de très intelligent vivait dans la pauvreté et refusait toute aide. Non, on n'acceptait pas parce qu'on prenait ça pour du mépris, de l'arrogance, et cela suscitait la haine. Alors quand son Papa demandait à être payé, des fois, on leur jetaient des cailloux. Les hommes disaient qu'il ne fallait pas s'encombrer d'une petite fille pour une vie d'ermite, et les femmes disaient que pour la petite il ne fallait pas vivre comme un ermite. Qu'importe le bonheur des deux protagonistes, c'était la loi, c'était comme ça.

- Y a trop pas assez de gens pour être gentil, si tu veux mon avis. Sinon il faudrait pas être grand pour être respecté. Y aurait pas besoin que tout soit écrit. Et pi tu dis que y a des gens à la pelle qui respectent les petites filles, alors pourquoi moi on me lance des cailloux, pourquoi on me méprise et pourquoi on me laisse mourir de chagrin ? J'veux que le monde soit gentil, parce que personne n'a été gentil avec moi sauf Papa et Marlyn.

Elle n'avait pas conscience de la portée de ses paroles. Les faits étaient clairs, concis, et elle ne cherchait même pas la pitié. Mais le nom de Marlyn devait résonner dans les cœur de tous, après la bataille, après la tuerie et l'enfer. Mais ça, Miaelle ne le savait pas, puisqu'elle ne savait pas que Marlyn était l'instigatrice de tout ce carnage. Après tout, Marlyn était un ange, une personne belle à l'intérieur, une femme qui avait fait jaillir la lumière pour la petite fille terrorisée qu'elle était. Elle voulait changer le monde, pour que tout le monde soit comme l'idéalisation qu'elle se faisait de la mentaï.

Mais avant ça, l'autre avait raison, il lui fallait plus de force, plus de bravoure, plus de panache. Et son Papa n'avait pas voulu qu'elle apprenne à se battre, pourtant en y réfléchissant, c'était la seule solution. Elle était trop jeune pour avoir un don de dessin, trop jeune pour être marchombre. Trop jeune et trop petite. Et trop faible. Et trop fragile.

- Mais t'as raison, j'sers à rien. J'suis trop petite. Ton respect, j'le mérite surement pas.

Une grosse larme perla au coin de l'œil. Tout était de sa faute. Lorsqu'ils avaient subits l'attaque des bandits, c'était pour elle que son Papa s'était battu, et il avait été blessé parce qu'il devait la protéger, et il avait décidé de venir dans l'Académie parce que c'était trop dur de la protéger, et il était mort parce qu'ils étaient venus dans l'Académie, parce qu'elle avait dit d'accord...
Tout était de sa faute. Elle leva la tête vers les cieux, et murmura, de la douleur plein la voix, de la souffrance plein les larmes :

- c'est d'ma faute si Papa est mort...




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MessageSujet: Re: On s'entrecroise, petites fleurs aux liannes tressées. [Terminé]   Mer 11 Mai 2011 - 12:12

C’est qu’elle avait de la force, au bout de ces tubes blancs qui lui servaient de bras. La tristesse, la colère, l’envie de se battre contre toute cette injustice et ce monde bien trop immense était une impulsion plus puissante que les simples muscles. Shawna s’était accroupie, appuyée seulement sur ses orteils, et lorsque la fillette propulsa le trop plein de tout jusqu’aux bouts de ses doigts écartés, Shawna bascula en arrière pour finir sur les fesses, se rattrapant en mettant ses bras en arrière. Et elle resta par terre, à regarder l’enfant se recroqueviller comme une coquille de noix, ses yeux noisette perçants de compréhension. La situation était éclatante de vérité, et si la petite fille avait essayé d’utiliser des mots pour dire ce qu’elle ressentait, elle aurait été loin, très loin de toucher Shawna comme le fit l’image de ce visage tordu par les émotions, l’élan de ses doigts, l’emportement de son corps, et puis le sursaut de peur, après, les yeux qui se ferment et la tête qui rentre se cacher dans le cou, comme par réflexe, pendant le basculement. Les bras qui se lèvent pour protéger la tête, barrage tanguant contre les flots d’une douleur éventuelle. Shawna la vit aussi, cette douleur. Elle vit sa main brune se lever, et la claque partir, comme elle devait le faire dans l’imaginaire de la gamine, et les doigts réels de Shawna se resserrèrent sur la terre et les brins d’herbe écrabouillés sous ses paumes, les muscles tendus comme une corde sur le point de lâcher, ses mains si contractées qu’elles semblaient de bois, tellement elles étaient durs.

Ce fut une élancée aussi, en voyant la frayeur tenter de fuir dans tous les sens, changeant sans cesse de direction sans savoir où partir pour trouver l’échappée, et que les lèvres s’entrouvrir, laissant voir les dents de lait, la langue, et le gosier. Une élancée. Ses bras se plièrent, et poussèrent à son tour, pour basculer dans l’autre sens et se retrouver à nouveau en équilibre sur ses pieds, un bref instant entre chien et loup, et puis après la lancée, il fallait bien terminer le mouvement, et elle tomba à genoux. C’était physique, chimique, et elle ne sut pas ce qu’elle faisait avant de le faire. Sa main vint recouvrir la moitié du visage de la petite fille, pour ne plus y laisser voir que les immenses yeux océan, bouffant et la bouche, et le petit nez, et les joues. Tais-toi. Ne crie pas, je suis là. Les muscles se détendirent, le visage recula, la bouche resta entrouverte, mais plus pour former un cri, et Shawna baissa la main. La crise de la fillette lui fit comprendre toute l’étendue de sa solitude, de sa peur continuelle, et elle ne dit rien, ne bougea pas, se contentant simplement de la regarder.

Elle eut l’impression que le temps se disloquait. La crise n’était qu’une parenthèse, que la sirène referma de quelques mots qui se rattachaient à la conversation, comme si celle-ci n’avait jamais été arrêtée, formant un pont au dessus du sable qui coulait des sabliers, un pont par-dessus les bras des fleuves, et au dessus des pensées. Les enfants avaient encore cette capacité de faire le tri des souvenirs, celle de gommer les cauchemars d’un simple mouvement mental, et de se remémorer les rêves à volonté, et même à les continuer, en éveil. Alors Shawna se laissa porter, et ne chercha pas plus loin, dans un sens ou dans un autre. De toute façon, elle ne voulait pas savoir. Elle ne voulait pas savoir pourquoi l’ondine avait peur des autres ni voir les images qui défilaient dans son boîte crânienne, et elle ne voulait pas savoir pourquoi elle l’avait tue, non plus. Si c’était par égoïsme, pour ne pas se faire briser les tympans par un cri suraigu, ou si elle avait répondu à la détresse d’un enfant en plein naufrage – sa gesture l’avait effrayée, tellement elle ne s’y était pas attendue. Shawna, elle restait détachée, ironique, moqueuse, quand les autres avaient besoin d’elle. Et puis elle tendait la main en râlant. Mais là, on avait eu besoin d’elle, et elle avait réagi au quart de tour pour une inconnue, même pas pour sa famille, et ça l’effrayait. Elle ne savait pas exactement quoi – une impression de pente de déboulement, un vide, une faiblesse, peut-être, et en même temps… mais non, elle ne voulait pas savoir, ne voulait pas réfléchir au pourquoi du comment. C’était… comme ça, c’est tout.

Elle savait vraiment trop de choses, cette petite. Une véritable érudite… Qui est-ce qui cherche à savoir pourquoi les cigales chantent ? Shawna se moquait des cycles de reproduction des insectes comme de sa première chaussette. Tout ce qu’elle savait, c’est qu’on entendait les cri-cri-cri-cri-cri en plein été, et que cigales et criquets s’alternaient pour jouer le fond sonore de la chaleur, de la résine, des longues journées bleues et des soirées agréablement rafraichissantes. Shawna aimait l’été comme jamais. Comme elle aimait chanter, des ritournelles du hasard, des ballades connues, des airs de grands chemins et des notes un peu rances. Ca la mettait de bonne humeur, et ça la partageait. Ceux qui écoutent les mêmes sons sont emportés dans un autre monde, dans une autre bulle où ils sont sur la même vibration, sur la même émotion, le même ressenti, la même longueur d’onde. Mais la petite n’aimait pas chanter. Ce qui n’était pas grave, parce qu’elle n’avait pas à faire ce qui ne lui plaisait pas, et qu’elle avait l’air de savoir écouter, quand même, et c’était encore plus important. Elle lui laissa le dernier mot, n’ayant aucunement l’intention de la faire changer d’avis, et sachant parfaitement que le débat était stérile – peut-être changerait-elle d’avis, en grandissant, mais pour l’instant, elle savait ce qu’elle voulait, et être sûr de ses frondaisons était la seule chose qui comptait, à ce niveau.

Mais la fillette voyait grand, elle voyait grand comme un baobab, ou comme l’horizon marin lorsqu’il n’y a rien pour voiler le regard. Elle avait des rêves immenses, le genre de rêves que Shawna piétinait depuis sa tendre enfance à coups de pragmatisme, et elle s’assit par terre, en attendant qu’elle finisse de dérouler ses songes utopiques. Tout le monde ne respecterait jamais la vie, ce n’était tout simplement pas dans la nature des hommes. Et puis pourquoi la respecter ? Pourquoi la vie serait-elle une valeur suprême ? Pourquoi respecter des gens méprisables, qui faisaient tout pour prouver qu’ils ne le méritaient pas, des gens arrogants qui prenaient les autres de haut, qui laissaient les fillettes se perdre dans les ruelles, trop obnubilés par leur propre existence pour remarquer celle des autres ? Pourquoi respecter les indiscrets qui s’octroyaient les histoires des autres dans le simple but de gonfler la leur ? Celle des hypocrites, qui sourient en médisant, et pour qui les malheurs des autres craquent sous la dent comme des bonbons au miel ? Les existences ne méritaient pas le respect, trop percées de corruption de toute sorte. L’humanité était pitoyable. Et la vie en elle-même… Qu’est-ce que ça changeait ? Ils finiraient tous dans des tombes. Quoique non, ils n’auraient probablement pas cette ‘chance’ – bouffés par la charogne, ou brûlés au bucher. Tout le monde meurt. La vie n’est en rien sacrée. Elle était peut-être gonflée de sensations, de personnes en qui elle tenait énormément, de chansons, de soleil, de prunes et de plein d’autres bonnes choses, mais elle n’était pas sacrée.

Shawna ne dit rien de ce qu’elle pensait, pourtant, attendant que la petite finisse, mais quand celle-ci prononça cette dernière phrase, ce fut l’alarme à nouveau dans le corps de l’itinérante face à ce trop plein de détresse.

- Ah non, tu ne vas pas te mettre à pleurer.

Elle ne pouvait pas, Shawna. Elle n’aimait pas aider les autres, avaient les larmes en horreur et préférait se pendre plutôt que de proposer un bisou magique à un môme qui chiale, c'était juste niais et futile, même si les trois quart du temps ça avait l'étrangeté de fonctionner. Elle, elle était trop brusque, ne faisait pas assez attention, et puis ça l’agaçait, quand ils se mettaient à pleurer pour un rien. Sauf qu’elle, elle ne pleurait pas pour un rien. Et c’était pire. Ce n’était pas son rôle, de la consoler, c’était celle de ses parents, sauf qu’elle n’en avait plus. Il avait dû mourir pendant la bataille, le bonhomme. Et si la fillette n’avait pas de mère, cela faisait déjà un certain temps qu’elle vagabondait en solitaire. Pourquoi personne ne s’était occupé d’elle ? Elle n’était pourtant pas invisible, si ? Ca devait se remarquer, une fillette qui se balade toute seule dans l’académie. Personne ne se posait jamais de questions ? Les gens étaient-ils si obnubilés par leurs propres vies, qu’ils ne remarquaient même pas les petits êtres à la lisière de leur vision ? Où avaient-ils remarqué, et décidé d’ignorer les appels ? Les gens étaient tellement lâches. Tellement égoïstes. Parce que ce n’était pas leur responsabilité, que ce n’était pas obligatoire, et que ça ne les arrangeait pas, ils ne tendaient pas la main.

Elle non plus, elle n’avait pas envie de s’en occuper, de cette gamine. Elle avait autre chose à faire, n’avait pas besoin de l’avoir dans les pattes. Mais c’était dégueulasse, de la laisser là. L’indifférence des regards était pire que les cailloux de la haine. Elle avait besoin de quelqu’un, et il n’y avait personne. Ce serait tellement facile, de hausser les épaules, de lui dire ‘finalement, je reprends mon mouchoir’, et de l’abandonner comme tous les autres. Tellement facile. Est-ce que cette Marlyn était morte, elle aussi ? Shawna était arrivée après la bataille et n’avait pas vraiment écouté les histoires, levant les yeux au ciel à chaque fois que des références poignantes de tristesse étaient faites, trop ancrée dans son petit monde pour véritablement se sentir concernée. Elle n’avait pas retenue ce nom, qui n’avait dû être prononcé qu’à demi-mots, par allusions ombragées, et elle n’avait pas compris. Mais dans tous les cas, Marlyn n’était pas là – et Shawna ne voulait pas être comme les autres. Alors elle s’approcha à quatre pattes, puis passa les bras autour de la petite fille, doucement pour ne pas l’effrayer, et la serra contre sa poitrine, comme elle serrait parfois Estel, quand sa petite cousine lui sautait dans les bras.

- Tu racontes n’importe quoi.

Elle ne savait pas ce qui s’était passé, comment il était mort, et le rôle de la fillette dans l’histoire. Tout ce qu’elle savait, c’est que ça ne pouvait pas être sa faute. Elle se balança, un peu, berçant la gamine entre ses bras, en parlant au tronc en face d’elle. L’écorce formait des entrelacs nuancés, et elle en suivait les lignes des yeux.

- Qu’on ne fasse rien ou qu’on fasse quelque chose, ça change rien – si tu veux faire l’impossible, tout ce que tu récolteras, ce sera des déceptions. Les gens ne seront jamais gentils, alors plutôt que d’essayer de les changer, apprends à t’en défendre, et à trouver ceux qui le sont. Moi j’m’en moque. Le monde il est comme il est, et puis voilà. C’est pas des gens qui lancent des cailloux qui vont m’empêcher de danser et de leur tirer la langue. Elle est où, Marlyn ? Pourquoi t’es pas avec elle ?

Peut-être qu’elle pouvait la lui ramener. Comme ça la demoiselle ne serait plus toute seule, la bohémienne n’aurait pas à s’en occuper et elle n’aurait pas à supporter le poids de la lâcheté qui consistait à l’abandonner là. Une pierre trois coups.

[Edition à volonté, je ne sais pas si Miaelle se serait laissée faire]


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MessageSujet: Re: On s'entrecroise, petites fleurs aux liannes tressées. [Terminé]   Jeu 16 Juin 2011 - 9:46

Le chagrin lui pinçait les lèvres, comme si une force extérieure voulait convertir sa bouche en un puits de tristesse, à la gorge trop étroite pour laisser passer autre chose qu'un torrent rendu furieux par le goulet qui précipitait les flots. Elle ferma les yeux, fort, très fort, alors qu'elle se contraignait au calme, s'exhortait, en vain, à retrouver un souffle normal. Sa respiration devenait sifflante. Le larmes montèrent, derechef, à l'assaut de ses yeux, noyant l'océan pour les noyer, semblait-il, jusqu'aux cieux. L'eau salée s'entortilla autour des cils, traçant contre le charbon de fluides arabesques scintillantes, comme une dentelle trouée, le sel rougissait les prunelles, et les paupières se gonflaient. Mais lorsque, à cet instant d'équilibre absolu où le temps se cristallisait sur les tempes et que les larmes semblaient prêtes à dévaler l'albâtre des joues, perles salées à mi chemin entre cils et peau, la noiraude s'approcha pour la prendre dans ses bras. Une seule larme roula, tandis que les autres refluaient vers les profonds abysses de tristesse que Mia conservait dans l'infini de ses prunelles bleues.

L'étonnement sauva probablement Shawna d'une nouvelle crise de larme. Le geste semblait si instinctif, et contrastait tellement avec ce que la jeune femme avait pu montrer de son comportement, que Mia ne pensa pas tout de suite à se débattre pour fuir ce contact étroit. Mais, la surprise passée, elle sentit monter en elle la violence qui lui permettrait de se dégager de l'étreinte. Elle arma ses bras, contracta ses muscles... Et laissa tomber sa tête contre la poitrine de Shawna, alors que celle-ci, dans un autre élan incompréhensible, venait lui caresser la tête du bout des ongles, démêlant les cheveux longs.

Elle n'y pouvait rien. Ce geste c'était celui que Marlyn avait eu lorsqu'elle était tombée sur elle de fatigue et que la détresse noyait toute autre perception. Ce geste avait été le premier geste tendre de la femme qui l'avait sauvé des ténèbres. Mais par dessus tout, c'était son premier souvenir, alors que le feu rugissait autour d'elle, et que son Papa l'avait tiré de leur morsure ardente. Elle avait serré de toute ses forces la poitrine de son sauveur, noyant son visage sur sa peau, et le premier reflex d'Aëhl avait été de lui caresser les cheveux avec une tendresse qui avait chaviré le coeur de la petite fille.

Alors, malgré la tristesse qui l’empêchait de penser, malgré la solitude qui avait été la sienne pendant si longtemps, malgré sa colère vis-à-vis des gens qui en avaient été la cause, malgré la crasse qui maculait ses ongles et malgré l’absence d’amour qu’elle éprouvait pour Shawna, elle se laissa aller dans ses bras, savourant, par delà la cruauté du monde qui faisait plier ses frêles épaules, ce moment de paix et de tendresse affectée que lui témoignait la jeune femme, la première depuis de nombreux mois. Elle avait posé son oreille sur son sein gauche, et elle écoutait à travers le tissu le tambourinement incessant et mouillé de ce cœur qui pulserait jusqu’à la toute fin. Et aussi parce qu’ele était éreintée, constamment, et plu encore par cette journée riche en émotions, elle agrippa le tissu de ses petites main et serra, serra, pour se ferrer à ce corps qui lui témoignait la tendresse dont a besoin tout enfant pour pouvoir grandir.

Ses larmes ne coulaient pas. Elle sentait l’odeur de Shawna, ses paroles qui soufflaient comme un vent chaud dans ses oreilles et venait panser les cris stridents qui parcouraient son cerveau en permanence. Ses mains noires allaient et venaient dans son cuir chevelu, et la petite Mia ferma les yeux pour savourer le bien-être qu’elles faisaient naître sur sa tête, se laissant bercer par le doux balancement que la noiraude imprimait à leurs deux corps entrelacés.

Mais, alors même que l’esprit de Mia était envoûté dans un voile de coton, les paroles de la jeune femme l’interpellèrent. Sa vois s’était fait douce, plus sourde, plus agréable que lors de leurs premiers échanges, comme si le sérieux de ses convictions pouvait la rendre moins agressive, plus humaine. Mais surtout, c’était une autre approche que la petite fille entrevoyait dans les paroles de Shawna. Etre plus forte. Se faire respecter. Et si ce n’était pas le cas, avoir le pouvoir de n’en avoir rien à faire. Et puis retrouver Marlyn. Et être utile, enfin. Ne plus être faible. Devenir forte.

Miaelle releva les yeux, soudain parfaitement réveillée. Tout en réfléchissant à toute allure, elle se dégagea des bras de la jeune femme, sans la brusquerie habituelle des enfants cependant, et se mit à faire les cents pas devant l’arbre, en prenant garde de ne pas écraser les petites fleures qu’elle avait replanté.

L’esprit des enfants était ainsi, à passer du coq à l’âne, sans cesse, obnubilé par un présent qui prenait son pouvoir dans l’instant, sans autre considération extérieure. C’était un pouvoir que les adultes, avec le temps, l’âge, la sagesse, tout ce que vous voulez, oubliaient, perdus dans leur cocon de devenir plus que leur être propre.

Miaelle réfléchissait donc, à toute allure. Parce que son choix n’était pas facile, mine de rien. Elle voulait apprendre à se battre, à être forte, tout en redoutant la violence qui l’angoissait immanquablement. Et puis, son Papa lui avait bien dit qu’il ne voulait pas qu’elle se batte, il le lui avait formellement interdit, et même s’il n’était plu, elle ne pouvait se résoudre à lui désobéir, par delà même la frontière de la mort. Mais si elle avait su se battre, être utile à son Papa, elle aurait pu l’aider à s débarrasser des agresseurs et il n’aurait peut-être pas voulu venir dans l’Académie, et il serait peut-être encore en vie. Miaelle serra les poings de colère au souvenir de son Papa tâché du sang des bandits. Pouvait-elle réellement apprendre à se battre avec l’interdiction de son Papa sur ses épaules ? Et puis, si c’était possible, parviendrait-elle à trouver la force physique nécessaire ? Elle n’avait que 10 ans, les bras plus minces que des bâtons et les genoux écorchés à force de tomber. Serait-elle vraiment capable ?

Perdue, elle s’arrêta de marcher, ne sachant pas vraiment depuis combien de temps elle était là à réfléchir, sans plus se préoccuper de Shawna. Mais lorsqu’elle la chercha des yeux et qu’elle rencontra les siens qui brillaient dans son visage basané, elle fut étonner de voir l’intérêt s’y refléter.

En même temps… Shawna était libre, elle. Toute son attitude exprimait la liberté de mouvement, la liberté tout court, même au profit de celle des autres. Shawna était forte, elle avait de l’expérience, et malgré tout elle état gentille. Miaelle ne l’aimait pas vraiment, trop d’inconnues se bousculaient dans son analyse, mais, et elle le ressentait profondément, elle la respectait pour ce qu’elle était. Un idéal à atteindre. Un jour…

- … Je serais comme toi.

Mia ouvrit grand les yeux quand elle se rendit compte qu’elle avait parlé tout haut. Mais elle n’était pas gênée, elle n’était pas assez mature pour cela. Au lieu de rougir, elle dévisagea, presque impoliment le visage noir, comme pour s’imprégner de ce que la jeune femme dégageait. Il y avait une force pas croyable dans ce visage, mais cette force était trop brute pour que la petite se sente complètement à l’aise en sa présence. Cette brutalité empêcherait sans doute Mia d’aimer Shawna comme elle aimait Marlyn, mais elle la respectait peut-être plus que n’importe qui.

Elle se remit à faire les cents pas, avant de s’arrêter soudain lorsque Shawna prononça le nom de Marlyn. Dans un flash elle revit le visage ravagé lui dire adieu, et elle eu de nouveau envie de pleurer. Mais la perspective d’un nouveau but à atteindre lui fit serrer les dents, et sa colère anima une volonté qu’elle aurait cru absente de son corps avant ce moment là. Sans se tourner vers la jeune femme elle dit :

- Marlyn c’était ma grande sœur adoptive. Elle est partie pendant la bataille en me demandant de ne pas la suivre.

Mais même pour ça, elle ne lui en voudrait jamais. Parce que Marlyn était un ange, son ange de lumière et qu’elle avait sans doute fait ça pour son bien. Les yeux de Mia brillèrent d’adoration au souvenir de la mentaï. Elle continua cependant, sur le chemin précédent de sa pensée :

- J’voudrais apprendre à me battre pour être forte comme toi. Comme ça j’aurais pu peur qu’on me lance des cailloux, et je pourrais faire ce que je veux. Je serais plus inutile. Mais…


Se confier à l’inconnue ? Après tout, c’était l’idole qu’elle avait envie d’imiter, son modèle d’avenir. Alors elle continua, plus doucement, parce que ses paroles contenaient beaucoup d’émotions et de souvenir :

- … Mais Papa il ne voulait pas que j’apprenne à me battre. Il voulait que je reste pure.


Elle avait baissé les yeux un instant. Lorsqu’elle retrouva à nouveau les deux noisettes attentives, elle prit une inspiration et demanda :

- C’est quoi le mieux, à ton avis, que j’apprenne à me battre mais que je désobéisse à mon Papa, ou bien que je trouve autre chose, au risque de me perdre encore une fois ?


Ses yeux exprimaient l’indécision la plus totale. Dans son esprit, obéir à un mort au risque de mourir était on ne peu plus envisageable. Elle avait besoin d’un avis extérieur.


- Tu crois que je pourrais être capable d'apprendre à me battre ?


[enfin je trouve le temps de poster comme il faut ^^ j'espère que ça te plaira ! je savais pas trop quoi faire d'autre pour la fin, donc si tu trouve que tu n'a pas assez de marge de manœuvre je peux éditer !! ]


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MessageSujet: Re: On s'entrecroise, petites fleurs aux liannes tressées. [Terminé]   Mar 21 Juin 2011 - 16:57

[Comme tu le vois, j'ai largement matière à répondre et c'était encore un vrai petit bonheur à lire, merci infiniment I love you ]

Les bras de Shawna retombèrent sur ses flancs, maladroits, lorsque la petite fille mit fin à l’étreinte, et elle resta, un instant, comme égarée – pas comme ces animaux perdus qui ne savent pas vers où courir pour s’échapper, pas comme un enfant en pleine forêt qui ne voit, en levant la tête, que des troncs vertigineux qui se ressemblent tous et les cimes qui recouvrent le ciel d’une couverture parsemée, les larmes lui montant aux yeux devant ce vaste inconnu qui s’étend de tout côté comme un labyrinthe dont il ne sortira jamais, mais plutôt comme un voyageur qui, arrivant à une bifurcation, hésite à suivre les traces d’un chariot vers la gauche ou celui d’un cavalier solitaire vers la droite. Sa paume vint se poser sur la terre meuble recouverte de minuscules pousses d’herbe, et elle pivota sur sa main pour se retrouver dos au tronc, et s’appuyer contre l’écorce rêche. Les jambes pliées devant elle, elle posa ses bras sur ses genoux, laissant ses mains pendouiller au dessus de ses mollets en suivant les allers et venues de la gamine des yeux. Ses fins sourcils froncés au dessus des flaques océanes prenaient vie, creusant son front de deux plis au dessus de son nez, et la réflexion devenait visible, les engrenages en marche, les roues en plein élan, tournant à une vitesse hallucinante. Le petit bout qu’elle était semblait sur le point de toucher l’aile d’un papillon du doigt, et il n’était plus question que de savoir si les ailes qui battaient allaient s’envoler avant qu’elle ne l’effleure, ou si elle allait pouvoir sentir la douceur de son contact. Sur le point de trouver quelque chose, de comprendre, et de choisir. Toutes les étapes précédents la décision marquaient son visage les unes après les autres, frappantes, cassantes. Chaque mouvement modifiait son expression, et Shawna attendait, tranquillement, qu’elle en arrive à sa conclusion. Et elle arriva, comme un déclic, lorsque l’orpheline croisa à nouveau son regard, et que Shawna l’accrocha, sans le lâcher, attendant qu’elle parle, ses lèvres à elle closes d’humidité, alors qu’elle respirait amplement par le nez.

La conclusion n’était pas celle à laquelle elle s’attendait, mais elle ne bougea pas, la colonne toujours appuyée de travers sur le tronc. Elle avait presque envie de rire, mais pas vraiment. Un modèle, elle ? Cette idée n’était jamais passée par la tête de personne. Shawna avait parfaitement conscience de l’image qu’elle renvoyait, pour les autres – « C’est une brise-burnes, une casse-burettes un cauchemar diurne une trouble fête », comme disait la chanson. La chieuse de service, celle qui parle trop fort, celle qui est vulgaire, qui n’en a rien à foutre des autres et piétinent les orteils de tout ceux qui ne se dégagent pas sur son passage, une tronçonneuse d’une autre époque, le rire gras qui grésille loin avant qu’elle n’ait tourné au coin du couloir, le corps aux traits de fusain grossiers fusillés de sarcasme et percés d’ironie. La tarée, qui rentre aux dortoirs après le couvre-feu et en sifflotant pour réveiller tout le monde, s’il vous plait. Celle qui crache ses noyaux de cerise du haut du chemin de ronde, et qui rit, rit, rit, quand les passants râlent et lèvent la tête vers les créneaux. Celle qui dit ce qu’elle pense, franche, cassante, méchante, même, et qui envoie balader tous ceux qui l’agacent un peu. Celle qui n’a pas honte de pousser les gens contre le mur, et qui n’a pas peur de se prendre un poing dans la figure. Qui se moque de vexer, de blesser, de se moquer et d’être moquée. Apprentie turbulente, difficile, capricieuse, elle était probablement celle que les enseignants appréciaient le moins, incapables qu’ils étaient de garder son attention plus de quelques instants, de taire ses critiques ou d’orienter sa concentration. Elle n’était pas l’un de ces gentils moutons qui suivent le troupeau et ne s’écartent jamais du chemin, qui n’ont même pas besoin de l’approche du chien de berger pour faire ce qui est attendu de lui. Elle passait son temps à faire le contraire de ce qu’on attendait d’elle, désobéissante, irritante. Et ça lui plaisait bien ; elle faisait ce qu’elle voulait, quand elle voulait, comme elle voulait, et si les autres s’en plaignaient, tant pis pour eux, ils n’avaient qu’à se promener plus loin.

Son existence était insolence.

Alors que quelqu’un la prenne comme modèle… Elle, ça lui donnait envie de rire. Les autres, elle les entendait déjà crisser des dents. Même ceux qui l’appréciaient ne voudraient surtout, surtout pas croiser un double d’elle ; une, c’était déjà beaucoup trop. Sauf son père, peut-être. Son père, s’il avait entendu l’enfant, là, et s’il l’avait vue dans les bras de la bohémienne juste avant – il aurait eu l’un de ces sourires cabalistiques dont il avait le secret, ce sourire fermé étiré sur la droite et qui lui bouffait les yeux en les plissant joyeuseument, celui qui lui donnait envie de lui crier dessus parce qu’il voulait dire « je suis fier, mais je ne te dirais pas pourquoi. » ou, parfois, « Tu as bon cœur, en fait, et tu viens encore de le prouver, que tu le veuilles ou non… » Oui, il aurait été heureux, d’entendre Miaelle. Comme si ça voulait dire que Shawna grandissait. Qu’est-ce qu’il pouvait l’agacer, à toujours croire en elle. Ce n’était pas Shawna, qui grandissait, c’était la gamine…

Mais le ricanement resta en travers de sa gorge, et ses yeux étaient toujours fixés sur cette frêle fillette, enracinée sur ces deux pieds, à la peau pâle et sale, et les cheveux tout aussi crasseux. Il resta en travers, aussi, parce qu’elle pouvait le voir, en elle. Dans la courbure obstinée de ses lèvres, dans le froncement boudeur de son nez, dans les paupières fixes et le regard droit qui ne biaisait pas, jamais, et observait avec une profondeur presque dérangeante. Elle était petite, encore. Elle était pleine à ras bord de rêves, de chimères, d’espoirs et de piètres vœux, elle ressentait l’injustice de cette planète avec une ardeur affolante, mais il y avait une volonté inébranlable dans sa manière de se tenir. Les animaux blessés sont peut-être faibles, mais c’est dans leurs yeux que l’on trouve le plus de vivacité, d’attention, et ils n’attendent que l’approche imprudente de leur chasseur pour leur mordre le muscle de toute leur force. Elle la voyait bien comme ça, la petiote ; elle s’approchait, on la poussait par terre, elle pleurait, et puis elle se relevait et titubait plus loin, et ça recommençait. Elle se relevait. Systématiquement. Une force, qui vibrait dans le blanc de ses yeux, dans les lignes de son menton, et jusqu’aux croissants de kératine qui lui servaient à gratter la terre, à l’occasion. Peut-être qu’elle y arriverait, finalement à sauver les fourmis. Métaphoriquement. Suffirait qu’elle tue tous ceux qui osaient les écraser de son regard, et la culpabilité les rongerait aussi fort que brûle le feu qui sort des narines du Dragon.

Marlyn était à barrer de la liste, par contre. Sœur ou non, elle était partie la Dame savait où, et Shawna voyait mal comment elle pourrait lui ramener la brune et si elle accepterait de la prendre avec elle, seulement, alors qu’elle l’avait déjà abandonnée une fois. Si elle l’amenait à Jehan, il dirait probablement qu’elle était trop petite pour être élève et la virerait de l’Académie, et elle n’aurait plus qu’à traîner dans les ruelles ou à se faire ramasser par le Chœur… Ces derniers s’en occuperaient, la logeraient, nourriraient, blanchiraient, vêtiraient. C’était peut-être le mieux, pour elle, mais allez savoir, Shawna ne l’y voyait pas. Elle n’avait pas confiance. La charité, c’était bien beau, mais elle n’y croyait pas. Comme du papier de soie, qui cacherait un néant béant, derrière, elle ne pouvait le voir que comme un organisme chosifié qui, à force de collectionner les estropiés, en oublie les handicaps de chacun. C’était d’une famille, qu’avait besoin la petite, surtout. Le Chœur, l’Académie – piètres endroits pour remplacer l’affection qu’il lui manquait. Et bien, elle continuerait à déambuler dans les couloirs, à se prendre dans les jambes de ceux qui sont trop pressés, à défaut de mieux. Shawna ne pouvait pas faire grand-chose pour elle, tous les siens étaient de l’autre côté de Gwendalavir. Quoique.

De toute façon, elle voulait apprendre à se battre, et il n’y avait qu’ici, qu’elle avait une chance d’apprendre. Partout ailleurs, on la rejetterait, soit parce qu’elle était trop petite, soit parce qu’elle était une fille, soit les deux. Les Frontaliers acceptaient les guerrières, et les prenaient tôt sous leurs ailes, mais ils restaient beaucoup entre eux, et n’aimaient pas les étrangers. Il n’y avait que l’Académie, qui acceptait tout le monde. Déjà elle avait eu du mal à trouver un maître et n’était toujours pas satisfaite de sa situation précaire d’apprentie, alors une gamine de dix ans, n’en parlons pas…

Une gamine à principes, en plus. Qui obéissait aux macchabées. Elle était mal barrée. Shawna bascula sa tête en arrière, pour que son crâne touche l’écorce aussi, laissant ses cheveux de perles colorées s’accrocher à l’écorce, et ferma les yeux. Ce n’était jamais à elle, qu’on demandait son avis. Elle, on lui disait plutôt de se la boucler, et elle le donnait quand même. Habituellement, elle se moquait de ce qu’on faisait de ce qu’elle disait, aussi. Elle blâmait la stupidité de ceux qui étaient assez stupides pour l’écouter lorsque ça tournait mal, et ramassait modestement les fleurs lorsqu’elles tournaient bien grâce à elle. Ou pas. L’indifférence était une belle étoffe aussi. Sauf que la fille dont les yeux lui rappelaient tant le grand océan du sud allait l’écouter. Probablement. Et que si elle disait n’importe quoi, comme d’habitude, il faudrait qu’elle vive avec la certitude de l’avoir paumée sur les épaules. Pas sûre de pouvoir le supporter. Ce n’était pas un trésorier arrogant, une aveugle hypocrite, un noble hautain, une domestique égocentrique ou un guerrier buté, qui lui faisait face, c’était une petite fille qui ne savait pas quoi faire de ses mains, mais qui avait la plus belle volonté du monde. Elle voulait la suivre, marcher dans ses pas ; et Shawna, si elle s’assumait complètement et ne changerait son attitude pour rien au monde, n’était pas certaine que ce soit un bon conseil que de l’encourager dans cette direction. La tête quitta son support pour se tenir d’elle-même, les yeux noisette vinrent scruter la fillette, et puis elle prit sa décision.

- Mon papa non plus, il veut pas que j’apprenne à me battre.

Vérité. Elle lui raconterait son histoire, et puis Miaelle déciderait d’elle-même, après, ce qu’elle en ferait. Elle était peut-être petite, mais elle était assez grande pour savoir ce qu’elle voulait, et faire un choix.

- Il dit que je ne sais pas ce que c’est. Que j’imagine que c’est quelque chose de chevaleresque, de beau, mais que je me fais des illusions. Que c’est dangereux, violent, et que je ferais mieux de me sortir tout ça de la tête, au lieu de m’imaginer défendre les convois sur les routes. Y a d’autres personnes pour le faire. Et tu sais pourquoi il dit ça ? Pourquoi il pense que j’en suis pas capable, de me battre pour de vrai ?

La question resta en l’air, un temps, la voix s’égrenant vers les hauteurs, mais elle n’eut pas le temps de retomber complètement dans le silence avant que Shawna ne reprenne.

- Parce qu’il a peur pour moi. Parce que oui, c’est dangereux, que tu mets ta vie en danger en permanence, quand tu dois te battre, et il tient à moi. Il préfèrerait me voir en sécurité à l’intérieur des murs de la ville, ou derrière lui, parce que dans sa tête, c’est pas normal, que ça soit sa fille qui le protège, ça devrait être le contraire. J'sais pas s'il a raison. J'm'en moque. Ton papa, il tient à toi aussi. Ce monde là, il veut pas que tu y entres non plus. Mais c’est trop tard, non ? T’as déjà vu comment il était, et t’étais pas prête.

Shawna se hissa sur ses pieds, épousseta sa tunique, laissa l’arbre dans son dos en faisant un pas en avant.

- Y a plus personne pour te protéger. Mon père, il est pas d’accord avec ce que je fais, mais c’est pas pour ça qu’il m’aime moins. Tu trahis pas le tien en décidant d’apprendre à rester en vie.

Shawna la regarda encore. Pas superficiellement, mais vraiment, des pieds à la tête, ses bras minces, ses mains douces, ses jambes branlantes, ses genoux calleux, ses pieds boutés, ses épaules un peu rentrées, sa chemise flottante, son menton enfantin et le creux de son cou. Elle sourit, souffla par les narines dans un rire silencieux. La fille n’avait pas du tout le profil d’une combattante. Et pourtant…

- Ouais, t’es capable d’apprendre à te battre.

Elle avait la volonté pour, la persévérance, la force intérieure. Le temps ferait le reste. Les corps changent et se nourrissent. Mais elle avait une chose, encore, à préciser.

- Toi, quand on te jette un caillou, t’as mal et tu pleures. Alors que moi, ça me fait rire, tellement je les trouve absurdes. T’as qu’à rire, toi aussi. Mais être comme moi, ça veut dire lancer des cailloux, aussi, et se moquer des fourmis. Alors deviens pas comme moi. Sauf si t’as pas peur que la reine des insectes t’en veuille et lance tous ses soldats à l’assaut de tes chevilles.

Elle eut un nouveau sourire tordu. Etre comme elle et agir à sa guise, ça voulait dire ne pas se laisser lier par les autres, ne pas s’inquiéter des animosités, se moquer du nombre de personnes que l’on fait trembler de haine. Shawna n’aimait pas tout le monde, et tout le monde était loin d’aimer Shawna. Elle, elle l’acceptait allègrement. Mais c’était impressionnant, le nombre de gens qui avaient besoin d’être vus favorablement, à défaut d’aimés, de leur entourage. Et elle doutait que la petite soit de ceux qui ne mettent pas énormément d’importance, dans les pierres comme dans les mouchoirs des inconnus. Et puis le ton blasé était de retour, et si se furent à nouveau des conseils qui franchirent ses lèvres, ce fut de manière nonchalante, comme si elle parlait à un cheval, et que ça n'avait pas d'importance.

- Si tu veux que les gens te voient plus grande que tu ne l’es, faut marcher le menton haut, et faut pas te pousser pour laisser passer les autres. Toi aussi, t’as le droit de marcher dans le couloir, alors prends-le, ce droit, parce qu'on ne te le laissera pas si tu ne le réclames pas. T’es pas un fantôme. Ca existe pas, les fantômes. Et faut t’bouger, aussi. Genre commence par aller te laver. Et manger. J’ai faim. Tu crois qu’ils ont commencé à faire cuire les petits pains, ou il est encore trop tôt ?

Sa tête se tourna vers les bâtiments.

Qui a dit que seuls les enfants arrivaient à sauter du coq à l’âne, et laissaient le présent prendre le pas sur tout le reste ?


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MessageSujet: Re: On s'entrecroise, petites fleurs aux liannes tressées. [Terminé]   Jeu 30 Juin 2011 - 12:51

Déjà elle commençait à esquisser des plans dans sa tête. Parce que même si elle décidait d’apprendre à se battre, elle savait bien qu’elle aurait du mal à trouver un maître qui veuille bien d’elle. Elle attendait donc la réponse de Shawna, scrutant ses gestes comme pour les apprendre par cœur, et son regard fut attiré par les perles bariolées qui trouaient l’obscurité de sa chevelure comme des lampes solaires. La petite Mia était tellement perdue dans sa détresse et sa solitude qu’elle n’avait pas vraiment remarqué l’étrangeté de la femme qui lui offrait quelques minutes de sa vie. Mais elle était vraiment particulière, avec sa peau noire, ses yeux noisettes qui luisaient derrières les orbites, comme éclairés de l’intérieur, et puis ces perles, là, qui cliquetaient à chaque mouvement, qui dansaient dans les cheveux, qui ondulaient au rythme du vent…

En fait, et ça c’était pas évident pour tout le monde tant les adultes usaient de faux semblant en permanence, Shawna elle était comme elle était. Précisons : elle était mentalement comme elle était physiquement. Pas de masques, pas de plâtre pour blanchir son visage charbonneux, pas de poudre, pas de traits gommés par la constance ni de cils collés par les convenances.

Son existence était inconstance.

Parce que dans la constance il y a du plein, plein de plein contre lesquels on butte, trébuche ou se tord les orteils. Et dans l’inconstance, il n’y a que le ciel, l’air qu’on traverse sans s’encombrer des constances qui labyrinthent le sol et le rendent impraticable de routine et de quotidien. Shawna elle volait au dessus de tout ça, comme un soleil qui serait devenu noir et qui ne brillerait que par les perles accrochées dans ses cheveux.

Shawna, c’était la liberté et la force, le pouvoir d’éviter les cailloux et de rire lorsqu’elle était touchée. Miaelle ne respectait pas beaucoup de monde, elle aimait, certes, mais elle n’avait jamais songée à si elle respectait son Papa ou Marlyn. Mais ce qui était sur, c’était qu’elle respectait Shawna plus que quiconque.

Alors quand son interlocutrice prit la parole pour lui raconter – semblait-il – son histoire, elle se figea, les yeux attentifs grands ouverts, comme s’ils pouvaient mieux capter que ses oreilles les mots que Shawna lui offrait. Elle s’assit à même le sol, à genou, comme une petite fille sage qui écouterait un professeur. Après tout, la situation n’était pas bien éloignée d’un cours : La jeune femme lui apprenait son avenir, lui enseignait la vie.

Shawna ne saurait probablement jamais l’ampleur de l’attention que lui portait la petite fille à cet instant. Habituellement, déjà, Mia avait cette manière si particulière d’écouter totalement lorsque le sujet l’intéressait, elle se coupait alors de la réalité pour s’intégrer à la bulle personnelle du conteur et s’immergeait complètement dans l’histoire. Et cette fois ci, elle écoutait encore plus fort, tendant ses oreilles et ses yeux vers les mots comme une assoiffée vers une source d’eau fraîche, remplissant ses yeux de l’image de Shawna qui parlait, de ses lèvres qui bougeaient, des gestes qu’elle accompagnait de ses mains. Elle savait, confusément, que sa vie se jouait à cet instant là. Elle était trop petite pour se débrouiller toute seule, pour trouver sa voie sans se débattre à mort avec les fantômes qui la hantaient, trop jeune encore pour concevoir autre chose que les visions du monde que son père avait fait germé en elle, trop indécise pour prendre seule la décision de faire quelque chose de sa vie. Elle était dans une impasse, aculée par le fauve de la solitude, et Shawna arrivait, du ciel, se riait des crocs du loup, ricanait devant ses griffes, et offrait à la petite Mia une porte de sortie, et les armes dont elle avait besoin. Shawna, elle avait sauvé Miaelle.

Alors cette dernière écouta, écouta, écouta et décida de lui faire confiance et d’apprendre à se battre. Elle serait comme la jeune femme, mais pas complètement, parce qu’elle ne pourrait jamais ne plus faire attention à la vie qui l’entourait, mais elle deviendrait forte comme elle, et elle essayerait de s’émanciper du regard des autres, pour être libre et prendre sa vie en main. Et elle retrouverait Marlyn. Et elles vivraient ensembles, et Mia l’aiderait et l’aimerait avec l’adoration d’une petite sœur pour sa grande sœur.


- Ouais, t’es capable d’apprendre à te battre.

Alors c’est décidé. Elle apprendrait à se battre. Restait à savoir avec qui. Et voila que la voix de Shawna redevenait plus aigrelette, moins grave que lorsque ses yeux scintillaient de sérieux. Sa tête se posa sur ses épaules comme jetée en travers des clavicules, et ses gestes se firent nonchalants, presque agressifs. Miaelle ne moufta pas, consciente du privilège que la jeune femme lui avait fait de la considérer comme quelque chose d’important, juste assez pour décider de lui donner des conseils qu’elle pensait vraiment. Alors quand elle eu finit, la petite fille se leva et s’approcha à petit pas de la noiraude. Qui était bien plus grande que ce qu’elle avait pu remarquer avant – elle lui arrivait à peine à la ceinture. Elle tira sur sa tunique pour qu’elle s’abaisse une dernière fois à son niveau, tout en la regardant dans les yeux avec son petit air sérieux et son froncement de sourcil. Shawna s’exécuta après une hésitation, alors Miaelle passa ses mains dans les perles qui couraient dans ses cheveux, un sourire émerveillé prenant progressivement le pas sur toute autre expression de son visage. Finalement, elle mit même ses deux mains dans les cheveux un peu crépu, tout en prenant garde à ne pas tirer en butant contre un nœud.

Quand elle se recula un peu, elle avait les yeux qui brillaient comme jamais, comme ils n’avaient pas brillé depuis une éternité. Elle secoua sa tête et prit une mèche raide de crasse dans ses doigts, se rappelant furtivement leur qualité soyeuse lorsqu’ils étaient propres. Alors elle récupéra le mouchoir qu’elle avait mit instinctivement dans sa sacoche et, hésitante, elle souffla :


- Je peux le garder, dis ? Comme ça j’aurais un peu de tes couleurs avec moi.

C’était un peu puéril, même elle s’en rendait compte. Elle n’avait jamais vraiment été portée sur les symboles, sur les objets qui rappelait quelqu’un, et en dehors de sa sacoche, elle n’avait aucun objet particulier dont elle aimait toucher les courbes pour se rappeler qui que se soit. Mais cette fois ci c’était différent, elle avait envie d’avoir toujours à l’esprit sa rencontre avec Shawna, et ce mouchoir ce serait sa réserve de volonté.

Elle eu un petit sourire contrit, et baissa les yeux en chuchotant :


- merci pour ce que tu m’as dit.

Mais la dernière phrase de la jeune femme lui fit l’effet d’un coup de poing. Son ventre se mit à gargouiller sous la faim qui le tenaillait, et ses yeux brillèrent en pensant à une tonne de petits pains tout chauds. Sa bouche s’emplit de salive et elle dit d’une voix chevrotante :

- Oh j’ai vraiment faim aussi… Je crois qu’à cette heure là ils sont justement en train de cuire. J’peux te montrer par où passer si tu veux, j’ai trouver un passage secret pour ne pas se faire repérer.

Et sans regarder si la jeune femme la suivait, elle s’élança en trottant sur le chemin du jardin tournant la tête de tout côté pour trouver son chemin vers les cuisines. Et sans se retourner, elle lança par-dessus son épaule :

- et pi comme ça je pourrais me débarbouiller un peu aux cuisines !


Manière de dire qu’elle avait écouté chaque mots de la jeune femme, et qu’elle prenait très au sérieux ses recommandations. Elle sourit alors que le soleil montait dans le ciel.



[ alors au besoin j'édite, si tu préfère le finir sans aller aux cuisines, mais bon, j'avais envie de continuer et de faire des bêtises avec Shawna Very Happy si tu veux bien continuer tu peux jouer mon perso autant que tu veux, pour faire avancer le chmilblick ^^ ]


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MessageSujet: Re: On s'entrecroise, petites fleurs aux liannes tressées. [Terminé]   Mer 20 Juil 2011 - 11:56

Qu’est-ce qu’elle avait, à mettre ses mains dans ses cheveux comme ça ? Elle n’était pas un panier de fruits dans lequel on laisse balader ses membres à la recherche de la suite du repas, ou en tout cas elle ne l’était pas la dernière fois qu’elle avait vérifié. Ca la mettait mal à l’aise, ces doigts de petite fille qui traînaient entre ses nœuds, et ce visage, trop proche, émerveillé. Elle ne savait pas quoi faire. Heureusement qu’elle finit par se reculer d’elle-même, parce que Shawna l’aurait sûrement poussée. Elle n’avait aucun problème avec le contact, était au contraire très physique avec les gens, n’hésitant ni à donner des coups de poing ni à s’accrocher aux épaules des autres, par derrière, ou à leurs asséner de grandes claques sur les omoplates. Elle attrapait les bras, tiraient les gens sans leurs demander leur avis, bousculait, dans les couloirs, plutôt que d’éviter les corps à tout prix. Elle prenait Estel dans ses bras, faisait tournoyer Othan et Seun dans les airs, quand ils étaient petits, pinçait les nez, et poussait les crânes pour empêcher les mains de l’atteindre. Il y avait des hommes, aussi ; mais le visage ébahi, les caresses dans ses cheveux, elle ne connaissait pas, et elle n’aimait pas. Elle n’était pas une statue. Ni un siffleur ou un chien à caresser. Et puis elle ne savait pas quoi faire. Elle l’aurait repoussé, lorsqu’elle recula, mais laissa à la place un soupir de soulagement échapper de ses lèvres. Erk, êrk, êrk. Après les conseils, c’était presque des câlins. Ca ne lui plaisait pas, mais alors pas du tout. Manquerait plus que la fillette lui colle aux sabots partout dans l’Académie et qu’elle ne puisse pas faire un pas sans qu’elle s’accroche à son genou.

- Je te l’ai déjà donné, j’te rappelle. Et elles sont pas à moi, les couleurs, elles sont à tout le monde.

Shawna attrapa l’une des branches tombantes du saule pleureur, et en arracha l’une des feuilles, la roulant entre ses doigts. Le mouchoir n’était rien, pour elle. De la matière, froissable, dispensable, qui rentre au contact de la peau tendue sur les tendons, puis occupe un autre espace. Des morceaux de couleurs tissées ensemble, parce que le tissu n’était pas assez grand pour être unique, des fragments rapiécés piqués qui a une tunique déchiré, qui a un foulard accroché, qui a un sac troué. Des segments abandonnés, qu’une main habile avait récupérés pour leurs redonner une essence, des fractions de ponctuation, des élans – non, pour Shawna, ce n’était qu’un mouchoir, bien utile pour s’essuyer les mains après avoir retourné la terre ou le visage après une marche fatigante, mais sans aucune valeur en soi. Elle en avait d’autres dans la poche et savait où les trouver. Les couleurs étaient une évidence – elle ne cachait pas du noir dans ses poches, elle en avait déjà plein la peau. Elle aimait la vivacité du rouge, l’éclat du blanc, la richesse des bruns et des crèmes, la chaleur du orange, la luminosité du jaune, l’humour du bleu clair et la transcendance du vert, alors c’est avec eux qu’elle illuminait les perles de sa crinière, les habits qui la recouvraient, les foulards qu’elle parsemait partout. Les armures noires en vargélite, les armes grises et les vêtements sombres, c’était bon pour les peaux pâles qui voulaient disparaitre dans l’ombre et dont l’existence tremblotait au moindre coup de vent. Il pouvait toujours hurler, le vent, il ne ferait qu’entrechoquer ses bracelets en un tintamarre moqueur. Elle avait toujours choisi ses mouchoirs bariolés, et n’y mettait aucun sens particulier.

- C’est qu’un bout de tissu. C’est pas grave si tu le perds, y en a dix à la douzaine sur le marché…

Elle ne voulait surtout pas que la petite pense qu’elle y mettait la moindre once de symbolisme. Le mouchoir n’était rien, et resterait rien. Ce n’était ni une marque d’affection, ni une marque de générosité, ce n’était rien, rien du tout, et elle refusait d’être lié par un néant. Si la gamine y mettait une signification quelconque, elle se fourvoierait complètement, et risquait de faire face à une déception lorsqu’elle en prendrait enfin conscience. Elle voyait déjà la scène arriver à dix lieues à la ronde ; la fillette en train de pleurer parce qu’elle a perdu son mouchoir, et qui n’en veut pas d’autres, parce que c’était les couleurs de celui-ci, qu’elle voulait, et qu’il n’y en avait pas deux pareilles dans tout l’univers. Sauf que si. Il n’y en avait pas deux, il y en avait des centaines et des centaines, et les petits aléas de leurs créations n’étaient que différences futiles, et que la fillette aux yeux de sodalite ne puisse pas s’en rendre compte exaspérait la noiraude d’avance. A trop donner d’importance à l’inutile, on en oublie l’essentiel. A trop se parsemer dans les objets qui nous entourent, on en perd notre propre force, comme lorsque l’on s’appuie contre une branche qui cède soudain sous le poids, et devient le vecteur du déséquilibre. Shawna était bien fichée sur ses deux pieds, et faisait attention de ne pas avoir d’autres racines que les siennes. Elle voulait être forte, plutôt que de dépendre, même en esprit, sur son monde ; alors elle se détachait, des gens comme des objets, et coupaient les cordes avant qu’elles ne deviennent trop contraignantes, autant qu’elle le pouvait, même si elle avait encore conscience de ses nombreux points de dépendance. C’était trop facile, de lui faire du chantage, trop difficile, de regarder quelqu’un massacrer un instrument de musique devant ses yeux sans qu’elle ne réagisse au quart de tour. Et puis Elio, Kylian, Kael, Leyah, Nahemi, Yeleen, Lael, Keo, Dwelan, Shëra, Seun, Estel, Ombeline, …bon sang que la liste était longue. Mieux valait qu’elle arrête de penser dès maintenant, parce que ça lui donnait le vertige. Il ne leurs arriverait rien, de toute façon, et puis elle s’en moquait, en fait, non, ce sont des choses qui arrivent, et ils n’étaient pas vraiment des cordes, juste des toutes petites ficelles facilement détachables, voilà.

Elle ignora les remerciements avec une indifférence presque provocante. Elle lâcha la feuille froissée, ne tournant même pas la tête vers la maigrelette, à ce moment là, se contentant d’un regard blasé vers les cuisines, mais la petite fille, les joues encore rosies d’émotion, se mit à courir insouciamment sur le chemin, et Shawna laissa échapper un sourire avant d’avancer à sa suite, la rattrapant sans mal de ses grandes enjambées. Elle récupéra ses chaussures, et suivit la petite jusqu’à une petite fenêtre à la base du mur, dont les odeurs de la cuisine se dégageaient déjà. La courageuse tourna au coin suivant, longeant le deuxième mur extérieur de la salle, puis attrapa de ses deux mains une planche de bois, qu’elle essaya alors de pousser de ses petits bras, les muscles se fléchissant sous son effort. Elle était assez forte pour le déplacer seule, puisqu’elle l’avait déjà fait ; mais Shawna posa instinctivement les mains sur le panneau, et à deux, il fut rapidement dégagé. La planche en bois devait servir à isoler, certaines des pierres du mur s’étant effritées ou étant tombées, si bien qu’il y avait un trou dans le mur. Peut-être avait-elle était fixée, un jour, mais elle n’était plus que posée, maintenant...

[Suite en cuisine !]


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On s'entrecroise, petites fleurs aux liannes tressées. [Terminé]
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